CHAPITRE XXVII
FIN DE LA DOMINATION DES ARABES EN ESPAGNE
Depuis que les Almohades avaient abandonné l’Espagne,, les grandes villes avaient reconnu l’autorité de Mohammed ben Yoûsouf ben Hoûd, depuis Badajoz jusqu’à Murcie, Cordoue et Séville. Mais son pouvoir était trop faible pour défendre les dernières possessions des Musulmans ; à peine était-il reconnu (626-1 229) que les gens du Léon s’emparaient de Caceres et de Mérida, et que Mohammed était blessé à la bataille d’Alhange, perdue par lui. Pendant que les Portugais occupaient Badajoz, les Castillans se saisissaient de diverses forteresses. A la mort de Mohammed, les Musulmans se tournèrent vers un autre Mohammed ben Yousouf, qu’on appelait Ibn-el-Ahmar « le fils du Rouge », et qui appartenait à la famille des Banou-Naçr d’Arjona. Il se fit proclamer sultan de l’Andalousie et prit le titre d’El-Ghâlib billah « qui est victorieux par la grâce de Dieu » (629-1232). Mais ses débuts furent difficiles et l’audace des chrétiens augmentait sans cesse ; quelques chevaliers escaladèrent les murs d’un faubourg de Cordoue, on fit un siège en règle, et au bout de six mois la ville capitula (23 chawwâl 633 — 29 juin 1236). Après avoir été pendant cinq cent vingt ans la capitale de l’Espagne musulmane, elle ne devait plus jamais retomber entre les mains des sectateurs du Prophète. Les habitants qui n’étaient pas au nombre des prisonniers de guerre furent forcés de s’expatrier, la grande mosquée transformée en église, et les cloches de Saint-Jacques-de-
Compostelle durent retourner au tombeau du saint, portées sur les épaules des Musulmans.
Ibn-Uoûd ayant été assassiné à Alméria (635-1238), Ibnel-Ahmar restait seul en face des chrétiens. Les Aragonais, conduits par leur roi Jayme Ier le Conquérant, prirent Valence, et Ibn-Mardénicli, qui n’avait pu la défendre, se retira à Dénia, puis à Murcie. Un peu plus tard, Ferdinand enlevait à Ibn-el-Ahmar d’abord sa propre ville natale, Arjona, puis Jaën (643-1246); alors l’Arabe prit une grande décision: il se reconnut vassal de Ferdinand et obtint par cette soumission la possession tranquille de Grenade, de Malaga et d’Alméria : mais il dut aider l’Espagnol à s’emparer de Séville (646-1248). Il ne resta plus aux Musulmans que l’Andalousie avec Grenade pour capitale, sous le règne des Banou’l-Ahmar, avec le titre d’Émir el-Moslimîn « chef des Musulmans » ; mais ceux-ci s’y maintinrent pendant encore 250 ans. Séparé du reste de l’Espagne par de hautes montagnes, ce petit Etat vécut dès lors indifférent à ce qui se passait au delà, tandis que les Espagnols se faisaient la guerre entre eux ou commençaient à jeter les yeux sur la situation européenne. Grâce à une politique d’équilibre, les Grenadins tantôt jetaient l’or à pleines mains pour se faire des partisans, tantôt menaçaient les Etats chrétiens de lancer sur eux les troupes de leurs alliés d’Afrique ; et par cet ingénieux moyen, ils réussirent à défendre longtemps leurs dernières possessions.
L’histoire des derniers rois maures de Grenade serait pour nous d’un aussi faible intérêt que celui de telle ou telle dynastie d’Afrique ou d’Asie, si l’art ne venait pas éclairer ces derniers jours d’une civilisat ion agonisante au moyen d’un crépuscule merveilleux. Ces Musulmans ont en effet légué à à l’admiration des siècles futurs un des chefs-d’œuvre de l’architecture, l’Alhambra « la rouge », nom dans lequel il ne faut pas voir une allusion au nom des Banou’l-Ahmar, car la dénomination du palais est beaucoup plus ancienne que l’appellation de la dynastie. C’est Yousoùf Ier qui fit entreprendre cette construction, achevée par ses successeurs : décor de féerie, où l’élégance des traits vient s’ajouter à la
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richesse, à la somptuosité du détail. Jamais l’arabesque n’a été maniée avec une pareille fantaisie ; et partout, répétée à l’infini, la devise desNaçrides (autre nom desBanou’l-Ahmar) : Là ghâliba illallâh « Il n’y a de véritable vainqueur que Dieu ». La légende, pour que rien n’y manque, a revêtu ces murs du vêtement de la poésie, et il n’est personne qui n’ait entendu parler du dernier des Abencérageset de sa fin tragique, noblement exposée dans notre langue par Chateaubriand. Bien que l’on montre, sur une dalle de marbre, une tache obscure que l’on dit être la t race du sang de la victime de Boabdil, on ne peut faire fond sur cette anecdote romanesque, que l’on ne trouve racontée que par Perez de Hita dans ses Guerres civiles cle Grenade : la famille des Ibnes-Serrâdj, comme l’a fait remarquer Auguste Muller, était au contraire le principal appui du pouvoir de Boabdil. Les renseignements musulmans font presque défaut: il n’y a qu'un seul auteur contemporain, et si un massacre des Abencérages a jamais eu lieu, il se rapporterait plutôt à Abou’l- Hasan qu’à Boabdil.
Pacifiques, amis de la concorde, les Banou I-Ahmar se laissaient vivre au doux climat de l’Andalousie. Deux cents ans se passèrent tranquillement, et il fallut la ferme résolution d’Isabelle la Catholique, après la réunion sous une seule couronne des provinces d’Espagne si longtemps séparées, de chasser d’Espagne les derniers Maures qui s’y trouvaient encore, pour venir troubler la paix où se complaisaient les Grenadins. La lutte entre les familles rivales des Abencérages (Ibn-es-Serrâdj) et des Zegris (gens du thaghr « frontière») se partageait le pays, et l’émir Abou’l-Hasan, qui joignait la cruauté à la faiblesse, ne fit qu’envenimer la haine réciproque.
Cet émir avait épousé deux femmes : d’abord 'Aïcha, puis plus tard une chrétienne, Isabelle, qui, convertie à l’islamisme, porta le nom de Thoréyya « Pléiade ». Un fils de la première, Abou-'Abdallah Mohammed, nommé par les Espagnols Boabdil et el reg chico « le petit roi », craignant de se voir préférer les enfants de la seconde femme, s’enfuit à Guadix (887-1482) dont les habitants prirent parti
pour lui; mais son père réduisit la révolte, dont son frère Yoûsouf tomba victime. Ferdinand, l’époux d’Isabelle, conduisit vigoureusement la campagne: Malaga fut prise en 892 ( 1487j et Grenade investie en 896(1491). Isabelle vint assister au siège, et vers la fin de l’année Boabdil céda la ville par une capitulation qui garantissait aux Musulmans et même aux Juifs le libre exercice de leur religion (1er rébi' 1897 = 2 janvier 1 492).
On avait attribué, à titre de fief, la bourgade d’Andarax, dans l’Alpujarras, à Boabdil : quand il s’y rendit et qu’au dernier détour -du chemin il jeta un dernier coup d’œil sur l’Alhambra, il fondit en larmes : « Pleure comme une femme, lui dit sa mère 'Aïcha, puisque tu n’as pas eu le courage de le défendre comme un homme! » Cet endroit s’appelle encore aujourd’hui « la dernière plainte du Maure ». Boabdil ne jouit pas longtemps de ses propriétés : avec l’aide d’un ministre fourbe, il fui embarqué pour Fez (898-1493), où il est probable qu’il mourut, au rapport d’el-Maqqari. On sait comment furent tenues, par les rois espagnols, les promesses revêtues de la signature de Ferdinand dans la capitulation de Grenade : expulsion en masse des Maures, condamnation au bûcher, persécutions de l’Inquisition, tout fut mis en œuvre jusqu’à ce qu’il ne restât plus, en Espagne, un seul M usulman.
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