ORAISON DE SAINCTE MARGUERITE
A dire pour les femmes grosses.
« Madame saincte Marguerite,
Digne vierge de Dieu eslite,
Qui l’as servy de ta jeunesse,
Plaine de grâce et de sagesse ;
Qui, pour l’amour Dieu nostre Sire, Souffris tourmens et grief martyre ; Qui le dragon parmy fendis,
Et du tyrant te défendis ;
Qui vainquis l’ennemy d’Enfer En prison fermée de fer ;
Qui à Dieu feis mainte requeste, Quant on te voult coupper la teste ; Et, par espécial, que femme Grosse d’enfeant qui à tov, Dame,
De cueur dévot retourneroit,
Et qui ton ayde requerroit,
Que Dieu de périr la gardast,
Et de l’ayder point ne tardast ;
Si te supplie, vierge honorée,
Noble martyre et bien eurée,
Par ta benoiste pétition,
Que Dieu vueille pour moy prier,
Et doulcement luy supplier Que par sa pitié il me conforte Es douleurs qu’il fault que je porte;
Et, sans péril d’âme et de corps,
Face mon enfant yssir hors Sain, et saulve que je le voye Baptizer à bien et à joye.
Et si de vivre il a espace,
Il luy doint s’amour et sa grâce ;
Par quoy si sainctement le serve,
Que la gloire des cieulx déserve (1) ;
Et aux autres, en cas semblable,
Soit par toy, Dame, secourable . »
(1) Mérite.
Une relation anonyme du XVIIe siècle, témoigne des effroyables accidents dont peuvent être victimes celles qui n’ont pas confiancedans Y Oraison de sainte Marguerite ; il s’agit d’une femme appartenant à la religion réformée:
Miracle arrivé dans la ville de Genève en ceste année 1G09, d’une femme qui a faict un veau, à cause du mespris de la puissance de Dieu, et de Madame saincle Marguerite.
Les femmes souillées de sang enfanteront des Monstres. Esilras, chap. 5.
... Or, Messieurs, il est à notter que ces jours passés une bourgeoise, ma concitoyenne, ayant jà demeuré environ onze jours au travail d’enfant, et les Médecins ne trouvant autre remède plus expédient pour l’en délivrer, que d’appeler les Chirurgiens, aux fins de la fendre, pour tirer l’enfant de son ventre, recongnoissant fort bien que c’estoit un enfant accomply de tous ses membres, les voisines y accoururent, qui ore l’une, tantost l’autre, chacune disant son opinion : Entre autre la vint visiter une sienne bonne amie sa voisine, qui menoit, quant et soy sa chambrière, qui estoit Catholique, laquelle fust interrogée par la mère Sage, qui là estoit, luy disant ainsi : M’amie, qu’avez-vous accoustumé de faire entre vous autres Catholiques, lorsque les femmes se trouvent en tel travail ? Alors elle respond. Pourveu qu’il me soit donné audience je le dirai/ : lors le silence luy fust faict, et elle dist ainsi : Quand les femmes Catholiques se trouvent en tel travail, elles se recommandent à Dieu, le Père tout puissant, au Fils et au Saint-Esprit, et a la douce Vierge Marie; et en outre disent l’oraison de saincte Marguerite, Vierge et martyre, la pjriant vouloir estre advocale envers Dieu, afin que la patiente soit tost délivrée de ce travail : par ce que Dieu luy a promis, que toutes celles qui l’invoquer oient de bon cœur, estant au travail d’enfant, seroient tost délivrées. La misérable, qui estoit au travail d’enfant, ayant entendu ces parolles, dict en telle sorte : J’aimerois mieux plus tost mourir, ou vrayement enfanter un veau, que de permettre que l’oraison de saincte Marguerite fust dicte en mon intention : Response fort indigne, et dont (comme vous sçavez très bien) elle en receut tost son guerdon : Car d’un corps formé, d’une âme raisonnable qu’elle avoit dans son ventre, elle sent un corps brutal, et à l’instant délivre d’iceluy, sçavoir d’un veau, ainsi qu’elle avoit souhaité, lequel fust prins et emporté par la mère Sage à Messieurs. La cloche sonne, ils s’assemblent en la sale du grand Conseil, où fust porté le dict veau : quoy voyant mesdits Sieurs, après avoir entendu le rapport que leur fit la mère Sage des parolles susdites, bien estonnés, ne sçaehant que dire sur cela; un quidan Philosophe d’entre eux, voulut attribuer cela aux imaginations de la mère, disant cela estre naturellement : Mais il fut très bien repoussé par un des assis-
l’obstétrique et le culte
tans, lequel disoit que ce ne pouvoit arriver naturellement. Mais aussi, comme j’ayjà dict, quoy que nostre Seigneur soit tout bon et miséricordieux; il ne laisse pas (quand la nécessité et l’importance de son honneur et de ses Saincts le requiert) qu’il ne face voir des effects de sa haute puissance.
Toutes les disputes entendues, Messieurs s’assemblent, et ordonnent que ledit veau sera prins et jetté dans le Rosne, là où encor à présent se voient les marques du sang sur beau, ne se bougeant, fors seulement, que estant agité des flots, va ores çà, ores là retournant tousjours en son premier lieu, criant vengeance, vengeance.
Voilà assés pour nous ouvrir le cœur, et pour nous faire recognoistre l’obstination de nous autres; et que toutes nos raisons ne sont fondées que sur le sable mouvant de nostre erreur. »
Notre-Dame de Mont-Serrat. — C’était une fille du premier comte de Barcelone; elle se trouva possédée du diable et fut conduite à l’ermite Jean Guérin ; le saint homme l’exorcisa puis la viola et l’égorgea.
La Sainte Vierge sauva la pieuse fille et la conserva vivante au sein de la terre, dans le lieu même où l’avait enterrée l’assassin. Le repentir de Jean Guérin ayant fait découvrir le miracle, on bâtit un couvent de nonnes sur l’emplacement : l’exhumée fut abesse du nouveau monastère et frère Jean Guérin, que le plus débonnaire de nos jurys n’aurait pas hésité à faire bénéficier de l’article 302 du code pénal, en fut le directeur et le confesseur; dans la suite, on le canonisa. Ce couvent fut bientôt le gîte d’une Notre-Dame trouvée dans les environs; l’image devint fameuse dans toute l’Espagne, ressuscitant les petits garçons tombés dans les puits, faisant repousser les nez mangés par les cochons, accomplissant nombre d’œuvres dignes d’admiration et de foi. Elle ne semble pas non plus avoir été inutile aux femmes enceintes. La première abbesse ayant été victime d’un viol, était-ce en souvenir de cet acte dont une grossesse fut peut-être le résultat? En souvenir des mérites de frère Guérin dans sa jeunesse ? Nous ne savons, mais voici ce que raconte Collin de Plancy au tome second de son Histoire critique des reliques et des images miraculeuses :
« Une femme qui avait fait trois fausses couches, promit à Notre- Dame de Mont-Serrat que, si elle avait un enfant, elle le dévouerait au service de la Vierge. Peu de jours après, elle fut enceinte pour la quatrième fois; elle accoucha d’un enfant qui mourut, et fut enterré. Lorsque les douleurs de l’enfantement furent apaisées et qu’elle eut repris ses sens, cette mère demanda à voir son fils.
On lui dit qu’il était mort. — « Qu’on me l’apporte cependant, répliqua-t-elle; je veux le voir. /> Elle fit tant d’instances, qu’on
Fig. 66. — Notre-Dame de Mont-Serrat, avec un einscription espagnole qui signifie : Demeure angélique de Notre-Dame de Montserrat (l).
(1) Ce mont est ainsi nommé à cause de ses rochers, taillés en dents de scie (, scierra , scie). Cette scie symbolique est représentée entre les mains de l’enfant Jésus. Fac-similé réduit d’une gravure du XVIe siècle, appartenant à M. Bertin, éditeur à Paris.
l'obstétrique et le culte
exhuma le petit enfant, et qu’on le lui mit entre les moins. Elle pleura, elle reprocha à la Sainte Vierge de n’avoir pas protégé un enfant destiné au service des autels ; et à l’instant, ô prodige! l’enfant se ranima, cria, et se mit à teter ».
Brantôme, dans les Vies des dames galantes , parle d’une dame espagnole, « laquelle, estant en mal d’enfant, se fit allumer une chandelle de Noslre-Dame de Mont-Serrat qui aide fort à enfanter, pour la vertu de ladite Nostre-Dame. Toutefois, ne laissa d’avoir de grandes douleurs, et à jurer que plus jamais elle n’y retourneroit. Elle ne fut pas plus tost accouchée, qu’elle dit à la femme qui la luy donnoit allumée : Serra esto cabillo de candela para olra vez; c’est-àdire : « Serre ce bout de chandelle pour une autre fois ».
Notre-Dames diverses. — D’autres Notre-Dames se partagent, avec leur camarade de Mont-Serrat, la fonction de conduire au jour, par une voie facile, les jeunes chrétiens qui aspirent à naître. Si Mont-Serrat est trop loin, qu’on aille, le lundi de Pâques, à Domfront ; mais en Normandie, rien pour rien ; il ne faut garder de linge que la quantité suffisante pour le moment critique, en faire un paquet qu’on offrira à notre-dame de l’iiabit, dans son sanctuaire; et l’on retourne chez soi avec ce précieux fardeau. Au neuvième mois, se manifeste la reconnaissance de Notre-Dame; mais comme elle est Normande, il n’est pas inutile d’envoyer quérir la sage-femme ou l’accoucheur.
Les armoires ne sont pas riches, dira-t-on. Eh bien ! notre-dame de pitié, dans le Blaisois, rendra le meme service.
notre-dame de ciiartres est également considérée, depuis des siècles, comme une patronne des femmes enceintes. Elle passe aussi pour guérir la stérilité, mais son pouvoir dans cette spécialité ne nous paraît pas très étendu. Un monarque dévot, Henri III, lui fit de nombreux pèlerinages pour obtenir un héritier.
Un jour, entre autres, il y vint à pied de Paris avec la reine, « tous deux dit la chronique, « bien las et ayant les plantes des pieds bien ampoulées, espérant obtenir lignée par l’intercession de la belle dame ». Mais ce fut en vain que ces royaux épidermes se frottèrent contre les cailloux du chemin.
Les faveurs que notre-dame de liesse accorde en pareille circonstance, semblent plus efficaces, puisqu’elles agissent même quand elles sont demandées par un intermédiaire. C’est ainsi que son altesse royale, madame la duchesse de Berry, se rendit à Notre-Dame de
Liesse, le 23 mai 1821, pour remercier la Vierge de la naissance du duc de Bordeaux et remplir le vœu qu’avait fait, à Liesse, M. de Bombelles, au nom de la princesse. Les femmes stériles qui désiraient obtenir des enfants de cette Notre-Dame, devaient tirer, avec leurs dents, les cordes des cloches de son église et boire ensuite l’eau de la fontaine miraculeuse auprès de laquelle son image s’était arrêtée. Les
Fig. 67. — Notre-Dame de Chartres. Représentation de l'ancienne statue de la vierge révérée dans les grottes de l’église cathédrale de Chartres, d'après une estampe du XIIe siècle.
nombreux ex-voto qui entourent celte céleste image indiquent suffisamment sa spécialité et ses succès. La reine de Pologne qui, en 1675, avait déjà offert à Notre-Dame de Liesse un enfant d’argent, représentant Alexandre Sobieski, son fils, qu’elle lui avait fait obtenir, lui adressa plus tard une mamelle d’or pour l’avoir délivrée d’un engorgement laiteux du sein.
l’obstétrique et le culte
notre-dame de lorette, dans la marche d’Ancône, où fut transporté mystérieusement la Santa Casa , maison de la Vierge, a aussi le privilège de faire des enfants aux âmes dévotes. Anne d’Autriche, qui s’était adressée à tous les saints du paradis et à leurs reliques pourvoir le terme de sa stérilité, envoya deux couronnes d’or massif et un ange d’argent qui tenait un dauphin d’or, pour rendre grâce à cette Notre-Dame de la naissance de Louis XIV. La reine d’Angleterre, femme de Jacques II, avait offert, en 1667, son ange pour avoir un enfant. L’ange fut présenté, dit-on, à cinq heures cinquante-huit minutes du matin, et l’on ajoute qu’au même instant la reine conçut Jacques III, qui ne régna qu’en peinture.
Un jésuite écrivit l’entretien de l’ange de la reine avec la madone. Voici la traduction qu’en donne Misson, dans son Voyage d'Italie :
l’ange d’or de la reine d’angleterre. — Bien vous soit, puissante madone. Vous voyez un ange du ciel qui vient vous présenter une très humble requête. Marie, reine d’Angleterre, est dans une affliction inconcevable de n’avoir point d’enfants. Elle vous salue en toute humilité, et vous supplie d’agréer le présent qu’elle vous adresse. O pitoyable vierge ! faites en sorte que ses entrailles un peu négligées puissent être fécondément arrosées, afin qu’elle conçoive et qu’elle enfante bientôt selon son souhait. Cela est nécessaire, non seulement pour sa consolation, mais aussi pour le bien des Etats dont elle est reine, et pour l’affermissement de la religion catholique, qui est présentement chancelante dans ce pays-là.
la madone de lorette. — Oui-dà, cher ange, j’accepte volontiers le présent de la reine d’Angleterre et j’exauce ses voeux. Elle aura des enfants, je te le promets; au moment que je te parle, la chose se fait : Jacques embrasse Marie, Marie embrasse Jacques, et Marie conçoit.
l’ange. — Mais, ô bénigne madone, c’est un fils que la reine demande à votre majesté; car il y a déjà deux filles du roi qui sont capables d’hériter. Accordez donc un fils aux vœux de Marie.
la madone. — ■ Oui, mon enfant, la reine aura un fils. Crois-moi, l’affaire est déjà faite. Cet heureux héritier sera l’honneur et l’appui de la couronne et de la religion. . .
l’ange. — O joie inexprimable! La reine Marie exauce la reine Marie. Alléluia! ô félicité ! alléluia! alléluia! alléluia! (1).
Il est inutile d’aller si loin pour obtenir la protection céleste : nous
(1) Collin de Plancy. Dictionnaire des reliques.
avons trouvé dans l’église notre-dame-des-victoires, à Paris, l’exvoto suivant :