CHAPITRE VII
Organisation de la conquête. — Ambassade à Rome pour demander au pape l'investiture des domaines de la maison des Trencabel. — Mort -de Ramon-Roger, vicomte de Carcassonne.
Montfort ne quittait guère Garcassonue. Quand il sortait'en guerre, il se hâtait de revenir pour garder le vicomte captif. Cette fois, le geôlier de sa victime avait été l'abbé de Cîteaux. Trois choses occupèrent, pendant cet automne, , le comte et le légat : l'organisation de la conquête, la demande de l'investiture auprès du saint-siége, et la mort lente et muette du pauvre vicomte, qui, dans son étroit et obscur fond de tour, fit pendant trois mois comme l'essai de son tombeau *.
La conquête avançait d'elle-même, insensiblement poussée par l'effroi. Chaque jour tombait un courage, un donjon ; Montfort s'en emparait et donnait aux terres romanes des seigneurs français. Nous avons vu qu'il avait placé Bourchard de Marli à Sais-
i. G. de Tudelle,str. XXXVII, v. 860.
sac, Lambert de Croissy à Limous. Le château de Villaciscle fut donné à Guillaume des Essarts. Frémis le Franc (Francigéna) reçut la terre de Roumégous, non loin de Mirepois/sur la rive droite de l'Ers. Gui de Lévis conserva Mirepois, mais Saverdun ne devait pas rester à Engùerrand de Boves. Castres et Lombers, le cœur de l'Albigeois et de l'albigéisme, seront inféodés plus tard à Gui de Montfort, frère du conquérant, qui devait les transmettre à deux rameaux de ses descendants. Montfort donna Fanjaus et une trentaine de villages du Lauragais à l'évêque de Toulouse, qui l'appelait secrètement dans sa métropole. Il établit saint Dominique à Fanjaus, et lui donna, au dedans, la maison des Armens, au dehors, le château de Prouille. Les Armens étaient soit des paulicieiis bulgares du ixe siècle, soit des arméniens que les croisades avaient ramenés en Occident. Ils étaient probablement armuriers. Ils fabriquaient pour les barons des armes asiatiques, et des harnais arabes pour leurs palefrois. Ces Orientaux avaient embrassé le cath'arisme, sorti comme eux de Perse. Leurs ateliers se changeaient en oratoires : on y forgeait les boucliers et les casques de l'Esprit ; dona Turca, une fille des Armens, épouse de don Ferrand, y prêchait tous les soirs, et damasquinait élégamment les épées du Paraclet. Leur hôtel, donné à saint Dominique, devint un couvent de nonnes. Les seigneurs de Prouille étaient les seigneurs mêmes de Fanjaus. Auda de Prouille, chef de leur race, épouse d'Isarn deEélissen, habitait le château, jeté sur l'escarpement oriental. Ramon et Isarn de Prouille avaient leur manoir situé à une demi-lieue sous la
forêt et au pied de la montagne de Fanjaus. Montfort garda le donjon de la cité, et céda au missionnaire castillan le castel rustique qui devait être le berceau de l'ordre dominicain1.
Pendant que ces étrangers s'établissaient dans les châteaux et les cités du Midi, les seigneurs indigènes, qui ne sauvaient de leurs héritages que leur lance et leur cheval, se retiraient dans les montagnes. Les Pyrénées, ces forteresses des Gantabres, devenaient les ports qui recueillaient les épaves de ce grand naufrage aquitain. Arnauld de Villamur, Amiel de Palhers, Sicard de Durfort, Adhémar de Rodélha, Pierre de Durban, seigneur de Montagut, réunis aux chevaliers de la Haute-Ariège, postés au Pas de la Barre, fermèrent sans doute la porte septentrionale de la vallée de Foix. Les Fils de Bélissen et- les chevaliers de Mirepois et de Fanjaus, repliés sur Lavelanet, interceptaient la route orientale de Foix et les abords de Montségur. Là se rendirent aussi les châtelains dépossédés du Rasez et du Carcassez ; de ce. nombre les seigneurs de Tornaboïs, dont Bourchard de Marli avait saisi les domaines voisins de Saissac, et les seigneurs Del Congost, dont les terres rapprochées de Limous avaient été adjugées à Lambert de Groissi. Les hommes d'armes, capables de combattre, restèrent à Lavelanet, mais les femmes, les enfants, les vieillards montèrent à Montségur. Parmi ces derniers était un vieux chevalier, le seigneur de Ferrand, époux de dona Turca, la théologienne de