‹ Histoire des Arabes et des Mores d'Espagne, traitant de la constitution du peuple arabe-espagnol, de sa civilisation, de ses mœeurs et de son influence sur la civilisation moderne (volume 2)Chapitre 38 sur 38 · LA PRÉDICTION · texte numérisé non relu

LA PRÉDICTION

Non loin des amas de pierres et des débris de murailles qui marquent encore la place où F héroïque Numance, terreur de t empire, lutta soixante ans contre le destin de Rome, le Duero naissant enveloppe de ses sinuosités une vaste plaine, sur laquelle, du haut de la cime aiguë d'un rocher, semble, comme les hôtes de ses vieilles tours, planer le fort des Aigles (0- C'est dans cette plaine que s'étaient rencontrées l'armée d'Âl-Mansoùr et celle des rois chrétiens. Après les efforts meurtriers d'une bataille demeurée douze heures indécise, les deux armées, séparées par la nuit, s'étaient repliées dans leurs camps.

(1) KàUt't-al-Nossour, dont les Espagnols ont fait Calatanajior, J'ai cité précédemment (tome P', p. 187) le vieux proverbe : En Calatanazor perdio' Almanitor el atambor. Il est probable que, dans cette dernière bataille livrée par le hagib, le grand tambour de Tarmée arabe était tombé aux mains des Espagnols.

La lune éclairait alors un spectacle horrible. Cette prairie qui» le matin encore, tout émaillée des fleurs du printemps , séparait d' un tapis de. verdure les guerriers des deux lois, foulée aux pieds, désolée, sanglante, était jonchée de débris et de cadavres. A des amas confus d'hommes et de chevaux, qui formaient, au centre de la plaine , comme une chaîne de petits monticules d'où s'échappaient des ruisseaux de sang noir, on distinguait la place où s'étaient rencontrées dans toute leur longueur les lignes ennemies , où , sans reculer, sans se rompre, s'étaient heurtés tout le jour des flots de combattants . Quelques hommes, qui menaient de lourds chariots à bœufs, ou qui chassaient devant eux des mulets de bât, venaient de chaque côté creuser les flancs de ces montagnes de cadavres, lugubres frontières des deux camps, pour en retirer leurs blessés et leurs morts. Les chrétiens, adossés au fleuve, avaient ouvert sur ses rives de vastes fosses où ils donnaient à leurs frères des sépultures communes, que bénissait la main de leurs prêtres, et dont les tertres, surmontés de hautes croix , formaient les monuments des morts et les trophées des vivants. Devant le camp des Arabes, plusieurs grands bûchers, allumés avec de la naphte, recevaient dans leurs flammes bleuâtres et pétillantes les corps de ceux que les chirurgiens avaient déclarés sans vieC).

Dans ce camp régnait le morne silence de la désolation. Autour d'une riche et vaste tente, plantée seule au milieu d'une espèce de pface publique, on voyait se

(^) Voir précédemment à la page 160.

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prefiser des groupes de gaerrien qui, d'une roix basse et rebueillie, s'interrogeaient arec anxiété sur le sort de leur général. Ceux qui arrivaient des extrémités du camp avaient oui dire qu'il était mort; ceux qui venaient des quartiers plus voisins croyaient qu'il touchait à sa dernière heure ; tous savaient qu'à la fin de la journée, Âl-Mansoûr avait chargé l'ennemi comme un soldat, à la tête de ses escadrons. On avait vu, chaque fois qu'il levait son épée, le sang ruisseler jusque sur ses bras. Mais tous savaient aussi qu'Al-Mansoûr avait été retiré de la mêlée couvert de blessures. Tout à coup, cette foule inquiète et désolée, dont les entretiens animés, mais sans bruit, formaient comme un tumulte i demi-voix, fait silence, se range et s'entr ouvre avec respect. Un jeune homme la traversait à pas lents, la tête sans casque et pressée par des moudioirs de lin, un de ses bras enveloppé dans les plis d'une écharpe, l'autre appuyé sur le cou d'un ami. C'était Abd«al-Malek, que soutenait son médecin Yézyd. Il souleva la porte de cuir, et pénétra dans la tente de son père.

Cette tente était obscure, déserte, silencieuse. La seule lampe qui répandit une pâle lumière dans la spacieuse rotonde éclairait deux vieillards, les médecins du hagib, qui préparaient, avec une attention recueillie, les breuvages et les appareils du blessé. Àl-Mansoùr était couché sur un hamac, son lit ordinaire dans les camps. On aurait pu croire qu'il reposait, car son corps mutilé était caché sous les plis d'une légère couverture de soie, et sa figure pâle, mais toujours calme, ne trahis^it, par aucune altération des traits, les douleurs dont il était déchiré. Seulement ses yeux se tenaient fixés avec une pro-

fonde expression de tristesse sur une petite caisse de bois de cèdre, enrichie de ciselures d'or, qu'on avait placée près de ses armes, en face de son hamac penché. Depuis qu'il faisait la guerre aux chrétiens, cette caisse l'avait suivi dans toutes s^ expéditions ; il ne se séparait pas plus d'elle que de son épée, non moins célèbre que la Samsambh d'Al-Farouk (^). Ce n'était pourtant ni les perles ni les diamants de son trésor que contenait cette caisse, ni quelque ancien talisman d'une miraculeuse vertu ; et l'ennemi qui l'aurait enlevée dans une attaque de nuit, avide de connaître la valeur de sa prise, eût été bien surpris, en l'ouvrant, de n'y trouver qu'un drap de toile et de la poussière. Le drap, feit de chanvre cueilli dans l'humble héritage de son père, avait été filé par les propres mains de ses filles; la poussière était celle qu'Al-Mansoûr avait soigneusement recueillie sur son armure au sortir de tous les combats qu'il avait livrés. Il s'était ainsi, dès sa jeunesse, préparé son suaire et ses aromates, car il voulait qu'on l'ensevelit dans cette poudre glorieuse. En ce moment, résolu de terminer une vie dont cette boite lui rappelait les plus splendides journées, il la regardait comme un mourant regarde sa tombe entrouverte.

Âbd-al-Malek s'approcha. Dès qu'il eut rencontré les

(^) AlrFarouk, le Pourfendeur, est un surnom du khalyfe Omar. — La samsanunh, épée fameuse, lui fut donnée par Amroû, le conquérant de l'Egypte. Des courtÎMiis persuadèrent au Uialyfé qu'Amroû lui en avait offert une autre, et Tayait gardée pour lui-même. Amroû, indigné d'une telle accusation, se fit apporter l'épée, et sautant dans l'enclos des bêtes de somme, il abattit d'un seul coup la tête d'un chameau. « Je t'avais bien donné répée, dit-il à Omàr, mais je ne t'avais point donné le bras. »

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yeux de son père : a Toi aussi, mon fils, s'<écria douloureusement le hagib, toi blessé I x>

— a Rassérène ton âme, ô mon* père, répondit Abdal'Malek» en faisant un effort pour affermir sa démarche et sa voix; Yézyd, qui m'accompagne, promet qu'avant trois nuits, les cicatrices mêmes auront disparu de mon bras et de mon front. »

— « Qu' Allah le permette ! i» reprit Al-Mansoùr . Puis, après une longue pause, il ajouta : a Mon fils

est le premier des chefs de l'armée qui se rende à l'appel de son général ; peut-être sera-t-il le seul 1... Naguères, après chaque bataille, ils semblaient tous avoir aiguisé leur langue sur la pierre de l'adulation, et j'étais encensé comme le furent jadis les idoles du Djibt et du Thagout(^).Ge matin miême, au lever du soleil, ils se pressaient autour de moi comme les poussins sous les ailes de. leur mère ; ma tente* ne pouvait les contenir. Et ce soir... vois quelle solitude I... Dieu soit loué I le Seigneur éprouve ses croyants (^) . »

— « M'accuse point tes fidèles compagnons, ô mon père, dit Abdnil-Malek ; le ciel leur refuse sans doute l'accomplissement de leur devoir. )>

— « Que fait le kayd du Fort des Juife (^)? )» demanda brusquement Al-Mansoùr.

— « Il veille, avec mon frère, à la garde du camp, » répondit Abd-al- Malek.

— <« Moushafa al-Gamry? »

— «c On a jeté son corps dans les flammes. »

(1) Divinités des Arabes païens, citées dans le Koran (sourate iv, v. 54).

(3) Formule d'affliction.

(3) KaU^t-al-Yéhowi, Calatoyud.

— a Malekral-Adel ? x»

— « Ses os sont consumés aussi. »

— a Al-Kiisem-ben-Hamoud ? »

— ^-«Xai TU ses soldats le rapporter sur des lances croisées. )>

— a Ysmay 1-al-Améry ? »

— « Son chevaU en tombant sous les piques des cbré* tiens, Fa jeté dans leurs rangs ; il est captif. »

— a Les deux fils du wali de Tolaïtola (') ? »

— «c L'un est devant toi, fils d'Amer, dit alors, en découvrant sa figure, un jeune homme accroupi dans l'ombre ; l'autre est devant Dieu. )^

Chaque réponse était pour Al-Mansoùr une blessure faite à ses blessures.

<( Dieu soit loué ! dit-il encore une fois ; le Seigneur éprouve ses croyants... Ainsi, de tous les chefs de mes légions, un seul est plein dévie, un seul n'a point à pleurer sur ses frères I »

— « Le lâche ! » s'écria l'impétueux Abd-al-Malek en mordant l'écharpe qui soutenait son bras. »

— «Ne l'appelle point lâche, ô mon fils; Souléiman est brave, il aime la poussière du combat, les cris de guerre et la lueur des glaives qui s entre-choquent. Mais Souléiman est envieux, vindicatif, et, comme tous les hommes de son sang, plus ennemi du sang arabe que du sang espagnol. Il a saisi le futile prétexte de sa querelle avec ton frère pour désobéir h mon ordre d* attaque, pour tenir ses escadrons loin de la mêlée, pour nous laisser seuls aux prises avec toute l'armée chré-

(0 Tolède. • •

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tienne. Quel bonheur il a dû ressentir en royant les rains efforts et la chute de nos guerriers qui tombaieot sous le fer des infidèles comme les épis sous la faucille I Chacune de nos pertes est un gain pour lui» chacune de nos larmes, un transport de joie, et notre défaite, une victoire. Les voix de tant de victimes, dont il est Tassassin, crieront un jour contre lui devant le tribunal de Dieu. Il sera maudit, il sera livré à Tange Malek (^) , il sera plongé dans les eaux venimeuses et bouillantes da Zakoun-Hamim {^), car «rEternelf a dit le Prophète, verrait avec moins d'horreur le bouleversement du globe que le meurtre d'un croyant. >i Mais qui me rendra ces nobles tribus dont les débris couvrent la plaine ? Qui ranimera ces cœurs intrépides et ces bras aguerris ? O mes frères, ô mes compagnons, avec qui je voulais mourir, non, Al-Mansoûr ne peut vous survivre. Il est vaincu... il a perdu son nom... il a bu dans la coupe amère de la honte ; ce breuvage est pour ses entrailles un poison mortel, et Ton n a plus qu à réciter sur lui le ccmr du Koran (^). »

En disant ces mots, le malheureux hagib parut accomplir l'annonce de sa fin prochaine. Les efforts de cet emportement et l'excès de sa douleur l'avaient jeté dans un long évanouissement. Quand les soins de son fils et de ses médecins l'eurent rappelé k la vie, honteux d'un moment de faiblesse, il reprit toute sa première sérénité. Nulle plainte, nulle parole de regret ou de colère, ne

(1) L'ange qui préside aux supplices des damnés.

(2) Fleuve de l'enfer.

(3) C'est k sourate xxxvi, nommée las, et devenue prière pour les morts.

ET DBS MORES D'ESPÀGHE. 441

sortit plus de sa boache» et il resta grandi par la patienc6| contre l'affliction d*ttn premier reverSi comme il s'était toujours montré grand, par la modération, contre r enivrement de cent triomphes.

Âl-Mansoùr appela son fils et lui dit : « Il est Un moment dans la vie oit Tesprit de F homme, se dégageant avant le corps des liens de la terre, commence à entrevoir la lumière des cieux, où ses paroles ont l'autorité d'une révélation. Ce moment est celui de la mort. Je veux le mettre à profit. »

* — « Quelle pensée, ô mon père ! s'écria le jeune wali de Fez. Tu vivras pour la gloire de l'empire, pour l'amour de tes enfants. y>

— ^ Nul mortel, ô mon fils, reprit Âl-Mansoûr, ne peut vaincre sa destinée, écrite dans le Livre évident. L'écroulement d'une montagne, comme la chute d'une feuille de saule, tout se fait par la volonté du Très^Haut. Dès que son doigt marque l'heure sur le cadran de l'éternité, les cèdres tombent , les tours s'abîment, et le monde lui-même, quand son temps sera venu, brisé jusque dans les fondements de son axe, fondra comme du sel pour rentrer dans le primitif chaos. Mon temps est venu; j'ai passé plus de la moitié d'un siècle sur la terre, et plus de la moitié de ma vie sur le trône , car, sauf le nom de roi, j'ai régné. Ouvrier des décrets célestes, j'ai fini ma journée; il est temps que l'ange Sidjil plie mon rouleau; il est temps que j'obtienne le repos et mon salaire. C'est toi que la volonté du Tout-Puissant appelle à me remplacer parmi les hommes. Avec le sceau de l'empire, le khalyfe te confiera son sceptre, ne pouvant le porter de sa main débile » et tu seras, comme je

le fus, dépositaire du pouvoir souverain. C'est une grande charge» ô mon fils, celle du gouvernement d'un peuple ! C'est un compte difficile à rendre, celui que nous demandera le Dieu juste et bon, à nous autres pasteurs d'honmies, du sort de ses créatures I Le khalyfe Omar avait raison, lorsqu'il refusa de faire de son fils son successeur, de dire que, dans la famille de son père, c'était assez d'un homme chaîné du soin dotant d'âmes. Mesure le sentier de ton devoir; tu verras avec effi*oi combien il est âpre, épineux et glissant. Je voudrais, moi , qui lai parcouru aux applaudissements des nations, moi, qu'ont souvent blessé ses épines, arrêté ses escarpements et menacé ses précipices, je voudrais t'y conduire et t'y donner la main. Mais, ne pouvant plus veiller sur toi du haut des demeures situées par delà le fleuve Mai'Mainn où se boit l'oubli de la terre (^), je veux du moins te laisser pour guide mon expérience et mes leçons, i»

Abd-al-Malek était assis au chevet de son père. La tête penchée, les yeux humides et le cœur agité, il recueillait, dans un religieux silence, et gravait au fond de sa mémoire toutes les paroles qui tombaient de la bouche du hagib. Àl-Mansoùr se recueillit quelques moments, et continua de la sorte :

«c Le ciel clément nous a fait naître dans la première des nations que nourrit actuellement la terre. Depuis qu'à la voix du Prophète, ils se sont levés pour répandre la parole de Dieu, les Arabes, nos frères, qui avaient échappé aux armes de Koresch^ A'Eskander et d!AUKaya$'

(1) Un des quatre fleuves du paradis.

sérah (')» ont élevé à leur tour un empire, rival de ces grands empires passés. Ils ont pris le nom d'Àben-Filicos (^) , qui s'appelait DhouXKamém , le possesseur de deux Cornes (*) , parce qu'il possédait l'Orient et l'Occident. Accomplissant, avec leurs vaisseaux, la haute pensée du conquérant grec, ils régnent sur les deux mers, et réunissent, par le commerce, les points extrêmes du monde connu. Quant à ceux qui montent des coursiers, ils ont conquis plus déterres, en moins d'un siècle, que Roumiah (*) l'illustre n'en posséda jamais, après huit cents années de combats. Cette grandeur de la force, les Arabes Tout soutenue et justifiée par la grandeur de T intelligence. Nul peuple vivant ne saurait leur disputer la couronne dans les lettres, dans les sciences, dans les arts; et, comme les Grecs, qui furent

leurs maîtres, ils sont aujourd'hui les maîtres du genre humain. Mais Allah ne les a point affranchis de la loi commune, générale, inexorable. Comme tous les peuples, comme tous les hommes, comme tous les êtres créés , ils portent en eux-mêmes le germe de la destruction, et cette nation glorieuse comptera aussi, dans son histoire, la naissance , la vie et la mort.

a Les Arabes ont fait trop vite de trop grandes choses; car ils n'ont pu étendre leur nombre comme ils étendaient leur puissance , ni se multiplier en multipliant leurs possessions. Compte-les sur les terres qu'ils ont conquises, et parmi les peuples qu'ils ont asservis; ils

(1) Gyrus, Alexandre et les Césars.

P) Le fils de Philippe.

P) Ou extrémités {Koran, sourate xvili, v. 82).

(4) Rome.

4U HISTOIM DES ARiMS

sont comme le lion au milieu des troupeavi de gazelles , oomme le cèdre an milien des herbes de la prairie, comme le rocher au milieu des sables du rivage : ua entre mille. Et leur gigantesque empire, où Font-ils élevé? Hors de leur pays, hors du sol que leur avait donné la nature. Semblables aux fleuves qui grossissent davantage à mesure qu'ils s'éloignent de leur source, ils ne sont devenus grands , par la force du glaive et le pouvoir de l'esprit , que loin de la contrée où ils avaient pris naissance. Leur berceau n'a produit qu'une* génération, celle à qui le Livre fut révélé; puis, il a cessé de produire ; et sans le précepte religieux qui envoie tout musulman boire une fois en sa vie à la source de la loi , les Arabes seraient devenus complètement étrangers à l'Arabie. C'est-à-dire, ô mon fils, qu'ils n'ont point de patrie, car, vainement, sur la terre étrangère, ont-ils b&ti des temples , des palais et des forteresses ; ils sont encore campés sous la tente du voyageur.

Qc Je devrais dire sous la tente du guerrier , puisque leur vie est un perpétuel combat. Dans leur petit nombre, ils n'ont pu, couvrant le monde entier, toucher des deux mains les deux pôles; de sorte que les peuples qu'ils avaient chassés devant eux ont enfin trouvé des asiles et reconstitué des frontières. En tons lieux, et surtout en Europe, nous sommes enveloppés d'une oeinture d'ennemis; non de ces i^nemis ordinaires, dont l'hostilité naît du voisinage , et qui, lorsque la paix succède à la guerre , deviennent souvent des alliés; mais de ces ennemis implacables, avec qui nulle composition, nulle trêve n'est possible, et qui nous ont juré guerre à mort, parce qu'ils ont amassé contre nous, destructeurs

de lears idoles et ravisseurs de leurs champs , toutes les haines du ciel et de la terre, parce qu ils ne peuvent que par notre extermination recouvrer les tombeaux de leurs pères et les berceaux de leurs enfants. Gomme la goutte d'eau qui creuse la pierre, commerinsecte qui perce le palmier , sans cesse ils frappent au pied du colosse mal assis de notre puissance, et minent sourdement son étroite base. Comment dompter ces tigres toujours rugissants? Sera-ce par Tascendant de Fesprit? Mais dans cette Ihorreur d'un sang et d'un culte ennemis qu'ils sucent avec le lait, ils rejettent , comme un vêtement empesté , notre langue , nos mœurs , nos sciences , nos arts. Ils nous approchent, mais ne nous touchent point, et toutes les relations des deux peuples se font sur le champ de bataille, à portée de flèches ou à la pointe de l'épée. Sera-ce par la force des armes? On peut bien les vaincre , mais non les détruire, ni même les soumettre. Chassés des villes , ils se cachent aux forêts ; chassés des plaines, ils gravissent aux montagnes. On prend le pays, non ses habitants. Nulle concession ne les apaise , nul danger ne les intimide , nu^fevers ne les décourage. Si on les laisse en repos, ils attaquent ; si on les attaque, ils résistent; si on les défait, ils échappent; si on s'éloigne, ils reviennent ; et chaque année il isiut invariablemené recommencer une œuvre toujours nouvelle, comme il faut parcourir le cercle toujours renaissant des saisons. Vois mon exemple : depuis que je dirige la lance de nos guerriers, je l'ai tournée sans relÂche contre les chrétiens. J'ai franchi tous leurs fleuves; j'ai parcouru tons leurs champs ; j'ai traversé toutes leurs villes ; et pourtant, après vingt*cinq années d'heureux combats» il a

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suffi d'un seul jour pour briser contre le roc de leur opiniâtreté la longue chaîne de mes victoires. »

Un long et douloureux soupir qui souleva sa poitrine sanglante, obligea le hagib à s'interrompre. Mais il maîtrisa promplement cet amer retour sur lui-même, et reprenant assez de fermeté d'Ame pour remonter d'un sentiment personnel aux idées générales, il reprit de la sorte:

« Ces ennemis qui nous pressent et nous harcèlent, j'ai demandé» comment les vaincre? Je me suis trompé, mon fils; je devais dire : comment leur résister? D'où vient qu'à l'origine des conquêtes de l'islam, une seule de nos tribus suffisait pour subjuguer un peuple? C'est qu'elle était unie sous l'invocation du vrai Dieu ; c'est que tous ses membres s'appelaient frères. La force est dans l' union, dans la fraternité. Or, jamais alchimiste, invoquant le hasard, n'a mêlé dans son creuset plus d'éléments divers que n'en réunit la nation qui obéit au sceptre dukhalyfe. A ses conseils, à ses fêtes, parmi les chefe de ses guerriers, de ses prêtres, de ses écoles, il ne voit que des Arabes comme lui. Mais ce n'est qm la tête du peuple ; examine quels en sont les membres , et tu verras si l'on peut attendre, d'un. corps ainsi constitué, l'unité de mouvement , la durée de cohésion , le maintien de la vie. Quels sont les laboureurs de nos champs et les artisans de nos cités? des chrétiens et des juifs, races asservies, races inférieures , qui croupissent dans leur ignorance et leur idolâtrie , qui ne peuvent nous donner leur affection en retour de notre mépris. Nous avons , il est vrai , désarmé la haine de ces vaincus par un noble usage de la victoire. Hais notre tolérance extrême n'a point gagné jusqu'à leur

dévouement; c'est beaucoup qu'elle ait obtenu d'eux r indifférence et la neutralité. Leurs vœux secrets appellent sans nul doute le triomphe de nos ennemis extérieurs, leurs frères par le sang et par la foi, leurs semblables par le langage, les goûts étales coutumes, leurs égaux par F intelligence, lesquels, en nous chassant de la terre de leurs communs aïeux, les délivreraient du joug de toutes nos supériorités.

a Telle est la nation dont les bras nous nourrissent. Quelle est celle dont les bras nous défendent? Quels sont les soldats de notre armée? Des Berbères, des fils de l'Atlas, des hommes du Mahgrêb enfin, races vaincues également, également inférieures, que nous avons tenues d'abord dans l'asservissement, et que nous avons traînées ensuite à d'autres conquêtes. On devait croire, en les voyant se rappeler, dans un passé lointain, une commune origine, en les voyant surtout adopter notre loi, qu'ils se donnaient à nous sans réserve. Loin de là : devenus frères par la croyance, ils ont oublié d'où et comment ils l'avaient reçue, pour prétendre à la parfaite égalité. Us sont comme les coursiers que blessent les courroies de la bride; ils s'indignent du frein, exigent l'indépendance, et rêvent le commandement. Depuis longtemps ils ont compté leur nombre et le nôtre. Déjà ils ont appris que, sans eux, nous sommes impuissante ; la triste et sanglante expérience d'aujourd'hui leur en donne une preuve éclatante. Quand ils sauront, et ce jour est proche, que, contre eux, nous sommes impuissants, alors notre dernière heure aura sonné. Ceux-là, mon fils, ceux-là qui semblent nos défenseurs, sont nos vrais ennemis ; non moins implacables que les chrétiens, T. u. 29

AbO HISTOIRE DES ARABES

car la vengeance d'une ancienne défaite, le ressentiment d'une longue infériorité, l'envie de nos richesses et T ambition de notre puissance, tout excite, entretient, aigrit leur haine séculaire ; et plus dangereux que les chrétiens, car, dispersés que nous sommes au milieu de leur multitude, ils n'ont qu'à marquer les victimes, et se partager le sacrifice pour se partager les dépouilles.

c< Vois, depuis que nous régnons sur l'Espagne, combien de périls nous a fait courir leur inimitié. A-t-on vu le gouvernement d'un émyr, alors que nous étions province du khalyfat d'Orient, ou le règne d'un khalyfe, depuis que nous avons nos propres souverains, s'écouler dans la paix, sans que des discx)rdes impies missent le glaive aux mains des enfants de l'islam, sans que des guerres sacrilèges fissent tuer les frères par les frères et les croyants par les croyants ? Le premier kayd factieux qui refuse le tribut au prince, et s'imagine d'ériger son district en royaume ; le premier wali ambitieux qui convoite le trône impérial, et s'intitule chef de dynastie ; le premier imàm insensé qui commerce avec les anges à l'heure de la prière Térawih (^), qui se croit l'un des cent vingt-quatre mille prophètes, et veut fonder une loi nouvelle ; tous ces ennemis de la paix publique, tous ces fléaux de l'Etat, sont assurés de trouver aussitôt des complices de leur révolte, ou des apôtres de leur mission. A quelque tribu qu'ils appartiennent, fussent-ils éclos sous le sable du Sahara, ils ont, par leur seule naissance, un parti tout formé, que l'attrait des nouveautés, le goût du désordre, les haines de races, ont bientôt grossi de

(*) Prière de nuit.

tous ceux qui ne cherchent qu'à couvrir d'un nom moins odieux leur passion de la rapine et leur soif du sang. IN'a-t-il pas fallu soixante années de combats et les efforts de quatre khalyfes pour écraser la rébellion des Hafsoun? On m'a loué d'avoir vaincu les chrétiens; on aurait dû me louer d' avantage d' avoir contenu les Berbères. C'est là qu'est ma vraie gloire, et je suis plus grand par vingt-cinq années de paix au sein de l'empire que par vingt-cinq années de victoires au delà des frontières.

« Pour résister à tant d'ennemis, qui nous attaquent du dehors et qui nous menacent au dedans, nous n'avons qu'une seule force, celle d'un prestige, celle d'un mot : le khalyfat. La mission céleste du Prophète, en se continuant, pour ainsi dire, dans ses successeurs, leur a transmis le pouvoir des deux glaives, le pouvoir de pon* tife et de roi. Cette qualité sacrée qui repose sur leurs têtes a fait des khalyfes le lien vénérable du faisceau de nations dont se compose la nation qu'on appelle arabe. Ce lien rompu, le faisceau se détache, et l'empire s'écroule. C'est donc le respect religieux qu'impose le nom de vicaire^ de successeur, qu'il importe surtout d'entretenir dans l'esprit des peuples. La tiare impériale était sous ma main ; vingt fois on m'a pressé de la prendre ; et certes, s'il est en ce monde quelque objet digne d'une haute ambition, c'est ce pouvoir immense, absolu, presque divin, qui s'étend sur les choses et les hommes, sur les corps et les âmes. Mais Allah m'a donné la force de sacrifier aux intérêts de la grande famille de mes frères une satisfaction d'orgueil dans moi-même et dans mes enfants ; et ce sacrifice, ô mon fils, pèsera plus que tous mes exploits dans la balance du suprême Khady.

Chaque usurpation est une mortelle atteinte à la vénération que rencontrait jadis l'héritage du Prophète, et qui ne s'use que trop par le seul effet du temps. Dans son œuvre immense et magnifique, le Prophète a fait un oubli : il n'a point réglé sa sucT^ession. En étendant leur puissance au delà des bornes de la vie, en désignant, à défaut de loi fixe, et par le caprice du choix, l'héritier de cette puissance, les khalyfes, comme Samson, ont renversé le temple sur eux-mêmes. Les enfants se sont disputé le trône de leur père, et souvent, à la faveur de ces querelles fratricides , des étrangers s'y sont assis. Vois combien de princes intrus, combien de dynasties usurpatrices, ont déjà passé sur le trône de Syrie. Si notre Andalousie s'est soustraite à la ruine immédiate dont la menaçaient les dissensions des émyrs et des races, c'est à la faveur d'un nouveau khalyfat ; mais nous avons acheté notre salut par la rupture de la grande unité musulmane, par le scandale d'un schisme, par les périls de la rivalité entre les deux pouvoirs égaux d'Orient et d'Occident. Sans être à l'abri des guerres de succession, les héritiers du grand Abdérame ont tous dignement soutenu son édifice, en l'appuyant sur les colonnes de leurs vertus, héréditaires dans la noble famille d'Omméyah. Mais en quelles mains repose aujourd'hui le poids du sceptre? Hescham, toujours enfant, pourra parvenir à la vieillesse, sans passer par Tâge mûr. Il n'aura pas même l'intelligence et l'autorité suffisantes pour faire une élection. L'on peut dire que, durant sa vie, le trône, déjà vacant, est en proie aux compétiteurs ; comme il n'a point de fils, que sera-ce après sa mort?

a Avec Hescham peut s'éteindre la dynastie ; avec la

dynastie, le khalyfat ; avec le khalyfat, notre race entière. Crois, ô mon fils» à mes tristes pressentiments. Nous avons touché au dernier terme de notre grandeur ; la chute est prochaine ; elle sera rapide comme F élévation. Délivrés de Tunique entrave qui contienne leurs hordes sauvages, les Africains vont se ruer sur nos frères les Arabes, qui n'ont plus de patrie, plus de retraite* plus d'asile ; puis, après la lutte à mort que se livreront ces deux irréconciliables races, les chrétiens, leurs communs ennemis, n'auront plus qu'à venir prendre une place que tant de combats auront laissée vide. Alors s'acharnera sur nous la double haine du sang et de la croyance; alors périront, avec les hommes de notre sang, et les monuments dont nous avons chargé la terre, et les riches cultures qui fertilisent nos champs, et les ateliers d'industrie qui décorent nos cités, et les livres enfin, où la plume a gravé, pour l'enseignement des autres âges, tous les travaux de notre intelligence. Notre nom lui-même périra peut-être avec nos œuvres. S'il survit, sera-ce comme le nom d'un peuple bienfaisant qui a recueilli la lumière du passé et qui a répandu la lumière de l'avenir? Haï par le Nord et le Midi, ne deviendra-t-il pas un outrage (*) dans la bouche des peuples ennemis qui nous combattent sans nous connaître? Hélas, hélas! notre noble race, confondue, par l'histoire à venir, avec les races mêmes qui l'auront détruite et remplacée sur la terre, deviendra leur complice aux yeux des nations, et sa mémoire, que devraient bénir toutes

(*) Da nom de Scharakyyuy Orientaux, que donnaient aux Arabes les musulmans d'Afrique, les Mahgrêbyn, s'est formé l'expression injurieuse de Sarrasins,

les générations futures, sera maudite par la voix des siècles. »

Al-Mansoûr cessa de parler. Depuis qu'il annonçait les désastres de la race arabe, sa parole s'était affaiblie et presque éteinte. Il semblait épuisé par un si long effort, par de si douloureuses prédictions. Cependant, malgré les prières des médecins qui voulaient éloigner Abd-al-Malek, il appela de nouveau son fils: <c Ecoute encore, lui dit-il à voix basse, écoute un dernier conseil ; après quoi, je rentrerai dans le repos : Tant que j'ai gouverné, j'ai fait la guerre. Je voulais mettre une barrière puissante, infranchissable, entre les chrétiens et nous ; je voulais occuper, distraire, éteindre peut-être, dans de continuelles entreprises extérieures, les inimitiés intestines. Je n'ai fait, hélas! qu'ajourner le double péril. Maintenant, pour arriver au même but, prends un autre chemin ; pour continuer mon œuvre de guerre, essaie le pouvoir de la paix. L'empire en a besoin; les chrétiens affaiblis ne songeront de longtemps à rien tenter contre nous, et les Africains plieront, je l'espère, sous le joug toujours tolérable de la justice et de la modération. Yeilie sur les imprudents, comme ton frère, qu'emporte un fol orgueil. La moindre violenée, la moindre injure, allumerait l'incendie qui doit nous dévorer. Songe, Abd-al-Malek, que Dieu remet en tes mains la destinée de tout un peuple. Songe aussi que, parmi nous, si les pères anoblissent leurs enfants, par une heureuse réciprocité les enfants illustrent leurs pères. Je f ensais, à toute heure de ma vie, qu'on m'appelait fils d'Amer; n'oublie jamais qu'on t'appelle fils d 'Al-Mansoûr. »

En achevant ces mots» le hagib attira son fils près de sa couche, et le baisa tendrement au front. Abd-al-Malek, inondé de pleurs, fut entraîné par son ami ; les médecins eux-mêmes s'éloignèrent, et la tente du blessé demeura déserte. Dès qu'il servit seul, Al-Mansoùr accomplit sa résolution. Il arracha les appareils qui retenaient son sang, et se laissa mourir. Tous les soldats s'écrièrent, en apprenant sa fin : « Nous avons perdu notre père, » et, comme une famille éplorée, iis conduisirent ses restes jusqu'à Médina-Zélim. Là, encore couvert de son armure (*), le corps de leur général fut enseveli dans cette précieuse poussière recueillie sur tous les champs de bataille où il avait combattu, et, pour réunir en un seul les noms de cinquante victoires, on grava sur la pierre de son tombeau le nom glorieux d'Al-Mansoûr.

(^) « Inhumez les martyrs comme ils sont morts, avec leur habit, leurs blessures et leur sang. » (Koran, sourate ii, vers. 149.)

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