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ÉMIGRATION EN CANADA

Razilli, gouverneur de l’Acadie, étant mort en ÏÇ47, ses possessions furent cédées à Charles d’Aulnay de Charnisay, qui fut nommé gouverneur. L’Acadie fut alors divisée entre Charles la Tour et lui. D’Aulnay alla s’établir à Pentagoët, et la Tour sc fixa à la rivière Saint-Jean (ï),

La mésintelligence se mit bientôt entre ces deux hommes, et leurs difficultés furent poussées si loin qu’ils se déclarèrent la guerre, au* grand détriment de la colonie, parceque ces difficultés paralysaient tout progrès.

Ces difficultés furent aussi préjudiciables aux Abénakis, parcequ’elles mirent la division parmi eux. D’Aulnay avait beaucoup d’influence sur les sauvages de Pentagoët. Quoique sévère et dur, il se

S*V 348 Abbé J’ A Ferla"'1- 11 ‘3I* du Canada, lie. partie.

Le P. de CharUvoix. Hi»t. Gén. de la N. France. Vol. II* 196.

montrait bon à l’égard des sauvages ; ceux-ci* en retour, le respectaient, ce qui* les engagea à embrasser son parti. De son côté, la Tour, qui avait été élevé dans le pays, au milieu des sauvages, se fit des amis parmi ceux de la rivière Saint-Jean (1).

Jusqu’alors ces sauvages avaient toujours sympathisé entr’eux et vécu en bonne intelligence. Mais alors, embrassant le parti de leurs Chefs français, ils se trouvèrent divisés, et se virent bientôt dans la triste nécessité de prendre les armes les uns contre les autres, ce qui causa entre les Etehemins et les PenaSôb3kets une haine qui dura plusieurs années. Les Abénakis de la rivière Kénébec ne prirent aucune part à ces difficultés.

D’ Aulnay eut d’abord l’avantage sur la Tour, quoique celui-ci fût aidé par les Anglais de la Nouvelle- Angleterre ; mais il ne jouit pas longtemps de ses con-, quêtes et des concessions qu’il obtint de la Cour de France. Il mouruten 1650, trois ans après avoir été nommé gouverneur de l’ Acadie.

La Tour passa alors en France, et^ après s’être justifié un peu de sa conduite à l’égard d’ Aulnay, il fut nommé gouverneur de l’Acadie ven 1651. Cette nomination ne rétablit pas la paix dans P Acadie. Emmanuel le Borgne s’empara de la succession ■■d? Aulnay, et entreprit de chasser la Tour de l’Acadie (2). \

En 1654, les Anglais profitèrent de l’état de faiblesse, où ce pays était réduit, par suite de ces luttes intes-

(1) h' ' bbé J B. A. Ferlaod. Hist, du Canada, Ire. partie 34*. 354.

(5) de Charlerolx. His\ Gén. de là Nv Francr, Yol. II. DT

DES ÀBENÀKIS.

lines, pour l’attaquer. Us s’emparèrent de la majeure partie, qu’i.’s conservèrent pendant treize ans (1).

Ce fut pendant que les Anglais jouissaient de cette conquête que les P.P. Jésuites et les P. P. Capucins laissèrent l’Acadie (2). Arcette époque, les Anglais étaient ,plus que jamais remplis de préjugés contre les catholiques, qu’ils considéraient comme des idolâtres» On voit que lorsque la Tour alla à la Nouvelle-Angleterre demander du secours contre d’Aulnay, on hésita beaucoup à Boston à accéder à sa demande, parcequ’il était catholique. On prétendit qu’il n’était pas permis de secourir des idolâtres, et il s’éleva de grands débats dans le Gouvernement à ce sujet (3).

La tolérance religieuse n’était pas alors admise dans la Nouvelle Angleterre. On voit encore aujourd’hui dans les annales de Plymouth et de Boston les traces des persecutions qui furent alors suscitées contre les catholiques. Ainsi, on y voit qtfen 1647 le Gouvernement de Boston défendit aux Jésuites et à tout ecclésiastique, “ ordonné par l’autorité du Pape de Rome,” d’entrer dans les limites de la juridiction du Massachusetts, sous peine de bannissement, pour la première contravention, et de mort, pour la seconde.

Ainsi, les Anglais de la Nouvelle- Angleterre considéraient alors les religieux et les ecclésiastiques

(1) Idem. Voî.'H. 200.

(2) Relations des Jésuites. 1659. 7.

^(3) L’Abbé J, Ii. A. Ferlaad. HUt. du Canada, Ira partie, 349.

comme des homines dangereux et des fanatique», qui devaient être chassés de leur pays.

Avec des maîtres si fanatiques et si intolérants la position des religieux de l’Acadie n’était plus tenable, et ils furent forcés de s’éloigner.

Le départ des P.P. Jésuites plongea les sauvage* dans le deuil. Ils en attribuèrent justement la cause aux Anglais ; alors de graves mécontentements s’élevèrent parmi eux, contre ces nouveaux maîtres de leur pays.

En 1667, lors de la restauration des Stuart, cette partie de P Acadie* qui avait é té enlevée par les Anglais, fut restituée aux Français, par le traité de Bréda, et M, Hubert d’Andigny Chevalier de Grand- Fontaine fut nommé gouverneur de ce pays (1).

C’est de cette époque seulement que datent les progrès suivis de cette colonie. Avant ce temps, elle avait sans cesse été troublée par les luttes des seigneurs aventuriers, qui se disputaient ce territoire. Dans ces difficultés interminables, ces aventuriers ruinaient les colons, arrêtaient complètement les progrès de l’agriculture, et finissaient par se ruiner euxmêmes. *

Mais lorsque M. de Grand-Fontaine fut nomme gouverneur, et que ces seigneurs aventuriers furent chassés de la colonie, on commença de suite à y voir de véritables progrès. Aussi, dès 1671, le nouveau gpu-

(1). Le P. de Charlevoix. Hist. Géa. do la N. France, Voh I!

DES ÂÉ&&MÎS. îéï

tcrneur s’aperçut, par un recensement qu’il fit faire, que sa colonie avait déjà progressé (1).

Les colons, n’étant plus exposés à se voir ruiner par les guerres de leurs seigneurs, purent se livrer sérieusement à l’agriculture. Appuyés sur le secours des Abénakis, leurs alliés inséparables et leurs parents par les femmes, et instruits par leur longue expérience du pays, ils purent enfin surmonter lès obstacles qui retardaient leur établissement depuis plus de cin-' quante ans.

Mais cette petite colonie, ne comptant alors què quatre cents habitants français, abandonnée à ses seules ressources, et sans cesse en guerre contre les puissantes colonies de la Nouvelle- Angleterre, ne pou vait pas aller bien loin en fait de progrès. Cependant, elle fit plus qu’on ne pouvait espérer. Les colons, par leur isolemont presque complet et par la nécessité où ils se trouvaient de se défendre, avaient contracté une humeur guerrière, qui les rendait foit redoutables aux Anglais. Aidés des Abénakis, ils ' attaquaient leurs ennemis sur mer comme sur terré, et rapportaient souvent un riche butin (2).

Jusqu’à cèttè ép.dqüe, ces colons n’étaient gùèïë qu’un composé de pêcheurs, de soldats et d’aventuriers de toutes Sortes. Comme il n’y avait que peu de femmes européennes parmi eux, la plupart se mariaient à des sauvagesses. On vit des unions d’Acadiens avec des Abénakises même après l’année 1700. Ces coloris allaient* s’établir au milieu des sauvages,

tl) £. Rameau. Acadiens et Canadiens, Ire partie. 22. 23^

’ (2) E; Rameau. Acadiens et Canadiens, Ire. partie. 25.

adoptaient leur manière de vivre, les accompagnaient dans leurs excursions de chasse, de peche, et finissaient par trouver tant de charmes dan3 cette vie aventureuse qu’ils passaient le reste de leurs jours dans les forêts (1). Des colons même assez remarquables contractèrent de semblables unions et menèrent cette vie d’aventures. Ils établirent des villages, y réunirent des sauvages autour d’eux, et y vécurent comme des souverains, jouissant de la plus grande influence sur leurs sauvages, les conduisant et les commandant dans les guerres contre les Anglais (2).

L’un des plus remarquables parmi ces aventuriers fut le Baron de Saint-Castin, capitaine au régiment de Carignan. Saint-Castin était Béarnais. Après le licenciement de son régiment, il laissa le Canada, vers 16 70, et alla, à travers les forêts et les montagnes, s’établir au milieu des rochers de Pentagoët. Il réunit autour de lui un grand nombre d’Abénakis, et épousa la fille du grand Chef de ces sauvages..

La vie d’aventures lui plaisait tellement que l’on peut dire qu’il s’estima heureux dans son fort de Pentagoët. Il put goûter parmi les Abénakis l’entière satisfaction d’une vie de voyages, d’embuscades, de pillages, de combats et de dangers. Il était brave, courageux, doué d’une force remarquable, adroit à tous les exercices du corps, et jouissait, en outre, d un esprit d’entreprise et de ressources fort remarquable.

(1) Idem. Ire partie. 25. \23. 124.

Purchase's, ritg:iru8.

(2) K. l.uiueuu. Acadiens et Canadien*, Ire part e. 25. 26. W >4.’

DES ABENÀKIS.

Ces qualitéset la grande affection qu>il avait pour le» Abénakis le rendirent l’idole de ses hôtes sauvages.

Sa réputation se répandit rapidemeni dans l’Acadie et dans la province de Sagadahock, et son influence auprès des sauvages devint considérable. A l’appel de ce Chef vénéré, les sauvages prenaient les armes et venaient, de toutes parts, se réunir au fort de Pentagoët, pour aller courir sus aux Anglais (1).

Saint-Castin recula les Anglais pendant tout le temps qu’il demeura parmi les Abénakis ; il paralysa, pour ainsi dire, pendant trente ans la colonisation anglaise au Maine, et empêcha les empiètements sur les terrains des sauvages. Aussi, chaque page des chroniques puritaines de cette époque est remplie d’imprécation» .contre ce terrible ennemi (2),.

Saint-Castin demeura à Pentagoët jusqu’en 1708» où il repassa en France, pour y recueillir un héritage qui lui était échu à Béarn, laissant son fort et ses entreprises à son fils aîné, qu’il avait eu de sa femme sauvage. Il ne revint plus à Pentagoët, et mourut à Béarn en 1722.

Le jeune Saint-Castin se montra le digne successeur de son père, du moins quant à sa bonne volonté, et lutta courageusement contre les Anglais. Cantonné, tantôt sur la rivière Pentagoët, tantôt sur celle de Kénébec, il rassemblait les Abénakis, poussait des pointes dans les établissements anglais et y causait de graves dommages. Mais il manquait de l’habile-

(1) Gurneau. Hist, du Canada. Vol. II. 4Î.

(2>) Young. Les Chroniques des Pères Pèlerins. Purchase's PH* <grims.

17tf HISTOIRE

té, dé l’audace et sràrtout de la bonne fortune de son' père.

Plusieurs années après la prise de Port -Roy al par Nicolson, les Anglais devenus maîtres de P Acadie, le vainquirent. En 1722, il fut fait prisonnier et jeté dans les cachots de Boston. Quelque temps après, craignant son évasion, on Penvoya en Angleterre, où il eut la bonne fortune de s’échapper. Il passa alors en France, et arriva à Béarn assez tôt pour recueillir I ’’heritable de son père, qui venait de mourir. Il revint én Acadie en 1631, et mourut au milieu des sauvages, dans un âge assez avancé (1).

Ainsi, l’on voit qu’à l’époque de l’établissement du Baron de Saint-Castin à Pentagoët, les Abénakis avaient de fréquentes difficultés avec les Anglais. Leur haine contre ces injustes ennemis augmentait toujours. Les mauvais traitements qu’ils en avalent reçus de tout temps, les empiétements sur leurs terrains, le refus de les secourir contre les Iroqùoié, et surtout tant de guerres injustes contre leurs alliés, les Français et leurs frères de la Nouvelle-Angleterre, les avaient irrités depuis longtemps. Mais ils n’avaient pas encore osé se lever eu masse contre la colonie de Sagadahock.

(1) Il est très-probable qui y a encore aujonrl’hui de* déscend Auis du Baron de Saint-Canin au village abénakis de Old Town, situé sur la rivière Penobscot, précisément à l’endroit où était Vancien fort de Pentagoët. Nous desirions beaucoup faire une étude sur cette famille, mais la chose nous a été impossible. On r.oas a assuré qu’il y a environ vingt-cinq ans, un Abénakis de Penobscot, du nom de Saiut-Castin, est Ve.iu au village sauvage de 8aint-François. Ce sauvage était très-probablement l’un des des* tondants du Baron dti Saihi-CaStin.

DES ABENAKIS. tit

Eû 1676, cette haine, si longtemps étouffée, éclat» enfin. Voici à quelle occasion.

Depuis plusieurs années, des navigateurs Anglais Venaient jeter l’ancre à l’embouchures des rivières Pentagoët et Kénébec, trompaient les sauvages parmi commerce frauduleux, et leur causaient des dommages considérables (1). Cette injustice mit le comble à la haine des Abénakis, et fit éclater, en 1676, l’oragè qui menaçait la colonie de Sagadahock depuis un' grand nombre d’années.

Les sauvages, encouragés par leurs Chefs Français, se levèrent comme un seul homme, et tombèrent aveé fureur sur les établissements anglais. “ Près de la « moitié de ces établissements furent détruits en détail” (2). La plupart des habitants furent tués ou emménés en captivité.

Le Gouvemement*de Massachusetts, effraye d’un pareil désastre, invita alors les Iroquois à venir faire la guerre aux Abénakis (3). Mais ces sauvages, étant alors en paix avec les Français, n’osèrent marcher contre les alliés de ceux-ci, et, en consequence, n’acceptèrent pas cette invitation.

En 1678, les Anglais se virent forcés de conclure’ avec les Abénakis un traité de paix, tout à l’avantage de ces sauvages. Chaque Anglais de Sagadahock était obligé de leur paver un tribut (4). Mais ce traité fut absolument inutile, car la paix était devenu iriir

(1) Bancroft. Histt of the U. S. Vol. I. 43 l.

(2) Idem. Vol. 1431.

(3) Bancroft. Hist, of the U. S. Vol. I, 431.

^4) Idem. Vol. 1. 43T.

WkUaiBflQB’s Maine: Vol. I. 553.

possible entre les Abénakis et les Anglais. Aussi, dès l’année suivante, les sauvages recommencèrent leurs hostilités.

Alors le Gouvernement de Massachusetts résolut d’exterminer cette nation ennemie. Il envoya pour cette fin six compagnies de troupes, sous le commandement des majors Wallis et Bradford (1).

La première rencontre des troupes avec les Abénakis eut lieu, le 2 Novembre, à Newchewannick (2), établissement anglais situé sur la rivière Kénébec, à quelques milles de la mer. Un parti de 700 à 800 sauvages, Abénakis et Sokokis. tomba sur ce village, •ne s’attendant pas à y rencontrer des troupes. Il s’en 'suivit un terrible combat. Les sauvages attaquèrent vigoureusement les troupes, et, après une longue lutte, les chassèrent du village. Les jfenglais, irrités de cet échec, se rallièrent et attaquèrent les sauvages avec la détermination de vaincre ou mourir. Ce second <combat dura deux heures. Les Anglais eussent certainement été défaits, n’eût été une ruse de Bradford Lorsqu’il vit que ces troupes commençaient à reculer, il envoya, par un long détour, une compagnie de cavalerie attaquer les sauvages par derrière. Alors ceux-ci, pressés parles chevaux et se croyant attaqués

(1) H. Thruuiball. Hist, of the Iudian Wars, 96.

(2) Le mot “ chewannick” vient de “ Sig«aniki,” la terre du printemps. Les Abénakis avaient douné ce nom à cette plac-», par- Cfqu’en cet endroit le3 torrents de la rivière Kénébec sont si impétueux que l’eau n’y congèle j im iis, et que dans les plus grauds froids de Thiver elle y est toujours comme au printemps. Les rapides de cette rivière sont si forts et si dangereux en cct endroit que le P Biard et ses hommes faillirent y périr en 1611. [Ralaüon du PiBlard. 1611. 36.]

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