‹ Histoire des Albigeois (volume 5)Chapitre 85 sur 323 · Doat, XXV. Dép. de Beriiard de Baranhon · texte numérisé non relu

Doat, XXV. Dép. de Beriiard de Baranhon

grand poëte, il fut encore une grande âme. Voici son dernier chant, dans lequel il résume sa philo* Sophie, et qu'il voulait chanter devant le tribunal de Dieu :

« Je veux faire un sirventés nouveau que je réciterai, au jour du jugement, à celui qui me tira du néant. S'il pense me punir de quelque chose et me renvoyer avec le Diable, je lui dirai : Seigneur, faites*moi grâce I car j'ai vécu en travail dans un mauvais siècle, et gardez-moi, s'il vous plaît, des tourments.

» Toute la cour céleste s'émerveillera en entendant mon plaidoyer. Car je dis qu'il fait aux siens manquement s'il veut les détruire ou les mettre en enfer. Qui perd ce qu'il pourrait gagner, à bon droit est amoindri. Dieu doit être doux et abondant à retenir les âmes qui trépassent.

» Il ne devrait pas défendre la porte, et saint Pierre, qui en est le concierge, en a grand déshonneur. Mais que chaque âme qui veut entrer entre en riant. Nulle cour n'est accomplie où l'un pleure et l'autre rit. Et si le maître est souverain et toutpuissant, et qu'il n'ouvre pas son palais, il doit être blâmé.

» Il devrait déshériter le Diable, il y gagnerait beaucoup d'âmes, et cela plairait â tout ié monde. Lui-même pourrait, à mon gré, les pardonner tous.

Pourquoi les damnerait-il, puisqu'il peut tous les absoudre. Beau Seigneur Dieu, délivrez-nous de nos ennemis ennuyeux et accablants.

» Je ne veux pas désespérer de yous. Au contraire, je mets en vous tout mon espoir. Vous devez sauver mon âme et mon corps, et m^assister à l'heure de mon trépas. Je veux vous faire une belle part : rendez-moi au lieu d'o£i vous m'avez tiré. Pardonnez-moi mes péchés; car si je ne fusse pas né, je ne les eusse pas commis.

» J'ai eu assez de mal, et si je brûlais en enfer, ce serait, selon ma foi, injustice de votre part. Vous pouvez bien me racheter, moi qui pour un bien ai souffert mille maux . De grâce, je vous prie. Dame sainte Marie, intercédez pour nous auprès de votre fils. Prenez les pères et les enfants et mettez-les où réside saint Jean* . »

C'est le chant du cygne du poète épicurien . Il voudrait révoquer le Diable, supprimer l'enfer, ouvrir à deux battants le paradis . Le chantre militant a subi sur la terre son expiation. Il passa, effectivement, cent ans dans l'enfer de son siècle. Cardinal dut mourir à Narbonne , le seul lieu où la protection du prince lui promît un asile secret et un tombeau ignoré .

1. Comparer avec le Dieu de$ Bonnes gens et le Saint-Pierre de Béranger.

m LES ALBIGBUIS ET L'INQUISITION

Page 1