VICES DE LA CONSTITUTION
L'institution à la fois religieuse et politique laissée par Mahomet à son empire naissant, favorisait sans doute les entreprises de prosélytisme armé qu'accomplirent ses successeurs immédiats. Cette concentration de tous les pouvoirs, cette unité de commandement, secondée par toute la première ferveur de F enthousiasme religieux, était admirable pour la conquête. On a vu avec quelle merveilleuse rapidité les Arabes étendirent dans toutes les directions F autorité des premiers vicaires de Mahomet. Aveuglément dociles au signal de leur roi-pontife, ils s'élançaient à la conquête du monde avec le fanatisme ardent et résigné de martyrs qui se dévouent pour leur foi. Mais lorsqu'ils eurent atteint les bornes que la nature et leur petit nombre mettaient à cet agrandissement colossal, lorsque f ardeur délirante qui les poussait en avant se fut refroidie, et qu'ils pensèrent à s'établir dans les immenses possessions qu'ils avaient si rapidement acquises, il devint évident, dès l'origine, que cette institution, si favorable à la conquête, était peu propre à la conservation, et que leur gigantesque empire, privé de base, mal constitué, mal uni, portant dans son sein d'irrémédiables germes de mort, était menacé d'une chute aussi rapide, aussi éclatante que l'élévation.
Arrêtés en Espagne par le mauvais succès de la guerre des Gaules et l'extermination de l'armée d*'Abdérame rémyr dans les champs de Poitiers, les Arabes, au milieu des querelles intestines qu'entretenaient, loin du siège de l'empire, la rivalité et l'impunité des chefs.
étaient tombés aussitôt dans un tel état d'affaiblissement» qu ils ne purent éteindre cette faible étincelle de résistance allamée dans les montagnes des Asturies, d'où partit r incendie qui acheva de les consamer. Ce ne fut que par leur rupture avec l'Orient, par un schisme, par an démembrement de la grande unité musulmane, qu'ils purent conjurer leur ruine immédiate. Âbdérame TOmméyade, en groupant autour de son trône, que les Abassydes nommaient usurpé , toutes les forces des Etats de l'Occident, leur rendit quelque vigueur et quelque stabilité. Que l'on étudie les vices de la constitution du khalyfat de Gordoue, identiquement semblable & celle du khalyfat de Damas, et Ton découvrira les véritables causes de la décadence et de la ruine du doublé empire des Arabes.
Succession au trône. — En constituant son empire, Mahomet commit un oubli fatal : comme il n'avait que des filles, qui ne pouvaient exercer la royauté, parce qu'elles ne pouvaient exercer le sacerdoce, il ne régla point la succession au trône. Après lui, le khalyfat fut d'abord [électif; puis bientôt les khalyfes s'attribuèrent le droit d'élection, en le bornant à leur famille, ce qui établit une sorte d'hérédité dynastique. La couronne n'était donc ni proprement élective, ni proprement héréditaire ; le monarque choisissait son successeur parmi ses enfants, lorsqu'il en avait qui fussent mâles et majeurs. Vainement peut-on dire que cette coutume avait un côté favorable, en ce qu'elle établissaft entre les fils et petits-fils du prince régnant l'émulation de mériter la préférence, en ce que cette préférence pouvait tomber sur le plus digne. Elle ne produisait le plus habituelle-
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méat que de désartreux efiets, parée qu'elle ei^Uit eutee eux, dès leurs premières apnées, la jalousie e|; la rivalité. Leurs droits étant égaux par la naissance, et chacun d'eux pouvant prétendre au choix de son père ou aïeul» il était rare que ce choix, souvent mal coQstaté, quelquefois omis complètement, fût leur loi suprême, et qu'entre frères, oncles et neveux habitués à se regarder en ennemis, le sang des guerres civiles ne baignât pas les marches du trône, dès qu'il était vacant (^).
Pouvoir de» walis. — D'une autre part, dans l'impuissance d'exercer personnellement sa domination sur tout l'empire , le khalyfe avait , dans les provinces, des lieutenants» lesquels, institués en vertu d'une délégation de son autorité absolue et générale, se trouvaient, comme lui-même , investis de tous les pouvoirs. Ils étaient à la fois commandants des troupes, admipistrateurs civils, receveurs des impôts, juges d appel , eto . Cette exorbitante autorité, qui n'était ni partagée, ni balancée par aucune autre, leur donnait facilement le désir et les
(1) Les sultans othomaus de Gonstantinople ne trouvèrent qu'un remède à ce vice de la constitution : celui de tenir enfermés et captifs dans le sérail tous les membres de la famille impériale, ou, mieui encore, de faire étrangler tous leurs compétiteurs possibles à la dignité suprême. Othman pi*, dès I2&9, donna l'exemple de ce remède héroïque en tuant de sa main son oncle Dundar-Ëlb. Après lui, Bayézid 1*' (Bajazet) fit mourir son frère unique ; Mourad II, ses quatre frères ; Sélim P', cinq frères et neveux ; Mourad III, cinq frères; Mouhamad III, le jour même de son avènement, dix-neuf frères, etc. (Monradgea d'(%88on, Tableau de Vempire othoman) . Rien de semblable, il faut le dire en l'honneur des dynasties arabes, ne se rencontre dans l'histoire de Damas et de Gordoue ; et ce moyen n'eût pas été d'un facile emploi dans les familles des khalyfes que la polygamie avait prodigieusement étendues. Selon le recensement de la famille des Abassydes, fait en 816, 'elle se composait, en princes et princesses, de 33,000 4me8.
moyaos de la rendre indépendante. Pour peu quàla mort d'un khalyfe, sa couronne fût disputée entre divers prétendants, les walis, favorisés par les querelles de la famille impériale, résistaient rarement à l'envie d'y trouver un prétexte pour dénier l'hommage au vainqueur, et pour s'ériger en souverains. De là, tant de révoltes si longuement soutenues, si péniblement étouJBTées. Puis, quand la dynastie succombe, le khaly&t périt avec elle, et l'empire, démembré, mutilé, coupé en tronçons, n'offre plus qu'une anarchie de petits Etats, rivaux, ennemis, qui, pour mieux s entre-déchirer, appellent l'ennemi étranger, et jusqu'à l'ennemi religieux.'
Diversité de9 races. — Ces deux causes éternelles de discorde, l'incertaine succession au trône et la trop grande puissance des walis, étaient, d'ailleurs, singulièrement favorisées par la diversité des races et des tribus qui formaient la nation, et qui vivaient distinctes, séparées, rivales, quoique soumises au même sceptre. C'étaient des Arabes, des Syriens, des Egyptiens, des Berbères, puis des chrétiens, des juifs, des idolâtres. Toutes ces grandes familles, et toutes les infinies subdivisions qu'elles renfermaient, faisaient autant de partis, autant de factions, toujours divisées par des jalousies de caste ou des haines de croyance, toujours prêtes à mêler aux dissensions générales leurs inimitiés particulières.' Les familles nobles se disputaient la préséance jusque dans le conseil d'Etat, sous les yeux du khalyfe, et souvent leurs inimitiés séculaires éclataient en combats singuliers ou même en assassinats. L'on a vu quelle longue perturbation oausa dans l'empire la révolte des Hafsoun, qui s'était allumée probablement à la vieille querelle des
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Yéménytes et des Arabes du Hedjaz, et qui se recruta surtout parmi les Mozarabes et les juife contre les musulmans. Cette fatale disposition des choses et des esprits avait pour résultat qu il suffisait à un rebelle d'être attaché par les liens de F affection, et même par ceux du sang, à Tune des races, ou tribus, ou croyances, pour ayoir aussitôt un parti formé. Le même effet des mêmes causes se reproduisit dans le royaume de Grenade. La, sous les successeurs d'Aben-al-Hamar, la nation n'était plus séparée, comme sous les khalyfes de Gerdoue, en grandes divisions de races, de peuples et de cultes, telles que les Arabes, les Berbères, les chrétiens ; mais elle était morcelée en tribus, presque en familles, telles que les Abencerrages (Beny-Séradj), les Zégris (Zéyrys), les Gazules (Djézoulys), les Zénètes (Zenatys), les Gomares (Ghomârys], les Masamudes (Mésamédys), etc.; et les rivalités, devenues plus personnelles en se rétrécissant, n*en étaient que plus vives et plus archarnées.
Gomme s il neût pas suffi que tant d'origines et de facilités données à la révolte produisissent incessamment des dissensions intestines, certaines règles religieuses venaient encore s'opposer à ce qu elles fussent rapidement et radicalement étouffées. Telle était cette coutume d'il/j/ qui défendait que, dans la guerre entre musulmans, on tuât l'ennemi hors du champ de bataille, qu'on le poursuivit au delà d'un canton, et qu'on bloquât ses places plus d'une semaine. Gette coutume, en donnant aux vaincus le moyen d'échapper et de réparer leurs pertes, éternisait la guerre. Gomme on l'a vu dans le récit des événements historiques, ce ne fut* qu'avec r assen timent de ses généraux, de ses conseillers du divan ,
et de ses imims de YAjama , qu'Adérame III prit le parti de violer la coutume d'Aly à Tégard du rebelle Kalèb-Ben-Hafsoun, pour étouffer une sédition qui, depuis un demi-siècle, désolait Tempire.