‹ Histoire des Albigeois (volume 3)Chapitre 40 sur 292 · Pierre de Vaucernai · texte numérisé non relu

Pierre de Vaucernai

fond d'une tour, comme le monarque anglais. Sa valeur était à l'étroit dans ces querelles féodales; mais sa jeunesse avait vu les merveilleuses guerres musulmanes, et sa vieillesse attendait les tragiques guerres cathares. Ses grands jours furent contre la Mecke et contre Rome. Bien qu'il pût lui-même chanter sur sa harpe ses propres exploits, il avait toujours à ses côtés son troubadour dans les batailles. C'est ce poète fameux dont l'impétueux génie, le rude dialecte, et l'accent barbare , décèlent un chantre pyrénéen ; mais qui par prudence a cru devoir dérober ses sympathies religieuses et patriotiques sous le pseudonyme de Guilhem, clerc géomancien de Tudelle en Navarre. Ainsi le plus grand des chevaliers eut le rare bonheur de trouver le plus grand des poètes de son siècle, et l'Achille aquitain eut son Homère. Nous dressons, dès le début de cette histoire., cette haute figure guerrière qui, de son palefroi superbe, en domine l'immense champ de bataille.

Roger-Bernard 1er, dit le Gros, comte de Foix, eut encore, outre ce glorieux fils, trois filles nées, comme lui, vers le milieu du xne siècle(l 150-1 160). C'était un prince positif, matériel, spéculateur. Il mariait ses enfants dès le berceau, dès le sein maternel. Il les mariait pour arrondir ses États, et fortifier sa maison par de solides alliances féodales. Il échangeait ses filles comme les chevrettes.de ses bercails, et les colombes de ses tourelles. De ces trois infantes de Foix, la première, noyée probablement dans l'obésité paternelle, est restée obscure, et son nom même est inconnu; nous savons seulement qu'elle épousa Guilhem Arnauld, seigneur de Marcafaba,

dont les vastes domaines s'étendaient au confluent de la Garonne et de la Lèze, et l'un des patrons de l'antique abbaye carlovingienne de Lézat. La seconde, nommée Sézélia ou Cécile comme sa mère, fat promise à son cousin Roger, vicomte de Conserans, petit-fils de Bernard II, comte de Commenges, et de Diaz de Muret. Elle devait régner sur les ravissantes vallées arrosées par le Salât et le Volp, et son manoir vicomtal s'élevait pittoresquement sur le rocher pyramidal de Saint-Lizier, ainsi nommé de Glycérios, apôtre grec des Consorani. La troisième enfin reçut en naissant le nom d'Esclarmonde, symbole de beauté, de pur génie et de destinée orageuse. Ge nom, qui n'apparaît guère qu'avec le catharisme en Occident, nous induit à penser que la jeune infante, selon un usage assez fréquent à cette époque, fut vouée, dès le berceau, à la religion du Paraclet. Esclarmonde naquit, en effet, au moment de la plus grande effusion du catharisme pyrénéen. Elle avait environ douze ans, quand Nicétas vint organiser, au synode de Garaman, l'église johannite d'Aquitaine. Il est vraisemblable que cet évêque bulgare visita les princes méridionaux, les cours de Toulouse, de Garcassonne et de Foix; toujours est-il que sa doctrine envahit les manoirs pyrénéens. On dogmatisait vivement dans le donjon comtal; les divers systèmes -religieux se partagèrent les infants de Foix. Gécilia, d'un esprit sobre et ferme, adopta la doctrine biblique des léonistes, l'enseignement de Vigilance et de Pierre de Brueys. Esclarmonde, d'un génie plus ardent et plus mystique, se déclara pour la gnose cathare,

ce mélange de platonisme et de johannisme alexandrin, organisé par Nicétas. L'infant Ramon-Roger, le plus beau et le plus éloquent prince de son temps, profond politique et guerrier valeureux, était secrètement sympathique à la religion du Paraclet. L'Orient théologique était pour lui le pendant de l'Orient chevaleresque ; c'était une double aventure dans le désert, dans l'infini. Le catharisme l'attirait ; il devait y trouver la gloire et la mort.

D'ailleurs l'église d'amour rencontrait l'empire d'amour, avec ses tribunaux d'amour, ses juges et ses chantres d'amour, sympathiques au Paraclet. Le règne de Ramon V, comte de Toulouse, était l'âge d'or de la poésie romane. Tous les châteaux du Midi résonnaient de troubadours ; ils étaient les rossignols de ce printemps social. Les infants de Foix, par mysticité platonique, par amour de l'idéal, prolongèrent leur brillante adolescence, parmi les harpes, les joutes poétiques, les tournois chevaleresques. Ce n'est qu'au dernier instant, et probablement sous la pression du commandement paternel, que la pieuse Esclarmonde consentit à donner sa main à Jordan, seigneur de. Fille et vicomte de Gimoez en Gascogne, et que Ramon-Roger alla chercher à Saragosse sa fiancée Philippa de Montcade, nièce des rois d'Aragon (1188). • %

Ramon V, outre les barons des châteaux, eut encore pour auxiliaires les consuls des cités.

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