ÉPILOGUE
Au temps du siége^ cette pelouse devait donc être déserte comme aujourd'hui. L'ennemi dut s'établir sur les hauteurs de l'ouest. « Ici, me dit le guide, sur Y Aire de l'Espagnol. Cet emplacement s'appelle encore le Cflmp. » — «Alors, repris-je, cette gorge et les rampes latérales sont le champ de bataille. Descendant des deux cimes opposées, les deux ost se rencontraient comme deux torrents dans la vallée, et cette pelouse où se jouent ces jeunes taureaux est l'arène retentissante où se heurtèrent les guerriers et où se passèrent les scènes variées et sanglantes dont nous admirons les tableaux chevaleresques dans l'épopée du Tasse. C'est ici que fut construite la tour roulante de Montségur. Elle ne pouvait l'être que là, ou sûr l'esplanade supérieure de TAbès. Mais de ce dernier point elle eût eu à franchir le col du Tremblement sous le feu grégeois du donjon. C'est donc sur ce pré que la tour de bois fut mise sur son chariot, et que le vaillant Alzeu de Massabrac fut blessé en tâchant d'incendier la terrible Gossa (chienne) qui devait dévorer Montségur*.
La montagne s'élève en ondulant de l'est à l'ouest; sa cime s'élargit en tête d'éléphant. C'est sur son plateau qu'est obliquement posée la forteresse. Ce plateau, escarpé de toutes parts, serait absolument inaccessible,si versle sud-ouest, le rocher ne s'abais-
1. Les Massabrac d'aujourd'hui s'appellent Faure et habitent Pamiers. Leur généalogie, peu correcte, remonte jusqu'en 1400. Ils en ont retranché l'albigisme et le calvinisme, c'est-à-dire l'antiquité, le patriotisme et la gloire chevaleresque.
sait en talus rapide vers le col supérieur. Arrivés au pied de ce talus, à un demi-kilomètre des ruines, nous abordâmes de front la montagne du château. Nul sentier que celui des troupeaux qui viennent y brouter des tiges de fougère et des rejets de hutre *. Le chemin primitif est presque effacé ; des vestiges attestent pourtant encore qu'il était construit en maçonnerie ou taillé dans le roc. Nous allions gravir en un quart d'he\ire la rampe abrupte que mit six mois à escalader la tour mobile. Cette lente ascension prouve et la raideur de la roche et l'acharnement du combat. C'est au bas de ce talus que tomba Jordan du Mîjs-Sant-Andréo, dit le Vieux, chevalier presque centenaire. Le chemin fait d'abord un long repli vers le nord, puis revient au sud, puis monte directement, rétrécissant de plus en plus ses zigzags comme des lacets sur la poitrine d'une femme, dont le ressaut du rocher imite en cet endroit les formes surplombantes et les renflements latéraux pareils à des mamelles. Le sentier oblique qui les divise, fût évidemment tranché par le pic, et son abord était défendu par une barbacane avancée, ou tour demi circulaire. Cette tour, qu'un corridor crénelé et percé d'archères reliait au château, formait comme la trompe allongée de l'éléphant de pierre. C'est au pied de cette barbacane qu'il défendait contre Thorrible Gossa que fut tué Jordanet du Mas Sant-Andréo, le héros et le martyr adolescent. La forteresse mutilée a perdu cette défense, et le sol penchant n'offre plus