CHAPITRE II
Rade de Tunis; — la Goulette; — nouveau bassin; — forts, batteries; — lac de Tunis; — îles; — douanes.
Une vaste rade , bornée à l'est par la chaîne des montagnes d'une péninsule , et au nord-ouest par le cap de Carthage , forme le seul abri que la ville de Tunis offre aux navigateurs qui y portent ou qui vont y charger des marchandises.
Lorsque les vents de sud-est, le mistral des marins provençaux, vulgairement appelés à Tunis Souloumenyel (1), ou ceux du nord-ouest (2) y soufflent avec violence , les navires ont d'assez grands risques à c*ourir; aussi n'est-il pas rare d'en voir périr en temps d'hiver , pour
S eu que le capitaine néglige les precauons qui sont nécessaires dans cette occurrence.
Le Bey, pénétré de l'importance d'avoir un meilleur abri pour les navires, avait conçu le projet de faire construire un port à l'extrémité de cette rade, et il avait fait venir à cet effet deux ingénieurs hollandais ou belges, dont l'un portait le même nom que moi, et était mon parent : mais , soit qu'ils eussent rencontréde trop grandes difficultés
longitude onen.
Le Pâchalik de Tunis , borne au nord à surmonter, soit que les dépenses tus-
et à l'est parla Méditerranée, a pourli- sent trop considérables, l'exécution de
mites à l'ouest les frontières de l'AIgé- ce dessein fut suspendue , et on finit par
rie , et au sud une des chaînes de l'Atlas, y renoncer entièrement.
qui 1 le sépare des déserts du Sahrâ. Il L'espèce de golfe aboutissant à la rade,
comprend une superficie d'environ six et surtout l'endroit où la plupart des
mille lieues carrées, contenant une po- navires jettent l'ancre, est ordinairement
pulation de près de trois millions d'ha- désigné sous le nom de la Goulette {Gou-
bitants, Maures, Turks, Arabes, Juifs, letta, en langue franque ); mais cette
et Berbères ; la partie septentrionale est dénomination appartient plus particuen général montagneuse, et renferme
plus d'une localité stérile et déserte : la (i) Ce nom signifie littéralement vent
partie occidentale est, au contraire, bien d'arsenic , vent empoisonné; ce nom vulgaire
arrosée et fertile en céréales comme en a probablement été corrompu de celui de
fruits de toute espèce ; les animaux do- Kechychlemeh, qui est le nom turkde ce venl,
nn stiques et sauvages y Sont très-nom- auquel on donne aussi les noms de Qiblah,
breux : le commerce, qui s'y fait tant avec et de Qably en langue arabe. ( J. J. M. )
les États européens qu'avec le Levant et (a) Nommé en lurk Quran-yei ( vent noir ),
l'intérieur de l'Afrique, est considérable et en arabe Semâouy. ( J. J. M. )
ê LUNIVERS.
lièrement au petit canal de communica- que de quatre pieds et demi ( un mètre tion entre la mer et le lac de Tunis. On 50 centimètres ), tandis qu'il devrait en conçoit de quelle importance est ce canal avoir au moins neuf ( trois mètres ), pour pouf la navigation dans le lac, étant la résister au canon de trente-six ; 2° les seule voie par laquelle on puisse trans- embrasures sont trop ouvertes : conséporterà Tunis les marchandises; mais uuemment l'ennemi aurait la plus grande cette voie est souvent très-pénible par facilité d'en démonter en peu de temps son peu de profondeur. Cette double toutes les pièces; 3° le mur de face de considération engagea le Bey à accepter la poudrière , au lieu d'être placé entre deux projets qui lui furent présentés par deux embrasures , étant dans la directe colonel Frank, l'un des deux ingé- tion de l'embrasure elle-même, il s'ensuit nieurs hollandais dont j'ai parlé ci-dessus, naturellement qu'en cas d'une attaque, Le premier de ces projets consistait on ne pourrait plus y entrer, sans courir à creuser f latéralement au canal , un les plus grands dangers dans le service, bassin pour y placer les corsaires et les II y a entre les forts de la Gonlette et chaloupes canonnières; le second, de le cap de Carthageua autre petit fort construire sur le canal lui-même une nommé Bourdj~él-Djedyd (la Tour-Nouécluse ; afin de retenir les eaux du lac, velle) : ce fort est tout aussi inutile que
?ui , en été surtout , baissent quelque- les deux premiers ; mais , en supposant ois si considérablement, qu'on ne peut que ces divers points de défense fussent aller à Tunis qu'avec des petites barques essentiels et munis d'un nombre double tirant peu d'eau, et souvent encore char- de canons, qu'ils fussent annuellement gées seulement à moitié. approvisionnés de toutes sortes de mu- Mais avant d'entrer dans 'les détails nitions de guerre et de bouche , il serait des travaux du colonel Frank , nous re- encore fort aisé à l'ennemi, quel qu'il fût, marquerons qu'à l'embouchure du canal d'opérer sa descente, par le défaut ou il y a une batterie et un petit fort qui l'ignorance absolue des artilleurs, en défendent le passage : ces moyens Le Bey tient à la Goulette un aga , de défense semblent également super- qui est chargé de vérifier les lettres des flus;car on ne voit pas ce qu'on doit capitaines qui arrivent, de lui en donner craindre d'un canal étroit et peu pro- immédiatement connaissance , et de ne fond , ou il ne peut tout au plus passer laisser descendre personne à terre, lorsque des barques plates, ou des chaloupes que le navire vient d'un pays suspect de de moyenne grandeur. Ce passage ne mé- peste. 11 surveille également toutes les riterait d'être bien gardé que-s'il était marchandises qui sont portées à Tunis, le seul point par où l'on pût prendre et interdit l'entrée des articles prohibés, terre et opérer un débarquement ; mais comme le vin , Peau-de-vie et les liles marins, qui connaissent la grande ex- queurs. Sa vigilance s'étend également tension de la rade de Tunis , savent qu'il sur tous les objets de sortie , et principay a vingt autres endroits où ce dénar- lement sur tous les passagers, qui ne peu-
3uement pourrait être effectué commo- vent s'embarquer sans une permission
ément et sans crainte d'être inquiété par spéciale du Bey.
les batteries. Le lac de Tunis, nommé par les ha-
Ou doit au reste avoir en général une bitants êl-Baheyrah (1), est formé par
opinion bien médiocre de la vigilance les eaux de la mer, qu'y conduit le canal
du soldat turk, surtout à Tunis, où l'idée de la Goulette, et par la filtration de ces
d'une attaque imprévue, ou d'une des- mêmes eaux à travers une langue déterre
cente, paraît généralement la chance la sablonneuse; il a une circonférence de
plus invraisemblable et la moins capable quatre lieues ( 16 kilomètres ) environ , d'inspirer la moindre crainte.
La batterie, bien située au bout du (l) ^ mot Baheyrûh signifie pr0 prement
môle,a étéC0nstruiteS0USladirectl0ndu e n langue arabe petite /a*r, étant le d.minu-
colonel Frank ; elle est armée de douze tif du mot Bahar, qui signifie la mer, et qui
Sièces de trente-six ; mais elle a de grands désigne aussi quelquefois les grands fleuves ;
éfautS, faciles à saisir : le premier, c'est par cette dernière raison qu'on donne, en
c'est que l'épaisseur du merlon n'est Egypte, au Nil le titre de e7-/ta/wr. (I. j. M.)
et sa profondeur était anciennement assez considérable pour offrir un abri sûr aux escadres romaines (1); mais la ville de Tunis s'étant agrandie ensuite, ses égouts charrièrent dans le bassin de ' ce lac toutes les immondices des rues et des latrines, comme dans un réservoir général, et H s'est encombré, au point de n'offrir en certains endroits que deux pieds d'eau (2). Il y a plus, c'est que ces mêmes bas-fonds , se trouvant entièrement à sec pendant les fortes chaleurs, laissent à découvert un limon fangeux et infect : heureusement les exhalaisons de ce cloaque, quoique très* fétides, n'influent que très-rarement sur la salubrité de l'air et sur la santé des habitants : je m'arrêterai plus particulièrement à cette circonstance remarquable lorsque je traiterai du climat et de la constitution atmosphérique de cette contrée (3).
Il y a dans le lac, près du rivage méridional , plusieurs atterrissements que les eaux laissent toujours à sec, et sur la côte septentrionale une petite île que Ton nomme Chikly, avec un vieux fort qui tombe en ruine. L'une et l'autre servent de lazaret aux marchandises suspectes, ainsi qu'à quelques personnes atteintes de la peste.
Il y a tout auprès de cette fie un mauvais môle alentour duquel les marins viennent ranger leurs barques : l'encombrement du bassin est néanmoins si grand , qu'on ne peut approcher le mole qu'avec beaucoup de difficultés èt qu'après un laps de temps considérable.
On conçoit aisément qu'il eût été trèsfacile d'obVier à cet inconvénient , si les autorités locales s'étaient occupées du curage de ce bassin , opération qui , dans le principe, eût été très-aisée à pratiquer, et qu'on aurait pu renouveler, soit toutes les années, soit chaque tois que le besoin l'aurait exigé. Mais telle est l'incurie des Orientaux , qu'ils ne s'aperçoivent d'un mal que lorsqu'il n'est plus temps d'y remédier.
Tout porte, en effet, l'empreinte de leur insouciance: deux méchantes bara-
(i) Foret ci-après la Notice historique, dans la deuxième partie.
(») Environ 66 centimètres.
(3) Voyez ci-après, chapitre VII.
ques forment rétablissement du bureau où se mesurent les huiles, les blés, etc.
La Douane elle-même n'a qu'une trèspetite maison , où se tiennent ceux qui sont destinés à visiter les bagages des voyageurs et les ballots de marchandises.
Ces marchandises, dès qu'elles sont débarquées , sont portées , par des bêtes de somme, dans la ville, ou se trouve la grande Douane , dont le directeur rend les effets aux propriétaires, à des époques déterminées.
Tout cela se fait avec une simplicitéet une bonne foi admirables; et quoique Tunis soit en relation commerciale avec l'Espagne, la France, l'Italie, la Sicile, Malte, la Morée, Constantinople, Smyrne, l'Egypte, etc. , sa douane ne compte tout au plus que huit employés.
Que ce système, sans rouage inutile, est loin de la complication bureaucratique des douanes de ces Etats européens qui se disent plus civilisés que l'Alrique (4) !