‹ Histoire des AbenakisChapitre 57 sur 69 · CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME

"VOYAGE 'DU LAC CHAMPLAIN À SAINT— FRANÇOIS. CAPTIVITÉ CHEZ LES ABENAKIS.

On comprend quelle fut la joie de Madame Johnson lorsqu’elle se vit enfin sur le bord du lac Champlain ; le désespoir et ses horreurs furent à l’instant chassés de son esprit pour faire place aux influences d’une douce et bienveillante espérance. Les neufs jours de souffrances étaient terminés ; elle ne reverrait plus ces sombres et épaisses forêts, ces abruptes et hautes montagnes, ces savanes froides et fangeuses. Elle avait tant souffert dans cette longue route de neuf jours que la continuation du voyage, par la voie de l’eau, lui paraissait un véritable bonheur. Son mari allait être enfin débarrassé du fardeau qui l’avait conduit aussi près de la mort qu’elle-même. Ses chers enfants, qui avaient tant souffert du froid, trouveraient bientôt des vêtements, et ses malheureux compagnons de captivité recevraient certainement quelque soulagement à leurs misères. Douze heures de navigation suffiraient pour les conduire aux établissements français, où ils rencontreraient enfin des êtres civilisés qui seraient touchés de leur malheur et leur donne raient volontiers quelques secours. Telles furent les

DES ABENAKIS.

;pepsées qui roulèrent dans l’esprit de notre malade. Aussi, l’heure qui s’écoula pendant qu’elle était assise •sur le bord du lac'Champlain fut, comme elle le dit elle-même, l’un des plus heureux moments de sa vie.

Il était l’heure du campement de la nuit, mais les sauvages voulurent profiter du calme de la nuit, pour traverser au côté gauche du lac . On s’embarqua donc sur les canots aussitôt après le souper. On marcha toute la nuit, au milieu d’épaisses ténèbres, par un temps froid et devenu très-humide par une épaisse brame.

Le lendemain, le 9, on alla débarquer, avant l’aurore, à un rocher, situé du côté Ouest du lac, Les sauvages se hâtèrent d’y allumer le feu, afin de réchauffer les prisonniers, qui avaient peine à se remuer, tant leurs membres étaient engourdis par le froid et par la position genante du canot. Pendant ce temps, quelques uns se rendirent à une habitation française, situee dans le voisinage, et en rapportèrent du pain, de la viande et du maïs. La chaudière fut aussitôt mise au feu, et, bientôt, la viande et le maïs exhalèrent en bouillant d’agréables vapeurs qui vinrent flatter délicieusement l’odorat des prisonniers. L’odeur seule de cette nourriture connue soulageait singulièrement leurs estomacs, affaiblis et dégoûtés par la mauvaise nourriture qu’ils avaient reçue depuis neuf jours. Aussi, le repas qui leur fut servi quelques instants après fut délicieux pour eux.

Après avoir assouvi leur appétit, les sauvages se livrèrent aux réjouissances. Pendant le voyage dans la forêt, ils avaient souffert par les inquiétudes et par

la faim ; mais désormais ils n’auraient pîuV d'inquiétudes et ne manqueraient plus de provisions. .Alors, ils se livrèrent à tous les excès d’une joie sauvage. La scène qu’ils offraient dans cette réjouissance était horrible à voir. Ils chantaient et sautaient en poussant des cris, semblables à des hurlements, accompagnés de gesticulations, de contorsions et d’affreuses grimaces. Il faudrait avoir été témoin d’une semblable scène pour en comprendre toute l’horreur.

Après ce tapage infernal, on organisa la danse guerrière. Cette danse consistait à sauter autour du feu eu chantant. Chacun chantait sur le ton qui lui convenait, sans s’occuper le moins du monde des règles de l’harmonie. Le meilleur danseur était celui qui sautait le plus agilement et qui se distinguait par les contorsions . Les prisonniers furent obligés de prendre part à cette danse, et, comme ils étaient très-inhabiles dans cet exercice, les sauvages se moquaient d’eux, en leur signifiant de sauter plus haut et de crier plus fort.

Après la danse, les sauvages voulurent se donner le luxe d’un concert de blancs. Ils invitèrent donc les prisonniers à leur faire entendre chacun une chanson. Tous furent obligés de chanter, même Madame Johnson et ses enfants.

Vers le milieu de la matinée, sept nouveaux sau vages arrivèrent, revenant d’une expédition. Les prisonniers leur furent présentés, et les réjouissances reçommencèrent avec le même tapage qu’auparavant.

Lorsque les réjouissances furent , terminées, on se

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