CHAPITRE DIXSEPTIEME
Les abénakis a la bataille d’oswego. etc.
Pour la campagne de 1756, la France envoya en Canada deux bataillons et des recrues pour compléter ceux qui y étaient déjà ; elle envoya, de plus, des vivres et 1,300,000 francs. Le Marquis de Montcalm fut choisi pour remplacer le général Dieskau.
Montcalm arriva à Québec, dans le mois de Mai 1756, accompagné du Chevalier de Lévis, de MM. de Bougainville, de Bourlamarque et de plusieurs autres officiers distingués. Il alla de suite à Montréal rejoindre M. de Vaudreuil, qui se tenait dans cette ville pour être plus à portée de connaître les mouvements des Anglais.
Les forces armées pour défendre la Nouvelle-Francej depuis le Cap Breton jusqu’aux Illinois, pendant la campagne de 1756, s’élevaient à 15,000 hommes.
Tels étaient les préparatifs de la France pour cette pampagne.
Tu Angleterre fournit les sommes d’argent et les troupes qu’on lui demanda pour venger les défaites
de l’année précédente. Le général Âbercromby fut envoyé, avec deux nouveaux régiments, et la somme de £ 115,000, sterling, fut accordée pour aider à armer les milices dans les colonies.
Les gouverneurs des colonies anglaises se réunirent à New-York, et il fut décidé de lever 10,000 hommes, pour s’emparer du fort Saint-Frédéric, 6,000, pour prendre celui de Niagara, 3,000, pour marcher vers la yallée de l’Ohio, et 2;OOQ, pour marcher vers Québec, en descendant par la riviere Chaudière. Les troupes des Anglais pour cette campagne se montèrent à environ 25,000 hommes (1).
Mo de Vaudreuil avait à cœur de s’emparer du fort Oswégo (Chouaguen), que les Anglais avaient bâti sur le territoire français. Il avait formé. ce projet dès l’année précédente, mais, comme nous l’avons vu, il avait été forcé d’en différer l’exécution. Pendant l’hiver, 1755-1756, il avait tenu en campagne des partis de Canadiens et d’Abénakis, entre Albany et Oswégo, afin de détruire les petits forts qui y étaient établis et qui servaient de voie de communication aux Anglais.
Au printemps, la lenteur des colonies anglaises à lever leurs troupes lui donna le temps de prendre les mesures nécessaires pour exécuter plus sûrement son projet.
Il y avait entre Albany et Oswégo un fort nommé Bull (2), qui renfermait un dépôt considérable de
(1) Bancroft. Hist, of the U. S. Vol. IIJ, 166, 167.
(2) Quelques uns l’appelaient fort Burl
DES ABENAKIS
vivres et de munitions. Le gouverneur résolut de détruire ce fort. Il envoya, au mois de Mars, M. Chausse*gros de Léry, avec 96 soldats, 166 Canadiens et 82 sauvages, dont la plupart étaient Abénakis, pour exécuter ce projet (1). M. de Léry partit sur les glaces, et se rendit à travers les forêts et les montagnes, par des routes que les Abénakis seuls connaissaient, à une petite distance du fort Bull, où il s’arrêta, pour prendre quelques connaissances des lieux ; puis ensuite, il marcha résolument à l’attaque du fort. Il espérait le prendre par surprise ; mais les Abénakis, ayant poussé leur cri de guerre trop vite, donnèrent l’alarme aux Anglais ; ceux-ci eurent le temps de fermer le fort et de se mettre en défense.
De Léry fit sommer le commandant de se rendre ; mais celui-ci lui répondit par une fusillade. Alors, le combat s’engagea. Après une heure de lutte, les palissades furent renversées ; les Canadiens et les sauvages entrèrent dans le fort, la hache à la main, et tuèient tous ceux qu’ils rencontrèrent. Quelques hommes seulement de la garnison purent s’échapper. Trente furent faits prisonniers et emmenés à Montréal (2).
De Léry, étant maître du fort, commença à faire jeter à l’eau les barils de poudre, en les faisant défoncer. Mais, le feu ayant pris à une maison, il fut obligé de se retirer avec précipitation, craignant que la poudre ne prit feu. A peine était-il à quelques arpents que le fort sauta. La commotion fut si forte que toute la
(1) Mémoiies sur les affaires du Canada. 1749 — 1760. 70*
(2) Mémoires sur les affaires du Canada. 1749 — 1760. 71, 72* ‘
Bancroft. Hist, of the U. S. Vol. III. 168,
troupe, saisie d’effroi, tomba à genoux. Tout fut eon* sumé par les flammes (1).
Cette perte considérable retarda beaucoup les préparatifs des Anglais.
Après cette expédition, M. de Vaudreuil envoya M. de Villiers, aü commencement d? Avril, avec 800 hommes, pour observer ies environs d’Oswégo, et inquiéter les Anglais. Il y avait dans ce détachement environ 100 Abénakis. M. de Villiers alla se camper près de la rivière-aux-sable$, à environ dix-huit milles au Sud-Ouest de l’endroit actuellement nommé Sacket’s-Harbour. Il y fit construire un petit fort en pieux. Ce fort était dérobé à la vue par les broussailles qui l’entouraient, et était d’une accès difficile.
Villiers eut plusieurs escarmouches avec les Anglais* Il pilla leurs munitions, et les réduisit à prendre les plus grandes précautions ponr faire rendre des vivres à Oswégo. Enfin, le 3 Juillet, il attaqua un convoi de 300 à 400 bateaux. Après un combat de près de trois heures, il les dispersa. Les Abénakis levèrent des chevelures et firent un grand nombre de prisonniers. Cependant, ils agirent encore avec trop de précipitation et perdirent quelqu’avantage (2). M. de Montcalm, dans une lettre, datée du 10 Juillet 1756, dit tc que l’avantage aurait été plus considérable si les “ sauvages n’avaient pas attaqué trop tôt.”
A la suite de ces succès, l’attaque du fort Oswégo fut définitivement décidée.
Cependant, les Iroquois, craignant qu’après la prise
(1) Mémoires sur les affaires du Canada. 1 749-— 1760. 74.
(2) Mémoire* sur les affaire» du Canada. 1749 — 1760. 74.
DES ABENAKIS.
de ce fort les Français ne pénétrassent dans leur pays, s’assemblèrent et résolurent de s’opposer à l’exécude ce projet. Ils députèrent à Montréal trente de leur nation, pour traiter de cette affaire avec M. de Vaudreuil. Le harangueur iroquois dit “ que si jusqu’a- “ lors sa nation ne s’était pas rendue aux sollicitations “ de ses frères français, ce n’était pas par un mauvais c‘ prineipe ; que son intérêt avait exigé qu’elle se tint “ dans une parfaite neutralité ; que sa situation ne lui “ permettait pas de se déclarer pour l’un ou pour l’aua tre, sans voir périr ses familles et exposer sa tram “ quillité ; mais que, si Ononthio avait pour les Iro- “ quois la même bonne volonté dont il leur avait jusu qu’à présent donné des marques, il le priait de ne “ pas barrer le chemin ” de Montréal à Oswégo, o: u de ce dernier endroit au Rocher-fendu ’’ (1).
Le gouverneur répondit qu’il ne pouvait se rendre à cette demande ; que l’usage de ses jeunes gens et de ses guerriers était d’aller chercher leurs ennemis partout et de les combattre où ils les rencontraient, qu’il ne pouvait les en empêcher ; mais que quant aux Iroquois, on ne leur ferait aucun mal, pourvu qu’ils ne fussent pas avec les Anglais, Il fit ensuite des pré. sents aux députés, et les renvoya (2).
Il fit alors les derniers préparatifs de l’expédition contre Oswégo. Il envoya ses éclaireurs abénakis et
(1) Le Rocher-fenda était situé sur la rive Ouent du lac Champlain, à environ trente milles au Nord-Ouest du fort Saint-Frédéric. Cet endroit était la limite Nord du canton des Agniers.
(2) Mémoires sur les affaires du Canada. 1749 — 1760,. 75.
Bancroft. Hist, of.the U. S.. Vol. III. 168.
canadiens entre Albany et Oswégo, afin d’interromprél les communications entre ces deux places.
Montcalm, après avoir été à Carillon avec grand bruit, pour attirer l’attention des Anglais de ce côté, revint secrètement à Montréal, et partit, le 21 Juillet, pour aller rejoindre les troupes réunies à Frontenac, sous les ordres de Bourlamarque. Il partit de Frontenac, le 5 août, et arriva le même jour à la baie de Niaouari (1), à environ quarante-cinq milles d’Oswégo. Cet endroit était le rendez-vous général. Les troupes qu’il attendait y arrivèrent le 8. Toutes les troupes réunies formèrent environ 3,100 hommes, y compris environ 300 sauvages (2), dont la plupart étaient Abénakis.
Voici comment les guerriers abénakis furent distribués pour la campagne de 1756. Ceux de l’Acadie furent mis sous les ordres de M. de Boishébert, pour la défense des frontières, de ce côté. En Canada, environ 200 furent envoyés à Oswégo, sous les ordres de M. Rigaud de Vaudreuil, frère du gouverneur, environ 100 furent placés à Carillon et au fort Saint- Frédéric, 50 servirent d’éclaireurs entre Albany et Oswégo, et quelques uns furent envoyés, dès le printemps, à Niagara avec les troupes.
Montcalm partit de la baie de Niaouari pour se diriger vers Oswégo. Il ne marchait que la nuit, afin de ne pas laisser apercevoir son armée, et se retirait
(1) Cette baie porte aujourd’hui les noms de u Chamont-Bay,
Black-Bay, Sackett’s-Harbour.” *
(2) Un historien anglais, Smollett, dit qu’il y avait dans cette armée un grand nombre de sauvages (Hist* d’Angl : Vol. III. 357.)
DES ABENÂKIS.
le jour dans le bois. Il arriva, le 10, à environ deux milles d’Oswégo, sans avoir été découvert.
Il y avait trois forts à Oswégo : Oswégo, Ontario et Georges. Le fort Oswégo était situé à droite, à l’embouchure de la rivière du même nom. Quoique placé sur une éminence, ce fort était peu susceptible de défense. Les Anglais y avaient fait des retranchements, qui remontaient jusque sur le sommet de Imminence. Ce fort n’était qu’une grande maison en pierre, entourée d’une muraille, garnie de dix-huit canons et de quinze mortiers. Le colonel Mercer en était le commandant. Sous le fort était une rue, où habitaient des marchands et quelques artisans . Le fort Ontario était situé à gauche de la rivière, vis à- vis du premier. Il était entouré d’une terrasse en palissades. Pepperell y commandait. Le fort Georges était situé sur une hauteur, à environ 300 toises plus haut que celui d’Oswégo, en remontant la rivière. Il était défendu par un détachement de troupes, sous les ordres de Shuyler. » Ces trois forts avaient une garnison d’environ 1,700 hommes (1).
Montcalm employa les journées du 11 et du 12 à faire ouvrir, dans la direction du fort Ontario, une route à travers la forêt et les marais, pour faire passer l’armée et l’artillerie. Le 12, à minuit, il fit ouvrir la tranchée, à 80 toises du fort, avec trente-deux pièces de canon et plusieurs mortiers et obusiers, malgré le feu continuel de l’artillerie des assiégés. Le lendemain, le colonel Mercer, qui s’était transporté dans 1er
(1) Mémoires sur les affaires du Canada. 1749 — 1760. 77.
fort Ontario, encloua ses canons, évacua le fort, sans en attendre l’assaut, et se retira à Oswégo. Il envoya alors 370 hommes, avec ordre de tenir la communication libre entre les forts Oswégo et Georges.
Le 14, de grand matin,* Rigaud de Vaudreuil traversa la rivière à la nage avec ses Abénakis, pour aller se placer entre les deux forts. Les Abénakis attaquèrent vigoureusement le détachement que Mercer y avait envoyé, le chassèrent en un instant, et devinrent maîtres de tout le terrain situé entre les deux forts. Par ce coup hardi et inattendu, ils jetèrent la consternation parmi les assiégés (1).
Montcalm établit promptement une batterie, du côté Est de la rivière, en face du fort Oswégo, et fit aussi" tôt ouvrir un feu continuel contre les retranchements ennemis. A 7 heures du matin, le colonel Mercer fut tué, lorsque déjà un grand nombre de ses soldats étaient tombés. Les Anglais, voyant alors qu’il leuT ^ était impossible de se maintenir dans leur fort, demandèrent à capituler (2).
Tandis que Montcalm pressait le siège d’Oswégo, le générai Webb,*avec un détachement de 2,000 hommes, venait au secours des assiégés. A 4 heures du matin, Mercer lui avait écrit pour lui apprendre sa pénible position et lui dire de se hâter. Cette lettre fut interceptée par les Abénakis et portée au général français. Webb ayant appris à Wood’s-Creek la capitulation d’Oswégo, retourna précipitamment sur ses pas.
(1) Jrameaa. Hist, du Canada. Vol. II. 254.
(2) Ipem. Vol. II. 254.— Bancroft. Hist, of the H. S. Vol. Ill* •169.
DES ABENAKIS.
La capitulation fut signée à 11 heures du matin. La garnison des deux forts et les équipages des vaisseaux furent faits prisonniers, formant environ 1,400 soldats, 300 matelots, 80 ouvriers et une centaine de femmes et d’enfants. On prit 7 bâtiments de 8 à 18 canons, 200 bateaux, 117 pièces de canon, 14 mortiers, 730 fusils, 5 drapeaux, une immense quantité de vivres et de munitions, et la caisse militaire, conter nant 18,000 francs (1).
Les Anglais perdirent environ 150 hommes dans le siège d’Oswégo, y compris quelques soldats, qui, voulant s’enfuir dans la forêt, tombèrent sous la hache des Abénakis. Les Français n’eurent que 30 hommes tués ou blessés (2).
Comme ces forts étaient dans le voisinage des Anglais et qu’il aurait fallu, pour les conserver, une forte garnison que la situation de la colonie ne permettait pas d’entretenir, le gouverneur ordonna de les raser. Les Iroquois virent avec satisfaction tomber ces établissements, élevés au milieu de leur territoire.
Dans cette expédition, les Abénakis furent ceux qui contribuèrent le plus à la victoire des Français. Leur intrépidité et leur héroïque courage, en traversant à la nage la rivière Oswégo, sous la fusillade de l’ennemi, en chassant les troupes placées entre les forts Oswégo et Georges et en se rendant maîtres de ce terrain, firent plus d’effet sur les Anglais que le feu de la batterie de Montcalm, et amenèrent promptement la reddition de.
(]) Mémoires sur les affaires du Canada. 1749 — 1760. 78.
Garnèau Hiet. du Canada. Vol. III. 225.
(2) Mémoires sur les affaires du. Canada. 1749—176.0. 78, *
rennemi. En s’emparant de ce terrain, les sauvages mirent les Anglais dans l’impossibilité de recevoir du secours, ou de s’enfuir, dans le cas d’une défaite- Aussi, Mercer, en apprenant cette nouvelle, tomba dans un découragement complet et ses troupes furent consternées. Dès lors, les Anglais ne songèrent plus qu’à se rendre, pour ne pas s’exposera être tous massacrés par les sauvages.
Les Abénakis furent mécontents de la prompte reddition du fort Oswégo, car ils se promettaient de bien venger l’échec de la campagne précédente, au lac Saint- Sacrement. Aussi, lorsqu’ils virent les Anglais se rendre, ils se jetèrent sur des prisonniers isolés et les massacrèrent, entrèrent dans les hôpitaux et levèrent la chevelure à un grand nombre de malades. Près de 100 personnes devinrent ainsi leurs victimes. Montcalm eut beaucoup de peine à faire cesser ce désordre, et, pour y réussir, il fut obligé de promettre aux sauvages de riches présents. Voici ce qu’il écrivit à la Cour de France à ce sujet. “ Il en coûtera au roi “ 8,000 à 10,000 livres qui nous conserveront plus que “ jamais l’affection des nations ; et il n’y a rien que je “ n’eusse accordé plutôt que de faire une démarche “ contraire à la bonne foi française” (1).
La victoire d’Oswégo causa une grande joie dans tout le pays. Partout, chez les sauvages comme chez les Canadiens, on se livra à de grandes réjouissances. Un “ Te Deum” fut chanté dans les églises de Montréal, des Trois-Rivières et de Québec, et l’on suspem
(1) Garneau. Hist, du Canada. Vol. II, 255.
DES ABENAKIS.
dit dans ces églises les drapeaux pris surl’ennemi. Les Abénakis assistèrent, en grand nombre, à ces solennités. Ces fêtes étaient bien propres à entretenir leur ardeur pour la cause des Français (1).
Les Anglais regrettèrent beaucoup la perte d’Oswégo. Ils en furent si affligés qu’ils arrêtèrent les opérations de leur campagne. Le général Winslow, qui devait marcher sur Carillon, reçut l’ordre de s’arrêter. Les expéditions de la rivière Chaudière et de la vallée de l’Ohio furent abandonnées.
Toutes les opérations militaires de cette campagne furent favorables aux Français. Dans la vallée de l’Ohio, M. de Rocquetaillade avait battu Washington dans le mois de Juin, au village d’ Astigné, appartenant aux sauvages Loups (2). En Canada, les Français, avec environ 6,000 hommes, avaient arrêté les mouvements de 12,000, placés entre PHudson et le lac Ontario. Cet avantage fut dû, en grande partie, aux services rendus par les éclaireurs abénakis, qui passèrent le temps de la campagne en ces endroits, épiant sans cesse les mouvements de l’ennemi pour en informer le gouverneur.
A la suite des fêtes et des réjouissances qu’on fit partout, les Canadiens et les sauvages se trouvèrent dans une pénible position. Les récoltes avaient complètement manqué, et la disette se répandit bientôt flans le pays d’une manière fort alarmante. La faripe se vendait jusqu’à 130 francs par cent livres. Le
(1) Bancroft. Hist, of the U. S, Vol. III. 169.
(2) Mémsires sur leg affaires du Caoada. 1749—1760. 80.
G-ouvernement fut obligé de faire distribuer du pain au peuple des villes. Les habitants, mourant de faim, accoumraient enfouie pour avoir part à cette distribu tion. A Frontenac et à Niagara, on ne vécut que des vivres enlevés à Oswégo.* À Miramichi, les Acadiens mouraient de faim. Des bâtiments, envoyés pour les secourir, revinrent chargés de ces malheureux - Leur arrivée causa à Québec un grand embarras, et l’on fut obligé de leur donner de la viande de cheval. Ils se rendirent bientôt dans quelques seigneuries de> Montreal et des Trois-Rivières, et établirent les paroisses de l’Acadie, de Saint- Jacques, de Nieolet et. de Bécancourt (1).
Pour comble de malheur, la petite vérole se répandit dans le pays et fit de terribles ravages, surtout parmi les sauvages. Les Abénakis perdirent un grand nombre de leurs guerriers. Cette maladie continua’ ses ravages chez eux jusqu’au printemps de 1757* Néanmoins, ces braves et généreux guerriers, malgré leur état de faiblesse^causée par les < privations et la maladie, ne refusèrent pas de marcher contre l’ennemi pendant l’hiver; caries hostilités ne cessèrent point' pendant l’hiver 1756-1757., M. de Vaudreuil, ayant appris que les Anglais faisaient quelques mouvements ,du côté du lac Saint-Sacrement, envoya environ 200 Canadiens et Abénakis au secours du fort Carillon. Au commencement de Janvier, un fort détachement de Rangers, sous les ordres de John Stark, sortit du fort William-Henry, descendit le lac Saint-Sacrement,
(1) Mémoires sur les affaires du Canada. 1749—1760. 83.~ — Garneau. Hist, du Canada. Vol. II. 258
DES ABENAKIS
ct'sê rendit jusqu’aux portes de Garillon. Les Abériakis et les Canadiens attaquèrent ce détachement, et le mirent en fuite, après avoir tué un grand nombre de soldats (1).
Dans le mois suivant, le gouverneur résolut d’envoyer un détachement pour tâcher de s’emparer du fort William-Henry, qui lui causait beaucoup d’inquiétudes ; car ce fort était la principale forteresse des Anglais, de ce coté, et était le lieu d’ou ils partaient pour aller menacer les forts français. Cette expédition fut confiée à M. Rigaud de Yaudreuil, avec 1,500 hommes, parmi lesquels étaient environ 300 Abénakis. Rigaud partit, le 23 Février, sur les glaces. Il fit 180 milles sur des raquettes, tantôt sur les rivières et sur les lacs, tantôt à travers les forêts. On portait les vivres sur des traîneaux. Il arriva près du fort William- Henry, le 18 Mars au soir. Après avoir pris connaissance de la place, il reconnut de suite qu’il ne pourrait s’en emparer, parcequ’elle était trop fortifiée ; mais il résolut de détruire, 'malgré le feu de la garnison, tout ce qu’il y avait à l’extérieur du fort. Il plaça ]es Abénakis pour garder la route qui conduisait au fort Edouard, craignant que les troupes de ce fort ne vinrent le surprendre ; puis, le 21 et le 22, il brûla environ 300 bateaux, deux barques, et un hangar, rempli de vivres et d’autres effets. Le lendemain, il brûla une grande barque, deux hargars, remplis de vivres, l’hôpitàl, et les maisons des Rangers, situées sous le fort (2). v
(1) Bancroft. Hist. of the U. S, Vol. I1T.' 178.
(2) Bancroft. Hist, of the U, S. Vol, 111; 1 7$. *
La garnison, sans cesse environnée de feu, ne chercha pas à s’opposer aux dévastations des Ffançais. Aussi, ceux-ci ne laissèrent debout que le fort.
’CHAPITRE DÏXHÜITIÈME.
LES ABENAKIS AUX BATAILLES LE WILLIAM HENRY, LE CARILLON. LE MONTMORENCY. ETC.
M. de Vaudreuil demanda à la France 4,000 à 5,000 hommes pour la campagne de 1757 ; mais ce secours lui fut refusé, malgré les vives représentations du maréchal de Belle-isle . On se contenta d’envoyer une petite escadre pour protéger Louisbourg, parceque le bruit s’était répandu que les Anglais voulaient attaquer la Nouvelle-France, de ce côté.
Tandis que la France montrait tant de négligence et d’apathie à l’égard de sa colonie, l’Angleterre se préparait avec activité à venger, dans la campagne qui allait s’ouvrir, ses défaites passées. Le célèbre Pitt, qui entrait au ministère, résolut de pousser la guerre avec la plus grande vigueur. ïl envoya des vaisseaux et beaucoup de troupes en Amérique.
Lord Loudoun réunit à Boston les gouverneurs des provinces du Nord, et ceux du Sud s’assemblèrent à Philadelphie, pour s’entendre sur le plan d’opérations de la campagne. Ils décidèrent d’attaquer Louisbourg, qui était la clef du Canada. On s’empressa de faire
les préparatifs de cette expédition ; et, au mois de Juillet, l’armée anglaise se montait à plus de 25,000 hommes.
Washington commandait vers la vallée de l’Ohio. Les milices furent chargées de garder les frontières, et on laissa près de 3,000 soldats en garnison à William-Henry.
Lord Loudoun partit, à la fin de Juin, pour Louisbourg, avec seize vaisseaux, quelques frégates et 6,000 hommes de troupes régulières. Il fut rejoint à Haii“ fax, au commencement de Juillet, par l’amiral Holburn, qui avait 5,000 hommes sous ses ordres . Il apprit alors que l’amiral français, Dubois de la Motte, venait d’arriver à Louisbourg. Cette nouvelle engagea les Anglais à abandonner leur entreprise. Loudoun retourna sur ses pas, et Holburn se rendit dans les environs de Louisbourg, avec quinze vaisseaux et quatre frégates, pour prendre des connaissances sur l’éta t de cette ville ; mais bientôt, craignant d’être attaqué par l’amiral français, il retourna à Halifax. Vers l’automne, sa flotte fnt assaillie par une furieuse tempête ; quelques vaisseaux furent perdus, et les autres retour nèrent en Angleterre dans un état pitoyable (1).
En Canada, le 11 Juillet, on n’ avait reçu de France que 600 soldats et un peu de vivres. Dans tout le cours de l’été, il n’arriva à Québec qu’environ 1,500 hommes.
Cependant, M. de Vaudreuil ne se découragea pas ; comme les Anglais dirigeaient leur attention sur Louis-
( î) Garneau. IÜst. du Canada. Vol. II. 264.
DES ABENAKIS.
"bourg, il résolut de profiter de cette occasion pour s’emparer du fort William-Henry. Dès le commencement de l’hiver précédent, il s’était appliqué à attirer l’estime et la sympathie de tous les sauvages, et il y avait réussi parfaitement. Tous les sauvages l’appelaient “ leur Père”. Au printemps, il convoqua à Montréal une assemblée de tous les sauvages du pays. Des délégués de trente-trois nations, depuis le Grolfe Saint-Laurent jusqu’au lac Supérieur, se rendirent à cette assemblée. Les Abénakis de l’Acadie arrivèrent, en grand nombre, pour se réunir à ceux du Canada. Cette assemblée fut nombreuse. Depuis le célèbre traité avec les Iroquois, on n’avait pas vu tant de sauvages réunis à Montréal. Le gouverneur représenta à ces guerriers “ que les Anglais avaient bâti “ un fort sur les terres d’Ononthio, et qu’iFétait de son “ devoir de le détruire”. Il les invita à s’unir aux Français pour aller chasser l’ennemi commun ; puis ensuite, il leur fit des présents. Les sauvages acceptèrent ces présents, et répondirent. u Père, nous somu mes venus ici pour faire ta volonté”. Quelques Iroquois qui s’étaient rendus à cette assemblée consentirent à prendre part à l’expédition, en disant : u Nous essaierons la hache de notre Père sur les “ Anglais, pour voir si elle coupe bien” (1).
Les sauvages demeurèrent à Montréal jusqu’au temps de l’expédition. Ils passaient la plus grande partie de leur temps à marcher dans les rues, chantant leurs chansons de guerre ; ce qui occasionna parfois
(I) Bancroft. Hist, of the U . S. Vol. II. 134.
des désordres. Ils montraient toujours beaucoup d’affection pour le gouverneur, et disaient “ qu’ils ne u voulaient combattre qu’avec leur Père”.
On a dit, à cette occasion, que M. de Vaudreuil avait manqué à son devoir à l’égard des sauvages, en les laissant faire tout ce qu’ils voulaient. À dire vrai, il montra un peu de faible pour ees barbares ; il en résulta qu’ils devinrent fort exigeants.
Au commencement de Juillet, environ 1,500 guerriers sauvages étaient réunis à Montréal. Les Abénakis de l’Acadie et ceux du Canada formaient environ 600 guerriers, qui furent mis sous les ordres de M* Rigaud de Vaudreuil (1).
Les sauvages se rendirent à Saint- Jean, accompagnés de plusieurs missionnaires ; de là, ils remontèrent le lac Champlain, sur 200 canots, dans une régularité imposante, faisant sans cesse retentir les forêts et les montagnes de leurs chants de guerre. À Carillon le Saint-Sacrifice de la messe fut célébré solennellement. Les Abénakis s’y firent remarquer par leur piété, et édifièrent beaucoup les sauvages infidèles (2)-
En attendant l’armée de l’expédition, Rigaud et le lieutenant Marin poussèrent quelques pointes sur les Anglais, avec un détachement d’ Abénakis et de Canadiens. Marin fit quelques prisonniers, et leva des chevelures du côté du fort Edouard. Rigaud, avec 400 Abénakis et Canadiens, rencontra sur le lac Saint -
(1) Quelques historiens disent qu’il y avait 1,800 sauvages à l’expédition de William-Henry, d’autres, parmi lesquels on compte Carver. qui assi j,ta au combat, prétendent que leur nombre n'était que' de 1,500. Cette dernière opinion no:i3 paraît bien plus probable.
(2) Bancroft. Hist, of th» U, S. Vol. III. 184.
DES ABENAKIS,
Sacrement un détachement d’Anglais, qui descendait sur vingt-deux berges. Il le défit complètement, tua 160 hommes, et fit environ 160 prisonniers (1).
L’armée de l’expédition, commandée parle général Montcalm, était rendue à Carillon, à la fin de Juillet. Elle se composait de 3,000 soldats et d’un pareil nombre de Canadiens, formant, avec les sauvages, 7,500 hommes. Montcalm laissa Carillon, le 30, pour se mettre en marche vers William-Henry. L’avant-garde, composée de 2,200 Canadiens et des Abénakis, sous les ordres du Chevalier de Lévis, prit la route de terre, pour protéger le reste de l’armée, qui s’avançait par eau avec l’artillerie. Le 2 Août, l’armée était rendue à trois milles de William-Henry. Montcalm débarqua en cet endroit et s’avança vers le fort, tandis que le Chevalier de Lévis, avec ses Canadiens et ses Abénakis, prit la route du fort Edouard, pour couper les communications entre les deux forts anglais, et arrêter les mouvements du général Webb, qui n’était qu’à quinze ou dix-huit milles de William-Henry, avec 4,000 hommes.
Le colonel Monroe commandait au fort anglais. Il avait 2,700 hommes sous ses ordres,
La tranchée fut ouverte, le 4, sous le feu des batteries du fort. Le lendemain, un Abénakis apporta au général Montcalm une lettre du général Webb, adressée au colonel Monroe. Le porteur de cette lettre, se voyant tomber entre les mains de l’ennemi, l’avait avalée, enveloppée dans une feuille de plomb ; et les
(1) Idem. Vol. III. 185 — Gràmeau. Hist, du Canada. Vol. It. 267, '
Abénakis la trouvèrent dans ses entrailles (1). Par cette lettre, Webb mandait à Monroe “ que, vû la “ situation du fort Edouard, il ne lui paraissait pas “ prudent de marcher à son secours, ni de lui envoyer “ du renfort ; que les Français étaient au nombre de “ 13,000 ; qu’ils avaient une artillerie considérables “ et qu’il lui envoyait ces renseignements afin qu’il pût u en profiter pour obtenir la meilleure capitulation “ possible, s’il n’était pas capable de tenir jusqu’à ce l’arrivée des secours demandés à Albany ” (2).
Pendant toute la journée du 6, le feu fut extrêmement vif des deux côtés Le 7, Montcalm fit arrêter le feu de ses batteries, et envoya porter à Monroe la lettre de Webb. Monroe répondit qu’il ne se rendrait pas et qu'il se défendrait jusqu’à la dernière extrémité. La canonade recommença alors avec vivacité, au milieu des hurlements des sauvages. Vers le soir, 500 Anglais sortirent du fort, pour essayer d’ouvrir une communication avec le fort Edouard, Les Abénakis se précipitèrent sur eux, en tuèrent une cinquantaine, firent plusieurs prisonniers, et chassèrent les autres vers le fort.
Le feu des assiégeants se continua, sans interruption, jusqu’au 9 au matin. Monroe demanda alors à capituler. Le fort fut livre a Montcalm, qui laissa retirer les troupes anglaises avec armes et bagages et un seul canon. Les Anglais avaient perdu environ 200 hommes, et les Français, 58 seulement (3). On
(1) Mémoires sur les affaires du Canada. 1749 1760. 96.
(2) Garneau. Hist, du Canada. Vol. II. 268.
(3) Bancroft. Hist, of the U. S. Vol. III. 188.
DES ABENAKIS.
trouva dans le fort 43 canons, 35,835 lbs. de poudre, des projectiles et des vivres en grande abondance (1).
Les sauvages commirent en cette occasion des désordres bien regrettables. Mais ce fut en partie par la faute des Anglais, qui négligèrent de jeter leurs boissons, comme on le leur avait recommandé. Un grand nombre de sauvages s’emparèrent de ces boissons et s’enivrèrent. Alors, il se précipitèrent, la hache à la main, sur les troupes anglaises, qui avaient mis bas les armes, et en firent un horrible massacre. Plusieurs officiers français reçurent des blessures en voulant arrêter cet affreux désordre . Montcalm employa tour-à tour prières, menaces et promesses pour calmer les sauvages. îl leur dit plusieurs fois : “ Tuez-moi, si vous le voulez, mais épargnez les Anu glais, qui sont sous ma protection” (2). Tout fut inutile, et le massacre se continua. 1,500 Anglais furent tués ou faits prisonniers (3).
Le fort William-Henry fut rasé, et, le 16 Août, l’aimée française se mit en route vers Carillon.
Après cette glorieuse campagne, le Canada souffrit encore de la disette, car les récoltes avaient manqué comme l’année précédente. Pendant le reste de l’été et tout l’hiver suivant, la plus profonde misère régna dans le pays. Au printemps, on voyait des hommes tomber de faiblesse dans les rues, par le manque de nourriture.
(1) Garneau. Hist, du Canada. Yol. II. 269.
(2) Bancroft. Hist, of tne U. S. Yol. III. 188.
(3) Mémoires sur les affaires du Canada. 1749 — 176,0, 9,7.
Pour la campagne de 1758, le Canada ne reçut de France que 300 à 400 hommes de troupes, et il n’avait alors qu’environ 6,000 réguliers.
Lr Angleterre fit de grands préparatifs. Pitt mit le général Abercromby à la tête de l’armée des colonies, et y envoya 12,000 hommes de troupes, sous le commandement du général Amherst. Les provinces levèrent de nombreuses milices, et bientôt, l’armée de cette campagne compta 80,000 hommes.
Le plan d’opérations des Anglais fut d’attaquer simultanément Louisbourg, Carillon et le fort Duquesne. On devait descendre sur Montréal après la prise de Carillon. 30,000 hommes furent destinés pour l’expédition contre Louisbourg ; 16,000, pour descendre en Canada par le lac Saint-Sacrement, et 9 000, pour être envoyés vers la vallée de l’Ohio (1).
La première expédition qu’ils exécutèrent fut celle de Louisbourg. L’amiral Boscawen partit d’Halifax, le 28 Mai, avec une forte escadre, portant 30,000 hommes, commandés par le général Amherst, et arriva à Louisbourg, le 2 Juin.
Le gouverneur de la place, M. Drucourt, n’ayant alors que 2,700 hommes pour se défendre, comprit de suite qu’il lui était impossible de résister à une si forte armée. Cependant, il résolut de faire la plus longue résistance possible. Il invita aussitôt les Abénakis de l’Acadie à venir au secours de Louisbourg ; et ceux-ci se rendirent promptement, en assez grand nombre, à l’appel du gouverneur. Pendant ce temps?
(1) Garneau. Hist, du Canada. Yob II. 278.
DES ABENAKIS, 475
Il fit promptement élever des retranchements près de la mer, à l’endroit où il supposait que l’ennemi opérerait son débarquement, et y fit placer des canons.
Les Anglais commencèrent à* débarquer, le 8. Le général Wolfe gravit sur un rocher, avec une centaine d’hommes. Quelques Abénakis et habitants accoururent pour le repousser, mais ils ne purent y réussir (1). Drucourt sortit aussitôt de la ville, avec ses troupes et un certain nombre d’ Abénakis, et alla se placer derrière les retranchements. Mais, les Français ayant commencé le feu trop tôt, les Anglais découvrirent le piège qui leur était tendu, et allèrent débarquer dans un autre endroit. Les Français et les sauvages combattirent tout le jour pour empêcher le débarquement de l’ennemi ; mais ils ne purent y réussir, et, vers le soir, ils furent forcés de rentrer dans la ville, après avoir perdu 200 hommes (2).
Les Anglais commencèrent aussitôt les travaux du siège. Drucourt lutta pendant deux mois, avec une persévérance et un courage admirables. Enfin, le 26 Juillet, n’espérant plus de secours et ayant déjà perdu 1,500 hommes, il fut forcé de se rendre. Louis bourg, qui n’était plus qu’un amas de ruines, tomba au pouvoir des Anglais, avec le Cap-Breton. Cette perte laissa le Canada sans défense, du côté de la mer, et ouvrit aux ennemis la route de Québec.
Pendant que le général Amherst faisait le siège de Louisbourg, le général Abercromby marchait avec 16,»
(1) Garneau. Hist, du Canada, Vol. II. 280-
(2) Idem. Vol. II. 28t.
HIST/OIRE
000 hommes, vers le lac Saint-Sacrement, pour envahir le Canada. M. de Vaudreuil, apprenant cette nouvelle, envoya immédiatement le général Montcalm prendre le commandement des 3,000 hommes de troupes, placés à Carillon. ]\fontcalm partit de Montréal, le 24 Juin, et arriva à Carillon, le 30. Comme les Anglais étaient déjà à la tête du lac Saint-Sacrement, il manda immédiatement au gouverneur de lui envoyer, sans delai, le secours qu’il attendait. 1,600 Canadiens, 400 réguliers et environ 300 Àbénakis furent alors envoyés vers le lac Champlain, sous les ordres du Chevalier de Lévis. Il n’y eut que les Abénakis et une partie des Canadiens qui purent, à marches forcées, arriver à Carillon avant la bataille.
Plusieurs historiens, entr’autres Garneau, disent qu’il n’y avait qu’un petit nombre de sauvages à la bataille de Carillon ; mais la plupart des historiens américains, entr’autres, Bancroft, Hildreth, Thrambulb Frost, disent qu’un grand nombre d’ Abénakis y prirent part. M. de Vaudreuil, regrettant les désordres que les sauvages avaient commis l’année précédente, à William-Henry, n’invita que les Abénakis pour cette campagne. Il n’y eut toutefois que ceux du Canada qui y allèrent, car ceux de l’Acadie étaient alors employés pour la défense de Louisbourg. C’est probablement ce qui fait dire à nos historiens qu’il n’y avait que quelques sauvages dans cette campagne.
John Frost raconte une rencontre qui eut lieu alors, à Ticondéroga (Carillon), entre 200 Abénakis et un détachement de Rangers, commandé par le major
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Rogers. Ce détachement fut défait par les sauvages. Plusieurs furent faits prisonniers, entr autres, un officier, du nom de Putnam, qui fut conduit à Montréal (1),
La tradition chez les Abénakis nous apprend que la plupart des guerriers de Saint-François et de Becancourt étaient a la bataille de Carillon. Or, à cette époque, il y avait dans ces deux villages plus de 400 guerriers. De là, nous concluons qu’il y avait environ 300 Abénakis à cette bataille.
Le 1 Juillet, Montcalm échelonna ses troupes depuis Carillon au lac Saint-Sacrement, pour s’opposer au débarquement et à la marche de l’ennemi, et il envoya trente hommes, dans deux berges, croiser sur le lac.
Abercromby embarqua son armée, le 5, sur des berges, et descendit majestueusement le lac. Voici ce qu’un historien américain, Dwight, dit de la marche de l’armée anglaise. “ Le ciel était extrêmement pur,
“ et le temps superbe ; la flotte avançait avec une “ exacte régularité au son d’une belle musique guer- “ riëre. Les drapeaux flottaient étincelants aux rayons “ du soleil, et l’anticipation d’un triomphe brillai* u dans tous les yeux. Le ciel, la terre et tout ce qui “ nous environnait présentaient un spectacle enchanu teur. Le soleil, depuis qu’il brillait dans les cieux, u avait rarement éclairé tant de beauté et de magni- “* ficence.”
Les Anglais commencèrent à débarquer, le 6. Mont-
(1) John Frost. The Inlian on the battle field. 2?5--802.
calm, s’apercevant aussitôt que sa position n’était pas avantageuse, leva le camp, et, protégé par les Canadiens et les Abénakis qui venaient d’arriver, alla se placer sur les hauteurs de Carillon, où il se retrancha. Ces retranchements furent faits d’arbres ronds, placés les uns sur les autres. Cet ouvrage se continua avec la plus grande activilé jusqu’au 7 au soir. Les deux armées n’étaient alors qu’à 700 toises l’une de l’autre. On se prépara donc, des deux côtés, pour l’affaire du lendemain.
Le 8, Montcalm fit garnir ses retranchements vers midi, et à 1 heure, l’armée ennemie, rangée en quatre colonnes, se mit en mouvement. Montcalm avait donné l’ordre de laisser approcher l’ennemi jusqu’à vingt pas des retranchements. À cette distance5 les Français firent feu sur l’ennemi. Ce feu fut si prompt et si terrible que bientôt les colonnes ennemies chancelèrent, tombèrent en désordre et commencèrent à reculer. Elles se reformèrent et revinrent à la charge. Le feu devint alors, des deux côtés, d’une vivacité extrême. Après un long et rude combat, l’ennemi fut encore obligé de reculer, laissant le champ de bataille couvert de morts. Les colonnes ennemies se reformèrent une seconde fois, et se précipitèrent sur les retranchements. Le feu devint encore plus vif. Les Anglais, après des efforts inouïs pour enfoncer les retranchements, furent repoussés une troisième fois.
Abercromby, ne pouvant se persuader qu’il serait vaincu par si peu de monde, revint encore trois fois à la charge, mais il fut repoussé chaque fois avec des
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pertes considérables. Cependant les grenadiers et les montagnards écossais se couvrirent de gloire. Ils élaient en face des Canadiens et des Abénakis ; ils soutinrent le feu meurtrier de ces derniers avec un courage héroïque, et ne se retirèrent qu’ après avoir perdu plus de la moitié de leurs soldats et vingt-cinq officiers.
Vers 6 heures, Abercromby fit retirer ses troupes dans le bois, pour leur donner quelque repos. Il reparut une heure après, et commença une attaque générale sur toute la ligne des retranchements. Mais cette septième tentative fut encore inutile ; il fut encore repoussé. Le lendemain, Montcalm tint ses troupes aux retranchements, dans la crainte que Pennemi ne revint encore à la charge. Mais Abercromby s’était rembarqué de grand matin, et avait disparu.
Telle fut la célèbre bataille de Carillon, où le général Montcalm, avec environ 3,600 hommes, en repoussa 16,000.
Suivant Garneau,les Anglais perdirent 2,000 hommes, tués ou blessés, dont 126 officiers ; et les Français ne perdirent que 377 hommes, dont 38 officiers (1), D’au-
(1) Garneau. Hisi. du Canada. Vol II. 291.
très historiens portent les pertes des Anglais à 4,000 hommes et celles des Français à 450 (1).
Abercromby renonça aune nouvelle tentative contre Carillon et Montréal, mais il envoya le colonel Bradstreet, avec 3,000 hommes, pour s’emparer du fort Frontenac. Bradstreet arriva, le 25 Août, devant ce fort, qui n’était alors gardé que par 70 hommes. Toute
(1) Mémoires sur les affaires du Canada, 1749 — 1760, 11Q.
résistance était inutile, et le fort fut pris par les Anglais'.
M. de Vaudreuil, apprenant le départ de Bradstreet, fit réunir en toute hâte les Abenakis et 1,500 Canadiens, et les envoya au secours de Frontenac ; ceuxci, ayant appris en route la reddition du fort, retournèrent sur leurs pas.
Du côté de la vallée de l’Ohio, les Anglais furent d’abord battus ; mais étant revenus à la charge, le commandant du fort Duquesne fut obligé de se retirer, après avoir fait brûler son fort. Le colonel Forbes, qui commandait l'expédition de ce côte, donna au fort Duquesne le nom de “ Pittsburgh”, en l’honneur du ministre Pitt.
Ainsi l’avantage de la campagne de 1758 resta aux Anglais. Ils se trouvèrent maîtres de Louisbourg et de la vallée de l’Ohio, et ils avaient détruit le fort Frontenac.
Leur projet pour la campagne de 1759 futd’envalÛT le Canada, en l’attaquant à la fois au centre et aux deux extrémités. Le général Amherst fut chargé du commandement de l’armée, à la place d’Abercromby. Il fut décidé que le général Wolfe, qui s’était distingué au siège de Louisbourg, remonterait le Saint-Laurent, avec 10,000 hommes, pour aller assiéger Québec ; que le général Amherst attaquerait les forts du lac Champïain, avec 12,000 hommes, et descendrait par le Richelieu pour rejoindre l’armée de Wolfe ; que le général Prideaux, avec nn troisième corps, irait s’em parer de Niagara, et que le général Stanwix, arec nn quatrième corps, raserait les petits forts situés sur
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le lac Ontario. L’amiral Saunders devait partir d’Angleterre avec une grosse flotte, pour venir rejoindre celle de Wolfe dans le fleuve Saint-Laurent (1).
Pour faire face à de sb immenses préparatifs, la France n’envoya que 600 hommes de troupes en Canada. Yoilà tout ce qui arriva à Québec avant l’apparition de la flotte anglaise. Le Canada ne comptait, avec ces recrues, que 5,300 hommes de troupes réglées.
Dès le printemps, on envoya le capitaine Pouchot à Niagara, avec 300 hommes, le Chevalier de la Corne au lac Ontario, avec 1,200 hommes, et Bourlamarque fut placé sur le lac Champlain, avec environ 2,400 hommes, ayant l’ordre de faire sauter les forts Carillon et Saint-Frédéric, s’il ne pouvait y tenir, et de se retirer ensuite sur l’Ile-aux-Noix, au pied du làc Champlain. Environ 200 guerriers abénakis de Saint-François et de Bécancourt furent envoyés au près de Bourlamarque, et les autres descendirent à Québec, pour rejoindre ceux de l’Acadie, qui y arrivèrent avec M. de Boishébert.
A Québec, on fit des retranchements, depuis la rivière Saint-Charles jusqu’à celle de Montmorency* L’armée fut divisée en trois corps. Le premier, fut placé à la Canârdière, sous le commandement du général Lévis, le second, qui était le centre de l’armée; fut chargé d’occuper l’espace compris entre la rivière et l’église de Beauport, sous le commandement du général Montcalm, et le troisième, fut placé depuis Beauport jusqu’à la rivière Montmorency, sous le comman»
(1) Bancroft. Hist, of the üj S. Vol. III. 223.
dement du colonel Bougainville. Un corps de reserve, comprenant 450 sauvages, dont la plupart étaient des Abénakis du Canada et de l’Acadie, fut placé près du centre, sous les ordres de M. de Boishébert (1): L’armée comptait 13,000 hommes, avec les milices venues des campagnes.
Vers le 20 Juin, quelques vaisseaux anglais étaient rendus à l’Ile-aux-Coudres. Un parti d’ Abénakis et de Canadiens, qui avait été envoyé en découverte en cet endroit, se glissa dans file et s’y mit en embuscade. Quelques Anglais, ayant mis pied à terre, tombèrent dans cette embuscade ; trois officiers furent faits
prisonniers et les autres purent s’échapper (2).
La flotte anglaise était réunie à Me d’Orléans, le 25 Juin, et bientôt, elle jeta l’ancre dans le bassin de Québec.
Le 28, les Français s’occupèrent à lancer des brû-s lots contre les vaisseaux anglais. Les Anglais envoyèrent aussitôt des berges pour détruire ces brûlots ; mais un parti d’ Abénakis, commandé par M. le Mercier, arriva assez tôt pour les protéger. Les sauvages coulèrent une berge et chassèrent les autres. Huit Anglais furent faits prisonniers (3). Cependant, les brûlots ne produisirent aucun effet.
Après quelques jours de réflexion, Wolfe résolut de bombarder la ville et de ravager les campagnes, es» pérant que les Canadiens abandonneraient leurs retranchements, pour aller protéger leurs propriétés.
(1 Garneau. Hist du Canada. Yol. II. 313.
(2) Mémoires sur les affaires du Canada. 1749— 1760. U2f
(3) Idem, 142.
DES ABENAKIS
Le 30, une partie de l’armée anglaise débarqua à la Pointe-Lé vis, et alla se placer en face de la ville. Montcalm envoya un détachement pour chasser les Anglais de cette position, mais il ne put y réussir. Dans la nuit du 30, les batteries anglaises ouvrirent leur feu sur la ville. Alors, la garnison s’occupa à éteindre les incendies causés dans la ville par les projectiles. Dans l’espace d’un mois, les plus belles maisons de Québec et la cathédrale furent consumées parles flammes. La basse-ville fut entièrement incendiée. Les canons de la ville étaient inutiles, parcequ’ils ne pouvaient atteindre les batteries de l’ennemi .
Pendant que Wolfe bombardait Québec, les Abénakis allaient de temps en temps faire des escarmouches du côté de la Pointe-Lévis, en passant parle Cap-Rouge. Us faisaient des prisonniers et levaient des chevelures. Les Anglais en étaient un peu troublés. Aussi, l’amiral Saunders s’en plaignit à M. de Yaudreuil, et le pria de faire cesser ces cruautés. Le gouverneur répondit qu’il ne pouvait le faire, mais qu’il tâcherait de faire racheter les prisonniers qui tomberaient entre les mains des sauvages (1).
Après avoir presqu’entièrement détruit la ville, Wolfe se jeta sur les campagnes. Tout fut ravagé, à droite du Saint-Laurent, depuis Sainte-Croix à la Riviere-du-Loup, en bas, et, à gauche, depuis Montmorency à la Malbaie. 1,400 maisons furent incendiees. Pendant ces dévastations, les troupes françaises
(1) Mémoires sur les affaires du Canada, 1749—1760. 147.
et les milices ne bougèrent point de leurs retranchements. Wolfe résolut alors d’attaquer l’armée française. Il alla se placer près de Montmorency, avec 118 canons. Le 31 Juillet, il attaqua la gauche de l’armée française, avec 8,000 hommes. Les Canadiens accoururent aussitôt au secours de la gauche. Après un rude combat, les Anglais, accablés par le feu meurtrier des Canadiens, tombèrent en désordre et se retirèrent.
Quoiqu’il ne soit pas fait mention des Abénakis dans ce combat, il est fort probable qu’ils y prirent part. Comme nous l’avons dit, ils avaient été placés avec les Canadiens à Beauport, vers le centre de l’armée. Il est bien probable qu’ils ne restèrent pas en arrière lorsque les Canadiens coururent au secours de la gauche, qu’au contraire ils les suivirent et combattirent avec eux, comme ils le faisaient ordinairement. D’ailleurs les coups si bien dirigés des- Canadiens semblent indiquer clairement qu’il y avait parmi eux d’habiles tireurs, qui devaient être des sauvages.
Wolfe entra dans son camp presque découragé. Voyant qu’il lui était impossible de chasser les Fran-' çais de leurs retranchements, il envoya le général- Murray, avec 1,200 hommes, pour ouvrir une communication avec le général Amherst, du côté du lac Champlain. Montcalm envoya aussitôt .Bougainville avec 1,000 hommes, pour s’opposer à la marche de Murray. Bougainville fut bientôt rejoint par un détachement de Canadiens et d’Abénakis (1). Murray ^1) Garneau, Hist, du Canada. Vol. II. 325. .
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fut repoussé deux fois à la Pointe-aux-Trenïbles . De là, il alla dévaster quelques paroisses, à droite du Saint-Laurent, puis il retourna au camp anglais.
Woîfe, après un mois de délibérations avec ses generaux, reconnut que la seule chose qui lui restait à faire était de tenter une surprise, en essayant de faire pénétrer ses troupes au-dessus de Québec, pour atta- • quer la ville de ce côté. Montcalm regardait cette chose comme impossible, car il considérait la côte, < à Panse-des-Mères,' au Foulon et à Samos, comme inaccessible. Aussi, il écrivit à M, de Vaudreuil, qui avait quelque crainte de ce côté : “ Il n’y a que Dieu, monsieur, qui sache faire des choses impossibles’5
Après cette décision, Wolfe fit passer son armée et son artillerie à la Pointe-Lé vis, le 8 septembre, puis bientôt les vaisseaux anglais s’étendirent depuis Sillery à la Pointe-aux-Trembles.
Montcalm comprit enfin qu’il y avait du danger de ce côté. Il envoya encore 1,000 hommes à Bougainville, avec quelques Abénakis et autres sauvages. Ces troupes furent disséminées ça et là, depuis Sillery à la Pointe-aux-Trembles.
Pendant que Bougainville épiait les mouvements des Anglais, Wolfe faisait examiner secrètement la rive gauche du Saint-Laurent jusqu’à Québec. Enfin, le 12, il ordonna aux vaisseaux, qui avaient été laissés au Gap-Rouge, de s’approcher de Saint- Augustin, afin d’attirer l’attention de Bougainville de ce côté, et envoya un grandm ombre de berges croiser devant les retranchements de Beauport, afin de faire croire à une
HIST/OIRE
descente en cet endroit. Le lendemain, â 1 heure du matin, il s’embarque avec une partie de ces troupes sur des bateaux, et descend silencieusement, en suivant la rive gauche du fleuve, jusqu’au Foulon. Rendu au lieu indiqué, il débarque, s’empare du corps de garde placé en cet endroit, et granit promptement l’escarpement avec ses troupes, à travers les arbres et les broussailles. Arrivé sur le plateau, il s’empare du petit détachement qui y était, et prend le commandant dans son lit (1)* Pendant ce temps, les bateaux ramenèrent le reste des troupes. Et, de grand matin, les Anglais, au nombre de 8,000, étaient rangés en bataille sur les plaines d’Àbraham.
Montcalm apprit cette nouvelle inattendue à 6 heures du matin. Il ne pouvait y croire. Il entra dans la ville par la porte du Palais, avec 4,500 hommes, en sortit par les portes Saint-Louis et Saint-Jean, et, à 8 heures, il était en face de l’ennemi.
Les Âbénakis et les autres sauvages, qui restaient encore dans l’armée de Montcalm, furent placés parmi les troupes de la gauche et de la droite (2).
Montcalm, avec des troupes bien inférieures en nombre à celles de Wolfe et sans attendre le renftfrt qui devait lui arriver prochainement, osa brusquer l’attaque. Cette imprudence causa la perte de la colonie.
L’attaque commença par les Canadiens et les sauvages. Wolfe, malgré les ravages que cette fusillade
(1) Ce commandant était Vergor, cet homme sans énergie et sans activité qui avait livré Beauséjour aux Anglais.
(2) Garneau. Hist, du Cenada. Vol, 11. 334.
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éaüsa dans ses rangs, ne se pressa pas de se défendre, Il fit mettre deux balles dans les fusils, et, lorsque les Français ne furent qu’à vingü pas de ses troupes, il ordonna le feu. Les Français furent assaillis par un feu si meurtrier que bientôt, le désordre s’étant mis parmi eux, ils commencèrent à reculer. Les Anglais, profitant de ce désordre, se précipitèrent sur eux et les mirent en fuite. Ce fut alors que Wolfe fut atteint d’une balle qui lui traversa la poitrine. Il vécut encore assez longtemps pour apprendre qu’il avait remporté la victoire. Montcalm, voulant rallier ses troupes, reçut aussi uïie blêssure mortelle, dont il mourut le lendemain.
C’est ainsi que fut perdue la première bataille d’Abraham. M. de Vaudreuil se retira avec les troupes à la rivière Jacques-Cartier, pour y élever un fort.
Le général Lévis, alors à Montréal, apprenant la mort de Montcalm, partit aussitôt pour aller prendre le commandement de l’armée. Mais il arriva trop tard à Québec. La ville avait capitulé, le 18, et était au pouvoir des Anglais. Le général James Murray fut nommé gouverneur de Québec.
-A l’automne, M. de Vaudreuil abandonna le fort de Jacques-Cartier, pour aller passer l’hiver à Mont** tréal ; et les Abénakis retournèrent à leur village.
Du côté de l’Ouest, les Anglais s’étaient emparés de Niagara. Nous verrons dans le chapitre suivant ce' qui arriva du côté du lac Champlain.