‹ Histoire del Albigeois [microfrorm]Chapitre 349 sur 922 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

obéissent dans leurs variations aux exigences de leur siècle. C'est à l'immuable histoire de rétablir la figure originelle du grand et fanatique missionnaire castillan. L'histoire comtemporaine ne le signale, ni comme un ange de douceur ni comme un démon de cruauté. Dominique, meilleur que son temps, sera, si l'on veut, l'ange de la croisade ; mais on l'a pris, à tort peut-être, pour l'ange exterminateur, parce que, au lieu de faire entendre, comme il l'aurait dû, la voix de la miséricorde, et se jeter entre les glaives et les victimes, le sombre Espagnol marche muet, impassible, indiscernable dans la poussière des batailles et dans la vapeur des massacres. Que dirons-nous encore ? L'ange sinistre, dans une heure d'amour, embrasse la croisade; sous ce baiser, la fille de l'enfer conçut le fruit qu'elle porta dans ses entrailles d'airain, c'est l'inquisition. Elle l'enfanta dans les ruines fumantes du midi; elle allaita le jeune monstre de sang humain ; elle le nourrit de larmes des vivants, et de la chair des morts, mais ses délices étaient la cendre des sépulcres. Il pensait sans doute, en se repaissant de cette poudre naguère animée, dévorer l'esprit humain lui-même, et peut-être, qui le sait, dévorer Dieu.

Maintenant continuons notre récit. La victoire du Midi fut un temps d'éclipsé et d'infortune pour l'ordre dominicain. L'année même de la mort de Dominique, le comte Ramon-Roger de Foix ramena les fils de Bélissen à Mirepois dont il expulsa le Maréchal. Pierre -Roger de Mirepois leur chef, reconduisit dans sa châtellenie son frère

Isarn. Isarn, rentré dans Fanjaus avec les cathares, rétablit les seigneurs de Prouille, ses parents, dans leur manoir, d'où les moines s'étaient enfuis dans le camp vaincu de Montfort. Les légendes ont défiguré cette histoire : Dominique, à son départ, aurait laissé le couvent de Prouille à la garde du frère Claret qui l'aurait conservé dans la réaction violente et vengeresse du Midi. Mais, sans compter que les Claret étaient Albigeois, comment croire que les enfants dlsarn et de Guilhem de Prouille, qui, proscrits et dépossédés depuis dix ans, sortaient, affamés et furieux, des forêts et des champs de bataille, auraient laissé à des moines ravisseurs leur domaine paternel *. Et comment croire encore qu'Isarn de Fanjaus rentré dans sa ville avec les Cathares eût laissé, au pied de la montagne, à deux jets de baliste de son donjon, ces moines odieux, provocateurs de la croisade, et vedettes avancées de Tost de Montfort. C'est impossible, et Prouille, comme tous les châteaux du midi, rouvrit avec enthousiasme ses portes à ses légitimes seigneurs. Il en fut certainement de même à Toulouse; l'ordre sortit de sa maison avec l'infidèle Cellani, de la ville, avec l'évêque expulsé, et du Midi avec les derniers croisés accom-

!. Le premier prieur de Prouille fut frère Ramon; le second, frère Noël. Il n'y a point de place pour le frère Claret. Je me doutais que ce frère Claret était un mythe. Je fis part de mon soupçon à M.Mouliniès, le savant archiviste paléographe de la préfecture de Carcassonne. Il consulta, sous mes yeux, la chronique des prieurs de Prouille, et la chose se trouva vraie.

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pagnant le cadavre de Simon de Montfort. Le triomphe roman fut donc la ruine momentanée de Tordre dominicain. Il se réfugia en France, sous la protection de Blanche de Gastille, et en Italie, sous le patronage du vieux cardinal Ugolin ; l'une disciple royale et l'autre l'ami théocratique de Dominique, et qui tinrent ses moines en réserve pour étendre sur Toulouse les conquêtes du Saint-Siège et de la France. Ce fut un temps d'expectative, de préparation pénible , et d'obscurcissement réel. L'œuvre de Dominique fut négligée des princes, et Dominique lui-même oublié par ses disciples dans son tombeau.

Il reposait depuis douze ans dans le couvent de Saint-Dominique à Bologne. Mais le monastère avait été reconstruit, et le monument renfermé dans la basilique, se trouvait maintenant en dehors, et perdu dans les gravois. La ronce croissait, la pluie tombait, le vent sifflait sur le sépulcre, qui malgré cet abandon, ne cessait pas, selon la légende, do faire des miracles *. Mais l'heure approchait où Dominique allait sortir de son éclipse, comme un astre, et entraîner son ordre dans sa gloire. Le cardinal Ugolin, sous le nom de Grégoire IX, était monté sur le trône pontifical. (1227) La reine Blanche de Gastille avait repris, au nom de la France, la croisade de Montfort, contre Toulouse. Grégoire et Blanche étaient unis par le cardinal de Saint-Ange, légat du Pape, amant de la reine. Ils

1. Dominique fesait des miracles, de son vivant, et il ressucita, entr'autres, un certain cardinal Napoléon tué d'une chute de cheval.

l'étaient encore plus par l'intérêt royal et sacerdotal. L'héréi^ie était la nationalité romane ; il fallait exterminer, dans les Albigeois, les hérétiques et les citoyens. Les évoques, trop indépendants de Rome, et attachés au grandes familles méridionales, ne menaient pas llnquisition avec assez de vigueur. Il fallait en investir un ordre qui fut tout entier entre les mains du Pape. Grégoire IX, se ressouvint de Tor. dre dominicain né de la croisade, et de la promesse qu'il avait faite à Dominique. Dominique mourant avait prophétisé à Ugolin son élévation prochaine au trône sacerdotal .Ugolin, avait promis à son ami , de le faire monter, incarné dans son ordre, sur les marches du Saint-Siège, et de glorifier sa mémoire jusque dans le ciel. C'est l'apothéose de l'Inquisition ellemême assise avec son patriarche, sur les degrés du trône même de Dieu. Grégoire IX voulut manifester au monde la sainteté de Dominique. Les princes de l'Église, les laïques, les abbés, les députations de tous les ordres monastiques furent convoqués à Bologne. On procéda dans la plus grande pompe, à l'ouverture du tombeau. Dès que la pierre fut enlevée, il s'en exhala, dit la légende, un parfum plus suave et plus pur que celui des roses et des violettes *. C'était le parfum de sa sainteté, le heaume

1. Le père Lacordaire : Vie de saint Dominique. M. E. Garo : saint Dominique et les Dominicains. L'auteur de Vidée de Dieu est un élégant et noble esprit. Mais il a débuté sous les auspices du P. Lacordaire. Il a résumé son roman de saint Dominique. Il s'est uni de cœur au rétablissement de l'ordre dominicain. Que dirons-nous à cela? Ces mots de l'apôtre : Caro concupiscit adversus spiritum. Galat. v. 17.

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