‹ Histoire des Albigeois (volume 2)Chapitre 50 sur 190 · Don Vaissatte, IV, p. 442. pl. GXXI et CL · texte numérisé non relu

Don Vaissatte, IV, p. 442. pl. GXXI et CL

et pour troubadour le comte de Foix, se déshonora, car, le sacrifice étant le principe de l'amour, il n'était permis d'aimer qu'un inférieur, d'après le code de la sentimentalité chevaleresque. Son talent magnifique et son rang subalterne donnèrent quelque espoir au troubadour Pierre Vidal. 11 s'éprit d'une passion délirante pour cette beauté sauvage. Il en perdit presque la tête. Pour l'amour d'elle, il portait dans ses armes des muffles de loup. Ces emblèmes ne touchèrent pas dona Loba. Alors le pauvre fou se revêtit d'une peau de loup, et dans cet accoutrement féroce, il s'en alla sur la montagne épouvanter les troupeaux. Les bergers firent la chasse à la bête; il fut déchiré par les grands chiens des bercails. On l'arracha -de leurs dents, et tout sanglant on le transporta au château de Cab-Aret. C'est ce que désirait le pauvre insensé. Dona Loba rit beauconp en recevant ce nouveau martyr d'amour. Elle le garda jusqu'à sa guérison, parfumant les blessures de son corps et de son cœur de grâce, de suavité et d'amabilité féminine qui sait honorer le malheur et le génie. Mais il n'obtint rien de plus de son extravagant sacrifice, ni des chants dont il rémunéra cette compatissante et chevaleresque hospitalité. Jeux, amour, poésie, orgie d'un monde éperdu d'idéal, vous n'êtes plus! Dona Loba, vieillie et repentante, pleure ses égarements et ses chimères de cœur dans les austérités de l'ascétisme cathare, dont son époux et ses fils vont être les héros. La croisade rugit dans les sombres gorges et sur les cimes sauvages du Gabardez.

Montfort et le duc de Bourgogne campèrent à une

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demi-lieue de la montagne. Le lendemain ils disposèrent leurs batailles pour escalader les donjons. Car ce sont trois donjons, roulés sur des pitons de granit, et reliés par des sentiers vertigineux. Courbespine, au centre, domine de toute la hauteur de ses tours, au levant Quertinhos, au couchant Cab-Aret. Ils plongent, au midi, sur le ravin du fougueux torrent l'Orbiel, au nord sur les âpres précipices où roule un autre torrent non moins sauvage, le Grésilho. La barbacane de las Ilhas garde au couchant l'abord de la montagne et du château de Cab-Aret. C'est là que Pierre-Roger attend Montfort. Il a réuni dans ses tours toute la tribu des Enfants d'Bnos. Le troubadour du camp, vassal du châtelain pour sa terre, de la châtelaine pour son cœur et sa harpe, c'est le noble et tendre Ramon de Miraval. Montfort se disait probablement : « Ce vieillard, qui s'est enfui de Carcassonne comme une taupe, par les souterrains, n'oserait tenir sur son rocher. Ses tours vont tomber avec son cœur, et je vais saisir ce fuyard dans son repaire aérien. » Il se trompait : le lion est invincible dans son antre. Montfort attaqua par la barbacane du couchant; il dressa ses échelles et- ses calabres contre la tour Nova de Cab-Aret. La montagne secoua son dos hérissé, et les croisés grimpeurs furent précipités comme des insectes dans les ravins sanglants de l'Orbiel.

Le duc de Bourgogne et Montfort revinrent meurtris à Carcassonne. Le duc s'y reposa trois jours, et repartit avec son armée pour le Nord, abandonnant à lui-même le chef de la croisade. Un grand nombre de barons français suivirent les Bourguignons.

« Féroces, disaient-ils, sont les montagnes, dévorants sont leurs défilés. Partons, partons pour Paris* » Après l'affaire de Cab-Aret, ils désespéraient de la conquête, et soupiraient après la douce France. Simon fut désespéré du départ du prince capétien, qui représentait auprès de l'ostle roi Philippe- Auguste. Le comte Ramon crut aussi avoir terminé sa quarantaine d'ignominie et de douleur. On le traitait, non plus en allié, mais en ennemi, en lui enlevant Fanjaus. Il se déroba du camp, et revint furtivement à Toulouse avec le jeune infant. Montfort et le légat, qui croyaient le tenir prisonnier, furent furieux de voir s'échapper leur proie. Ils dépêchèrent après le grand fugitif un archevêque, un évêque et des barons croisés. Arrivés à Toulouse, ces députés sommèrent le prince et les capitouls de leur livrer les hérétiques, les suspects, et leurs biens, avec ordre à ceux-ci de se justifier devant les barons, et de confesser leur croyance devant le camp de la croix. La sommation était accompagnée d'une double menace d'anathème et de guerre. Ramon VI, avec une noble fierté, répondit qu'il n'avait rien à démêler avec l'abbé de Cîteaux et le comte de Montfort, qu'il avait reçu son absolution du légat a latere Milon, et qu'il allait porter sa cause devant le souverain pontife à Rome, et devant ses deux suzerains, le roi de France et l'empereur d'Allemagne. — Les consuls répondirent qu'ils avaient fait exécuter les lois contre les hérétiques et qu'ils étaient prêts à contraindre les suspects de rendre raison de leur foi,

i. G. de Tud. , str. XXVI, y. 82(3 et 27.

soit devant leur évêque, soit devant les légats. — Les habitants enfin ajoutèrent qu'ils avaient été reconnus catholiques par les légats Raoul et Pierre de Castelnau. Tous, le comte, le capitoul et le peuple, en appelaient au pape. Le fougueux Amalric lança l'anathème et l'interdit sur Toulouse.

Le légat Milon, resté sur les bords du Rhône, tint un concile à Avignon (G septembre). Le concile, formé des évêques du Rhône et des Alpes, dressa vingt et un canons pour la réformation des mœurs des deux provinces. Il ordonne aux évêques de contraindre les barons à l'extermination des hérétiques; de frapper d'une amende pécuniaire les excommuniés ; d'ôter toute administration publique aux juifs, et de forcer les peuples de jurer la paix. Il exclut des bénéfices ecclésiastiques, jusqu'à la troisième génération, les parents des meurtriers de Pierre de Castelnau, de sainte mémoire, légat du saint-siège, de maître Guified, chanoine de Genève, et d'autres victimes récentes des vengeances provençales. Il fait raser la forteresse de Guilhem de Porcelet, ami du comte et protecteur de l'assassin du légat Castelnau. Milon écrivit au pape contre le comte de Toulouse. Il prétendait que ce prince avait enfreint les quinze articles de son traité ; et conséquemment les sept forteresses qu'il a remises en garantie sont confisquées au profit de l'Église romaine. 11 délie du serment de fidélité les habitants d'Avignon, de Nîmes, de Saint-Gélis,' qui font hommage au saint-siège. Il le déclare déchu de ses droits sur le comté de Maguelonne. Il l'excommunie, de concert avec l'abbé de

Cîteaux et le concile d'Avignon1. Les deux légats, ne tenant plus entre leurs mains le prince évadé, le poursuivent de leurs colères et le désignent à la croisade. Il est évident que, comme ils s'étaient servis du vicomte prisonnier pour s'emparer de Carcassonne, ils avaient l'intention de se servir du comte captif pour se rendre maîtres de la puissante cité et des vastes États de Toulouse.

Ramon VI fut dès lors saisi comme d'une pensée de mort ; il eut le pressentiment d'une fin précoce et tragique. Ayant conçu le dessein de se rendre à Rome et de porter sa cause devant Innocent III, il lit son testament. Il nomme son fils Ramon, âgé de onze ans, son héritier universel. Il lui donne pour tuteurs Baudoin son frère, le comte de Gommenges son cousin, et les consuls de Toulouse. Il donne à Baudoin, le futur régent, le comté deMilhaud et de Valsergue, avec une rente de 10,000 sols melgoriens. En cas de mort du petit infant, il lui substitue Baudoin. Il met son fils et sa terre sous la garde de Philippe-Auguste, roi de France, et d'Othon, empereur d'Allemagne. Dans le cas d'extinction de sa race, il nomme les deux monarques héritiers de ses Etats, selon qu'ils relèvent du royaume ou de l'empire, sur l'une ou l'autre rive du Rhône. Après d'autres legs domestiques, il lègue aux Templiers et aux Hospitaliers toute la récolte de son domaine privé dans l'année de sa mort; aux Hospitaliers, son jeuno

l. Don Vaissette, V. 134

cheval favori, et aux Templiers son palefroi et son armure de bataille.

Ce testament, signé de Ramon de Recaud et de Déodat d'Allaman, ses deux officiers, notoirement Albigeois, et de Guilhem Calveria, son serviteurféodal, fut évidemment rédigé à Toulouse et déposé au Gapitulum de la cité. Mais Pierre Arnaud, le notaire, et le scribe Pierre Sans en firent deux copies dont l'une, pour Philippe-Auguste, retrouvée dans le Gartulaire de Saint-Denis, et l'autre, qui s'est perdue dans quelque abbaye des bords du Rhin, pour l'empereur Othon l. Puis Ramon VI partit avec son escorte de chevaliers et de consuls. Mais pendant qu'il ferait ce grand détour par la France et le Nord, l'ancien évéque Ramon de Rabastens et l'abbé de Saint-Audard de Montauban devaient se rendre directement à Rome pour préparer l'arrivée du comte. Montfort et l'abbé de Citeaux se hâtèrent de députer Robert de Mauvezin pour justifier leur conduite auprès du saint-siège. Le roi de France, la comtesse de Champagne sa cousine, le comte de Nevers, le duc de Bourgogne, qui revenaient de la croisade, lui rendirent à son passage de grands honneurs; et muni de lettres de recommandation du monarque et des princes du Nord, il continua sa route vers Rome, à travers les Alpes, pour réclamer auprès d'Innocent III contre les excommunications de

1. Le testament est du 20 septembre 1209. L'acte est divisé par les lettres de l'alphabet, écrit en caractères gothiques, scellé de cire blanche sur lacs de cuir, du sceau comtal, à l'effigie du prince, a la brebis et à la croix. Dom Vaissette. t. V, pr. uv, p. 571.

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ses légats et les spoliations de Simon de Montfort.

Pendant que le comte de Toulouse chevauchait vers les Alpes, Simon continuait à s'emparer de ses domaines. Depuis le départ du duc de Bourgogne, il était resté avec les chevaliers que sa renommée attachait à sa fortune, et que le fanatisme, combiné avec l'esprit d'aventure et de conquête, retenait dans la croisade. Pierre de Vaux-Cernay prétend qu'il demeura avec seulement trente chevaliers français. Mais c'est pour grandir son héros et donner à son audace un air de miracle. Ces trente étaient ses compagnons, ses compatriotes et, chose remarquable, les vassaux immédiats du château royal de Saint- Germain, les propres officiers de la cour féodale de Philippe-Auguste. A leur tête, Bourchard et Mathieu de Marly, et leur frère Lambert de Croissy. cousins de la comtesse de Montfort, Robert et Simon de Poissy, parents du chef de la croisade; puis encore Gui de Lévis, le maréchal, Guillaume d'Encontre, Pierre de Voisins, Jehan de Bruyères, Jehan et Pons de Beaumont, Gui de Lucé, Hugues de Lascy, Roger des Andelis. C'étaient ses fidèles, les chefs des bandes conquérantes. Avec eux restèrent, d'après un contemporain, quatre mille cinq cents Bourguignons et Allemands, ce qui amoindrit beaucoup le prestige de Montfort, subjuguant l'Aquitaine avec trente chevaliers d'outre-Loire et les anges protecteurs de la croisade1. L'audace de son chef est grande encore sans cette rodomontade monastique.

i. Chronique romane.

Mais où donc s'était écoulé ce déluge de 300,000 croisés?

Montfort chargea Guilhem d'Encontre d'achever la conquête du Bedarrès. « Nul ne sait mieux garder château, donjon ou cité forte. Certes si le Portugal ou le royaume de Léon étaient sous sa domination, ils seraient mieux gouvernés que par ces fous de bandits qui en sont rois, j'en jure le Christ1. »

Guillaume alla camper sur les ruines de Béziers, dont il ne restait debout que la façade de Saint- Nazaire, comme un gibet colossal. Simon marcha en personne dans le Rasez pour occuper Limous, dont il avait reçu la soumission par ses consuls2. Limous, l'antique Atax, n'avait d'autre seigneur que le vicomte même de Carcassonne. Les Romains l'avaient construite sur la colline où s'éleva depuis son château féodal. Montfort ne conserva que le donjon, et fit descendre la cité, dépouillée de ses tours, sur les bords de l'Aude. C'était pour une ville un affront semblable à celui d'un chevalier condamné à ne plus revêtir d'armure ni monter de cheval de guerre. Montfort donna le château, la Ville et le territoire de Limous en fief à son cousin Lambert de Croissy, qui échangea son bois du Vésinet et son île de la Seine contre ce riche domaine aux

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