Ibid. Description de la caverne de Lombrives
comment poursuivre les faidits dans le dédale obscur»de la caverne qui s'enfonce encore de trois quarts de lieue dans la montagne de Sabars ? Le sénéchal recula, ramassa ses morts, mura l'étroit goulot oriental, et scella les cathares vainqueurs dans leur fort devenu leur tombeau. Il campa quelques jours encore sur la bouche de la caverne, audessus de l'Ariége, puis, quand il n'entendit plus rien remuer dans les entrailles de la roche, pensant que tout était fini, il redescendit tranquillement et s'en revint à Toulouse. La grotte resta scellée et seélérée; maudite et défendue par l'effroi superstitieux, la vague horreur dont l'entourait un indéfinissable mélangede mystère, de crime inexpiable etd'anathème royal et sacerdotal *.
Cependant, que se passait-il au dedans? Les faidits essayèrent-ils de renverser le mur ? L' exiguïté du goulot rendait impossible l'évasion comme l'invasion du rocher. La résignation était une vertu cathare ; ils se soumirent doucement à leur sort, et sourirent tristement à leur tombeau. Frugivores, longs jeûneurs, s'imposant volontiers V endura qu'ils gardaient pour les dernières douleurs, comme les Romains réservaient leur poignard fidèle pour les suprêmes nécessités, ils acceptèrent tranquillement ce supplice de la faim, leur suicide habituel et religieux. Dans aucun cas, on ne peut supposer qu'ils s'entre-dévorèrent dans les ténèbres. Us ressentaient la plus invincible horreur pour les repas d'U-
1. M. Garrigou ignore que Lombrives fut un sanctuaire albigeois.
golin. Que firent-ils donc? Ils vécurent encore quelque temps : ilsavaient des pots d'argile, des amas de légumes dans les creux de rocher, et non loin de là, un petit lac d'eau pure. Mais un jour tout leur manqua, vivres, bois, feu, et la lumière si douce, ce reflet visible de la vie. Alors ils se groupèrent, selon leurs familles, dans les divers compartiments, répoux à côté de l'épouse, la vierge auprès de sa mère défaillante, et le petit enfant sur sa mamelle tarie. Pendant quelques instants au-dessus du pieux murmure des prières, s'entendit encore la voix du ministre cathare, confessant la Parole qui était en Dieu et qui était Dieu. Le fidèle diacre donna aux mourants» le baiser de paix, et s'endormit à son tour. Tous reposaient dans le sommeil et les gouttes d'eau qui tombaient lentement des voûtes troublèrent seules le silence sépulcral pendant des siècles. Ainsi probablement finirent ces derniers enfants du Paraclet. Pendant que l'inquisition maudissait leur mémoire, que leurs proches mômes n'osaient prononcer leur nom, ils étaient pleures par les rochers. La montagne qui, comme une tendre mère, les avait recueillis dans son sein, leur fila religieusement avec ses larmes un blanc suaire, ensevelit leurs restes sacrés dans les plis lentement tissus de ce linceul calcaire, et sculpta sur leurs os que ne profana point le ver, un mausolée triomphal de stalagmites, merveilleusement orné d'urnes, de candélabres et de symboles de la vie *.
1. Paléontologue distingué, M. Garrigou n'y voit qu'an ossuaire antédiluvien. Mais alors comment ces débris ha-
La caverne d'Ornolac, qui reçut un instant le trésor de Montségur, fut, cent ans après, comme le dernier Thabor du oatharisme pyrénéen : Thabor rustique, plus farouche et plus sauvage. Les comtes de Foix résidaient en B^rn ; ils ne virent donc pas Textermination de leurs sujets du Sabartez. L'inquisition vint s'installer dans leur donjon abandonné. De là, elle lança ses limiers après le reste des faidits errant dans les forêts des hautes cimes. Ces héroïques tours furent remplies de ces derniers martyrs de l'indépendance romane. On voit encore la salle des tortures et, scellés à ses parois, les anneaux de fer qui retenaient les patients sur les réchauds et sur les chevalets. Les murs étaient naguère encore noircis par la fumée de ces rôtisseries dominicaines. Cette noirceur horrible et vénérable était la vapeur du sang et des larmes de nos pères, la vapeur de leur martyre patriotique*. • De la tour ronde du Sud, les martyrs passaient à la tour carrée du milieu où était l'arsenal du tortionnaire, et de là tout meurtris on les jetait dans les oubliettes de la tour septentrionale. On a rouvert de nos jours ces terribles in-pace. Le fond était jonché d'ossements humains. Des anneaux scellés dans le mur, et rivés aux pieds, aux bf as et au cou, tenaient encore debout un grand squelette. On eût
mains roulés par les eaux se sont-ils arrêtés juste au bord de rescarpement, au lieu de tomber avec la cascade ? On ne trouve aucun ossement dans l'oratoire de Loup de Foix.
1. Lee murs ont été blanchis à la chaux par le préfet Hamelin.
dit le roi de ces morts. C'était probablement le chef des faidits libres du Sabartez, un Bouche de Loup de Cerdagae, surgi cent ans après celui de la Montagne-Noire ; le dernier héros des forêts des Pyrénées. Quoi qu'il en soit, l'ossuaire du donjon de Poix est un appendice de Vossuaire de la caverne de Lombrives *.
AGORIB DE LA FOI CATHABE ET DB LA PATRIE ROMANE. -^ ADORATEURS PU DÉMON. — LE SORT DK8 APÔTRES. — LES POETES ITALlElfS (1530).
L'inquisition fonctionnait depuis un siècle. Dans cent ans, elle avait à peu près étouffé la patrie romane et la religion du Paraclet. L'une et l'autre agonisaient insensiblement; mais leur agonie fut lente, et les convulsions, quoique de plus en plus rares, se prolongèrent, avec les bûchers, jusqu'en 1400. L'humanité baissait. Aux grands papes, à ces olympiens exterminateurs de Rome, succédaient les petits papes tracassiers et cruels d'Avignon, comme aux lions succèdent les chacals. Aux croisades, aux grandes migrations armées de l'Orient, à l'épopée des guerres cathares, les bandes de routiers et le brigandage des grands chemins. A la religion, la superstition, le sortilège, la démonolâtrie. Attristée
1. Nous tenons tous ces détails da dernier concierge des tours de Foix, Claustre.
et épouvantée, rimagination des peuples ne reconnaît plus Dieu dans le monde. Le Diable lui paraît le Dieu de ce siècle. Elle adora le Diable.
Un siècle auparavant, les pieuses châtelaines du Midi croyaient que leur cœur était le tabernacle de l'Esprit du ciel. Maintenant, de malheureuses paysannes, de hideuses sorcières rêvent bestialement qu'elles s'accouplent avec l'Esprit de l'enfer. Pierre de Voisins, seigneur de Limons, sénéchal de Carcassonne, fit une tournée dans les campagnes, avec une escorte de juges et d'archers, et ce tribunal ambulant punit du dernier supplice une multitude de sacrilèges et de sortilèges. De ce nombre fut une vieille femme, veuve du lieu de la Bartha, dans le Rasez. Angella, c'était son nom, s'était plusieurs fois accouplée avec le Diable. A cinquante trois ans, elle avait enfanté : quoi donc? un monstre à corps humain, à mufle de loup, à queue de serpent. Ce monstre rôdait pendant la nuit, s'introduisait dans les maisons et dévorait les nouveaunés dans leur berceau. Le sénéchal fit mettre cette misérable vieille au gibet * (1 275) .
Le pape Jean XXII, que la peur du sortilège assiégeait jusque dans son palais d'Avignon, et qui brûlait ceux qui Venvaultaient (de vultus), c'est-àdire ceux qui, murmurant des paroles magiques et enfonçant des épingles enchantées dans ses images, espéraient tuer le vieux pontife, fulmina une bulle
1. Bardini.chronica. M. Albert Réville, dans son Histoire duDiabU,îiiii de cette pauvre paysanne une noble châtelaine qu'il appelle Angelle de Labarette. {Rmmê des Deux-Mtmdes.)
contre les hommes qui sacrifiaient au Démon (1320). Dominique, évoque de Pamiers, assisté de Pierre Lebrun, inquisiteur de Toulouse, et de Henri de Chamay, inquisiteur de Garcassonne, condamna, dans l'église du Camp, à une immuration perpétuelle, le carme Ricordi, adorateur du Diable. Ce moine fabriquait des figurines de cire à l'iniage des plus belles femmes de la Cité. Il les aspergeait de suc d'herbes vénéneuses, de sang et de venin de crapaud, du sang de ses narines et de l'écume de sa bouche, et, murmurant des invocations, des formules cabalistiques-, il les consacrait au Démon. Le Diable venait sur les vents, et, à son commandement, entrait dans les statuettes frémissantes. Le carme se rendait de nuit devant les maisons où résidaient ses amours et déposait sur le seuil les magiques simulacres. L'enchantement opérait; les femmes, vouées à l'esprit du mal dans leur image, ' descendaient vers le moine comme l'oiseau fasciné vers la gueule du serpent. Puis il s'éloignait, rem* portait ses amulettes, et les jetait, avec le souvenir de ses voluptés assouvies, dans les eaux rapides de l'Ariége. Cet erotique adorateur du Démon offrait, dans sa reconnaissance au Prince de l'Air, l'élégante hécatombe d'un papillon. Ricordi fut jeté dans les cachots des carmes de Toulouse (1328) *.
Et non-seulement le dogme, non-seulement la morale se déformait bizarrement, mais encore le culte dans son rite générateur. Les amis de Dieu n'avaient qu'un sacrement, le consolament, qui trans-