‹ Histoire des Albigeois (volume 3)Chapitre 251 sur 292 · Platon : Zsu; le vivant : ov cvtcov, l'Être des Êtres · texte numérisé non relu

Platon : Zsu; le vivant : ov cvtcov, l'Être des Êtres

premier article du symbole cathare. Les docteurs catholiques de Pamiers, comme autrefois saint Augustin, dans sa dispute avec Faustus, le manichéen, durent se récrier : « Gomment ! vous confessez un seul Dieu? — Un seul absolument ! — Cependant, vous reconnaissez deux principes, l'un du bien, l'autre du mal? — Deux principes, il est vrai, mais il n'y en a qu'un que nous appelons Dieu. » — Voilà ce que pensaient au ve siècle les manichéens de Cartilage. Au moyen âge les cathares des Pyrénées répondaient de même : Un seul Dieu primordial, et dans ce Dieu deux principes secondaires. Quelquesuns disaient : Ce. Dieu a deux fils, Jésus et Lucibel1.

Pour comprendre leur doctrine mettons-nous à raisonner sur Dieu. Dieu est l'Être, l'Être un, unique, universel. Mais cet Être infini, comment a-t-il produit l'univers? Cet acte primordial suppose, dans l'Etre essentiellement un, deux principes : un principe positif qui conçoit les types des choses ; et un principe négatif qui distingue en les circonscrivant ces divers types. Le premier, c'est la vie; le second, c'est la forme. Or, cette forme caractéristique des êtres finis, c'est le mal, négation du bien. Le bien, principe positif, est la vie, la lumière, l'intelligence, le Verbe uniquement engendré de Dieu; c'est celui qu'on a nommé le Fils de Dieu, Dieu lui-même2. Le

1. Pierre de Vaux-Cernay. Ce dogme étrange a été relevé de nos jours par le célèbre philosophe allemand Schelling.

2. Outre les trois propriétés substantielles ou les trois Personnes qui constituent Dieu, il existe donc encore en lui un principe nécessaire de distinction représentatif du fini, et dont la fonction purement négative se réduit à distinguer les unes des

principe négatif, c'est-à-dire la forme, la limite, les ténèbres, est une force discordante, nn ange révolté, Lucibel ou Satan. Il est le père du mensonge, car il ne produit que des apparences, des formes perpétuellement changeantes. Meurtrier dès le commencement, il est le père de la division et de la mort qui divise tout. De là dérivent,, clans la société, les guerres; dans la nature, les orages. Roi de l'empire des discordes, il est, selon la magnifique expression d'un poète cosmogonique, le Grand Anarqnc1. Mais Satan, borné lui-même, contemporain des premières conceptions des êtres finis, n'est ni le Fils de DieuniDieu. Tel est le fond du dogme cathare dans sa formule orientale. Cette conception de Dieu et de la création, toute défectueuse qu'elle puisse être, et toutes le sont plus ou moins, explique suffisamment comment cet antagonisme des deux principes est devenu , dans le symbolisme des théogonies antiques, une guerre des anges, et comment leur chef, l'archange de la révolte, précipité du ciel, a concouru dans sa lutte contre le Verbe créateur à la formation de l'univers; comment enfin cet univers est le théâtre de leur guerre, guerre qui ne doit finir qu'avec le temps ; alors, sur les débris du temps et de l'univers, Satan lui-même sera détruit ; il mourra au péché. Le Christ vainqueur ramènera le proscrit repentant aux pieds de Dieu.

autres, en les circonscrivant, les idées en Dieu, comme les êtres créés ou ces idées mêmes réalisées hors de Dieu sont individuellement distincts par ce qui, terminant chacun d'eux, les circonscrit en soi. Lamennais : De la Religion, ch. X. 1. Milton.

Cette poésie théogonique est superbe : seulement la formule cathare est dogmatiquement incorrecte. Dieu n'a qu'un fils, le Logos. Lucibel, Satan, c'est l'ennemi, l'esprit révolté, l'ange des ténèbres qui cependant lance la lumière. L'erreur, quant au principe négatif, c'est de l'avoir animé, c'est d'avoir donné une substance au rien, transformé le néant en ange, et posé le non-être en antagonisme éternel avec Dieu. Mais les catholiques, en réalité, ne le font-ils pas aussi bien que les cathares? Distinguons encore; il y a bien des nuances dans la conception de l'Esprit du mal. Le Satan de Milton est superbe; le Satan de Danteest bestial et monstrueux; le Satande Goethe est un Gusman d' Alfarache sceptique et roué 1 . Le Lucibel cathare est moins mauvais que le Satan de l'Évangile. Il tient plus du Satan de Job qui entrait dans les conseils de Jéhova. Prince et principe de la distinction dans la création de l'univers, il est l'agent avoué de Dieu et le collaborateur du Christ. Aussi paraît-il moins criminel que malheureux, le cœur triste et le front éploré. On dirait un enfant prodigue et repentant du ciel. C'est pourquoi le grand Origène en a conclu logiquement que Lucibel se convertirait un jour et que le Christ ramènerait son mélancolique frère aux pieds du Père attendri, qu'il reprendrait sa place à la tête des choeurs sacrés et le rétablissement des exilés complétera l'immortelle allégresse des cieux2. Les Albigeois sur ce point parta-

\. Paradis perdu. — Divine comédie. — Faust. 2. Victor Hugo est un grand théologien Alexandrin et Albigéiste dans les strophes de la Bouche d'ombre.

geaient les opinions du célèbre docteur alexandrin.

De la question de Dieu dérive celle de la trine-unité divine. Toutes les sectes platoniciennes sont trine-unitaires, et les Albigeois sans aucun doute confessèrent à Pamiers, sous la triple appellation du Père, du Fils et de V Esprit, un seul et même Dieu. Mais, disaient les catholiques, le Fils et l'Esprit sont-ils Dieu au même titre que le Père ? — Non, répondaient les cathares, Jésus n'est que le premier-né de toutes les créatures, la splendeur du Père, le simulacre de Dieu1. Au temps de Manès, le dogme de la trine-unité de Dieu n'était pas rigoureusement formulé. 11 ne le fut que cent cinquante ans après par Athanase au concile de Nicée. Les Pères grecs de cette époque, tels que Justin, Clément, Origène, ne s'éloignaient guère de la trinité de Platon. Manès diffère deses contemporains : le Fils et l'Esprit étaient, selon lui, deux émanations ou proboles du Père. Les cathares du moyen âge étaient revenus à la trinité de Platon et des Grecs antérieurs à Constantin. Ils tenaient le Fils inférieur au Père, et l'Esprit inférieur au Fils. La trinité cathare à ces deux époques est donc également incomplète, dans le sens orthodoxe. Gonsubstantielles, les trois personnes divines n'étaient pas coéternelles. C'est l'erreur des trois premiers siècles. Mais cette erreur qui fait du Fils une créature, et à plus forte raison de Satan, son contraire et son inférieur (si même ce principe négatif peut avoir une ombre d'être), justifie les manichéens sur l'éternité

1. Saint Paul. Hébreux, 1,3. D'après Manès. la première et primordiale probole de l'Agnostos.

des deux principes, erreur destructive de la notion même de Dieu.

Jastifions donc les cathares sur cette éternelle accusation de dualisme. Un Dieu unique et dans ce Dieu suprême deux principes secondaires, telle est l'idée commune, la conception génératrice de toutes les théogonies antiques. Toutes ces théogonies, disonsle hautement, sont radicalement monothéistes. Toutes sont parties de l'unité, de l'absolu1; mais pour expliquer la nature des choses, l'unité se brise ; le monothéisme se résout en dy théisme; puis, descendant toujours, en polythéisme. Le Dieu suprême, fragmenté d'abord en dieux secondaires, finit par se pulvériser en une fourmilière de dieux inférieurs, et à disparaître sous ce nuage d'insectes. L'Inde adorait, comme dieu unique, Brahm; l'Egypte, Amoun; la Perse, Zervan. Ormuzd et Arhiman n'étaient que les énergies créatrices de Zervan. Ormuzd est éternel, mais Arhiman ne l'est pas. Le dualisme persan est donc contingent, relatif. Zoroastre n'a donc pas enseigné un dualisme absolu, et Manès, qu'on prétend être son disciple, n'a pu emprunter, comme on l'en accuse, son dualisme radical à l'antique révélateur des Perses2.

Il y a plus : Manès n'est point un disciple de Zoroastre. itfanès, nousl'avons vu, est Chaldéen.Il est étranger et même hostile aux Perses conquérants de la Ghaldée. 11 entreprend la ruine du masdéisme, la religion des Perses. Il succomba dans son entreprise

1. MM. les prof. Ch. l'Évesque, Ern. Bersot, de l'Institut. 2 Henri Brunei : Avant le christianisme.

et périt jugé par un concile de mages. Le manichéisme diffère essentiellementdumasdéisme. Le masdéisme est une religion active, énergique et terrestre comme le mosaïsme.U fleurit sous le soleil; la terre est son domaine; il glorifie la nature jusque dans le ciel. Pourle manichéisme, la terre est un lieu d'exil, et la nature un tombeau. Sa patrie, sa vie, c'est le ciel. Manès ne procède donc pas deZoroastre, mais de Manou. Son inspiration est brahmanique, son génie est indien. Et Manou peut-être n'est qu'un Manès de l'Himalaya.

D'ailleurs, l'époque où vécut Manès explique son génie et son œuvre. Ce fut une époque d'éclectisme, de fusion tumultueuse, d'incohérente unité. Alexandre avait mêlé la Grèce et l'Orient. Il construisitdans Alexandrie à toutes ces sagesses et à toutes ces religions expirantes, comme une Athènes orientale. Alexandrie fut la principale officine où les pontifes, les rabbins, les philosophes firent leurs amalgames dogmatiques pour combiner la religion universelle1. Fhilon tentait la fusion de Platon et de Moïse : Si- ' mon ben Jochaï, celle de Moïse et de Zoroastre : Plotin, celle de Zoroastre et de Platon : Origène, celle de Platon et du Christ: les gnostiques et Manès à leur tête, celle de toutes les gnoses partielles de l'antiquité avec le christianisme qui, par cet amalgame général, devient la gnose une, unique, universelle de l'avenir. Tous ces hommes sont de la même race intellectuelle. On peut dire de tous ce que Ton a dit de l'un deux : génie oriental, éducation grecque.

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