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PRENNENT LES ARMES

Pendant la guerre de sept ans, les Abénakis avaient presque toujours été dans l’armée. Mais, aussitôt après la capitulation de Montréal, ils mirent bas les armes et se soumirent. Bientôt, la paix la plus profonde régna parmi eux. Ils vivaient si paisiblement, qu’on ne se serait pas aperçu qu’ils sortaient d’une longue guerre, n’eussent été les ravages que les combats et les épidémies avaient faits parmi eux. Cependant, ils espéraient encore que la France n’abandonnerait pas le Canada, et qu’ils reviendraient sous la domination française. Après trois longues années d’attente, ils virent s’évanouir cette espérance. Le traité de Paris fixa leur destinée d’une manière irrévocable, en les mettant pour toujours sous la domination de l’Angleterre.

Pendant que les Abénakis vivaient en paix et se soumettaient volontiers aux ordres de leurs nouveaux maîtres, il se passait dans les colonies de la Nouvelle- Angleterre et de la Nouvelle- York des évènements, qui devaient amener une révolution, contre la métropc-

DES ÀBENÀKIS.

le, et remettre les sauvages du Canada sous les armes.

Les colonies anglaises avaient, depuis longtemps, des sujets de mécontentements contre la métropole. En 1732, l’Angleterre, après avoir passé la loi de navigation, qui nuisait beaucoup à la marine des colonies, avait passé une autre loi, qui nuisait considérablement à leur commence. Cette loi défendait l’exportation des chapeaux et des tissus d'une province à l’autre. En 1733, la métropole ne permit l’importation du ram, du sucre et de la mêlasse qu’avec des droits considérables. En 1750, elle établit à Nonprofit des usines de laminage, et se réserva la coupe des pins et des sapins (1).

Les colonies, voyant que l’Angleterre les gouvernait avec une autorité absolue, demandèrent uile législature indépendante (2), représentant qu’il leur était souvent fort préjudiciable de se soumettre à des lois arbitraires (3). Mais cela leur fut refusé.

Alors, la Nouvelle- Angleterre ne voulut pas paraître soumise aux lois de la métropole. Lorsqu’elle acceptait une loi du parlement impérial, elle lui donnait un caractère particùlier en la publiant, comme si elle eût été passée dans la province. Les autres provinces avaient les mêmes sentiments à l’égard des lois de la métropole. Elles s’y soumettaient, parcequ’elles étaient trop faibles pour y résister (4).

Après le traité de Paris, l’Angleterre devint encore

(1) Garneau. Hist, du Canada. Vol. II. 418.

(2) Bancroft. Hist, of the U. S. Vol. III. 3 — 5.

(3) Idem. Vol. HI. 53, 60.

(4) Idem. Vol. HI. £0— -226,

plus exigeante à l’égard des colonies. Elle voulut les taxer pour l’aider à payer l’intérêt de sa dette, qui avait beaucoup augmenté pendant la guerre. Le ministre Walpole refusa de souscrire à cette injuste proposition disant “ qu’il avait déjà contre lui la vieille Angleterre et qu’il ne voulait pas que la jeune devint aussi son ennemie ”, Mais, le ministre Grenville, pour plaire à Georges III, proposa cette loi, qui fut adoptée sans opposition, dans le mois de Mars, 1764(1).

Les colonies protestèrent contre les exigences de la métropole, prétendant qu’elles ne pouvaient être taxées que par leurs représentants, qu’elles n’étaient pas représentées dans le parlement anglais, et que la chambre des Communes cherchait à prélever des impôts sur elles, pour se soulager elle-même. .

L’Angleterre, voyant une si forte opposition à cette loi, établit alors dans les colonies, au lieu de la taxe, une armée permanente, et augmenta considérablement le salaire des juges, afin de diminuer par là, l’indépendance des provinces (2). On y envoya un grand nombre d’hommes ruinés de fortune, dissolus et ignorants, qui ne pouvaient être employés en Angleterre. Ces hommes étaient largement salariés par les colonies, pour n’y faire que du mal. C’est ce qui fait dire à Bancroft “ que les colonies étaient alors “ l’ hôpital-général de la Grande-Bretagne” (3). Il y avait d’ailleurs déjà longtemps que les hommes ruinés

(1) Bancroft. Hist, of the U. S. Vol. IV. 58^— 73,

(2) Idem. Vol. 59 — 61.

(3) Banc3oft. Hist, of the U. S. Vol. Iîl. 15.

DES ABENAK1S.

de l’aristocratie anglaise émigraient aux colonies, pour y occuper les premières places.

En 1765, l’Angleterre, malgré l’opposition qu’elle rencontrait dans les colonies contre les taxes, passa Ja loi du timbre, pour établir en Amérique les mêmes droits de timbre que dans la Grande-Bretagne. Franklin, qui avait été envoyé à Londres par le Massachusetts, écrivit alors à ses concitoyens : u JLe soleil de

cc la liberté est passé sous l’horizon, il faut que vous “ allumiez (es flambeaux de l’industrie et de l’éco- ‘u nomie ” (1).

Cette loi souleva de graves mécontentements, dans toutes les provinces, et les Américains résolurent de ne faire aucun usage des marchandises estampillées des Anglais. Il y eut des émeutes, en differents endroits. A Boston, on démolit le bureau du timbre. A Philadelphie, lorsque le vaisseau portant le papier timbré entra dans le port, les bâtiments hissèrent leurs pavillons à mi-mâts et toutes les cloches de la ville firent entendre des sons lugubres, pendant tout le jour.

Il y eut à New-York un congrès, composé de députes envoyés par presque toutes les provinces. Ce congrès annula la loi du timbre (2), et vota des pétitions au parlement anglais contre les prétentions de la métropole. Les provinces, qui n’avaient pas envoyé de députés au congrès, approuvèrent tout ce qui s’y était passe. L’opposition à la loi du timbre devint si générale que les officiers, qui avaient- été envoyés

(1) Idem. Vol. IV- 162 — 1Ï9

(2) Bancroft. Hist of the ü. S. Vol. IV. 245-250,

<T Angleterre pour faire exécuter cette loi, furent obligés de renoncer à leurs charges et de retourner en Europe.

Le parlement Anglais persista encore quelque temps à soutenir son droit de taxer les colonies. Mais l’opposition et la résistance devinrent de plus en plus fortes en Amérique. Enfin, en 1765, l’Angleterre, voyant ce mécontentement général dans les colonies, abrogea la loi du timbre (1).

L’abrogation de cette loi fut reçue avec une grande joie, en Angleterre comme en Amérique (2). Mais cette satisfaction générale ne dura pas longtemps. Le roi regarda cette* abrogation comme une faiblesse et une complaisance, qui auraient de funestes conséquences. Grenville tomba sous ces circonstances, et les nouveaux ministres, qui avaient voté contre la loi du timbre, imposèrent âux colonies, en 1767, de nouvelles taxes arbitraires. Ces taxes furent imposées sur le verre, le thé et le papier, importés dans les colonies (3), et, dans le but d’effrayer les colons, on enleva au corps législatif de la Nouvelle- York le droit de léglslater.

Ces mesures rencontrèrent encore plus d’opposition dans les colonies que la loi du timbre. Les patriotes de Massachusetts donnèrent les premiers l’exemple de la résistance, et exprimèrent hardiment leur indignation. Ils formèrent une convention générale contre les prétentions de la métropole. L’Angleterre en-

(1) Bancroft. Fhst. of the ü. S. Vol. IV. 296—303.-

(2) Idem, Vol, IV. 308—332.

(3) Idem. Vol. V, 5..

DES ABEMAKIS.

voya alors des renforts de troupes, pour faire cesser ces mouvements. Les troupes firent cesser un instant les démonstrations des patriotes de Massachusettsmais l’excitation était entretenue par les associations qui s’étaient formées dans toutes les provinces. Chaque province prétendait que la métropole n’avait pas le droit de contrôler son corps législatif (1).

Les Américains résolurent encore une fois de suspendre leurs relations commerciales avec les Anglais. L’alarme fut si grande parmi les marchands anglais que le ministère fut forcé d’abroger la nouvelle loi d’impôt, à l’exception de l’article qui regardait le thé. Cette mesure ne fut pas un remède aux maux qui existaient ; car elle fit connaître la faiblesse du ministère anglais et laissa une germe de discorde.

Ce fut alors que des difficultés sérieuses éclatèrent à Boston^ entre les troupes et les citoyens. L’alarme fut donnée dans toutes les provinces, et les colons étaient entièrement décidés à défendre leurs droits par les armes. Ils s’organisaient partout pour résister.

L’Angleterre voulut punir les Bostonnais de cette résistance si tenace. Il fut en conséquence décidé de tenir leur ville en état de blocus. Des troupes et des vaisseaux de guerre furent envoyés et placés prèsdes quais de Boston (2)

Telles étaient les difficultés qui existaient entre les anciennes colonies de l’Amérique Septentrionale et leur métropole.

(1) Bancroft. Hist, of the U. S. Vol. V. 9 — 31.

(2) Bancroft, Hist, of the U. S. Vol. V. 144,145.

Ces difficultés protégèrent les Canadiens. En 17 l’Angleterre leur était très-hostile ; mais, dix ans après? les choses étaient bien changées. Lorsqu’elle se vit a la veille d’une révolution avec ses colonies, elle pensa qu’elle devait tâcher de s’attirer l’estime des Canadiens, afin qu’ils lui demeurassent fidèles. Elle passa alors une loi pour reconnaître le catholicisme comme religion établie en Canada. Elle avait songé à abolir la langue et les lois des Canadiens, mais ses difficultés avec ses colonies l’avait engagée à retarder le règlement de cette question. Lorsqu’elle se vit obligée de sévir contre le Massachussetts et les provinces du Sud, elle rétablit en Canada la langue et les Ibis françaises. Par cette mesure, elle s’attacha le clergé et les hautes classes, Elle passa aussi une loi concernant les limites du Canada, et recula, de toutes parts, vers les colonies anglaises, celles qui avaient été données à la province de Québec, dix ans auparavant. Cependant, elle refusa d’occorder aux Canadiens une chambre élective, parcequ’elle considéra comme imprudent d’établir une assemblée législative qui serait composée exclusivement de catholiques.

En 1774, Sir Guy Carleton fut envoyé une seconde fois comme gouverneur du Canada. Il avait ordre de bien traiter les Canadiens et de travailler à s’attirer l’estime des sauvages. Ce gouverneur envoya des députés chez tous les sauvages du pays. On promit des récompenses aux Abénakis, s’ils demeuraient fidèles à leur souverain. On leur promit, en tr’ autre s choses, d’agrandir leurs possessions,, s’ils consentaient à reprendre les armes pour la défense de leur pays, dans

DES ABENAKIS.

le' cas que le Canada serait attaqué par les Américains. Les Abénakis n’hésitèrent pas à promettre de combattre, au premier ordre, pour la défense des droits de leur nouveau souverain, comme ils l’avaient toujours fait pour le roi de France.

Le mécontentement dans les colonies anglaises allait toujours en augmentant. Un comité fut nommé, dans le but de convoquer un congrès général, pour décider ce qui devait être fait. Ce congrès s'assembla à Philadelphie, au mois de Septembre, 177 4? et passa un grand nombre de résolutions ; il envoya une adresse au roi, une autre au peuple d’Angleterre, et une troisième aux Canadiens. Mais le mépris que les Américains faisaient, dans cette adresse, de la religion catholique irrita les Canadiens contr’eux, et les attacha à la cause de leur souverain. Le clergé et les Canadiens des hautes classes résolurent de défendre leur pays pour le conserver à l’Angleterre, dans la crainte d’exposer leur religion et leur nationalité en s’unissant à des colonies qui montraient tant de fanatisme.

Au printemps, 1775, les colonies anglaises prirent les armes et attaquèrent Lexington et Concord. Les troupes régulières perdirent 300 hommes. Les forts de Ticondéroga et de Crown-Point furent pris. La guerre était donc déclarée à l’Angleterre. De nouvelles troupes furent aussitôt envoyées en Amérique, et bientôt, les généraux Howe, Burgoyne et Clinton y arrivèrent avec des renforts.

Pendant ce temps, Carleton apprenant la descente des insurgés sur le lac Champlain, fit réunir les guer-

riers abénakis et quelques autres sauvages, et les envoya au fort Saint- Je an, sous les ordres des frères Lorimier, pour défendre cette place, qui avait déjà été attaquée par un détaehement d’ insurgés.

Le congrès de Philadelphie se réunit de nouveau, le 10 Juin, et le général Washington fut nommé corn* mandant-en-chef de l’armée.

Ce fut pendant que le congrès siégeait qu'eut lieu la célèbre bataille de Bunker’s hill, où les insurgés firent des prodiges de valeur. Cette affaire causa des pertes considérables aux Anglais, et ranima le courage des Américains. Il fut résolu d’envahir le Canada. Les Américains pensaient que les Canadiens les recevraient comme des libérateurs (1).

Le congrès ordonna au général Schuyler de s’emparer de Saint-Jean et de Montréal, tandis que quelques détachements de troupes iraient, par les rivières Kénébec et Chaudière, attaquer Québec.

Schuyler et Montgomery débarquèrent à Saint-Jean, dans le mois de Septembre, avec environ 1,000 hommes. Les Abénakis, commandés par les frères Lorimier, sortirent aussitôt du fort pour les repousser. Il y eut plusieurs escharmouches, et les Américains furen* forcés de se retirer sur l’Ile-aux-Noix (2).

Carleton n’avait que 800 hommes de troupes pour repousser l’invasion des Américains. 11 fit alors un appel aux Canadiens ; mais un grand nombre de ceux-ci refusèrent de se rendre à cet appel ; quelques

(1) Garneau. Hist, du Canada. Vol. II. 437.

(2) Idem. V ol. II. 437.

DES ARENAKIS.

uns voulurent rester dans la neutralité, d'autres, se déclarèrent en faveur du congrès, et peu prirent les armes. La plupart des Anglais, alors dans le pays, étaient aussi en faveur du congrès, mais d’une manière secrète. Carleton s’adressa alors aux sauvages. Les guerriers Abénakis avaient répondu à son premier appel, et déjà ils étaient presque* tous sous les armes à Saint-Jean. Chez les Iroquois, les vieillards s’opposèrent à ce que leurs jeunes gens prissent les armes, parcequ’ils considéraient cette guerre comme un juste châtiment, pour tous les maux que les Européens leur avaient fait souffrir, et, qu’en conséquence, ils ne devaient pas y prendre part. “ Voilà ”, disaient-ils, u la guerre allumée entre les hommes de la même nau tion. Ils se disputent les champs qu’ils nous ont u ravis. Pourquoi embrasserions-nou» leurs querelles, u et quel ami, quel ennemi aurions-nous à choisir ?

Quand les hommes rouges se font la guerre, les u hommes blancs iennent-ils se joindre à l’un des u partis ? Non, ils laissent nos tribus s’affaiblir et se u détruire l’une par l'autre ; ils attendent que la terre, u baignée de notre sang, ait perdu ses habitants pour u la saisir. Laissons les, à leur tour, épuiser leurs “ forces et s’anéantir ; nous recouvrerons, quand ils “ne seront plus, les montagnes et les lacs qui appar- “ tenaient à nos ancêtres ” (1).

Cependant, Carleton parvint à gagner les jeunes gens. On prodigua des présents, et bientôt, l’on en gagea aussi la plupart des Chefs à descendre à Monttréal pour prendre les armes.

(1) Garueau. Hist, iu Canada. Vol, II. 439.

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