Schmitt
noncer? Est-ce un berceau? Est-ce un tombeau? Sous cette terreur des cieux et de la terre, de la foudre et du bûcher, sans prêtre, sans bible, sans culte, les pauvres albigeois se réunissaient en tremblant la nuit dans une grotte on dans un fond de tour. A la lueur d'une lampe fumeuse, ils consultaient les sorts qu'ils nommaient des Apôtres. C'était un parchemin bordé de lacs de soie, alternativement verts et jaunes, qui sur la tranche du rouleau formaient une longue touffe latérale et multicolore. Chaque lacs correspondait à des passages et peutêtre à des figures symboliques. Voulait-on interroger l'oracle? On prenait un cordon dans ses doigts, le vieillard invoquait le Père, le Fils et le Saint-Esprit, ouvrait le livre, lisait les versets contigus à chaque fil, et ce langage plus ou moins énigmatique était reçu comme la parole de Dieu. Voici quelques-uties de ces maximes : « Après ler soleil se lèvent les étoiles; puis de nouveau revient le soleil. De même ton courage qui fléchit te viendra de Dieu avec la lumière. — Sur mer le vaisseau bien gouverné arrive au port. Tu atteindras aussi ton désir si tu invoques Dieu. — Les vents sont légers, prends garde aux tempêtes; ne te mets pas en mer. — Tu veux te jeter dans une forêt sans issue et pleine de serpents. — Garde- toi du grand Lion... Invoque Dieu... Tu ne craindras pas la mort. — Voilà les sorts des saints Apôtres qui ne trompent jamais ! )► C'est l'accent honnête des Barbes Vaudois, la morale sentencieuse de Job et de Sirach. Les sorts étaient proscrits comme la Bible. Le vieillard qui les expliquait aux tisserands de Cordoue, effrayé
de son rôle d'oracle, scella dans un mur le dangereux parchemin. La tour l'a dérobé fidèlement à l'inquisition, et s'écroulant de nos jours, nous a révélé cette pauvre religion sibylline de l'albigisme agonisant *. L'aigle de saint Jean et de Platon tombé du ciel se cache dans l'antre de la Pythonisse, ou plonge avec Dante jtisque dans l'enfer pour voir les Hérodes et les Caïphes aux piloris de Satan.
Le platonisme mystique, étouffé dans le catharisme pur de Toulouse, comprimé dans le catharisme mitigé de Narbonne, continue la lutte politique en Italie dans le parti gibelin. Tous les cathares, albigeois ou fralricelles, furent toujours pour les empereurs contre les papes. Et ils avaient raison, car la liberté, possible encore avecl'empire, ouïe despotisme humain, est radicalement impossible avec le despotisme divin ou la théocratie: Le catharisme, après avoir été une religion, une politique, devenait une conspiration, une ligue occulte. Il formait des associations secrètes sous le nom d'amour. Les conjurés étaient les amoureiÂX selon une réminiscence grecque. Amour c'est le nom de l'Esprit du Paraclet. La dame adorée était une dame pyrénéenne. « Mon âme craintive, dit le poëte Guido Cavalcanti, n'ose pas prononcer le nom de cette beauté qui m'asservit. C'est une jeune dame de Toulouse, belle, honnête, toute droite, et contre laquelle se sont pourtant ligués les princes de la terre.
1. M. JoliboiSj archiviste paléographe de la préfeotare d'Âlbi. — Voir aux notes justificatives.
Pour elle, je suis mort de la main de Tamour. » Ah I cette mort, c'est la yiel Quel éloge du catha risme I II était» au moyen âge, l'idéal humain. Mais le poëte qui ne veut pas nous faire connaître cette beauté mystérieuse» va pourtant soulever le yoile à demi.Son nom, c'est Joana et son surnom Mandetta y OU plutôt Mundetta^ Mundinetta la pure, la cathare, la toulousaine, car ce signe de la foi johannite est resté, jusqu'à nos jours, l'un des noms de la grande cité albigeoise ^.
Mais le Poëte souverain de ce platonisme vengeur, c'est le Dante. Dante est un cathare politique; il est l'épanouissement magnifique de Figueiras, de Cardinal, des troubadours albigeois. Tous ces chantres gibelins des Pyi*énées ont légué leur vengeance au sombre gibelin de Florence. Gomme il flagelle leurs tyrans et leurs bourreaux I II donne un boucher de Paris pour chef à la race sanguinaire des rois capétiens, ces voleurs détrônes, ces déprédateurs de Toulouse et de Naplesl Quelle épopée mélancolique il chante sur la maison infor* tunée de Souabe et de Sicile! Et comme il appelle, pour venger leurs malheurs d'au delà des mers, la poétique et chevaleresque dynastie d'Aragon III ne loue pas le catharisme, mais il ne l'anathématise pas non plus, il passe ce dangereux allié sous silence, ou n'en parle que par symboles. Il est vrai qu'il loue saint Dominique et saint François. Mais François est un disciple de Joachim de Flore, doué de resprit prophétique; et s'il honore Dominique, le