LIVRE DEUXIÈME
Il y fut reçu avec tous les applaudissements que méritait une campagne si glorieuse. Pour lui , il ne cessa de représenter qu'on ne Ferait jamais rien en Allemagne , tant que notre armée et celle des Suédois , nos alliés , seraient séparées ; que , comme Tune était toujours vers les pays héréditaires de la maison d'Autriche , et de l'autre côté du Rhin , il était facile aux Impériaux et aux Bavarois, qui se trouvaient entre deux , de jeter leurs plus grandes forces du côté où ils étaient le plus pressés , et d'empêcher ainsi qu'on ne remportât de plus grands avantages sur eux. Ces raisons furent enfin goûtées du cardinal Mazarin , en qui la reine avait une confiance sans réserve , et qui avait , sous la régence , presque la même autorité que le cardinal de Richelieu avait eue sous le règne de Louis xm. La jonction des deux armées fut donc résolue. Quaut à l'exécution de ce grand projet , le cardinal Mazarin s'en remit entièrement à la prudence du vicomte de Turenne. Cependant ce ministre , maître des grâces et chargé du poids des affaires , voulant reconnaître les services rendus à la couronne par le vicomte de Turenne, et en faire le principal appui de son ministère , lui offrit le duché de Château-Thierry. Il est peu de cadets , de quelque maison que ce soit, qui n'eussent accepté l'offre avec joie. Néanmoins , comme ce duché était du nombre des terres que le conseil avait proposé de réunir pour faire
F équivalent qu'on devait donner au duc de Bouillon, en échange de Sedan, le vicomte de Turenne, appréhendant que ce qu'il prendrait ne fût diminué sur ce qu'on devait donner au duc de Bouillon , son frère , refusa , malgré toutes les assurances qui lui furent données ; l'offre du cardinal.
À cette nouvelle , les ennemis allèrent se camper près la ville de Fridberg. Nous n'avions que quatorze à quinze mille hommes, et ils en avaient vingt-trois à vingt-quatre mille. Néanmoins le vicomte de Turenne résolut de marcher à eux , et de forcer tout ce qui s'opposait au dessein qu'il avait d'aller au Mein, aûn de pouvoir faire venir le reste de son infanterie , qui était à Mayence. II fit donc avancer les deux armées à Fridberg; mais l'archiduc Léopold , nous voyant si près de lui , bien loin d'accepter la bataille , ne s'occupa qu'à faire encore creuser nuit et jour les retranchements de son camp, où il était presque tout-à-fait enterré avec son armée. Le vicomte de Turenne , qui ne voulait que le passage , et qui n'eut eu garde de se flatter qu'on ne le lui eût point disputé , laissa l'archiduc sur ses retranchements , et continua sa route vers le Mein , où , étant arrivé entre Francfort et Hanau , il fit venir son infanterie de Mayence , qui n'était qu'à dix lieues de là. Toutes nos troupes étant ainsi jointes , le vicomte de Turenne et le général Wrangel passèrent le Mein avec les deux armées ; et
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prirent les villes de Selingestat et d'Aschaflembourg, dans Télectorat de Mayence.
On peut se figurer quelle fut l'alarme qui se répandit dans tout le pays , où Ton croyait devoir jouir d'une grande tranquillité , à l'abri de deux aussi puissantes armées que celles de l'empereur et du duc de Bavière , qui le couvraient. Les paysans se réfugient en foule dans les villes. Les magistrats de ces villes viennent au-devant de nous, nous en apporter les clés. Mais comme notre armée se serait trop affaiblie si nous avions laissé des garnisons dans toutes ces villes , on se contenta de faire sauter les fortifications des unes , et d'emmener les principaux habitants des autres pour otages. Ces otages, voyant que nous n'avions que dix-huit mille hommes, ne pouvaient comprendre comment, avec si peu de troupes , nous pouvions être les maîtres d'une aussi grande étendue de pays.
Cependant le duc de Bavière , ayant su que nous avions passé le Mein , envoya faire rompre les ponts de Dilinghen et de Hochstet , sur le Danube , qui était la seule barrière qui restait entre nous et ses états. Il fit transporter, de Munich à Burckausen , ce qu'il avait de plus précieux ; il envoya faire de grandes plaintes à l'empereur contre l'achiduc Léopold, qui avait si mal défendu l'Allemagne. En effet, en nous laissant passer Fridberg, il nous avait ouvert les trois cercles de Franconie, de
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Souabe et de Bavière ; tes places y étaient remplie» de toutes sortes de provisions ; les ennemis n'avaieot pris aucune précaution pour empêcher le pillage , les croyant fort en sûreté derrière toutes les forces de l'empire , qui devaient défendre le passage du llein. Nous y aurions pu faire un butin inestimable, et le vicomte de Turenne aurait tiré pour lui seul , s'il l'avait voulu, plus de cent mille écug de contributions par mois , et cela , sans rien faire qui ne fût selon Jes usages de la guerre ; mais par un désintéressement sans exemple , il se contenta de tirer des villes , où les ennemis avaient fait leurs magasins, de quoi faire subsister son armée; et pendant qu'au grand étonnement de toute l'Europe, les Impériaux et les Bavarois demeuraient dans le pays de Fulde, ou ils s'étaient retirés, l'armée de . France et celle de Suède, entrant dans la Franconie et dans la Souabe, prirent de force Schorendorff, Dunkelspield et Norlinghen, qui voulurent faire quelque résistance , et passèrent le Danube à Donawert et à Lawinghen , dont les ennemis n'avaient point encore fait rompre les ponts.
Le duc de Bavière n'eut pas plus tôt appris que nous avions passé le Danube . qu'il se retira à Brunau , sur la rivière d'Ion , ne se croyant pas en sûreté dans sa capitale. Le vicomte de Turenne et le général Wrangel , avançant toujours dans le pays, passèrent le Lech , et se rendirent maîtres de la