CHAPITRE V
LA MECQUE AVANT MAHOMET
Généalogies des tribus arabes. — La valeur à attribuer aux listes généalogiques arabes est nulle; le seul fait à en retenir, et celui-là est indéniable, car il domine toute l'histoire des tribus nomades à l'époque de Mahomet, c'est l'existence de deux races rivales et ennemies, représentées par deux héros mythiques éponymes, 'Adnân et Qahtân. Les noms de leurs descendants fictifs ne représentent probablement pas des personnages ayant existé réellement; mais il faut les connaître si l'on veut se rendre compte delamanièie dont les Arabes du sixième siècle de notre ère se représentaient les rapports de parenté existant ou censés exister entre les diverses tribus nomadisant sur le sol de la péninsule, et qu'on savait pour la plupart ne pas occuper, à cette époque, leur habitat primitif, celui où la légende les avait primitivement fixés. Si l'on ne s'est pas assimilé ces rapports, on ne peut comprendre les combats et les batailles que se livrent entre eux les Bédouins, et dont quelques-uns sont des faits historiques considérables ; nous en avons des témoignages formels pour le siècle qui précéda Mahomet, pour les trois siècles suivants et pour le dix-neuvième siècle.
Les tribus dites arabisées (mosta'riba), représentant un flot d'immigrés venus des plaines de la Chaldée, se rattachent à 'Adnân auquel on donne artificiellement pour ancêtre Ismaël, fils d'Abraham et de l'esclave égyptienne Agar.
LA MECQUE AVANT MAHOMET
Ce rattachement d"Adnân à la migration des Àbrahamides ne peut être qu'une explication relativement récente, et on n'y peut voir tout au plus que le désir de rattacher l'histoire des Arabes à celle des Israélites, idée qui ne peut être née que du temps de Mahomet et dans le cerveau de quelqu'un de ses disciples; ce rattachement n'aurait eu aucun sens pour les Arabes païens.
'Adnân eut pour fils Ma'add, dont le nom était connu de l'historien byzantin Procope (de bello Persico, éd. Bonn, 1833, I, p. 100) qui fait mention des Arabes Maaddênoi comme étant une race de Sarrasins établie au nord des Il<>mérites ou Himyarites du Yémen. Procope est mort en 565 de notre ère; donc au siècle précédant la mission de Mahomet, un grand groupe de tribus arabes se rattachait à Ma'add, fils d"Adnan. Ce groupe se divise en quatre sousgroupes : Nizàr, Qodà'a, Qonoç et Iyâd. Les Yéménites ont toujours prétendu que Qodâ'a descendait d'Himyar; c'esl dire qu'on ne savait plus si la tribu de ce nom était arabe du sud ou du nord ; chacun la rattachait à son parti. Ce dissentiment des généalogistes est précieux; car là où il ne se produit pas, on peut admettre que les généalogistes du premier siècle de l'hégire, qui avaient une grande connaissance • les légendes courant dans les campements nomades, ont raison dans le classement qu'ils ont fait des origines des groupements bédouins.
Ma'add est le père de Nizâr, c'est-à-dire de l'ancêtre éponyine des grands groupes de l'Arabie du nord à la même époque; il eut quatre fils, liabi'a (surnommé al-Faras), Aumân, Iyâd, Modar. liabi'a et Modar donnèrent leur- noms à des divisions géographiques de la Mésopotamie et de la Syrie du nord diyâr Rabî'a, diyâr Modar qui disparurent depuis; mais un descendant du premier, Bekr, vil son nom passer à la région qui a pour capitale Amide diyâr Bekr el eette appellation est restée à cette dernière ville, qui ae porte plus aujourd'hui que le nom «le Diarbékir, prononciation lurquedes mêmes mots.
Les descendants d'Iyâd el d'Aumân se multiplièrent dans le Yémen et dans l'Iraq; à liabi'a se rattachent les Abd-el-
Qaïs, qui plus tard émigrèrent dans le Bahréïn; les 'Anézé, qui occupent aujourd'hui en grande partie le désert de Syrie; les Banou-Bekr, dont il vient d'être question, et les Banou- Wâïl, groupement nombreux dont le nom revient fréquemment dans l'histoire des journées des Arabes.
De Modar descendent entre autres, par l'intermédiaire de son fils 'Aïlân en-Nàs, les tribus de Qaïs, de Ghatafàn, de Soléïm, de Hawâzin, de Thaqîf; et par l'intermédiaire de son autre fils el-Yâs et de son petit-fils 'Àmir Tabikha, celles de Mouzaïna et de Témîm. Tous les descendants d'el-Yàs sont groupés sous le nom collectif de Banou-Khindif, Khindif étant le nom de la femme d'el-Yàs. Cette dénomination est un des exemples sur lesquels s'appuie la théorie du matriarcat chez les Arabes.
Du fils aîné d'el-Yàs, Modrika, descend la tribu des Hodhéïlites ou Banou-Hodhéïl, qui fut fameuse, au sixième siècle, par ses poètes, dont les œuvres nous ont été conservées dans le recueil des poésies des Hodhéïlites; les restes de cette tribu habitent encore aujourd'hui dans les environs de la Mecque. Un autre fils de Modrika, Khozéïma, fut le père de Kinàna, d'Asad, dWbou-Djodhàm Asada, et d'el-Haun; les descendants d'Asad s'établirent dans le Nedjd, près des montagnes Adjà et Selinà, furent ensuite chassés par les Banou-Tayy et se retirèrent sur les limites du Hedjâz. De Kinâna descendent en-Nadhr, Mâlik et Sihr, à qui se rattache la tribu célèbre dans le monde sous le nom de Qoréïch. Ce nom de qoréïch est le diminutif de qirch « requin »; suivant Ibn-el-Kelbî, il n'a jamais été un nom d'homme, mais la désignation d'un groupe de familles; c'est un des points qui confirment le totémisme de Robertson Smith. Le souvenir, plus ou moins fabuleux, d'une grande lutte avec les Himyarites est resté attaché au nom de Fihr ; on donne même le nom du roi sabéen qui mena la guerre contre la Mecque, Hassan ben Wbd-Kulàl ben Mothawwib Dhou-Horath. Fihr groupa une confédération qui comprenait, en outre des Qoréïchites, les tribus de Kinâna, de Khozéïma, d'Asad, de Djodhàm et autres; le roi sabéen fut défait, emmené prisonnier, mis en liberté au bout de trois ans
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après payement de la rançon, et mourut sur Le chemin du
Yémen, en rentrant dans son pays.
A Ka'b. fils de Lo'ayy, fils de Ghâlib, fils de Fihr, se raitache la branche des Qoréïchites appelés Qoréïchites d'el- Batàh ou el-Batâïh, parce qu'ils demeuraient dans la partie basse de la vallée de la Mecque. D"Adî, fils de Ka'b. descendait 'Omar, fils d'el-Khattâb, le second khalife.
Histoire primitive du groupe Qoréichite. — Kilâb (dont Je nom était proprement Ilakani ou 'Orwa . fils de Mourut, lil> de Iva'b, eut à son tour pour fils Qoçayy; autour de ce nom se groupe tout un cycle de légendes relatives;! une révolution dans l'organisation du temple de la Mecque, la Ka'ba : ces légendes n'ont rien de mythique et se rapportent très probablement à un fait historique qui, n'étant pas fixé par l'écriture, a pris le caractère vague des traditions transmises oralement. Quoi qu'il en soit, voici ce qu'au premier siècle de l'hégire on croyait encore savoir sur Qoçayy: celuici s'appelait proprement Zéïd; sa mère Fâtima, à la mort de son père Kilâb, se remaria avec un Rabî'a de la tribu de Qodâ 'a, qui l'emmena sur les confins de la Syrie, ainsi que Zéïd, alors en bas âge; et le surnom de Qoçayy lui aurait été donné parce qu'il aurait grandi loin de son pays natal. Devenu jeune homme, il revint s'établir à la Mecque, fut le gendre de Iloléïl ben Hobchiyya, de la tribu de Khozâ'a, alors chef de la Mecque et directeur des cérémonies du pèlerinage, acquit une influence considérable et conçul le projet de s'emparer de la Ka'ba en l'enlevant aux tribus de Khozâ'a el de Bekr; il s'allia avec ses cousins les Banou- Kinâna, ravit à Abou-Ghobchan les clefs de hi Ka'ba que lui avait remises lloleil devenu \ ieux, expulsa les Khozà a
de la Mecque el réunit toutes les tribus Qoréïchites sous son commandement; il partagea entre elles les quartiers de la ville abandonnés par les expulsés, ainsi que les valb avoisinantes, et reçut pour cela le surnom de Modjammi', « celui qui reunit, rassemble ». Les Banou-Çoûfa, rameau collatéral des Qoréïchites, apparente de longue date avec les Djorhomites, que la légende <lii avoir occupe le territoire de la Mecque avant l'établissement d'Ismaël et de ses des-
rendants, étaient alors en possession de Yidjâza (littéralement « permission, licence »), droit qui consistait à diriger les cérémonies finales du pèlerinage, à guider les pèlerins au mont 'Arafa et au jet de pierres de Mina. Qoçayy profita du pèlerinage pour en venir aux mains avec la tribu de Çoûfa et lui arracher de vive force le droit de Yidjâza ; on se battit, mais comme la lutte dura longtemps, elle se termina par un arbitrage qui donna raison à Qoçayy.
Avant l'organisation de Qoçayy, trois séries de droits •étaient attachées à la possession de la Ka'ba, et la tradition en fait même remonter l'existence jusqu'aux Djorhomites, par conséquent avant l'établissement en Arabie des descendants d'Ismaël. C'étaient : 1° Yidjâza dont nous venons de parler et qui était entre les mains de la tribu de Çoùfa; 2" Yifâda, droit de conduire les pèlerins, le matin du jour du sacrifice, de Mouzdalifa à Mina, que possédait la tribu de Zéïd ben Wdwân; 3° le nasf « intercalation », droit de fixer l'époque des mois sacrés pendant lesquels s'opérait le pèlerinage, et d'intercaler un mois supplémentaire à l'année lunaire, quand c'était nécessaire pour la faire concorder avec l'année solaire et ramener le pèlerinage à la même saison. Ce droit appartenait héréditairement à la famille d'el-Qalammas, qui formait ainsi un collège de prêtres calculateurs et astronomes, en possession héréditaire de tables de calcul dont l'origine doit peut-être remonter aux travaux astronomiques des collèges de prêtres chaldéens. L'islamisme a fait totalement disparaître la charge de nasî\ considérée ■comme une pratique abominable du paganisme, en substituant l'année lunaire absolue à l'année luni-solaire des anciens Arabes, de sorte que le pèlerinage tombe maintenant dans toutes les saisons de l'année, en une série qui recommence tous les trente ans.
Devenu maître de la Mecque, Qoçayy réunit entre ses mains six différentes charges, dont l'occupation faisait de lui et de sa famille les véritables souverains du territoire sacré. Ces charges sont celles qui sont appelées hidjâba, surveillance du temple et garde des clefs de la Ka'ba, siqâya ou droit d'abreuver les pèlerins et de leur vendre l'eau
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apportée du puits d'Adam kurr Adam dans une vallée du mont Hirâ et de l'étang de Khoumm, rifâda, distribution aux [)èlerins des vivres fournis par la contribution volontaire des Qoréïchites, dur en-nadwa, maison du conseil, où se décidaient certaines affaires de la communauté el se pr tiquaient certains rites sociaux, liwâ, droit de porter l'étendard à la guerre et de le conserver en temps de paix, qiyâda, le commandement de l'armée en temps de guerre. Les anciens offices paraissent être restés <ii ti-e les mains des familles et des tribus qui les possédaient; ainsi celui de Vidjâza, que Qoçayy semblait avoir arraché des mains des Banou-Çoûfa, resta au pouvoir de ceux-ci jusqu'à leur extinction totale; Vifâda continua d'être pratiqué par la famille d'Wdwàn; l'intercalation resta livrée aux calculs des Banou Mâlik ben Kinâna.
Qoçayy introduisit un certain nombre d'innovations, lelles que d'allumer un feu à Mouzdalifa, lorsque les pèlerins quittaient Arafa au milieu de la nuit, et chargea sa propre famille de son entretien. Il fit dégager la ka'ba des arbres qui l'entouraient; et comme les Qoréïchites, arrêtés par un respect superstitieux qui les empêchait de toucher à tout ce qui se trouvait dans le himd ou territoire sacré du temple, hésitaient à sacrifier ces arbres, Qoçayy prit en mains une hache et porta les premiers coups.
Dans le dâr en-nadiva, ou maison du conseil, se réuniss lit le Sénat des Qoréïchites, composé exclusivement de membres de celte famille ayant au moins quarante ans. Quand une jeune fille devenait nubile, on l'y conduisait pour déchirer sur son corps la chemise dite el-midra que les fillettes portaient avant cet âge L'étendard y était conservé, el c'était un des descendants de Qoçayy qui le portait à la guerre. I création de cette « maison commune » lit de la Mecque, qui n'était alors qu'un sanctuaire entouré de demeures éparpillées, une cité, de sorte que l'on a pu dire que Qoçayj fut le véritable fondateur de la Mecque. La tradition dit aussi qu'il fit creuser le puits appelé el-'Adjoûl, le premier qui fut établi à la Mecque; il n'y avait auparavant que des citernes.
Qoçavv mourut à un âge très avancé et fut enterré à el- Hadjoùn, où sa tombe devint plus tard un lieu de pèlerinage fréquenté. Il laissa quatre fils, 'Abd-ed-Dàr, 'Abd-Manâf, Abd-el-'Ozzà, 'Abd-Qoçayy, et une fille, Barra. 'Abd-ed-dâr, le fils aîné, succéda aux principales charges assumées par son père ; ses descendants étaient encore, au temps de Mohammed, en possession de la garde de l'étendard, et à la bataille d'Ohod ce furent les Banou Abd-ed-Dàr qui tenaient en mains le drapeau des Qoréïchites. Toutefois 'Abd-ed-dàr, qui était d'un naturel faible, ne tarda pas à être supplanté par le second fils de Qoçayy, Abd-Manâf, qui exerça le pouvi.ii- effectif tout en laissant à son aîné Téclat nominal des titres. Les choses étant ainsi réglées, la cité resta en paix jusqu'au moment où les quatre fils d' 'Abd-Manâf, nommés 'Abd-Chems, Hâchim, el-Mottalib et Naufal, s'entendirent pour enlever aux descendants d 'Abd-ed-dàr les charges qui faisaient la richesse de la contrée et de ses habitants. La guerre civile allait éclater; des conjurations avaient eu lieu; la famille d" Abd-Manàf s'était rendue à la Ka'ba avec un vase rempli de parfums, et y fit prêter serment à ses confédérés en plongeant la main dans le vase et en la portant ensuite sur la pierre noire de ce temple, d'où leur surnom de motayyaboûn (parfumés). Celle d'Abd-ed-dâr procéda de même avec un vase rempli de sang; eux et leurs confédérés y trempèrent leurs mains qu'ils appliquèrent ensuite sur les murs de la Ka'ba. Tout était donc prêt pour une lutte longue et sanglante, lorsqu'un traité intervint, en vertu duquel les droits contestés furent partagés : les Banou Abd-ed-dàr restèrent investis des charges de la salle du Sénat, de la garde de l'étendard et de celle des clefs du temple ; la famille d" Abd-Manàf dut se contenter de celles d'abreuver et de nourrir les pèlerins; c'est celle qui, moins honorifique, rapportait davantage. Ce traité resta en vigueur jusqu'au temps de l'islamisme.
Pour expliquer comment les charges laissées à 'Abd- Chems, fils aîné d'Abd-Manâf, passèrent de ses mains dans celles de son frère cadet Hàchim, on a prétendu qu'il voyageait beaucoup et qu'il demeurait peu à la Mecque, de sorte qu'il fut contraint de remettre à son frère les pouvoirs qu'il
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avait réussi à se faire attribuer. Quoiqu'il en soit, c'esl Hâchim (|ni prend le dessus dans les souvenirs historiques des Qoréïchites. Hâchim était un surnom; il s'appelait proprement Amr, mais il fut surnommé hâchim « celui qui émictte », parce qu'il fui le premier à émietter du pain dans le bouillon, en une année de disette. C'était un grand orgaaisateur de voyages; il établit un service de chameaux formant deux caravanes, l'une qui se rendait chaque année, pendant l'été, en Syrie cl aboutissait à la niera Gaza en Palestine, l'autre qui parlait l'hiver pour le Yemen et même, dit-on, l'Abyssinie. Pour assurer la sécurité de son commerce, il conclut des arrangements avec les phylarques grecs de la frontière de Syrie, les Ghassânides; de son côté 'Abd-Cliems fit un traité avec le Négus, et Naufal obtint des Sassanides l'autorisation d'introduire sur leterritoire.de l'empire perse les marchandises qu'il apportait d'Arabie. Les quatre frères acquirent parce moyen des richesses considérables.
Tendant qu'il se rendait en Syrie, Hâchim, passant à Yathrib Médine), y épousa Salma bent 'Amr ben Zéïd, de la tribu d'en-Nadjdjâr, à la condition, disent les auteurs, qu'elle ferait ses couches dans sa patrie. Cela veut dire, ainsi que l'a montré Robertson Smith, que Hâchim, comme beaucoup d'autres voyageurs le feronl même s<mi-> la l<>i .le l'islamisme, avait conclu avec elle un contrat de mai temporaire (mot'a) en vertu duquel la femme restait dans sa tribu au lieu d'en sortir pour entrer dans celle de son mari, les entants à venir étant à la charge de la communauté ou
de la tribu de lanière, et n'ayant pas la possibilité de rechercher une paternité toujours incertaine. Hâchim mourut au cours de ce même voyage, à Gaza, a l'âge de vingt «m île vingt-cinq ans; il lui ('lait ne un tils, connu dans l'histoire sous le nom d' Abd-el-.Mollalil). mais auquel on avait donné le surnom de Chéïbal el-IJanid, <- la canitie de la louange parce qu'il était né avec des cheveux blanes, la sec le partie du nom <;tant destinée à d.' ton m ri- le mauvais "il de cette particularité rare et dénature a frapper vivement l'imagination d'un peuple primitif.
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Chéïba fut élevé à Yathrib auprès de sa mère, niais il savait quel était son père, et il avait coutume de se glorifier de sa descendance mecquoise, lorsqu'il jouait avec des enfants de son âge à lancer des javelots, par ces mots : « Je suis le fils de Hàchim; je suis le fils du prince d'el-Bathà ». El- Bathâ, « la région marécageuse », désigne les bas quartiersde la Mecque, habités par les familles Qoréïchites. Il avait sept ou huit ans lorsqu'un homme des Banou' 1-Hàrith ben 'Abd-Manâf l'entendit prononcer ces paroles : de retour à la Mecque, il en informa el-Mottalib, qui n'eut pas de cesse qu'il n'eût ramené son neveu avec lui ; et, comme sa mère aurait refusé de le laisser partir, il l'enleva sur son chameau. A la Mecque, on lui demanda qui était ce garçon : il répondit que c'était un esclave qui lui appartenait, et de là vient l'appellation commune d'Abd-el-Mottalib qui remplaça totalement le nom de Chéïba.
Telle est la tradition, qui semble avoir été inventée pour expliquer ce nom inusité d"Abd-el-Mottalib. En effet, dans l'usage des peuples sémitiques, les noms formés avec 'Abd, « esclave », sont des noms théophores, c'est-à-dire que le second terme du nom composé est celui d'une divinité; or, il n'y a point eu de divinité arabe du nom d'el-Mottalib, qui est au contraire un nom d'homme, celui que portait précisément l'oncle paternel de Chéïba. Il se pourrait donc fort bien que Chéïba fût un étranger, réellement esclave d'el- Mottalib, et introduit par celui-ci dans la communauté mecquoise; ses capacités, ses talents le mirent en vue. C'est possible, mais ce n'est qu'une supposition.
Naufal, frère de Hàchim, s'était approprié les biens laissés par celui-ci, mort si jeune au cours de ses voyages en Palestine. Quand el-Mottalib ramena de Yathrib ce garçon qu'il prétendait son neveu et qu'on appelait son esclave, Naufal refusa de le reconnaître, et el-Mottalib ne trouva aucun appui chez les gens de la Mecque; il dut recourir à l'aide de la tribu de la mère de Chéïba, ceux que, d'après l'usage arabe,, on appelle « les oncles maternels », et Abou As'ad ben 'Odas des en-Nadjdjàr se rendit à la Mecque à la tête dequatre-vingts cavaliers; sur les menaces qu'il lui fit, Xaufal
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consentit à rendre à Ghéïba les biens de son père. Une autre version affirme que cette lutte avec Naufal n'eut lieu qu'après la mort d'el-Mottalib, et c'est plus vraisemblable si l'on admet que Chéïba n'était qu'un étranger, un esclave peutêtre affranchi et parvenu peu à peu a une grande situation.
Le principal titre de gloire d'' Abd-el-Mottalib est d'avoir retrouvé la source de Zemzem et d'avoir ainsi rendu le plus éminent service aux habitants de la Mecque, cj ni ont toujours souffert du manque d'eau. ('.>■ serait un songe qui lui aurait suggéré l'idée de creuser la où il le lit. Quoi qu'il en soit, le point indiqué étant situé entre les deux idoles Isàl et Nâïla, il n'allait pas sans difficulté d'y fouiller la terre. Il fallait que l'autorité d" Abd-el-Mottalib sur ses concitoyens fût déjà considérable pour qu'il y put procéder >.ms difficultés.
Les travaux mirent au jour des antiquités indiquant que l'endroit était fréquenté de longs siècles auparavant, et la tradition populaire lit remonter au peuple de Djorhom, que Ton dit avoir occupé ce site avant l'immigration d I-maël, les objets qu'on y trouva. C'étaient deux gazelles d or, qui furent ensuite clouées sur la porte de la Ka ba, d< sabres dits qala't, des cottes de mailles et le reste d'un trésor que l'on voulut attribuer au dernier chef djorhomite, mort cinq siècles auparavant. Les Qoréïchites contestèrent les droits de propriété acquis à \Abd-el-Mottalib par sa trouvaille; on dut recourir au tirage au sorl par le moyen des flècbes pour fixer les parts. Par un bonheur incoi vable, ces parts furent attribuées par le hasard les unes au sanctuaire, les autres à 'Abd-el-Mottalib, de sorte que les Qoréïchites n'y gagnèrent rien.
La découverte de la source de Zemzem enrichissait du coup 'Abd-el-Mottalib, puisqu'elle lui mettait en mains une marchandise des plus nécessaires .1 l'entretien de- pèlerins; aussi fit-il construire un abreuvoir destiné ;< faciliter la distribution de l'eau. L'opposition des Qoréïchites ne dura pas longtemps et bon gré, mal gré, le droit d abreuver les pèlerins avec la nouvelle source lui fut reconnu.
g^. HISTOIRE DES ARABES
Au moment de la découverte de Zemzem, Abd-el-Mottalib n'avait qu'un fils, el-Hârith, né de Samrâ bent Djondab ; depuis cet événement il lui en naquit plusieurs, entre autres 'Abdallah, né de Fàtima bent Wmr, de la famille de Makhzoùrn, lequel fut le père de Mahomet. De la même femme naquit encore Abou-Talib. dont le nom propre était 'Abd- Manâf; de Notéïla bent Djénàb, il eut el-'Abbàs; de Hàla bent Ohéïb, Hamza; de Lobna bent Hâdjir, Abou-Lahab 'Abd-el-'Ozzà; en tout dix-huit fils et filles. Des doutes sérieux se sont élevés à propos du nom même d' Abdallah, donné à un des fils d"Abd-el-Mottalib. C'est la première fois que l'on rencontre, chez les Arabes païens, un nom théophore dont le second terme est Allah : Abd-Allah « esclave d'Allah ». Le nom d'Allah figure bien dans les inscriptions çafaïtiques, mais seulement à titre d'invocation. D'un autre côté Wbd-el-Mottalib, né et élevé à Yathrib, ville peuplée de Juifs, avait apporté avec lui des habitudes d'esprit et des rites religieux inconnus aux Mecquoîs ; c'est à lui qu'on attribue la coutume du tahannouth forme dialectale pour iahannouf, « faire le hanîf, le solitaire chrétien »), qui consistait à se retirer sur les pentes désertes du mont Hirâ pendant le mois de ramadan, et à faire en même temps des distributions d'aliments aux pauvres : coutume chrétienne que nous verrons plus loin jouer un rôle important tout au début de l'histoire du prophète. 'Abd-el-Mottalib peut avoir apporté avec lui ce vocable d'Allah attesté sur les monuments du désert de Syrie et l'avoir donné à un de ses fils ; mais l'existence même de cet Abdallah n'est pas autrement certaine.
La légende rapporte que pendant qu'il procédait aux fouilles de Zemzem, Wbd-el-Mottalib fit vœu de sacrifier à la divinité, quand il aurait atteint le nombre de dix enfants mâles (il n'avait alors encore qu'un fils, el-Hârith), un de ces dix fils. Quand il vit sa postérité atteindre ce chiffre et que ces enfants furent devenus grands, il leur apprit le vœu qu'il avait formé clans des moments difficiles, et les enfants admirent que le sort décidât entre eux celui qui devait être sacrifié. On se rendit à la Ka'ba, et là, en présence de l'idole
LA MECQUE AVANT MAHOMET
Hobal, on tira au sort par le moyen accoutumé des Qèches ; le hasard désigna 'Abdallah. G'étail le (ils préféré d'\Abdel-Mottalib, et il ne put se résoudre à le tuer; on lui conseilla d'aller consulter une devineresse qui habitait KJhéïbar, ville juive; cette devineresse étail probablement Israélite; elle indiqua le moyen de sortir de la difficulté; ce procédé consistait à tirer au sort entre 'Abdallah el un loi de dix chameaux, et de renouveler l'opération mitant de fois que le sort ne favoriserait pas le jeune homme. < lelui-ci avail contre lui une série noire : il n'échappa a la morl qu'à la dixième fois, de sorte que cent chameaux, sacrifiés en hécatombe, furent le prix du sang donl fui payé le rachat de sa vie. In festin auquel ou convia tous les Qoréïchites utilisa la viande ainsi abattue.
'Abd-el-Mottalib se préoccupa ensuite de choisir une épouse pour son fils miraculeusement sauvé, et il lit choix d'Âmina bent Wahb, fille du chef de la famille des Banou-Zohra. C'était une poétesse, dont on a conservé «les marâthi ou hymnes funéraires, qui ne sont cités, il est vrai. que par des auteurs relativement récents; ce détail est don< sujet à caution. Ce mariage ne dura pas longtemps, car Abdallah, voyageant pour aflaires de commerce, s'était rendu en Syrie avec la caravane ; à son retour, il tomba malade à Yathrib et y mourut à l'âge de trente ans, sans avoir revu si femme, qu'il avait laissée enceinte du futur prophète .Mahomet. Il avait peu de biens; une esclave abyssine. Omm-Aïman Baraka, cinq chameaux et quelques pièces de menu bétail. D'ailleurs le soin de pourvoir à l'entretien de sa veuve et à l'éducation de son fils posthume allait incomber à 'Abd-el-Mottalib.
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CIIAIMTIŒ VI
Rien de plus incertain que la chronologie de cette époque. La tradition musulmane s'est plu à la reconstituer de toutes pièces, d'après des témoignages vagues, dont pas un seul n'émane d'un témoin oculaire, pas même d'un contemporain. Suivant les historiens arabes, Mahomet est né l'année de l'éléphant. Xous avons déjà vu ce que c'est que l'année de l'éléphant. C'est la date d'une expédition des Abyssins dans le cœur de l'Arabie. Elle est mentionnée dans un des plus anciens chapitres du Qoràn CV, soûrat-el-fîl : « N'as-tu pas vu comment ton Seigneur a traité les compagnons de l'éléphant ? N'a-t-il pas égaré leurs embûches ? Il a envoyé contre eux des oiseaux abâbil, qui leur lançaient îles pierres de terre sigillée, et il les a rendus comme du blé vert à demi dévoré. » Cette campagne est probablement un épisode de la lutte entreprise par les Abyssins, sur les suggestions de l'empire byzantin, contre les Perses Sassanides. Un passage de l'historien Procope (1) nous apprend que peu de temps avant la cinquième année du règne de Jnstinien, vers 530 après J.-C, eut lieu la conquête du Yémen par les Abyssins et que quelques années plus lard l'empereur byzantin envoya
un ambassadeur, nommé Julien, à l'effel de | sser
Abyssins à faire la guerre aux Perses en attaquanl leurs possessions de l'Euphrate par le sud, tandis que Justinien les
i De Bello Pe tico, F. p. 20.
attaquerait par le nord. C'est en 540 qu'éclata la grande guerre entre Justinien et Ghosroès Ier Anôchè-Réwân, qui fut désastreuse pour les Romains. Abraha, roi abyssin du Yémen, se décida à obéir aux instances de l'empereur de Byzance,et se mit en marche vers le nord, dans le dessein probable de remonter par la route commerciale de la Mecque jusqu'à l'endroit où il pourrait, en descendant le creux naturel de la vallée du YVàdi'r-Romma, atteindre les territoires perses de la Babylonie. Les Abyssins, n'ayant pas de navires, ne pouvaient songer à naviguer sur le golfe Persique pour débarquer dans la région du Chatt el-'Arab. La seule voie ouverte était la route de terre. L'historien grec nous apprend qu'avant à peine commencé à se mettre en route, Abraha revint en arrière subitement. Il est possible qu'une maladie épidémique, par exemple la variole (cette explication rationaliste remonte aux premiers temps de l'exégèse coranique), ait décimé l'armée abyssine et contraint son chef à la retraite : les Arabes du Iledjaz auraient expliqué les pustules et les vacuoles qui leur succèdent par des empreintes de pierres de fronde en terre sigillée, lancée par des oiseaux ab'ibil; c'est cette légende que nous aurait conservé le Qoràn.
Une autre source, les vers d'Ibn ez-Ziba'ra cités par Ibn- Hichâm(p. 38), ne fait pas mention de pierresetparle d'un vent impétueux que Dieu envoya contre eux et qui les dispersa comme un troupeau de moutons. Quant à la présence d'un éléphant dans l'armée abyssine, animal dont la vue devait plonger les Bédouins dans un étonnement profond, elle est certaine; nous avons dans le texte du Qoràn l'écho d'un fait réel. S'expliquer comment cet éléphant avait été amené de l'Inde est assez difficile; ce serait plutôt un éléphant d'Afrique, variété que l'on sait avoir été, à certaines époques historiques, domestiquée et dressée à la guerre.
On a même pensé que l'armée d'Abraha pouvait avoir été appelée « armée de l'éléphant » parce qu'elle aurait eu pour enseigne la représentation d'un de ces pachydermes : mais ce n'est qu'une supposition sans fondement. Il faut un fait étrange pour frapper l'imagination populaire; la naissance
d'une légende s'explique si Abraha — nous ne savons par quel moyen — a réussi à conduire un éléphant jusqu'aux environs de la Mecque ; un objet de métal découpé, fixé sur une hampe de drapeau, aurail difficilement provoqué la création de l'expression açhâb-el-fil « les compagnons » ou les possesseurs de l'éléphant ».
Si la guerre de l'éléphant fait partie de la série de campagnes entreprises par Justinien contre les Perses, elle ne saurait descendre plus bas que la date où cessent ces campagnes,562. Mahomet n'est donc pas né l'année de I éléphant, comme se le sont imaginé les Musulmans. Le prophète étant mort en 632 à l'âge de soixante à soixante-trois ans, il devra être né vers 570, date le plus généralement adoptée. La tradition ordinairement admise le fait venir au monde un lundi du mois de rébî' Ier, dans la nuit du 11 au 12; mais il n'y a aucune raison de considérer cette indication comme exacte. Les contemporains n'ont pas su, et lui-même ue savait peut-être pas le jour exad de sa naissance. Dans une société où l'état civil est inconnu, des recherches de ce genre sont parfaitement oiseuses. Ce n'est que bien plulard que les Musulmans oui voulu préciser les débuts de l'histoire du prophète, mais ils n'\ sont poinl parvenus.
Les circonstances qui entourèrent la naissance du prophète ont un caractère légendaire qui doit les faire rejeter. Tout cela est absolument obscur. On raconte que la naissance ayant eu lieu au milieu de la nuit, le nouveau-né fut jeté sous un chaudron pour attendre le jour, el I on ajoute que c'était la coutume des Arabes païens, quand un enfant naissait pendant la nuit, de l'abandonner ainsi jusqu'au matin : le chaudron était probablement destiné à le protéger contre les djinns; mais ce détail, qui ne se trouve que dans les biographies d'Ibn-Sa'd, à qui l'auteur du Livre de la Création l'aura sans doute emprunté, peut avoir été inventé pour amener el rendre plus vraisemblable le récit du premier miracle du prophète : au malin, le chaudron était tendu
el l'enfant, les veux ouverts, regardait le ciel.
Dès que l'enfant eut vu le jour, Âmina fit appeler son
beau père ' A b. l-el-Mol i ali I». qui emporta, prétend-on, le
nouveau-né à la Ka'ba pour y remercier le dieu Ilobal de la naissance de son petit-fils. C'est lui qui lui donna son nom : il Tappela Qotham, du nom d'un de ses fils à lui, mort trois ans auparavant; ce n'est que plus tard — quand? pourquoi ? à quelle occasion? on l'ignore — que le futur prophète fut nommé Mohammed « le loué », qui n'est qu'un surnom, un sobriquet devenu nom propre. Cette appellation de Mohammed ne figure que quatre fois dans le texte du Qorân, et encore dans des passages qui ont paru provenir d'interpolations, selon l'opinion de critiques autorisés; toutefois il est à noter qu'on la trouve dans le texte du traité d'Hodéïbiya. Le prophète est encore appelé Ahmed « le plus louable » par le texte sacré, simple variante de l'appellation de Mohammed. Le nom véritable du législateur du monde musulman restera probablement toujours inconnu.
La mère ne pouvait nourrir l'enfant ; il fallut se procurer une nourrice. On le confia tout d'abord aux soins de Thowéïba, affranchie d'Abou-Lahab, fils d^Abd-el-Mottalib, mais il ne fut pas facile de trouver une personne voulant se charger du nourrisson, car il était orphelin de père, et les Bédouines qui venaient a la ville chercher des clients s'attendaient à des cadeaux d'usage, qu'elles ne pouvaient espérer d'une mère dans la gêne. Halîma, fille d'Abou-Dho'éïb 'Abdallah ben el-Hàrith, mariée k el-IIarith ben Wbd-el-'Ozzà, tous deux de la tribu des Banou-Sa'd ben Bekr, était restée à la Mecque sans trouver l'emploi de son lait; elle se décida à emmener l'enfant et à l'élever dans son campement. Mahomet resta deux ans au désert; au bout de ce temps Halima le ramena à la Mecque. La légende prétend que les bienfaits célestes s'étaient répandus sur la tribu des Banou- Sad, et que ceux-ci auraient voulu garder l'enfant; ils supplièrent la mère de le leur laisser, et comme le séjour dans l'air pur du désert lui avait fait du bien, elle consentit à ne pas le reprendre encore. C'est pendant ce second séjour qu'une légende place la visite de deux anges vêtus de blanc qui saisirent Mahomet à l'improviste, lui ouvrirent la poitrine, tirèrent du cœur une tache noire et lui lavèrent le corps avec un peu de neige qu'ils avaient apportée avec eux. L'origine
MAIIOMKT
de cette légende remonte à un passage <ln Qorân XCIV, 1 où Dieu dit : « Ne t'avons-nous point dilaté la poitrine? Les parents nourriciers, effrayés par ce phénomène, que leur racontaient leurs autres enfants, et craignanl que celui qui leur était confié ne fût la victime de quelque djinn, le reconduisirent subitement à sa mère, par peur qu'il ne lui arrivât quelque malheur: Âmina n'eut pas de peine à faire avouer à Halîma le motif superstitieux pour lequel elle lui avait ramené l'enfant.
A l'âge de six ans, Mahomet fut emmené à Médine par -a mère Amina pour y rendre visite aux oncles maternels de feu son mari 'Abdallah et rendre un pieux devoir à la tombe de celui-ci. Une esclave abyssine, Omm-Aïman, s'occupait de l'enfant pendant le voyage. Au retour, Âmina tomba malade à el-Abwâ, et y mourut. Omm-Aïman ramena seule l'orphelin à la Mecque. 'Abd-el-Mottalib, son grand-père, restait pour s'occuper de son éducation, mais le jeune Mahomet ne jouit pas longtemps de sa protection ; il avait de huit à dix ans quand il le perdit, et son oncle Abou-Tâlib Abd- Manàf se chargea alors de l'entretenir. C'était un hommede nature douce, et c'est sans doute ce qui décida 'Abd-el-Mottilibà lui confier le jeune orphelin; mais il était pauvre et chargé d'une nombreuse famille. Il est impossible de se rendre compte pourquoi certains enfants d' 'Abd-el-Mottalib étaient pauvres et d'autres riches, car la fortune du père devait être partagée à peu près également entre eux : il faut admettre que cette fortune n'était peut-être pas aussi considérable qu'on l'imagine. La division des charges entre divers (ils et le jeune âge de la plupart d'entre eux firent que la famille de llàchim perdit une grande partie de son influence et fut remplacée parcelle des fils d'Oméyya, dont le plus important était Harb.
Abou-Tàlib, dans le désir de voir augmenter ses profits, se résolut à prendre part aux caravanes qui se rendaient chaque année en Syrie, et l'on prétend que son neveu et pupille, alors, dit-on, âgé seulement de neuf ans, le conjura de l'emmener avec lui. C'est pendant ce voyage que li caravane, ayant campé auprès de l'ermitage d'un moine chré-
tien, nommé Bahîrâ, celui-ci, qui avait lu clans un livre très ancien les destinées futures de l'enfant, prépara un repas pour les voyageurs et les invita à y prendre part, ce qui surprit fort les anciens de la bande, qui ne l'avaient jamais vu se déranger pour eux ; ceux-ci laissèrent le jeune Mahomet à la garde du camp, mais l'ermite s'aperçut qu'ils ne l'avaient pas amené, le fit venir et l'embrassa avec la plus grande tendresse. Il le questionna, et trouva ses réponses conformes à ce qui était écrit dans le vieux livre. Alors il le recommanda chaudement à son oncle, disant qu'il était prédestiné à un grand avenir, et qu'il eût à prendre garde aux Juifs qui lui auraient fait le plus grand mal s'ils avaient connu qui il était.
Cette historiette n'a absolument aucun fondement historique. Le nom de Bahîrà provient de certains passages de la Bible hébraïque appliqués à Mahomet, plus tard, par des Juifs convertis. D'autres traditions donnent comme nom du moine Djordjis (Georges) ou Serdjàs (Serge ; quant au nom de Nestoùr Nestor , qui désigne sans doute un chrétien nestorien, c'est probablement tout ce qui est à retenir de la légende ; seulement ce nom s'applique à un doublet que nous allons voir un peu plus loin, l'histoire des voyages en Syrie pour le compte de Khadidja. Au lieu de faire des voyages en Syrie, Mahomet paraît avoir passé son enfance à la Mecque, sans en sortir autrement que pour aller paître, sur les plateaux des environs de la ville, des troupeaux appartenant à ses parents ; ce fut donc une vie assez misérable qu'il vécut là.
Mahomet avait quinze ans lorsque ses oncles prirent part à la guerre d'el-Fidjâr entre la tribu de Kinâna, dont les Qoréïchites étaient parents, et celle de Qaïs, qui comprenait les Thaqîfites de Tâïf ; quant à lui, que son jeune âge et probablement ses goûts empêchaient de se mêler davantage à la lutte, il n'eut rien à faire que de ramasser les flèches tombées à terre et de les remettre à ses oncles, qui combattaient. Un peu plus tard, il se trouva compris dans le pacte resté célèbre sous le nom de Hilf el-Fodoùl « la conjuration des Fadl », ainsi nommée parce qu'une tradition rapportait qu'aux
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anciens temps de la Mecque, avant L'immigration des Ismaélites, du temps des Djorhomites, quatre individus nommés de dérivés du mot fadl, savoir Fodaïl ben el-Hàrith, Fodaïl ben Wadâ'a, el-Mofaddâl et el-Faddâl, s'étaient entendus pour empêcher toute injustice à l'égard des pèlerins dans la vallée de la Mecque; ils s'étaient, par conséquent, constitués volontairement les gendarmes du pèlerinage. Cette conjuration avait disparu avec l'existence des Djorhomites, et aucune mesure n'avait été prise pour maintenir la sécurité dans les environs de la ville, lorsque les Qoréïchites, émus de déprédations qui pouvaient porter atteinte au bon renom du pèlerinage et détourner de leur cité une aussi excellente source de revenus, convinrentde rétablir le vieux « pacte des Fadl » et se rassemblèrent à cet effet dans la maison d' Abdallah ben Djod'àn, que son âge avancé et la situation prépondérante de sa famille désignaient pour réunir chez lui les fractions des Qoréïchites. Tous jurèrent de protéger tout étranger qui viendrait dans la vallée de la Mecque et de l'aider, dans le cas où il subirait quelque tort, à en poursuivre le redressement. Mahomet \ assista, el déclara plus tard que l'islamisme n'avait qu'à conserveries pactes païens, quand leur but était aussi honorable que celui qui portait l'antique nom de pacte des Fadl. En effet, la valeur juridique de ce traité était encore maintenue sous les Oméyyades, car nous voyons que sous le règne de MoYuviva, el-Hoséïn, fils d'Ali ben Abi-Tâleb,qui avaità plaindre d'el-Walîd ben 'Otba, gouverneur de la Mecque et propre neveu du Khalife, le menaça de prendre son sabre et de se retirer auprès de la Ka'baen faisant appel au pacte des Fadl; et son appel suffit pour que des Mecquois influents, à la tète desquels se trouvait 'Abdallah ben ez-Zobéïr, jurassent de l'assister par application de ce pacte; le gouverneur effrayé céda. On en trouve encore des traces, un peu plus tard, sous le règne d"Abd-el-Mélik ben Merwàn. I pacte, observé si longtemps, a sûrement une base historique.
Le mariage de Mahomet avec Khadidja fait entrer le prophète dans la lumière de l'histoire : car Khadidja fut, entre
aitres, la mère de Fàtima, la seule de ses enfants qui lui survécut et fut la souche des innombrables séytjids ou chéri fs qui, d'une manière plus ou moins authentique, pullulent sur la surface du monde musulman. C'est là un fait contre lequel il ne peut s'élever de doutes. Les détails plus ou moins légendaires qui sont venus se greffer sur ce fait fondamental ne peuvent lui enlever de son importance.
Khadîdja était la fille de Khowéïlid ben Asad, fils d'Wlxlel-'Ozzà ben Qoçayy, et parente éloignée du prophète. Elle était riche ; son aisance provenait de biens accumulés par les bénéfices du commerce. En effet, chaque année, elle expédiait en Syrie une caravane, sans s'en occuper autrement que pour fournir les fonds ou, plus exactement, elle prenait une participation dans ces expéditions commerciales : elle était l'un des armateurs de cette caravane; ce genre de commerce ressemble beaucoup au commerce maritime, et il n'est pas déplacé de se servir de termes empruntés à ce dernier, qui sont fort clairs en pareil cas, d'autant plus qu'on appelle le chameau le navire du désert. Un agent, qui la représentait, voyageait avec la marchandise ; c'était en général un de ses esclaves qu'elle chargeait de ce soin; on a conservé le nom de Maïsara, parce que c'est l'année où il conduisit la caravane en Syrie, que Mahomet fut chargé d'y représenter les intérêts de la veuve. Au fait, Khadîdja étaitelle veuve ? On la donne volontiers comme telle, mais il se pourrait qu'elle fût simplement divorcée. Comment avaitelle fait la connaissance de Mahomet, alors simple berger qui travaillait pour vivre, et d'où vient la confiance qu'elle lui accorda ainsi ? Le premier point reste obscur; pour le second, les traditions sont unanimes à reconnaître que Mahomet, par son caractère hautement honorable, s'était acquis le surnom d'el-Amîn, c'est-à-dire le sûr, l'homme de confiance par excellence. On ne dit pas à combien de ces voyages Mahomet prit part ; on cite, comme point terminus des expéditions qu'il aurait accompagnées, Bostra dans la Svrie centrale, Soùq-Hobâcha dans le Tihàma, et Djorach dans le nord du Yémen.
C'est pendant une de ces tournées que la tradition place
la 'rencontre d'un moine chrétien, ce qui fait double emploi avec le rôle déjà joué par Bahîrâ, ainsi que nous l'avons vu : seulement, comme le nom de ce second ermite serait Nes> toûr, et que ce nom semble désigner un moine nestorien, il n'est pas exagéré de supposer qu'il 3 a Là quelque trace d'un fait peut-être réel. Il faul bien que Mahomet se soit rendu compte de visu, en un lieu quelconque, de ce qu'élail l'ascétisme chrétien, dont il parle avec faveur. Il ne peut guère l'avoir fait que sur les frontières de la Syrie.
Mahomet avait alors vingt-cinq ans: Khadîdja, qui avail eu déjà deux maris, était d'un certain âge, peut-être quarante-cinq ans; en outre sa position de fortune ne pouvait pas permettre au futur prophète de prétendre à sa main ; aussi est-ce d'elle que vinrent les premières ouvertun Mahomet consulta ses oncles, qui approuvèrent son mariage; c'est assez naturel qu'il l'ait fait, et il n'y a pas lieu de supposer que ce détail a été inventé par des biographes optimistes désireux de laisser un portrait favorable du Prophète. La légende veut que Khadîdja ait eu encore son père, et que celui-ci se refusait à admettre ce mariage : sa permission ne fut obtenue que par surprise ; sa fille l'enivra et profita de son état d'ébriété pour lui faire accorder -ou consentement. Mais déjà du temps de Tabarî, on donnait cette légende comme fausse, parce que le père de Khadîdja, Khowéïlid, était mort au moins dix ans avant cette époqim. Il est plus probable que personne ne souleva de difficultés à celte occasion et que le mariage de Mahomet et de Khadîdja se fit sans opposition.
Tant que Khadîdja vécut, Mahomet n'eut pas d'autre femme; il conserva toujours pour elle le plus grand respect et la citait volontiers comme un modèle aux autres épouses qu'il eut par la suite. Il eut de nombreux enfants: el-Qàsim, d'où le surnom d'Abou'I-Qâsim qui lui fut donné, suivant l'usage arabe; ce nom d'el-Qâsim, qui paraît un sobriquet, peut avoir effacé le véritable nom. qui pourrait être Abd-Manàf ; puis et-Tâhir et et-Tayyib, qui moururent tous avant la révélation de l'islamisme ; enfin quatre filles, Zéfneb, Omm-Kolthoûm, Roqayya et Fâtima; celles-ci vécurent,
mais Fàtima fut la seule, comme nous l'avons vu, qui laissa une descendance. Il se passa ainsi dix ans sur lesquels nous ne possédons aucun renseignement, et c'est dommage, car pendant cette période Mahomet dut se trouver en relation avec des Chrétiens et des Juifs dont renseignement posa dans son esprit les germes de la vocation prophétique.
La ka'ba. — Le seul fait notable qui sorte de tout ce silence, c'est la reconstruction de la Ka'ba. Le temple, qui consistait alors en quatre murailles sans toit, était en fort mauvais état , des voleurs s'y introduisirent et enlevèrent les trésors déposés dans le puits à l'intérieur. Les objets disparus furent trouvés dans la maison de Dobéïk, affranchi d'une fraction des Khozâ'a; dans le premier moment de fureur, on lui trancha les deux mains ; mais ensuite on réfléchit et Ton pensa qu'il n'était pas le seul coupable, ou peut-être même qu'il ne l'était pas du tout et que les vrais auteurs des vols avaient caché le trésor dans la maison de Dobéïk pour détourner les soupçons sur celui-ci. Pour savoir ce qu'il fallait faire, les Qoréïchites s'adressèrent à une devineresse qui indiqua, comme châtiment , l'exil pour dix ans à l'adresse d'el-Hârith ben 'Amir, l'auteur certain du forfait. On décida, pour mettre fin à des entreprises de ce genre, de reconstruire la Ka'ba. Le naufrage d'un navire marchand grec sur la côte du Hedjaz fournit aux constructeurs le bois qui leur manquait pour adapter un toit au carré de pierre, et un charpentier copte qui se trouvait à la Mecque leur prêta le concours de son art. La reconstruction fut faite avec le plus grand entrain ; les difficultés ne se produisirent que quand il fallut remettre en place la pierre noire, chaque tribu voulant se réserver l'honneur de la rétablir à l'endroit primitif. Ce désaccord faillit susciter une guerre civile. Les Banou Abd-ed-dàr eurent recours à la conjuration solennelle qui consistait à plonger les mains dans un baquet plein de sang; de là vint qu'eux et leurs confédérés furent appelés laaqat ed-dam « lécheurs de sang». Mais des intermédiaires sages s'interposèrent, et au bout de quelques jours, il fut convenu qu'on choisirait comme arbitre la première personne qui entrerait dans le temple : ce fut Mahomet, qui fit apporter un tapis, y
déposa la pierre noire, et le fît soulever par les représentants des différentes tribus jusqu'à la hauteur nécessaire, puis il mit de ses propres mains la pierre à la place <|ui lui était réservée.
Dans une année de disette, Mahomet recueillit chez, lui son cousin germain Ali. fils d'Abou-Tâlib son oncle, lequel, comme nous l'avons vu, avait une nombreuse famille et peu de moyens. Son autre oncle el-'Abbàs se chargea de Dja'far, et Àbou-Tâlib conserva auprès de lui sou lils Aqîl.
Les précurseurs de Mahomet. — Il serait de la plus haute importance de pouvoir déterminer les courants d'idées qui agitaient l'Arabie au moment où la mission du prophète va se déclarer. Malheureusement, nous n'avons sur cette période que des renseignements insuffisants. Le siècle qui a précédé sa venue est l'époque des poètes, parce qu'à ce moment se produit une floraison extraordinaire de talents poétiques. Il est clair que l'esprit arabe, qui dormait depuis tant de siècles, se mit tout à coup à bouillonner el à produire «les formes littéraires nouvelles. Ce n'est pas qu'il u'v eut. avant cette époque, tout un mouvement de poésie populaire. Celle-ci paraît avoir commencé par le hidâ, le chanl du chamelier conducteur de la caravane, qui est rythmé par le mouvement de pendule que prend le corps de l'homme monté à chameau. On remarqua de bonne heure qu'en (Misant la mesure de la récitation, la file de chameaux accélérait la marche; et ce fut peut-être là l'origine du discours rythmé. Saint Nil, vers l'an iOO après J.-C, fait allusion à des chants qu'improvisaient les Arabes <lu Sinai quand ils rencontraient une source après un long voyage. Sozomène parle de chants populaires où se conservait le souvenir de la victoire remportée par Mania on Mavia . reine d< sin>. sur les troupes romaines de Palestine el <!<■ Phénicie, en ;i"2 de notre ère,
Chaque tribu avait s<»n châ'ïr u l'homme qui sait », sorte de devin vales qui lui plus lard, comme le Dates latin, un poète. La principale accusation des Qoréïchites contre Mahomet, lorsque celui-ci commença à prêcher, fut qu il •■' lit un châ'ïr madjnoûn Qor; XXXVII, 35 . c'est-à-dire un I
sédé par les djinns, comme tous les autres devins. C'est dire que chez le chaïi\ l'inspiration se produisait comme chez le chamane des steppes de l'Asie septentrionale, sous l'iniluence d'un étourdissement produit par un état pathologique spécial. Les détails que nous donnent les Arabes sont tellement précis qu'ils ne peuvent laisser place à aucun doute. Le poète était en relations étroites avec un djinn; celui-ci lui dictait ses inspirations, que l'on croyait d'ordre surnaturel. Il était par suite quelque peu le messager du inonde invisible, dans une forme de société où les hommes croyaient fermement à l'existence de ces génies du désert, à leur influence bonne ou méchante, aux sorts que certaines gens pouvaient jeter sur leurs ennemis (forme primitive de la malédiction), toutes habitudes d'esprit dont les civilisés ont perdu la notion, mais qui sont encore vivantes en pleine Europe instruite, chez les habitants des campagnes, et dont l'étude du folk-lore nous a révélé l'étendue et la littérature spéciale non écrite, mais transcrite sous la dictée par des lettrés. L'influence que les Arabes païens attribuaient au châ'ïr était considérable. On lui donnait le premier rang dans la tribu ; c'est lui qui fixait le moment du départ du campement pour un nouveau pâturage, l'endroit où l'on devait s'installer ; aussi le consultait-on dans les cas difficiles, comme sur la déclaration d'une guerre, ou même pour des maladies : il était l'arbitre de la tribu, car il était celui qui savait plus que les autres, fort ignorants naturellement. Sa communication avec le monde invisible lui assurait un auditoire crédule, mais on n'aurait pas ajouté foi à ses paroles, s'il n'avait pas prouvé sa possession par le djinn au moyen de quelques instants de folie passagère, et par la pratique de règles bizarres, telles que s'oindre les cheveux d'un seul côté de la tête, laisser traîner son manteau, ne porter de chaussures qu'à un seul pied : rites primitifs d'une religion populaire coexistant à côté du culte de la divinité protectrice de la tribu.
Les formules d'incantation, dont on connaît quelquesunes, étaient en prose rimée. L'invention du mètre radjaz, rythme fort simple deux longues, une brève, une longue, à trois
MAHOMET gy
reprises) que les Littérateurs n'ont jamais voulu considérer comme faisant partie de la prosodie, etqui se prête particulièrementaux improvisations, donna naissance à la poésie proprement dite, dont une forme très ancienne est celle du hidjâ, la satire, qui est primitivement une incantation; le hidjâ est satire par remploi de paroles blessantes, par l'offense qui s'attaque aux sentiments les plus nobles de l'homme, et incantation en cherchant à nuire à l'ennemi en invoquant les divinités malfaisantes par la malédiction et l'emploi du mot fétiche. La malédiction de Balaam est un merveilleux modèle de ce que pouvait être le hidjâ en prose.
In siècle environ avant Mahomet, il se révèle, comme nous l'avons dit, une véritable floraison de poètes qui ne sont plus le simple devin de la tribu nomade. II y ;» à cela plusieurs causes ; la principale est peut-être l'invention de la >/<i<;t'<l'i. Ce genre de poème doit son nom a ce que L'auteur la composait avec l'idée de la terminer par une sorte d' voi », un appel à la générosité de quelque roi : car il \ avait alors les Laldnnides à Hira et les phylarques ghassanides sur la frontière de la Syrie qui accueillaient volontiers ces Louanges et leurs auteurs, et se montraient lui! généreux. Mais certains poètes n'avaient pas besoin de ce motif pour composer de belles pièces; le plus illustre esl certainement Imrou-oul-îQaïs, dont le nom propre était Hondodj, qui «Hait roi lui-même, et passa sa vie a essayer de recouvrer le trône de son père Hodjr, mis a mort par les Banou-
Asad.
L'existence des poètes, a celte époque, est indubitable ; mais c'est une autre question de -avoir quelle authenticité il faut attribuer aux vers qui nous onl été conservés l poésies, que L'islamisme n'allait pas tarder ,i considérer comme la littérature profane classique par excellence, à cause de |,i Langue surtout, car c'est cbe/ les Bédouins que l'on allait chercher le- puis modèles de l'arabe, n'ont point été écrits au moment on ils ont été récités; ils n'"iii été conservés que dans la mémoire de- pâtres du ' n'est que plus tard que Les grammairiens ont été les rechercher; ensuite, une fois ces | mes recueillis. Les beaux
esprits, les connaisseurs, les râwis eux-mêmes se mirent à les corriger, à les transformer, à déplacer l'ordre des vers : toutes sortes d'opérations dont on ne peut douter qu'elles n'eurent lieu, car les auteurs le disent expressément. Il ne faut donc pas admettre les poésies antéislamiques comme absolument pures de tout mélange ; il ne faut les prendre que vues de haut, pour ainsi dire, c'est-à-dire n'y considérer que les sentiments généraux qui y sont exprimés, sans entrer dans le détail des expressions et des formules grammaticales, qui peuvent être fausses. Cette question de l'authenticité de la poésie antéislamique a une importance capitale pour l'histoire des origines de l'islamisme, car nous avons depuis fort peu de temps une série de vers attribués à ( hnévva ben Abi'ç-Çalt dans lesquelles sont mélangés les récits bibliques et les traditions arabes, une sorte de prototvpe poétique des parties narratives du Qoràn ; si ces poèmes sont authentiques, il faut y voir une des sources du livre sacré de l'islamisme ; s'ils ont été refaits plus tard avec des passages du livre, ils n'ont aucune valeur. Nous avons montré, en attirant l'attention sur certains vers où le récit est plus complet que celui du Qoràn, que les poésies d'Oméyva sont en grande partie authentiques, et que par conséquent, il n'est plus possible de douter que des poètes, les uns chrétiens, les autres païens avec des tendances judaïsantes ou plutôt judéo-chrétiennes ''dans le sens des Ébionites des contrées au delà du Jourdain;, n'aient, au sixième siècle de notre ère, parcouru les campements et les villes de l'Arabie en charmant les loisirs des veillées — surtout celles des bons buveurs de vin — avec des récits arrangés poétiquement et empruntés au vieux fonds de l'Ancien et du Nouveau Testament.
C'est d'autant plus certain qu'une concurrence s'était établie au moyen de l'épopée iranienne ; des conteurs allaient récitant des fragments des belles histoires de Rouslèm qui feront plus tard la base du Châhnâmè de Firdausi, et ces récits avaient beaucoup de succès. Pour ce qui regarde notre sujet, qui est de montrer que les Arabes, par la prédication poétique, commençaient à se sentir préparés à
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abandonner le paganisme, il suffit d'avoir établi la circulation d'idées judéo-chrétiennes à travers le désert. Il est certain que les poésies d'Omcyya ben Abi'ç-Çalt n'auraient eu aucun intérêt pour les Juifs établis en Arabie en assez grand nombre, clans les villes bien entendu (Yathrib. Khéïbar, le Yémen), ni même pour les Arabes convertis au judaïsme : ces poésies étaient destinées aux Arabes de la tente tous les poètes sont des Arabes seénites, non des citadins), et si elles n'avaient encore converti personne, elles avaient sûrementeréé un courant d'opinion, un état d'âme qui empêcha de considérer la prédication de L'islamisme comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, sans préparation d'aucune sorte: ce serait contraire au processus habituel de L'espril humain, pris soit individuellement, soit en société.
DÉBUTS DE LA MISSION DE MAHOMET. — Il V a eu llli moment
où il s'est produit une crise physique chez le prophète, et c'est à partir de ce moment qu'ils'est cru appelé à une mission prophétique; mais celte croyance De lui vint que petit à petit. Cette crise se traduisit d'abord par un malaise général, avec réflexion sur l'encéphale, qui lit croire à Mahomet qu'il commençait à entrer dans la possession d'un djinn, et que par conséquent il allait devenir poète, comme tant d'autres dont on parlait alors et qu'il n'aimait pas. La tradition sur laquelle repose ce détail est ancienne ; elle remonte au milieu du premier siècle de l'Hégire et prouve que dans les cercles de théologiens et de traditionnistes qui entouraient a la Mecque le fameux contre-khalife 'Abdallah ibn ez- Zobéïr, cette opinion était courante ; comme on la formulait dans les lieux mêmes ou ces événements s'étaient pass elle a bien des chances de refléter une pari de la vérité, d'autant plus que les historiens classiques nous parlent d'un. • période de tr,.is ans pendant laquelle Mahomet se crut en relations, non avec L'archange Gabriel, mais avec un autre archange, Isrâfil.
Apres cette période de sourd malaise Mahomet commença a entendre, par hallucination, non des voix, ma une voix, toujours la même ; il se trouvait alors dans un état qu'il a décrit lui-même et où il lui semblait que la voix
lui parvenant à travers un bourdonnement qu'il comparait à celui de la grosse clochette (çalçâl el-djaras) pendue au cou du chameau qui marche en tête de la file (généralement de sept chameaux) formant le convoi ou l'un des convois de la caravane. Il avait l'habitude de se retirer à certains moments sur le mont Hirâ, près de la Mecque, pour s'y livrer à une retraite que les traditions (remontant à Wi'cha) appellent tahannouth, forme dialectale pour tahannouf, c'est-à-dire c faire comme le hanîf». Qu'était-ce qu'un hanîf? La question est encore controversée. Le mot n'est pas d'origine arabe, il semble emprunté à l'hébreu ou à l'araméen ; mais dans la première de ces langues, il signifie « scélérat, impie » et dans la seconde « hérétique ». Aucun de ces sens ne convient ; ce n'est pas cela que Mahomet entendait par ce mot, qui revient dix fois dans le texte du Qoràn (et son pluriel honafà deux fois) et qui s'applique à « une religion d'Abraham » qui n'était ni la juive, ni la chrétienne. Mahomet entendait par cette expression un adorateur du vrai Dieu, par opposition à adorateur des idoles. Bien que tout cela ne soit pas très clair, il semble qu'il faille admettre qu'il y avait, dans le Hedjâz, des Arabes qui, sans être à proprement parler chrétiens, se livraient aux pratiques de l'ascétisme chrétien et notamment à des retraites temporaires dans certains endroits écartés des montagnes, un peu à la façon des ascètes égyptiens. Quand, plus tard, Mahomet se mit à pratiquer les ablutions abondantes, les païens s'écrièrent qu'il était devenu çabien, cette pratique étonnante, dans une contrée où l'eau est rare, leur rappelant les coutumes des Çabiens (ou chrétiens de saint Jean-Baptiste, les Mandéens du bas Euphrate ; Mahomet pour eux n'était plus hanîf (ascète à la façon des chrétiens), mais çâbî (partisan des larges ablutions).
Donc, Mahomet entendait une voix. Il semblerait que sa première pensée fut qu'il devenait fou ou poète ; car l'inspiration des poètes se traduisait par les mêmes symptômes ; mais il fut bien vite rassuré et comprit qu'elle venait de tout autre source, que l'être qui l'obsédait n'était pas un djinn comme pour les poètes, mais un messager de la Divi-
nité ; de sorte qu'au début de la lutte qu'il se sentait appelé à soutenir, l'idée dominante de ses prédications, c'est qu'il n'était pas un possédé des djinns, comme le croyait le vulgaire, mais que son inspiration était d'un ordre entièrement différent. Pour lui, c'était un être qu'il appelait roûh « esprit », par réminiscence de ce qu'il avait appris du rôle du Saint-Esprit dans les Evangiles. Il l'appelle aussi er-roûh el-amîn « l'esprit fidèle » < )or. XXVI, 193) et roûh el-qodo% « l'esprit de la sainteté » (Qor. XVI, 104). Ce n'est que plus tard que cet être s'est personnifié dans l'archange Gabriel.
Quelle était la nature des révélations communiquées au Prophète par l'intermédiaire qui le mettait ainsi en relations indirectes avec Dieu? Les plus anciennes sourates du Qorân nous permettent de nous en rendre compte. On a discuté pour savoir quelle fut la sourate révélée la première en date : ces discussions sont oiseuses. Il est inutile de chercher à savoir quelle fut exactement la première; il suffit d'avoir retrouvé quelles furent les premières. L'une de celle-ci est indubitablement la quatre-vingt-seizième, que beaucoup d'auteurs donnent comme la plus ancienne et qui commence ainsi : « Lis ! au nom de ton Seigneur qui a créé — qui a créé l'homme d'un grumeau de sang. — Lis ! et ton Seigneur le plus généreux — qui a enseigné au moyen delà plume de roseau — a enseigné à l'homme ce qu'il ne savait pas. »
Ces premières révélations ont un caractère spécial : ce ne sont point des vers, mais bien de la prose rimée. souvent inexactement rimée, plutôt par assonance qu'autrement ; c'est une prose très semblable aux oracles des pythonisses et des devins, et il est tout naturel que les habitants de la Mecque qui entendirent réciter a liante \<>i\ ces comp tions littéraires les rattachassent immédiatement • celles dont leurs oreilles étaient rebattues. Pour eux, c'était un devin connue les autres qui rapportait les oracle- •!" djinn. Mahomet, plein d'une profonde conviction . i il • tait en relations avec Dieu par le canal d'un esprit, -prit
fidèle ou saint», se chargea de [es détromper; mais ce ne fut pas facile.
Les premières révélations sont l'expression de la terreur qu'inspirait au Prophète la majesté du Dieu suprême, de l'effroi que lui causaient — et qu'il voulait faire partager à ses auditeurs — les peines réservées aux méchants dans l'autre monde. C'est là le motif dominant de ses proclamations ; il faut y joindre l'expression de la tristesse amenée par les péchés de ses contemporains, du dégoût qu'il sentait lui venir en pensant à l'avidité de gagner qui était la seule préoccupation des citadins de la Mecque, arrivés à un degré assez développé d'indifférence religieuse, indifférence telle d'ailleurs qu'il sera obligé plus tard de se chercher des auxiliaires dans un tout autre pays.
Tout d'abord, Mahomet ne se donne pas comme un envoyé de Dieu; ce n'est que petit à petit, et seulement dans la seconde partie de la première période des révélations, que l'on voit apparaître le mot de rasoûl « envoyé » et celui de moundhir « avertisseur ». C'est plus tard, dans la seconde période, que l'on constate, en plus de ces deux expressions caractéristiques, celles de nabi « prophète » empruntée à l'hébreu et de moursal « envoyé », et encore ce sont des épithètes accolées aux noms des prophètes de l'Ancien Testament, que Mahomet s'applique rarement à luimême et comme avec prudence. Ce ne sera qu'à Médine qu'il prendra définitivement les deux titres de nabi et de rasoûl Allah.
Khadîdja paraît avoir été la première confidente de Mahomet, et avant de prendre un parti au sujet des étranges apparitions dont l'entretenait son mari, elle semble avoir été consulter un sien cousin, Waraqa benNaufal, qui était chrétien et lui aurait dit qu'il n'y avait rien à craindre, que Mahomet ne pouvait être un possédé du démon et se trouvait en relations avec un être supérieur ou un ange qu'il appelait le très grand Nâmoâs ou Confident ; mais ces détails reposent sur des traditions tellement incertaines qu'il ne faut les accueillir qu'avec la plus grande circonspection. Le seul fait à en retenir, c'est que Khadîdja fut la première à croire en Mahomet et dans sa mission ; elle l'encouragea, le réconforta, le soutint lors des premières persécutions ; elle
MAIIOMKT
fut la première Musulmane et joua un grand rôle dans la formation delà nouvelle religion; par malheur, nous n'avons point de traditions remontant jusqu'à elle, et c'est dommage ; son témoignage nous serait bien utile.
Les révélations s'interrompirent pendant < 1 1 1 < - 1 < 1 1 1 « • temps, et le prophète en souffrit cruellement, moralement et surtout physiquement; car il se mit à courir comme un fou dans les montagnes et conçut même la pensée de se jeter dans quelque abîme ; mais enfin les révélations reprirenl leurcours par l'invocation de la sourate LXXIV : « O toi qui es couvert d'un manteau, — Lève-toi et prêche — glorifie l<»n Seigneur— purifie tes vêtements. » A partir de ce moment les communications qu'il recevait de l'au-delà ne furent plus interrompues. Mahomet commença ses prédications; il avait reçu l'ordre d'avertir le peuple de la punition qui l'attendait s'il continuait à pratiquer le culte des idoles: mais au début, il ne chercha comme auditeurs qu'un cercle forl restreint, composé de familiers qui fréquentaient sa maison.
I >n se réunissait pour écouler 1rs exhortations, les sermons dans lesquels le Prophète expliquait les révélations qu'il recevait, celles-ci lui arrivant toujours dans un état particulier d'inspiration qui empêchait qu'on ne confondit les unes et les autres. Les révélations nous ont été conservées, au moins en partie, dans les chapitres les plus anciens du QorAn; nous n'avons presque rien des sermons. Aucun rite ne se manifeste encore ; la prière n'est pas citée dans le texte sacré à ces époques, et ce ne fut qu'un peu plus tard que
Mahomet institua trois prières quotidiennes cou :hez les
Juifs), une le matin avant le lever du soleil, la seconde au coucher de l'astre etla troisième pendant la nuit; des veilles aussi étaient prescrites, car le Qorân dit LXXIII,2-â : (Lèvetoi la nuit entière ou presque entière, — reste en prière jusqu'à la moitié de la nuit, par exemple, ou à peu pri ou bien un peu plus que cela, et psalmodie le Qorân
Le mot calât « prière rituelle » qui devii ndra plus I ird le nom techniquede la prière canonique musulmane, i contre dans le texte du livre chap. W II. v, 80 que dans une période correspondant à la lin de la prédicatii n i Mecque,
peu de temps avant l'Hégire. De même il n'est pas fait mention de l'obligation des ablutions avant la période de Médine.
Après Khadîdja, ce fut 'Ali ben Abi-Tâlib, son cousin et son protégé, qui crut en ses paroles, et cela est fort vraisemblable, mais il était très jeune sept à dix ans) et sa conversion aux nouvelles idées ne peut avoir eu la moindre importance. Il n'en était pas de même de celle d'Abou-Bekr, fils d'Abou-Qohàfa, un des hommes les plus vénérés parmi les Qoréïchites, et qui connaissait admirablement l'histoire des familles mecquoises. C'était un notable commerçant, d'esprit avisé et de bon conseil. Zéïd ben Hàritha peut avoir eu aussi beaucoup d'influence sur l'esprit de Mahomet : il était son confident et son fils adoptif ; il appartenait à une tribu kelbite de Doùmat el-Djandal, non loin des frontières de la Syrie, et dont certaines branches étaient converties au christianisme.
Bataille de Dhou-Qar. — Nous avons déjà vu qu'entre les années 60û et 611 il s'était passé, sur les frontières de Syrie, du côté de la Mésopotamie, non loin de l'Euphrate, un fait considérable dont la répercussion détermina plus tard l'envahissement de la Perse. A Dhoû-Qâr, localité non loin de Hîra, il s'était livré une bataille entre les troupes régulières des Sassanides et celles qu'avait mises sur pied une confédération de nomades arabes des Banou-Chéïbân, branche des Banou-Bekr ben Wâïl. Les Perses furent défaits ; en réalité, ce fut la première brèche morale portée à l'édifice militaire de l'empire perse. La victoire des Arabes fut chantée dans les campements du désert et quand, après la mort du Prophète, les Bédouins furent lancés à l'attaque du grand adversaire des Romains, ils n'avaient plus peur de la tactique iranienne : la bataille de Dhoû-Qàr leur avait montré le chemin.
Prédication publique de l'Islam. — Les historiens affirment que ce fut trois ans après le commencement de sa mission que Mahomet reçut l'ordre de prêcher en public; mais les autorités sur lesquelles s'appuie leur affirmation sont bien faibles. Il est néanmoins vraisemblable que les premiers
MAH0ME1
adeptes de la nouvelle foi se retiraient pour prier, comme on le raconte, dans les montagnes voisines de la Mecque, car c'est essentiellement là ce qui caractérisait le hanîfisme; et à ce moment, Mahomet ne se proposait que de rétablir dans sa pureté ce qu'il croyait être la religion d'Abraham. Mais la prédication publique d'une nouvelle doctrine mit le prophète en opposition avec les idolâtres. Ce furent d'abord des jeunes gens et les faibles, c'est-à-dire ceux qui se sentaient sans protection, parmi le peuple [ahdâth er-ridjâl et do'afâ en-nâs, dit e/.-Xohrî), qui écoutèrent ses prédications : les uns, en petit nombre, se laissaient convaincre; mais la plupart venaient à ces réunions en curieux, pour >'\ distraire. Les Qoréïchites ne s'y montrèrent pas d'abord hostiles: ils se contentaient de dire, en voyant ces assemblées : « C'est l'esclave [ghoulâm) des Banou eAbd-el-Mottalib qui parle du ciel ! » ; mais les affaires se gâtèrent quand les prédications attaquèrent les dieux de la tribu et la mémoire des ancêtres morts païens et par cela même condamnés au feu éternel. Mahomet touchait à des questions qui tenaient au cœur de ses auditeurs.
Comment se manifesta cette opposition des Qoréïchites La tradition musulmane parle de persécutions, de vexation-;, d'injures, mais on ne peut se fier à ce renseignement : le seul document sur est une lettre d"0rwa, fils d'ez-Zobéîr, à Abdel-Mélik ben Merwàn, conservée par Tabarî, qui ne parle ([ne de désapprobation de la part de ses adversaires; il ajoute il est vrai : « ils se montrèrent durs à son égard o, sans entrer dans de plus grands détails à propos de cette dureté. Il* excitèrent leurs clients contre lui et la généralité «lu peuple se détacha de lui. Le même document nous parle d'une persécution jilnn qui atteignit, non pas le prophète, mais ceux qui avaienl cru en lui; les Qoréïchites influents persécutèrent ceux qui vivaient sous leur dépendance jusqu'à ce qu'ils obtinrent leur conversion, Mahomet lui-même paraîl > été menace de lapidation, si l'on applique à lui-même un passage du Qorân où il parle du prophèt tïb XI,
mais il ne semble pas que la menace ait jan exécution. La moquerie était encore la principale arme de
ses adversaires. La protection de son oncle Abou-Tàlib était assez efficace pour qu'on ne s'en prît pas à sa personne. On essaya, mais en vain, de mettre Abou-Tâlib du parti des Mecquois ; mais il s'y refusa et laissa son neveu libre de prêcher à sa guise.
La colère des Qoréïchites contre le novateur les poussait à employer des mauvais traitements à son égard, mais il est difficile d'admettre la plupart de ceux dont les historiens se sont fait l'écho, parce qu'ils reposent sur des témoignages incertains et peu sûrs ; on ne peut guère faire d'exception que pour un fait rapporté sur l'autorité d" Abdallah, fils du conquérant de l'Egypte, 'Amr ben el-'Aç. Un jour que le prophète était occupé devant la Ka'ba à ses dévotions, un groupe de (Qoréïchites tomba sur lui à l'improviste et, tout en lui reprochant de vouloir détruire la vieille religion des ancêtres, lui mit la main à la gorge pour l'étrangler. Abou- Bekr réussit à tirer Mahomet de ce mauvais pas, en y perdant une partie de sa barbe, arrachée dans la lutte. Le danger auquel se trouvait exposé le prophète lui valut du moins une recrue de marque, son oncle Hamza : mu moins par une foi religieuse profonde que par l'esprit de clan, Hamza prit la défense de son neveu contre son autre oncle Abou-Djahl et se déclara de ses partisans. Cette adhésion inattendue vint à propos renforcer le parti du Prophète et entraver les persécutions que lui réservaient les Qoréïchites.
Parmi les ennemis de Mahomet, il faut citer en-Nadr ben Hàrith, qui fut plus tard fait prisonnier à la bataille de Bedr et mis à mort sur l'ordre du Prophète; il avait, au cours de ses voyages à Hira, entendu citer des fragments de l'épopée persane, les gestes de Pioustem et d'Isfendiyàr, l'histoire mythique des anciens rois, qui fournira, au dixième siècle, les matériaux du Châh-nâmé de Firdausî ; et quand Mahomet avait récité quelque passage de la révélation, en-Nadr s'en venait charmer les oreilles de ses auditeurs avec ses vieux récits qui avaient beaucoup plus de succès, auprès de ces Sémites, que Jes sévères admonestations de l'austère moraliste. On en trouve la trace dans le livre sacré : « Cet homme qui, à la lecture de nos versets, dit : ce sont les contes des an-
ciens — nous lui imprimerons une marque au fer rouge sur le nez (1) ».
En lui offrant L'hospitalité dans sa maison, el-Arqam mettait le prédicateur à l'abri des injures qui le poursuivaient sur les places publiques. Située dans une position élevée, au-dessus du puits de Çafâ, cette maison, où Mahomet parait s'être tenu surtout pendant le jour, fut l'asile qui facilita de beaucoup la conversion de païens timides, effrayés par des sarcasmes publics. Il est difficile de se rendre compte du temps que dura le séjour dans cet abri ; il parait avoir duré jusqu'au moment de la conversion d"Omar, dans la sixième année de la mission prophétique; en effet, l'accession de ce farouche combattant formait un précieux appui à l'expansion de la nouvelle doctrine, et ses adeptes s'en trouvaient tout réconfortés.
Ou n'en vint pas là tout de suite. Voyant ses partisans sur le point de fléchir, Mahomet conseilla à un certain nombre d'entre eux de se rendre en Abyssinie, pays avec lequel les Mecquois étaient en relations fréquentes de commerce, et dont le roi, le négus, était chrétien ainsi que son peuple; la paix régnait sur son empire, et tout le monde s'y savail en sécurité. Ce furent surtout les gens du commun 'âmma) pour lesquels le prophète craignait les violences de leurs compatriotes, à qui il conseilla de partir pour l'étranger. Ces émigrés restèrent en Abyssinie jusqu'au momenl où, en l'année 7 de l'Hégire, Mahomel était triomphanl à Médine et où il pouvait y avoir profit à le rejoindre : leur retour ne fut pas sans soulever la jalousie des Mohâdjirs, qui comparaient à leurs souffrances la vie tranquille que les émigrés d'Abyssinie avaient menée sur le sol paisible de l'Ethiopie. Mais d'autres revinrent a la Mecque axant le triomphe du réformateur, et parmi eux Sakrân heu Amr, un Qoréïchite, qui mourut avant l'Hégire et dont la veuve, Sauda, épousa Mahomet un mois et demi après la mort de K had idja, et '( >l>eïd-allah ben Djaheh. mari d'( )m m-l la I m lu qui
fut aussi plus tard femme du Prophète ; tous les deux s'étaient,
il. Qor. IAVIII, 15-16.
au cours de leur exil, convertis au christianisme, tandis qu'en-Nodhéïr ben el-Hàrith, dès son retour à la Mecque, renonçait à l'islamisme auquel il ne revint qu'après la prise de la ville par le Prophète victorieux ; il était le frère d'en- Nadr, le conteur de la geste iranienne.
C'est ici que se place un épisode bien étrange. Au milieu des récitations que Mahomet faisait du Qoràn, il lui arriva d'ajouter, après les mots : « Avez-vous vu el-Làt et el-'Ozzà, et cette autre, Manât, la troisième idole » (Qor. LUI, 19-20 , ceux-ci : « Ce sont les gharânîq ^princesses) élevées, et leur intercession provoque la satisfaction de Dieu (ou bien : « est espérée», d'après la version d'Ibn-Sa'd) (1 ■ ». Grande joie des païens, de voir trois de leurs principales divinités ainsi glorifiées par le Prophète. Ce ne fut qu'après réflexion que Mahomet annonça que ces paroles lui avaient été suggérées par le diable, que l'archange Gabriel était venu ensuite lui reprocher de les avoir communiquées au peuple sans qu'elles fussent passées par son intermédiaire, et elles disparurent du texte du Qoràn tel qu'il nous a été transmis; elles n'ont été conservées que par les historiens. Des doutes de toute nature ont été élevés parles exégètes, d'abord par les théologiens musulmans eux-mêmes, ne pouvant admettre que leur héros eût été une fois transmetteur infidèle de la parole divine, et qui ont fait remarquer les premiers que la tradition était peu sûre, remontant à Mohammed ben Iva'b el-Qorazhi, élève d'Ibn-'Abbâs et par cela même suspect : ces doutes ont été admis par les exégètes européens les plus récents. Nous croyons, au contraire, que malgré le caractère suspect de la provenance, la tradition est l'écho d'un fait exact, qui ne peut avoir été inventé, par qui, et au profit de qui ? Qui a eu intérêt à dénaturer la valeur du caractère de transmetteur fidèle qui est la base même de la croyance islamique? Nous admettons que cette tradition est vraie et que ces paroles, si dangereuses, ont bien été prononcées par Mahomet dans l'état extatique où les révélations lui venaient d'une manière à moitié inconsciente. Il avait, dans ce cas, été l'écho de
il Tabarî, I. 1192 et 1195.
préoccupations politiques — celles de chercher un terrain de conciliation avec les païens — qui l'avaient tourmenté et absorbaient évidemment l'esprit de son entourage immédiat. La conversion d"Omar vint apporter à la prédication un appui inattendu. Énergique et violent, craint de tout le monde, 'Omar s'était prononcé contre la nouvelle religion; son adhésion subite s'explique, d'après la tradition conservée à Médine, par l'influence de sa sœur Fàtima, femme de Sa id ben Zéïd, qui était musulmane, ainsi que son mari. On raconte qu''Omar s'était mis en route vers la maison d'el-Arqam où se réunissaient les adeptes; il avait pris avec lui son sabre, et projetait quelque mauvais coup. Il fut rencontre par son cousin No'aïm ben Abdallah, qui le dissuada de poursuivre sa route et lui lit remarquer qu'il vaudrait mieux pour lui s'occuper de ce qui se passait dans sa propre maison. Retournant brusquement sur ses pas, Omar trouva chez lui Khabbàb ben el-Aratt qui lisait le Qoràn ch. XX) en compagnie de la sœur d'Omar et du mari de celle-ci; le premier se cacha, Fàtima dissimula le texte sous ses vêtements ; mais 'Omar avait entendu le bruit de la récitation, il se mit en colère et frappa son beau-frère, puis sa sœur qui s'était interposée ; mais les coups portés à celle-ci firent couler son sang : saisi de honte et d'effroi, comprenant la brutalité de son acte, Omar s'arrêta tout à coup, devint doux el calme. et demanda à voir le livre qu'ils cachaient. 'Omar savait écrire, et par suite, lire : ce qu'il lut l'intéressa vivement et le toucha si profondément qu'il déclara qu'il acceptait la nouvelle foi. De là il se rendit à la maison d'el-Arqam ave< des sentiments bien différents de ceux qui l'agitaient un moment avant, e1 il formula publiquement son adhésion, ce qui causa naturellement nue grande joie à Mahomet el .1 srs disciples.
Mise w ban de la famille de Hachim. — La scission entre le parti conservateur de la Mecque el le petil groupe des adeptes fut marquée par la mise à l'index de la famille de llàclnni, <>n tout an moins du clan auquel appartenait le Prophète el ses protecteurs; il fut décide que ni affaire de
Commerce OU autre, ni mariages ne seraient pins conclus
avec les bannis; le quartier qu'ils occupaient s'appelait Chi'b abi-Tâlib « le ravin d'Àbou-Tâlib », ce qui lit croire plus tard qu'ils se retirèrent dans la montagne ; mais c'est invraisemblable, l'histoire de l'Arabie anté-islamique n'offrant pas d'exemple de familles se retirant de leur clan et s'établissant dans un coin retiré des montagnes; la méprise provient du mot chi'b qui désigne un ravin et par conséquent toute espèce de ravin, même ceux qui, au milieu des villes du désert, servaient à l'écoulement des eaux de pluie et autres. Dans les villes d'Orient, quand il se bâtit de nouveaux quartiers, on voit les maisons s'étager en deux files, à droile et à gauche d'un ravin qui sert d'égout : ce n'est que plus tard que cet égout est couvert et supporte la rue, qui est construite en dernier lieu. Quand on n'a plus compris ce que signifiait le mot chi'b, on a cru à une retraite dans les montagnes, d'où la formation d'une légende.
Les bannis se trouvaient dans la plus grande misère, par suite de la difficulté qu'ils éprouvaient à se procurer des vivres ; néanmoins, on leur en faisait passer secrètement. L'ostracisme se termina par un arrangement entre les partis. La légende prétend que lorsqu'on voulut détacher de la Ka'ba la proclamation du ban, on la trouva toute rongée par les vers, à l'exclusion du fragment de vélin sur lequel était écrit le nom de Dieu. Quant au fait du ban en lui-même, on a élevé des doutes sur sa possibilité; les Musulmans de la famille de Hàchim n'étaient alors qu'au nombre de trois, Mohammed, Ali et Hainza; ses autres fidèles appartenaient à des familles différentes, à d'autres clans. L'appellation traditionnelle est donc fausse; mais il n'est pas improbable qu'on ait voulu désigner par là lesMusulmans, qui remplaçaient les antiques idées de tribu et de clan par la confraternité entre adeptes, triomphe de la personnalité qui faisait que chaque individu, n'étant plus retenu par des devoirs d'ordre préhistorique dans le sein d'un groupement de famille, s'associait librement avec des gens qui pensaient comme lui. C'était surtout une révolution sociale, et il est bien probable que les riches marchands et bourgeois de la ville essayèrent d'y résister en inventant une sorte de loch
oui qui dura trois ans et qui se termina par un compromis dont nous ne saisissons pas très bien les conditions.
Voyage nocturne isrâ). — Peu de temps après, Mahomet raconta qu'il avait l'ait pendant la nuit un voyage à Jérusalem. C'était un songe; Mahomet crutque c'était une réalité, mais il n'eut pas assez d'empire sur l'esprit de ses adeptes pour le leur faire admettre. Ses adversaires se moquèrent de lui : on savait bien qu'une caravane mettait au moins deux mois pour aller en Syrie et en revenir, et qu'il était par cons quent impossible qu'il eût pu faire le trajet en une nuit. Plusieurs de ses disciples cessèrent de croire en lui, tellement le récit leur parut invraisemblable. C'est alors qu'intervint Abou-Bekr, qui déclara que la description donnée de Jérusalem par le Prophète était entièrement conforme a La vérité; de là lui vint le surnom de Çiddîq « le très véridique » qu'il porta depuis et transmit à ses héritiers. L'intervention d'Abou-Bekr ramena quelque confiance dans le^ esprits ébranlés.
Mort de Khâdidja et d'Abou-Talib. — Trois ans environ avant l'Hégire, Khâdidja mourut, et peu de temps après Abou-Tàlib, resté païen. Mahomet perdait à la fois deux de ses protecteurs et de ses consolateurs. Abou-Tâlib qui l'avait protégé au début de sa mission, Khâdidja qui L'avait si souvent réconforté et qui était la mère de ses enfants. La douleur du Prophète fut très vive, mais de peu dedurée. Il contracta mariage avec Aïcha, fille d'Abou Bekr, aloi de dix ans; le mariage ne fut consommé que trois ans après, quand le Prophète s'établit à Médine. Il épousa au bout d'un mois et de quelques jours, la veuve Sauda, fille de Zama a.
Abou-Lahab, oncle du Prophète, parut d'abord vouloir succéder à Abou-Tàlib et assurer à son neveu la protection qu'il lui devait comme membre du clan, mais des influent qui pour nous restent obscures le détournèrent de ce louable projet, et Abou-Lahab continua de se montrer L'ennemi implacable de la nouvelle prédication. Le Prophèteeut alors l'idée de se tourner vers la tribu de Thaqîf, qui habitait Tâïf, à trois journées de marche a l'est de la Mecque : sans doute quelqu'un lui avait laissé entrevoir la possibilité d'y
réussir, mais ce fut tout le contraire; les trois chefs des Thaqif, 'Abd-Yâlîl, Mas oùd et Habib, tous trois fils d"Amr ben 'Omaïr, et dont l'un était marié à une Qoréïchite, soulevèrent la population contre lui et le firent expulser de la ville. Il fut obligé de se réfugier dans une propriété privée appartenant à Otba et Chéïba, fils de Rabî'a; et pendant qu'il s'y reposait à l'ombre d'une treille, il vit un homme se jeter à ses pieds, et le reconnaître comme prophète : c'était 'Addàs, un esclave chrétien, originaire de Ninive, que les hasards de la destinée avaient amené en ce coin de l'Arabie.
Pour rentrer à la Mecque, Mohammed dut chercher un protecteur : c'est dire qu'il se sentait abandonné de sa famille et de son clan. Il s'adressa à plusieurs individus qui refusèrent, tels qu'el-Akhnas ben Charîf et Sohéïl ben Wmr ; mais il trouva un accueil favorable auprès d'el-Mot'im ben 'Adî, qui avait naguère coopéré à la levée du boycottage des Banou-Hàchim, du temps d'Abou-Tàlib. Grâce à cet appui, Mohammed rentra à la Mecque et immédiatement demanda la main de Sauda.
Désireux d'assurer le succès de sa mission en s'adressant à d'autres qu'à ses congénères, auprès desquels il se sentait loin de réussir, Mohammed se tourna d'abord vers les Arabes du désert et profita du séjour des nomades aux foires d'Okàzh, de Madjanna et de Dhou'l-Madjàz pour aller leur réciter le Qoràn et prêcher la nouvelle foi. Les Bédouins ne comprirent rien aux discours du prophète, à l'exception d'un seul homme, Baïhara ben Firàs, de la tribu des Banou 'Amir ben Sa'sa'a, qui avait des visées politiques et qui conçut le projet d'utiliser les prédications de Mohammed pour servir ses vues ambitieuses ; mais le Prophète rejeta ses propositions : il ne songeait pas encore à un royaume de ce monde.
Serment d'el-'aoaba. — Les habitants de Médine venaient fréquemment à la Mecque, et l'influence qu'avait sur eux la forte colonie juivede Yathrib les prédisposaità ouvrirles yeux. Souraïd ben eç-Çâmit el-Ausî, surnommé le Parfait à cause des belles qualités qui le distinguaient, fut frappé par la beauté des passages du Qorân récités par Mohammed. Parmi les niem-
Mahomet li-
bres dune ambassade envoyée aux Qoréïchites pour réclamer leur concours contre les Aus, se trouvait un Khazradjite, Iyâs ben Mo'àdh, qui se déclara ouvertement partisan des nouvelles doctrines. Là-dessus éclata la guerre de Bo âth entre les Aus et les Khazradj, et ces deux personnages, qui s'étaient intéressés à la prédication, y périrent tous d<-u\ ; mais le pèlerinage annuel amena bientôt d'autres Médinois à la Mecque, et plusieurs se convertirent à l'islamisme, espérant peut-être trouver dans le Prophète le libérateur de leurs familles, le Messie dont leurs congénères juifs attendaient toujours la venue, Une année se passa là-dessus; les Médinois, retournés chez eux, n'avaient pas manque <!<• parler de ce qu'ils axaient vu, et de s'entretenir de leurs espérances : c'est alors probablement en (321) que les Médinois résolurent d'attirer chez eux Mohammed et de le prendre pour chef; on profita du pèlerinage de cette année pour se donner rendez-vous a la Mecque, et c'est sur la colline d'el-'Aqaba ((n'eut lieu un événement fort simple en soi et gros de conséquences pour l'humanité : les conjurés médinois car c'est bien d'un complot qu'il s'agit, dirigé contre la Mecque et les prérogatives des Qoréïchites reconnurent officiellement Mohammed comme envoyé de Dieu el jurèrent d'observer fidèlement les règles suivantes : croire à l'existence d'un seul Dieu; ne pas voler, ne pas commettre d'adultère, ne pas mettre à mort les filles, ne pas proférer <le mensonges, et enfin ne pas désobéir au prophète, c'est-à-dire le reconnaître comme maître .il>s<ilu. Cette prestation th.' serment, bè'ia^ la premier-' en date dans l'histoire de l'islamisme, constituait le prophète chef • h- parti politique en même temps que religieux. L'appui qu'il avait «mi vain cherché auprès des Thaqîf i fâïf, il Vtrouvait :i Yathrib chez la confédération des Banou-Qalla, composée des Ans et des Khazradj : car les conjurés appartenaient ;i ces ileux tribus. Mohammed leur donna un homme pour diriger leurs prières <'t procéder ;i leur instru religieuse ; il se nommait Moç'ab ben '< Iméïr el dl blir à Médine. La présence de cet agenl dévou adepte fidèle, au milieu (Ir-, Médinois, fut des plus utiles au
succès delà nouvelle cause: il est le premier exemple de ces missionnaires musulmans, qui, sans caractère officiel, mus seulement par leur forte conviction interne, ont au dixneuvième siècle envahi une grande partie de l'Afrique centrale, conjointement avec les expéditions des chasseurs d'esclaves.
Le succès fut complet, et l'année suivante les Médinois profitèrent encore du pèlerinage annuel pour avoir avec Mohammed uneseconde entrevue àel-'Aqaba. Cette réunion fut secrète, et eut lieu la nuit. On tomba d'accord ; moyennant l'acceptation des bases de la foi qu'il exigeait, Mohammed promit de se donner tout entier à eux, de combattre leurs ennemis et de faire la paix avec leurs amis. On dit qu'el- Barà ben Ma'roûr, bien connu plus tard comme traditionniste, fut le premier à mettre sa main dans celle du Prophète, en signe de serment.
Sur l'invitation du Prophète, on désigna douze surveillants ou naqîb chargés de s'occuper des affaires de la nouvelle communauté ainsi formée au serment d'el-'Aqaba; neuf d'entre eux appartenaient à la tribu des Khazradj, trois à celle des Aus : mais cette désignation des naqîb est historiquement suspecte ; on ne voit pas que plus tard la qualité de naqîb ait rien valu a ceux qui en étaient revêtus, et il reste toujours le soupçon d'une légende calquée sur le choix des douze apôtres par Jésus, tel qu'il a été formulé par Grimme (I, 45-46).
La prestation du serment d'el-'Aqaba fut le motif déterminant qui décida Mohammed à quitter définitivement la Mecque, où il sentait que l'hostilité des gouvernants lui enlevait tout espoir de succès, pour aller s'établir à Yathrib, qui devenait dès lors Médine, Médinet-en-nabi, la ville du Prophète, au milieu de ses adhérents fervents et de ses protecteurs fidèles. Le serment des conjurés médinois avait eu lieu en dhoù'l-hidjdja, de sorte que Mohammed resta encore à la Mecque environ trois mois, moharrem, çafar, jusqu'à débi'el-awwal, où il décida d'émigrer (hadjara, d'où hidjra, hégire . Ces trois mois furent employés par lui à presser le répart de ses fidèles compagnons et adeptes, qu'il envoyait
à Mécline précéder son arrivée : ce sont ceux qui furent dès lors connus sous le nom de Mohâdjir émigrés). Le prophète resta dans sa ville natale jusqu'à ce que le dernier de ses partisans eût quitté sa demeure : il ne garda auprès de lui qu'Abou-Bekr, le plus riche, et 'Ali, le plus fidèle de ses sectateurs.
BIBLIOGRAPHIE
Abou'1-Fédà. Vie de Mohammed, traduction française par N. Desvergers, in-8, 1838.
F. Buhl, Muhammed, in-8, Leipzig, 1906.