CHAPITRE II
Les pasteurs et les Eglises des pays rétrocédés par les Bernois n'avaient pu sans une douloureuse anxiété suivre la marche des débats diplomatiques qui s'agitaient entre leurs seigneurs et le duc; et malgré les garanties qu'il semblait leur assurer, le traité qui termina ces négociations, en les faisant passer sous le pouvoir d'un prince réputé Tun des plus fermes chaknpions
* Le traité fut signé par Charles IX, à Bordeaux, le 26 avril 1565, et par Philippe II, à Ségovie, le 22 août de la même année.
de la foi catholique , dul êire pour eux comme uu présage de malheurs et de jours difficiles. Désirant connailre immédialeroeot d'une manière un peu précise les dispositions de leur nouveau maiire à Tégard de ses sujets réformés, les ministres des trois bailliages lui adressèrent une requête dans laquelle, en lui décrivant l'organisation intérieure de leurs Eglises , et en lui fai* sant sentir l'utilité des consistoires paroissiaux pour le maintien des bonnes mœurs et pour l'observation des prescriptions de TEvangile , ils lui demandaient de laisser toutes choses sur le même pied que pendant la domination bernoise. Eu outre , ils lui exprimaient le vœu d'obtenir la création d'un consistoire suprême qui jugeât en dernier ressort les causes difficiles, et qui remplaçât pour eux l'autorilé de celui de Berne, auquel ils ne pouvaient plus recourir.
Les réponses du duc, données k Gex le 15 septembre 1S67, furent en général assez satisfaisantes. Il conserva aux cousis* toires paroissiaux leurs atlributioosessentielles,selou la demande qui lui en était faite, tout en limitant jusqu k un certain point leur autorité, et en défendant que sous aucun prétexte ils pussent se rassembler sans la permission du gouverneur de la province ou de ses délégués '. Mais quant k la création qui lui était proposée d'un consistoire suprême destiné k régir les réformés des trois bailliages, il refusa nettement de l'accorder, et statua que «pour le soulagement de ses sujets» les causes que ceux-ci auraient désiré porter devant ce tribunal le seraient devant le gouverneur ou autres personnes désignées par lui *. — Ces réponses du
' f Monseigneur veult que ses juges ou chasteliains adsistent en toutes assemblées sans qu'il soit loisible conuoquer ny faire assemblées sans la licence du gouuerneur ou juges majes en son absence. »
* c Monseigneur pour le soulagement de ses subjects a ordonne que cela se fera et exécutera par le gouuerneur et aultres qu'il choisira... > (Extraict des articles présentés a Monseigneur par les ministres estans es balliages de Ghablais, Gex et Temier pour le faict des consistoires : et des ordonnances de Son Altesse myses a la marge de chascung article. Arch. Bem., SaYoy-Buch G.)
prince, en conservant aux réformés une certaine liberté dans les affaires intérieures de leurs Eglises, durent sans doute leur rendre courage et leur faire espérer un avenir moins sombre que celui qu'ils avaient cru entrevoir; mais ils eurent bientôt l'occasion de se convaincre que leurs alarmes n'avaient pas été vaines.
 peine une année s'était-elle écoulée, que Tavocat général de Chambéry, accompagné de quelques autres officiers dacaux, se rendit à Ges ; il y rassembla les ministres de la classe et les membres du consistoire, et leur signifia, de la part da Sénat de Son Altesse, défense de reprendre ou réfuter en leurs seroions la religion romaine , sous peine de la vie , « alléguant que qui médit de la religion du prince médit du prince ;» il accompagna cette interdiction de grandes menaces et de paroles injurieuses, disant que la réforme était une hérésie, et qu'elle serait bientôt extirpée ^ Les Bernois écrivirent, le 2 octobre, aux ministres de la classe de Gex, pour les consoler et les assurer qu'ils travailleraient k faire observer leur traité avec le duc. Précédemment déjà , les officiers d'Emmanuel -Philibert avaient inquiété et maltraité les ministres de diverses manières; ils avaient aussi enfreint les conventions de Lausanne en renversant tous les règlements en vigueur dans les (rois bailliages touchant la judicature, et en cassant les arrêts des tribunaux. Les Bernois se plaignirent k plusieurs reprises de ces infractions, soit au gouverneur de Gex , soit au duc lui-même , mais ils ne purent en obtenir le redressement'.
* « Ledit avocat gênerai ajouta que le prince de Condé se vouloit faire roy de France , et que dans trois mois notre religion seroit exterminée. > Registre du Petit Conseil de Genève, du 22 septembre 1568. — Rttchat, t. VIL
« Lettres d'Enmïanuel-Philibert, du 4 juin 1568, du 25 août 1569 et du 2 mars 4570, et de Montmayeur, gouverneur de Gex, du iO mars 1571 , en réponse à diverses plaintes des Bernois, et spécialement à celles de Finobservation du traité relatif à la religion dans les bailliages. Ârch.Bern., Savoy- BuchG.
Les quelques anoées qui suivirenl n'amenèrent cependant pas de grands changements dans la situation religieuse des habilanls du pays de Gex; en revanche, il serait fastidieux d'énumérer les humilialions de toute espèce qu*ils eurent à subir. Bientôt les mesures fiscales se multiplièrent : de nouvelles entraves restreignirent sous divers prétextes la liberté du comoierce*; bientôt enfin, la bonne intelligence entre Genève et la Savoie devenant de plus en plus équivoque , l'occupation militaire et toutes les vexations dont elle est accompagnée vinrent a^raver leur situation. En 1582, malgré les plaintes des Genevois et des Bernois, on plaça des garnisons à Gex et au fort de l'Ecluse ; d'autres forteresses furent visitées et mises en état de défense. Les soldats savoyards qui remplissaient la contrée y commettaient chaque jour les actes les plus effrontés de brigandage et de rapine, dévastaient ou*incendiaient les temples, pillaient le vin et les récoltes, égorgeaient les bestiaux, en un mot ruinaient le pays. Il suffit de lire les Registres du Conseil de Genève de l'année 1582 * pour se convaincre qu'il n'y a rien d'exagéré dans les faits que nous avançons. Quant à la justice, un seul trait suffira pour donner l'idée de la manière dont les Savoyards Tadministraient dans le pays de Gex: En août 1585, Pierre Gouillon , habitant d'Ornex . fut condamné aux galères et à la confiscation de ses biens pour avoir amené à Genève huit coupes de blé ^.
Ce déplorable état de choses dura quelques années , après lesquelles les développements plus étendus de la politique euro* péenne ayant amené une rupture entre la France et la Savoie, Genève, Ik l'itistigation de la première de 'es puissances, se décida enfin à répondre par une guerre ouverte aux hostilités du
' En mai 1570, sous prétexte de la peste, on défendit aux habitants du pays de Gex de venir à Genève, à peine des galères pour les hommes et du fouet pour les fenunes. Reg, du (lonseU, 29 mai 1570.
* Reg. du Conseil de Genève, avril, mai, juillet et août 1582.
' Reg. du Gonsei].
duc Charle^Emmanuel. Un mois ne s'était pas écoulé depuis le commencement de la campagne que les troupes de la République marchèrent contre Gex, menant avec elles cinq pièces d'artillerie; c'était le 7 avril 1589. La ville se rendit par capitulation; le château en fil autant peu d'heures après; et, le lendemain, le conseiller de la Maisonneuve conduisit k Genève la garnison prisonnière ainsi que le baron de Pierre, son commandant'. Un petit corps de Genevois fut laissé pour garder la nouvelle conquête; mais elle ne devait pas rester longtemps entre les mains de ceux qui l'avaient faite. Le 9 avril, deux jours après la prise de Gex, Harlay de Sancy, accrédité du roi de France auprès de la République, arriva à Genève ; ayant obtenu audience des Conseils, il leur représenta qu'il avait reçu des Bernois, à titre de prêt, la somme de 100,000 écus, sous la promesse de leur donner te Chablais et le pays de Gex, et demanda à Genève de vouloir bien dégager sa parole en remettant h ses nouveaux alliés la place qu'elle venait de conquérir. Il faisait en revanche les plus belles promesses, promesses peu sûres, mais dont les Genevois comprirent qu'il fallait bien se contenter. En vain une minorité plus généreuse que prudente protesta qu'on ne devait pas livrer une place conquise aux dépens de la ville et avec son artillerie^; les Conseils écrivirent au commandant genevois de remettre Gex au corps d'armée de Berne. Sancy prit alors possession du bailliage au nom du roi, et après avoir reçu la soumission des habitants, le céda aux troupes bernoises, qui l'occupèrent sous les ordres du colonel d'Erlach. Il est intéressant pour nous de remarquer que Tun des principaux articles de la capitulation de Gex, ratifiée par Sancy,
* « Le mecredy 9 on rendit actions de grâces sollennellement à 4 heures après midy aux 3 temples de ce que la ville et chasteau de Gex ayoyent este forcez de se rendre et le gouuemeur avec tous les soldats pris prisonniers et le tout sans effusion de sang. » (Reg. de la Vénér. Compagnie des Pasteurs de Genève, ) ' * Registre du Conseil.
réservait expressément pour tous les habitants du bailliage le libre exercice de leur religion, tel qu'ils l'avaient eu par le passé, ainsi que l'entrelien de leurs ministres , diacres et mailres d'école ' .
Des renforts français, valaisans et soleurois étant encore venus grossir les Iroupes alliées, on mit le siège devant le fort de l'Ecluse, que Ton avait vainement tenté de surprendre quel* que temps auparavant; mais les difficultés locales ne purent élre surmontées, et, malgré les efforts réitérés de Guitry, gentilhomme français , qui la commandait , Tarroée dut battre en retraite, après avoir perdu plusieurs de ses meilleurs officiers. Occupé de nouveau par les Bernois, le pays de Gex vit tomber plus d'un antique manoir féodal; les châteaux de la Poype et de la Perrière fureril^li^ttus.
Maîtres du pays de Gex et d'une partie du bailliage de Thonon, les Bernois cherchèrent \k s'en assurer la possession définitive; mais le départ de Sancy, que le roi venait de rappeler, suspendit lears négociations avec lui* Bientôt les Savoyards, sentant les Genevois moins soutenus , s'approchèrent de nouveau , et , le 5 juin , après avoir refait le pont de Chancy qui venait d'être brûlé, ils pénétrèrent par Ik dans le pays de Gex. Le colonel d'Ërlach, qui l'occupait, demanda des secours à Genève ; on lui envoya 200 arquebusiers , quelques cavaliers et de l'artillerie ; mais avant d'avoir reçu ce renfort , avec les troupes qui se trouvaient à sa disposition , il avait déjà repoussé les Savoyards, et les avait mis en déroute près de Collonges. Le27 du même mois, pour subvenir aux besoins de la garnison de Gex et k ceux des ministres du bailliage que la guerre avait ruinés , le juge mage
* Cet article était ainsi conçu : c La Tille de Gex demande au General de Farinée du Roy, qu'en se rendant à S. M. ils soient aTec tout le baiUiage maintenus en l'exercice de leur religion ainsi qu'ils ont esté par son Altesse de Savoye et Magnifiques Seigneurs de Berne. Que les Ministres , Diacres, Maîtres d'Escole et autres gens servans à FEglise seront payez et entretenus comme ils estoient par cy-deyant.» -^Areh. Bem., Frankr. BuchN.
— Sida pays prononça la confiscation des biens de tous ceux qui porteraient les armes contre les troupes combinées de France, de Genève et de Berne.
Fort peu de temps après, Tarmée de cetle dernière puissance^ commandée par Tavoyer de Watteville, arriva pour continaer la campagne ; mais les dispositions flottantes des seigneurs de Berne et leur crainte excessive de se compromettre dans le cas où ta guerre viendrait à prendre une tournure plus favorable au duc de Savoie, empêchèrent ce nouveau renfort de rendre aucun service à la cause protestante. Â peine était-il arrivé que les Bernois conclurent avec les Savoyards une trêve, h la suite de laquelle ils rappelaient déjà leurs troupes, lorsque les Genevois, qui n'étaient pas compris dans l'armistice, réclamèrent vivement contre cet abandon de la cause commune. La retraite eut lieu cependant, à la réserve de dix compagnies que les Bernois laissèrent pour la garde de Gex et de Thonon.
Une aussi faible garnison ne pouvait suffire longtemps à protéger les pays abandonnés ; aussi, dès le mois de septembre, furent-ils envahis de nouveau par les troupes savoyardes, qui mirent tout à feu et à sang sur leur passage, et qui signalèrent particulièrement leur entrée dans le pays de Gex par d'horribles cruautés. Il faut avoir lu les mémoires du temps pour se représenter les ravages qu'elles y exercèrent et les atrocités dont elles s'y rendirent coupables ; les détails qui nous ont été conservés sur les traitements que subirent alors les malheureux habitants ne font que trop ressortir la licence effrénée du soldat au seizième siècle; mais la haine religieuse et le fanatisme furent sans doute pour beaucoup dans ces excès commis par des troupes catholiques sur des populations protestantes ; on y retrouve des traits dignes des Guise et des Montluc. Les Savoyards jetèrent en tous lieux l'épouvante et la désolation sur leur roule, incendiant les fermes et les villages, outrageant les femmes, et commettant partout des massacres accompagnés des plus horribles circonstances. Sans entreprendre de décrire les rebutants dé-
lails de ces affreuses scènes, noas nous bornerons h en rapport ter un seul irait, le plus barbare peut-être, et en même temps celui qui dénote le mieux la fureur fanatique de ces soldats: c'est le meurtre du pasteur de Grozet. Nous laissons parler un auteur contemporain : c Le 13 de septembre en Tannée 1589, « le Duc de Sauoye estant entré au balliage de Gez le iour pre^ a cèdent , ses troupes passantes à Groset , prindrent Spectable a Girard Barbier ministre de la parole de Dieu au dit Groset, K aagé enuiron de 75 ans, lui fendirent les pieds par dessous, c el le mirent k chenal sur un asne , le visage coutre la queue, « el auec tout opprobre le menèrent au chasteau de Gez le « frappant tousiours, et le présentèrent audit Duc; en présence c duquel il soustînt qu'il n'auoit presché que la pure vérité, en «( laquelle il uouloit perseuerer iusques à la fin ; d'où estant rac mené et ietté sur un peu de paille deuant la porte de sa mai- € son , il y mourut, tout son bien ayant esté pillé *.»
Un sort semblable aurait été probablement réservé à tous les collègues du pasteur de Grozet , s'ils fussent tombés entre les mains des soldats ducaux ; aussi les ministres des trois classes de Thonon , de Ternier et de Gex se virent-ils contraints par rimminence du danger de prendre la fuite et de chercher un asile dans les murs de Genève. Dès les premiers jours de la Réformation , la ville de Galvin avait servi de lieu de refuge à ceux qui souffraient pour la cause de l'Evangile; de loin
* L'ouvrage qui nous fournit ces détails, et qui fait partie d'une coUection de brochures du temps, est intitulé : Discours sommaire de la guerre du duc de Savoie contre Genève depuis le commencement d'août i589 jusques à la fin de Tan i59i. — Bref et vrai recueil des horribles cartiages perpétrez de froid sang par les troupes du duc de Savoye à leurs entrées tant du balliage de Gez que du mandement de Gaillard es environs de Genève, sur les poures paysans et sujects dudit duc neportans armes, sans avoir égard à sexe, aage ou qualité des personnes. Ce document , contenu dans le tome IV des Mémoires de la Ligue, a été réimprimé récemment dans les ouvrages de MM. Brossard et Béatrix sur Fhistoire du pays de Gex, et dans le tome II de l'Histoire de TEgHse de Genève , par M. Gaberel.
comme de près ils aimaient à venir j chercher une retraite. Les pasteurs des bailliages , en arrivant dans la cilé réformée, y trouvèrent uifi grand nombre de leurs collègues des Eglises de France, qui, ayant été forcés comme eux par la persécution de quitter leur patrie, recevaient depuis longtemps déjà , sur le sol de la république, une chrétienne hospitalité ^ Pendant plusieurs mois , la violence de la guerre retint les ministres des bailliages exilés loin de leurs paroisses. Le culte fut totalement interrompu dans les campagnes; les troupeaux étaient dispersés et leurs conducteurs spirituels se voyaient avec douleur dans l'impossibilité de leur porter des consolations religieuses. Privés de leurs gages depuis le commencement de l'année, les pasteurs réfugiés se trouvaient réduits eux-mêmes \k l'état le plus misé* rable ; ils auraient été destitués de toute ressource humaine, si, dans ces pénibles circonstances, la charité des fidèles et des pasteurs de Genève , s'unissant à celle des villes évangéliqnes de Suisse , ne se fût émue en leur faveur , et n'eât réussi, par des témoignages de sympathie chrétienne autant que par des assistances et des secours matériels, à améliorer un peu leur triste situation '.
* Registre de la Comp. des Pasteurs de Genève.
* « Ad?îsé qu'on assembleroit les frères des trois balliages en l'auditoire après le presche et quen leur monstrant la compassion que nous avions de leur estât et leur présentant tout nostre pouvoir on scauroit d'eux en quoy ils requeroyent que nous leur aidissions en leur nécessité. Ce quayant esté fait ils firent entendre qu'ils desiroyent que nous leur donnissions aduis pour le regard de leurs troupeaux conunent ils se pourroye|rt; porter en ce temps tant misérable. Davantage a ce que nous taschissions à ce que les Eglises fussent adverties de leur estât aux fins d'obtenir quelque subvention pour les nécessités de plusieurs d'entre eux auxquelles ils estoyent réduits : nous remerciant de cette affection si cordiale que nous leur présentions en leur grand besoin. La Gompa. ayant aduisé la dessus trouua bon de leur dire qu'Os feroyent bien de faire entendre à leurs troupeaux que ce qu'ils sestoyent retirés c'estoit par grande contrainte et nécessité. Que s'il y avoit quelque moyen ils leur feroyent cognoistre qu'ils n' estoyent point mercenaires estants appareillés de mourir pour eux poures. Et s'ils ne pouvoyent
Eo apprenaot TiovasioD de l'armée savoyarde, les Genevois avaient envoyé un secours k Diesbach , commandant bernois, qui occupait le pays de Gex. Dans un engagement malheureux près de Faites, leurs troupes réunies furent mises en fuite; les Bernois, irrités de ce revers, résolurent d'évacuer le bailliage, et ne parlaient de rien moins que de rompre avec Genève. Cette rupture fut sur le point d'éclater; cependant les soins du conseiller de Normandie, envoyé à Berne k cet eflTet , réussirent à la prévenir. Les Crenevois, qui conservaient encore les châteaux de Yersoix et du Yangeron , craignant de ne pas être en état de s'y maintenir et de les voir tomber aux mains des troupes ducales, les livrèrent aux flammes, le 13 septembre 1589. Le pays deGex semblait complètement perdu. Les seigneurs de Bonstetten et d'Erlach déclarèrent aux Genevois, au nom de leur république , qu'elle ne pouvait continuer la guerre ; une journée lut indiquée à Nyou pour le 26 septembre, afin d'y entamer des négociations de paix, et les députés de Genève, en s'y rendant, furent témoins de la désolation du pays de Gex ravagé par les troupes victorieuses.
Cependant le duc ne négligea rien pour s'assurer sa nouvelle conquête. Il employa beaucoup de monde et d'argent k construire' au-dessus de Yersoix un fort qui reçut le nom de fort de St- Maurice ; il y mit une garnison de 600 hommes, et de fortes pièces d'artillerie destinées à fermer le passage du lac. Mais à
approcher, leur esciire tant pour les consoler que pour les affermir au Seigneur. — Que nous escririons à toutes les Eglises de Berne , Basle, Zurich
et Schaffouse, Heidelberg et mesmes au Roy pour eux » (/{egf. de la Comp,
des Past., â9 septembre 1 589.)
c Le Mecredy 9 les fireres des classes ile Tonnon et Gex se présentèrent en lauditoire ou quelques uns de la Gompa. se trouuerent après la prière du soir. La ils remercièrent notre Ciompa. de ce que par nos lettres de recommandation ils ayoyent eu une si belle assistance des Eglises ausquelles on aTOit escrit, promirent de s*en souvenir en toutes occasions qui se presenteroyent pour nous faire service. » {Reg, de la Comp. des Pasi,, 9 février i590.)
peine la construclion éiaiuelle achevée , que les Genevois, qui n'avaient pas été compris dans le traité conclu à Nyon entre Berne et le duc S résolurent de s'en emparer k tout prix. Le 8 novembre , sous les ordres de Lurbigny , ils prirent de vive force la ville de Versoix , et cernèrent de près le château, qui se rendit au bout de deux jours; la garnison savoyarde sortit vie sauve et se replia sur Gex; le fort fut aussitôt détruit de fond en comble, et une partie de la ville dut subir le même sort. Les Genevois profilèrent de ce succès pour s'emparer des châteaux de Divonne et de Grilly, puis ils assiégèrent celui de la Bâiie, mais ils furent repousses. Le 9 janvier 1590, ils revinrent, bien munis d'artillerie , mettre le siège devant cette place, s'en emparèrent et la détruisirent. Enfin, quelques jours après, ils reprirent la ville de Gex, et le château, battu par l'artillerie genevoise, se rendit h composition ' ; les Savoyards tentèrent bien de le secourir, mais leurs efforts furent infructueux , et le pays de Gex se trouva de nouveau entre les mains des Genevois. Les syndics Ândrion et Chahrey se rendirent h Gex, le 23 janvier, pour en prendre possession ; ils étaient accompagnés des seigneurs Dauphin de Chapeaurouge , Canal et Lurbigny, qui avaient dirigé l'expédition. A leur entrée dans la ville, les deux syndics de Gex étant venus à leur rencontre , leur exprimèrent la satisfaction du peuple du bailliage de passer sous leur obéissance, et leur témoignèrent le regret qu'ils avaient de ne pouvoir leur offrir aucun présent , vu l'élat de dénùment où la
* Nous regrettons d- avair à mentionner la politique lâche et déloyale que le gouvernement bernois suivit dans cette occasion ; il n'eut pas honte de conclure avec le duc un traité particulier, dans lequel il consentait à abandonner Genève, son ancienne aUiée, et à permettre, dans les trois bailliages, le rétablissement de la religion romaine, auquel il n'avait cessé de s'opposer jusqu'alors de la manière la plus énergique. Ce traité , il est vrai, ne put être ratifié ; l'indignation générale qu'il excita , soit dans les cantons évangéliques , soit chez toute la population bernoise , dès que les conditions en furent connues, contraignit les négociateurs à annuler leur projet.
' Reg. du Conseil de Genève, 19 janvier 1590.
guerre avait réduit les populations ; enBa , ils les prièreot de vouloir bien faire continuer, tant h Gex même que dans le reste du pays, le service divin, qui D*avait pu encore être rétabli depuis rinvasion des Savoyards ^
Ces demandes reçurent un accueil favorable ; les ministres réfugiés k Genève s'empressèrent de rentrer dans le bailliage ^, et les Conseils de la république s'occupèrent de l'organisation du pays. Noble Jean Rilliet fut nommé gouverneur de Gex et installé dans sa charge par le syndic Ândrion et les conseillers Dauphin et Maillet. Le château de Divonnc fut occupé par une garnison, et celui de Grilly rasé ; malgré l'opposition de l'ambassadeur français , la démolition de celui de Gex fut également résolue, c d'autant, dit le registre du Conseil, que les soldats maltraitent extrêmement les gens du pays, qui souhaitent passionnément qu'on ruine ledit château '. » Cette démolition, commencée le 6 février, dura plus de huit jours, car l'édifice était considérable; la ville fut démantelée, et le temple d'en haut (ancienne église des Carmes) fut également détruit, de peur que l'ennemi, venant k s'en emparer, ne s'y fortifiât*. Cependant, les troupes françaises et genevoises, quoique moins hostiles aux habitants que celles du duc , ne laissaient pas de commettre dans la contrée quelques-unes de ces déprédations beaucoup trop fréquentes malheureusement, en pays conquis, dans les guerres du seizième siècle, et nous voyons les ministres du bailliage, ainsi que leurs collègues de Genève > s'interposer en pasteurs fidèles auprès des Con-
* Reg. duGons.,24 jaiiTierl590.
* Reg. de la Gomp. des Past. de Genève, 30 janvier 1590.
* Reg..du Gons., 2 et 6 février 1590.
* f Sur le rapport qui a été fait qu'il ne reste plus que deux tours du château de Gex à démolir, arrêté qu'on continue, qu'on démantèle la ville, et que Ton démolisse aussi le temple qui est au haut d'iceUe , de peur que Tennemy ne s'y peut fortifier. > {Registres du Conseil, 14 février 1590.)
seils de la république pour faire cesser ces mauvais irailements *.
La prise du pays de Gex fut suivie de nouvelles négocialious de paix entre Berne et la Savoie ; mais aucune d'elles ne put réussir. Pendant ce temps, les (Genevois continuèrent à poursuivre leur système de destruction à Tégard des châteaux qui lesavoisinaient; dans le courant du mois de mars, ils décrétèrent la ruine de ceux de Divonne, de Pouilly, de Yesancy, de Yernier, de Tboiry, de Tournay et du Grand-Saconnex. Toutes ces démolitions furent exécutées , excepté celle du château de Tournay, possédé par la famille de Brosses, qui plus d'une fois signala son zèle pour la cause protestante ; le sieur de Brosses obtint des Conseils de Genève, par Tentremise du Consistoire, la conservation de son château , en promettant d'en abattre les murailles et les ponts-levis , d'en combler les fossés , et de le mettre hors d'état de défense, promesse qu'il exécuta fidèlement.
Il restait cependant aux Genevois un obstacle qui leur ôtait la paisible possession du pays de Gex : le fort de l'Ecluse était resté entre les mains des Savoyards. Un jour que Lurbigny avait dirigé une expédition contre le château de la Pierre ^, qui rinquiétait, il rencontra un parti de soldats du fort qui venaient de piller le village de Farges et d'enlever la cloche du temple; il les battit, leur arracha leur butin, et, profitant de la consternation que cette déroute avait jetée dans le fort, il le cerna, et fit aussitôt commencer l'attaque. Après trois jours de la plus vigoureuse résistance , les Savoyards se rendirent honorablement , et Lurbigny les remplaça par une nouvelle garnison.
* Les registres de la Gomp. des Pasteurs des années 1 589 et 1590 £ont foi des instances que ce corps ne cessa d'adresser au Conseil pour le maintien d'une discipline sévère dans l'armée genevoise, et de ses efforts pour prévenir ou pour faire promptement réprimer toute espèce de désordre de la part des soldats.
? Près de GoUonges.
Le pays de Gex paraissait entièremcot et pour toujours conquis « quand les troupes savoyardes reparurent sous les murs du fort; elles furent repoussées, mais bientôt , après avoir ira* versé la montagne au passage difficile de Crozet , elles s'emparèrent de ce défilé, que commandait le capitaine de Gaillon, et se répandirent de nouveau dans le bailliage. Dès lors, le fort de l'Ecluse devenait inutile aux Genevois ; il fut abandonné après qu'on en eut fait sauter une partie par la poudre.
Le pays de Gex se trouva exposé, pour la seconde fois, k la brutalité des vainqueurs : ses infortunés habitants virent se renouveler les scènes de dévastation et de sang qui l'avaient désolé Tannée précédente ; les récoltes furent pillées ou saccagées dans les campagnes, et la plupart des villages qui , lors de la première invasion des Savoyards, avaient été épargnés, furent livrés aux flammes ^ Bientôt Ton put voir une multitude de familles, privées de tout moyen de subsistance, abandonner les ruines encore fumantes de leurs habitations détruites, et venir chercher à Genève le seul refuge qui leur permit d'échapper à la férocité des soldats ducaux. La charité publique s'exerça largement à l'arrivée de ces frères souffrants; quoique épuisés eux-mêmes par les frais d'une guerre longue et pénible , les
* A leur première entrée dans le pays de Gex, le 12 septembre 15S9, les Savoyards avaient brûlé presque entièrement les villages de Gollonges, Divonne, Saconnex le grand et Gentbod; dans leur seconde expédition, le 11 mai 1590, ils incendièrent ceux de Peron, Feigères, Grilly et Asserens, sans compter plusieurs fermes aux environs de Gex. Le nombre des personnes qu'ils massacrèrent dans le bailliage pendant ces deux invasions s'élève à plus de cent soixante; les familles des nobles de Livron et de la Gorbière ne furent point respectées, non plus que celle des de Ghoudens; Pierre de Ghoudens, à Saint-Jean de Gonville, fut pendu dans sa propre maison. Quant aux viols qu'ils commirent dans tout le pays , on ne les saurait nombrer, dit Tauteur que nous aYon& cité plus haut , et qui cependant en fait une assez longue énumération. — Les soldats espagnols qui servaient en qualité de troupes auxiliaires dans l'armée de Savoie , se rendirent coupables de la plus grande partie de ces atrocités. {Bref et vrai recueil des horribles carnages^ etc.)
Genevois surcnl, dans ces tristes conjonclures, se montrer dociles aux prescriptions de leur divin Maître, et prouver que, comme la veuve de l'Evangile, ils savaient aussi donner de leur nécessaire. La voix des pasteurs retentit dans les temples en faveur des réfugiés, et de nombreuses collectes k domicile, faites pour ceux-ci dans chaque quartier, permirent d'apporter quelque soulagement \k leur misère ^ Les fugitifs reçurent bientôt, d'une Eglise éloignée, un témoignage non moins précieux de sympathie : les protestants de Heidelberg, qui , précédemment déjà, étaient venus en afde aux ministres des bailliages et aux pasteurs français réfugiés , se montrèrent de nouveau compatissants et charitables envers les membres souffrants du corps de Christ^; et nous sommes heureux d'avoir à enregistrer cette touchante preuve d'affection fraternelle entre nos Eglises de la réformation.
Lorsque les troupes ennemies eurent entièrement évacué le bailliage, ses habitants se hasardèrent à y rentrer, et entreprirent de réparer les affreux désastres causés par les luttes dont leur pays avait été le théâtre ; mais les secours qu'ils avaient reçus étaient encore bien insuffisants en comparaison de tous leurs besoins 9 et pendant longtemps ils restèrent plongés dans une profonde misère. Les ministres qui donnaient leurs soins h ces Eglises malheureuses se trouvaient toujours dans un extrême dénûmenl; le 4 juin 1591, nous les voyons exposer aux Conseils leur situation misérable, et solliciter instamment le paiement de leurs rétributions '; en réponse à cette demande, il fut ordonné aux juges du pays de Gex * de faire payer les ministres sur le revenu des biens ecclésiastiques.
* Reg. de la Gomp. des Past. de Gen., 22 mai et 25 décembre 1590, 18 mars et 2 juillet 1591.
" Reg. de la Gomp. des Past., 1 et 16 novembre 1590. ' Reg. du Cons. de Genève.
* Jean Rilliet, gouverneur et juge des appellations, et les conseillers Fabri et Rigot, ses assesseurs.
Le désordre le plus complet régnait alors dans l'adminislration, où les usages savoyards, bernois et genevois formaient un conflit souvent fort difficile h résoudre. Les registres do Conseil de Genève en rapportent un singulier exemple. Les pasteurs de Gex ayant demandé a la Seigneurie s'ils devaient célébrer la fête de Noël selon le vieux style ou selon le nouveau, le Conseil jugea ^ propos de laisser la chose à leur choix, vu que, depuis longtemps déjà, les habitants du pays, forcés de se conformer aux usages des Savoyards, avaient dû régler leurs fêtes religieuses d'après le nouveau calendrier; mais une semblable tolérance pouvant avoir des effets fâcheux en matière civile, les habitants furent forcés de reprendre, pour leurs transactions, l'usage de l'ancien calendrier, qui était encore employé a Genève.
Constamment exposés aux incursions des Savoyards, les habitants du pays de Gex voyaient leur situation compliquée par l'insuffisante protection que leur accordaient les Genevois , et parla crainte de rien faire qui put violer la fidélité qu'ils avaient promise à ces derniers; le 12 mai 1592, ils demandèrent et obtinrent la permission de traiter avec les Savoyards et de leur payer quelques contributions, à condition que les gens de guerre du duc n'entreront point dans le pays '. En 1593 cependant, l'organisation du pays de Gex parut prendre plus d'ordre et de stabilité : le conseiller Jean Canal , si fameux par sa mort glorieuse, fut nommé juge du bailliage; ou lui donna pour assesseurs Pierre Dansse et Jean Sarasin; Jacques Lect fut établi juge des appellations, et Pierre Rigot , châtelain de Sessy et de Meyrin. Mais, au mois de mars de la même année, une nouvelle invasion de troupes savoyardes obligea les habitants du pays de Gex, pour se dérober aux pillages et aux persécutions, de conclure avec les ennemis un accord semblable h celui de l'année précédente ; les Conseils de Genève donnèrent , le 29
' Reg. du Conseil.
mai , leur consentement à ce traité , que suivirent bientôt des propositions de paix. Une trêve fut conclue entre les parties belligérantes, et le mandement de Gaillard, alors occupé par les Genevois, demeura provisoirement entre leurs mains. Les trois paroisses protestantes de Thônex , Choulex et Yille-la- Grand, comprises dans ce petit territoire, furent rattachées, sous le rapport ecclésiastique, à la classe de Gex.*
Mais la trêve même donna lieu à de nouveaux conflits. Les Savoyards s'opposaient à ce que les magistrats genevois administrassent la justice dans le pays de Gex; les Genevois, de leur côté, faisaient défense k leurs sujets de celte contrée de reconnaître d'autres juges que ceux établis par la Seigneurie; et , tandis que l'ex-juge mage de Ternier citait les plaideurs k comparaître devant lui k Yiry, les seigneurs de Genève défendaient sévèrement d'obéir k ces ordres.
Cependant la trêve se prolongeait ; mais Tindigence des habitants de ce pays, dévasté par tant d'années de guerres^ n'en était pas moins affreuse, et, le 4 septembre 1594, les ministres du bailliage de Gex, réduits k la dernière misère, se présentèrent devant les Conseils de Genève pour y demander du pain... On s'empressa de les secourir en vivres autant que les ressources de TEtat le permettaient, en attendant mieux ^ Les bêtes fauves s'étaient extraordinairement multipliées dans ce pays dépeuplé, et commettaient de continuels ravages *. Il est probable cependant que, depuis la cessation des hostilités, et sous l'administration bienveillante des Genevois , la situation de la contrée commença k s'améliorer. Les habitants des campagnes songèrent k relever leurs habitations renversées ^. Le 5 février 1595,
* « Arrêté d'ordonner au receveur des grains de leur livrer du blé, en attendant qu'on puisse aussi leur donner de l'argent. » (Reg. du Conseil,)
* € Comme il y a dans le pays de Gex grand nombre de sangliers qui font beaucoup de dégât , soit dans les terres ensemencées , soit en rongeant la rame des vignes, arrêté qu'on permet d'y faire une chasse générale. » {Reg, du Cons., 3 décembre 1595.)
' « Sur ce qu'il a été rapporté qu'on commence à réédifier les maisons
le G)nseil s'occupa à régler les appoinlemeols des ministres de la classe de Gex, tant en argent qu en blé, avoine, vignes, prés et maisons ^ Les cures dont le registre fait mention, et dont les revenus furent fixés à cette époque , sont celles de Gex , de Thoiry, de Grozet, de Versoix, de Ghalex, de Sessy, de Divonne et du Grand-Saconnex , dans le bailliage de Gex , et de Ville- )a-Grand et de Ghoulex, dans celui de Gaillard. On s'occupa également de faire rendre compte aux magistrats chargés de la perception des impôts, et l'on voit h cette époque un ordre sévère et minutieux s'introduire dans toutes les branches de Padminislration du bailliage. — Le 29 août 1598, la pension des ministres de la classe de Gex fut encore augmentée ; onze pasteurs participèrent h cette augmentation de traitement '.
Mais pendant que le sort des habitants du pays de Gex s'améliorait ainsi , des changements politiques d'une haute importance pour cette contrée se préparaient dans les cours de France et de Savoie. Pour mettre un terme aux différends qui subsistaient encore entre le duc et le roi, l'échange de la Bresse et du bailliage de Gex contre le marquisat de Saluées venait d'être proposé; le bruit de cet échange commençait à se répandre, et Genève, se voyant sur le point d'être privée du petit territoire qu'elle avait conquis, territoire bien chèrement acheté par la guerre longue et sanglante qu'elle venait de soutenir pour la France , entama auprès de Henri IV d'activés et pressantes
de Yersoy, qui ont beaucoup coûté à la Seigneurie de démolir, arrêté qu'on empêche tels édiûces. > Cette phrase des registres du Conseil, de Tan 1595, nous montre Versoix sortant de ses ruines ; elle nous apprend, il est vrai, que, dans le cas particulier dont il s'agit, des mesures militaires forcèrent les Genevois à prohiber cette reconstruction ; mais le fait général n'en subsiste pas moins , et nous avons ainsi la preuve que le pays de Gex était en Toie de réparer ses désastres.
* Le ministre de Gex, par exemple, devait avoir 270 florins, 36 coupes de froment, 18 coupes d'avoine, deux poses de vignes, trois setines (mesure équivalente à l'arpent) de pré et une maison.
* Les paroisses de ces onze pasteurs sont les mêmes que les dix indiquées ci-dessus , auxquelles il faut ajouter celle de la baronie de la Pierre,
négocialioDs pour obtenir d*élre mainlenue en possession du pays de Gex. Les conseils de quelques amis éclairés el puissants Tencouragèrenl à ne point abandonner ses justes prétentions sur celte contrée ; tel fut en particulier Tavis du duc de Lesdiguières , qui avait toujours montré une sincère affection pour Genève , et auquel la Seigneurie députa en mai 1 600 le conseiller Jean Budé de Verace, pour s^entretenir avec lui de cette affaire. < Je crois^ » dit le duc b Tenvoyé genevois, c que a Monsieur de Savoye rendra le marquisat^ mais le plus tard « qu\l pourra ; sHl le rend^ il faudra que vous rendiez aussi le
< pays de Gex^ car il est dit que chacun rendra réciproquement a ce q\iil tient. »
Jean Budé répliqua < que le Roy ne tenoit point le dit pays^ <K mats nous , qui Favions conquis par le sang de nos citoyens et « bourgeois^ et à nos propres frais et dépens non compris en Vobli' c( gation du Roy^ et depuis la retraite des troupes de Sa Majesté. * — ^Pourquoi donc^» dit alors M. de Lesdiguières, (navez-vous a déclaré que vous le teniez au nom du flot/ ?» — ^Messeigneurs^ dit le S' de Verace , « se sont aidés de ce nom pour se fortifier <K contre les menaces du Duc de Savoye et de ses officiers^ mais ils
< Vont conquis sans Vaide du Aoy, et y ont toujours administre « la justice souverainement.» — a Je suis d'avis^» reprit Lesdiguières, < que si vous vous sentez assez forts pour le garder^ vous « n'en démordiez point. Et en ce cas, auriez-^vous secours des « Bemois?î> — ^ A grand^peine^ » répondit le S"^ de Verace, ^puisquHls Vont fait demander au Roy par leurs députés comme a vous savez.i» — a Je suis d^avis^i^ dit M. de Lesdiguières, aque
< vous teniez le dit pays aussi longtemps que vous pourrez , et € que vous ne rendiez rien qu^e par un eaprès consentement de Sa
< Majesté Quant aux raisons que vous alléguez pour
a être en possession de la terre conquise, elles sont considérables* , y^ A la suite de cette conversation, le duc engagea vivement les
* Extr. des Reg. du Cons. de Genève , mai 1600.
Genevois à poursuivre leurs déinarcbes auprès du roi pour obteoir de conserver la souveraineté du pays de Gex.
Peu auparavant, la Seigneurie, trop confiante peut-être dans les bonnes dispositions de Henri IV à son égard , avait député auprès de ce prince François de Cbapeaurouge , chargé de faire vérifier l'obligation de 339,214 écus d'or, montant des frais de la guerre, et pour le paiement de laquelle le roi avait promis à Genève la possession des bailliages de Gex et de Gaillard. Ce député emportait avec lui Torginal de cette obligation ; il était autorisé à faire remise de la cinquième partie de la somme, pour en obtenir le remboursement , et devait surtout insister sur Faccomplissement de la promesse que nous venons de mentionner. La négociation de François de Chapeaurouge parut d'abord devoir être couronnée de succès : ii la suite de ses instances auprès de Henri lY et de Sully, une lettre du monarque vint assurer les Genevois que son affection pour eux n'avait pas changé; aussi, le 12 mars 1600, le Conseil, opinant sur la réponse qu'il y avait à faire au roi , arrêta < de le remercier «t de ce qu'il ne s'est pas voulu désister du traité qu'il a avec cnoQS», et ajouta tque nous espérons de sa bienveuillauce a: qu'il nous maintiendra dans la jouissance du bailliage de Gex, «et du mandement de Gaillard, et qu'il nous fera payer des (c obligations qu'il nousafaites\» Malheureusement les espérances du Conseil ne se réalisèrent pas: les intrigues du nonce et du clergé romain contre Genève , jointes aux vues ambitieuses du monarque , l'emportèrent et sur les services rendus par la république, et sur l'influence même de Sully qui la protégeait.
Les négociations duraient encore , lorsqu'une nouvelle rupture survint entre la France et la Savoie; les hostilités recommencèrent, et taudis que les ambassadeurs de la république redoublaient d'activité pour obtenir l 'objet de leurs demandes' , les Con-
* Reg. du Conseil.
* En juillet, de nouTelles lettres des députés de la république annoncèrent
seils autorisaient dans le pays de Gex des levées d'hommes et d'argent pour seconder les armes bientôt victorieuses de Henri IV ^ Celle dernière guerre, conduite par le prince en personne , se termina par la paix de Lyon , qui fut conclue le 27 janvier 1601^. Dans ce traité , les intérêts de Genève et ceux du pays de Gex furent sacrifiés par le monarque français à son ambition, aux ressentiments de Rome contre la cité de Calvin, et b la crainte que le duc éprouvait de la voir croître et s'agrandir. Charles^Emmanuel garda le marquisat de Saluées, et reprit le mandement de Gaillard , moyennant cession à la France de la Bresse, du Bugey, du Vairomey et du bailliage de Gex, <K le tout à condition que les dites choses cédées seront <x et demeureront unies et incorporées à la couronne de France, «c seront réputées domaine et patrimoine de la couronne, et ne pourront en être séparées pour occasion que ce so»(^.»
Celte dernière clause, malignement insérée en vue de Genève, permit bientôt au rusé Béarnais cette tortueuse et évasive réponse aux représentations des Genevois qui lui rappelaient sa promesse: < Je sais bien que je l'ai promis (le pays de Gex), < mais enfin j'ai été pressé de faire ce que j'ai fait; je reconna!- « trai leurs services en quelque autre occasion. »
Il est bon toutefois de remarquer que le traité de Lyon portait encore cette clause préservatrice des droits des Eglises protestantes du pays de Gex, « que les habilans et sujets des lieux
« que depuis leurs dernières, les choses avoyent changé de face; qu'ils « avoyent profité de cette conjoncture pour faire de nouvelles instances au- « près du Roy pour qu'il lui plût nous laisser les Bailliages de Gex et de « Gaillard. » (Reg. du Cons,)
* Les paysans de Gex prirent une part active à la démolition du fort de Sainte-Catherine, opérée par les Genevois dans les derniers jours de décembre de Tannée 1600. (Reg. de. la Comp. des Past., 26 déc. 1600.)
• 17 janvier, vieux style. — Le traité de Lyon a été publié dans les pièces justificatives de l'Histoire de la réunion à la France des pays de Bresse, Bugey et Gex sous Emmanuel I, par M. Jules Baux. Bourg, 1852. — Mémoires de Sully, liv. XL
' Art, IV du traité de Lyon.
«cmenlioDnés en iceluj (irailé), jouiroient pleinemenl et paic sibleioent de tous leurs droits, privilèges et immunitez.» Aussi les habitants du bailliage qui, fort peu de temps auparavant, avaient eu avec leurs seigneurs de Genève des difiScultés au sujet de l'administration de la justice \ purent espérer sans doute un heureux avenir en passant sous la domination de la France ; mais ils furent bientôt et bien amèrement détrompés.
* Reg. du Ck>Ds. de Genèye, 19 et 25 décembre 1600.