‹ Histoire des Arabes et des Mores d'Espagne, traitant de la constitution du peuple arabe-espagnol, de sa civilisation, de ses mœeurs et de son influence sur la civilisation moderneChapitre 29 sur 32 · LES ACADEMIES · texte numérisé non relu

LES ACADEMIES

Après sft victoire du Tormès, qui lui avait ouvert rentrée des provinces espagnoles; après le sac de Toro, te Zamora, de Bragance et de Tuy, dont elle fut suivie ; enfin , après Texacte répartition du butin légal , et les |l«nds repas militaires auxquels il conviait tous les soldats qui s étaient distingués, Al-Mansoùt*, ayant liceneié son armée à la fin de la campagne, était rentré dans Mï palais de Gordoue. Un hiver sans neige et sans fritnas avait aussi rendu aux habitations de cette capitale les familles nobles qui se dispersent , pendant la saison 9es fleurs et des fruits, dans ce vaste damier de jardins dos de haies d'aloès qui s'étend de Cordoue jusqu'à Médynat-al-Zohrah, de la rive du fleuve jusqu'au sommet ies premiers coteaux de la Sierra-Morena . Tous les riches arabes avaient abandonné momentanément les travaux de jardinage et d'agriculture qu'ils se font gloire de diriger eux-mêmes avec le zèle éclairé que mérite la

première des sciences. Us étaient, pendant le re la nature, revenus aux sciences, moins utiles peo mais plus variées, plus brillantes et pins nobles, cultivent au sein des cités. Âl-Hansoûr comptait ses devoirs les plus impérieux celui de favoriser 1 de ses compatriotes pour les travaux de rintelli et de répandre parmi les nations diverses qu'il gi nait au nom du khalyfe les bienfeits d'une civili dont ne jouissaient encore pleinement qfkie les tril noble race. Doué d*une si vaste mémoire qu'il co sait, par leur nom et leur vie, tous les hommes i tants de Tempîre dans l'ordre civil, comme to bons soldats de ses armées, souvent, néanmoins, trait à T improviste dans les collèges et les madrée mêlait aux écoliers pour assister à leurs leçons, de des louanges aux maîtres habiles, des prix aux mei élèves, et pouvait ainsi choisir avec discernement ] eux les hhadys, les mokrys et les khatybs (*).

Un jour, Al-Mansoûr sortit de bonne heure d palais d' Al-Ameria, tant de fois célébré par les poë Il avait quitté la somptueuse robe du hagib pour r le simple khalaa, le manteau du savant (^) ; et, sans sans escorte, n'ayant pour compagnie que ses deu Abd-al-Malek et Abd-al-Rhaman , il alla visiter le démies, qui, en Télisant parmi leurs membres, a^

(*) Les juges, les lecteurs et les prédicateurs.

p) Ahmed-ben-Mohammed al Mokéri a dit du palais d'Al-ftlansoûr architectes qui Tout bâti ont eu dessein de transporter à rédifîce les d (lualités du prince. De sa forte poitrine ils ont fait la largeur du bal et de réclat de son front, le jour brillant qui Téclaire; de sa renomn ont formé le faîte, et de sa patience, les fondements de rédifice. »

(3) Semblable pour la forme aux manteaux des universités anglaises

ajouté à tous ses titres le titre dont il s'enorgueillissait davantage. Lui-même était fondateur d'une académie d'humanités, qui n'admettait dans son sein que des hommes d'une science éprouvée, connus par d'utiles ou ingénieux ouvrages , et qui fournissait aux collèges de Cordoue les professeurs des hautes études (*).

Près de la porte d'Occident, au sommet de l'amphithéâtre de blanches maisons qui tracent devant le fleuve des lignes successives de terrasses nivelées, semblables aux gradins d'un cirque, s'élève, isolée au milieu des autres habitations, la demeure d'un Arabe noble et riche. Quatre corps de logis, égaux et semblables, forment une cour carrée sur laquelle s'ouvrent les fenêtres de tous les appartements, car, sauf la porte d'entrée qui donne accès dans un assez long vestibule p), les murailles extérieures ne sont percées d'aucune ouverture. D'un côté de la maison est lesélamlik (^), l'habitation des hommes; de l'autre, le harem (*), l'habitation des femmes ; entre les deux, le mabéyn, appartement intermédiaire où réside seul le père de famille. L'étage supé-

(>) J. Gonde, parte II, cap, 98.

A ceux qui douteraient que le tout-puissant hagib allât se mêler aux conversations des savants, je citerai cette courte et substantielle notice de Casiri sur Al-Mansoûr «.... Almanzor,.,, rege inconsuUo, suo omnianutu fMderabatur. Prœlia bis singulis annis committere soUtus, victor sempei^ mmqitam victus ah acie discessit, Insignis quoque fuit litterarum fautor, qmppe qui viros eruditos honoribv^ et prœmiis ita est prosequutus , ut eorum dissertationibus frequentissvme interesset, »

(^) En Andalousie, on nomme encore ce vestibule zaguan, de son nom arabe.

P) Vandrùn des Grecs.

W ^^ gynécée.

rieur forme, par son avancement au-dessus des habitations de plein pied, une galerie quadrangulaîre que soutiennent des colonnes de marbre blanc. Au centre d'une mosaïque de marbre semblable dont la cour intérieure est pavée, jaillit une fontaine d'eau vive, qu'un épais bosquet de grenadiers, de myrtes, de lauriers blancs et roses, ombrage de ses rameaux entrelacés. Quand Tété règne, cette cour est abritée, pendant toute l'ardeur du jour, par une toile aussi grande qu'ellemême, suspendue à la hauteur des terrasses, et qu'un seul homme, au moyen de quelques poulies, peut étendre ou plier comme une voile de navire. Après le coucher du soleil, dès que la fraîcheur de la nuit invite à quitter les chambres closes et obscures qui servent de retraite durant le jour, on enlève ce velarium pour laisser pénétrer la brise du soir, on allume les lampes d'argent suspendues entre les colonnes de la galerie, et la famille arabe se réunit avec ses amis et ses proches dans cette espèce de temple domestique. Pendant l'hiver, il est abandonné. Un vaste salon le remplace, ouvert dans le mabéyn en face de la porte d'entrée, et de l'autre coté de la cour, qui devient alors son vestibule. Ce salon, éclairé d'en haut, occupe le bâtiment central dans toute son élévation, et presque aussi dans toute sa largeur. A la base de la coupole d'où vient la lumière du jour, on aperçoit de petites fenêtres, garnies d'un treillis de bois, qui donnent dans les appartements de l'étage supérieur. C'est par là que les femmes peuvent voir sans être vues, et entendre, sans s'y mêler, la conversation des hommes. Jusqu'à hauteur d'appui, les murailles sont garnies de ^es brillants carreaux de porcelaine peinte qu'on nomipe

azoulaï (i); et les lames de marbre blanc qui Fevêtissent le reste des murs intérieurs , ainsi que les lambris de bois de cèdre dont se forme le plafond, sont entièrement couverts de ces petits ornements, gracieux et bizarres, à la fois ciselés et peints, qui se croisent, se mêlent, s* entrelacent, se répètent à profusion, pleins de caprice dans leur symétrie, et qu un poète arabe comparait ingénieusement aux mille traces confuses qu une troupe de pigeons laisse sur la terre molle, en s'abattant au bord d'un fleuve (^).

C'est dans cette pièce d'bonneur que le vieillard Mohammed Abou-Amer al-Moncarral réunissait les membres de l'académie de l'bistoire, qu il avait fondée à Xativa dans les dernières années du règne d'Al-HakemlI, et transférée depuis à Gordoue. Ses convives au festin de l'esprit étaient assis , les jambes croisées , sur les épais coussins (^) d'un divan circulaire, dont le dossier s'appuyait contre les azoulaï des murailles. Au centre du tapis de Perse qui couvrait les dalles de marbre de ses feuilles de laine et de ses fleurs de soie, un vaste poêle d'airain, nommé tanndour^ caché sous une table carrée que recouvrait un tapis semblable, répandait la douce chaleur des charbons allumés sous la cendre, tandis qu'une fumée aromatique s'échappait de quatre cassolettes d'argent, où brûlaient à la fois l'encens, l'aloès, le musc et l'ambre. La salle, en outre, était ornée de plusieurs élégants vases chinois où croissaient ces fleurs

(1) En espagnol axulejos.

p) On trouve encore d'anciens salons arabes dans quelques maisons de Gordoue et de Séville.

p) Encore nommés par les Espagnols lUmohadas*

rares et précieuses qu on arrose avec des eaux colorées pour leur donner des nuancés plus riches ou plus bizarres.

L'assemblée, que présidait le savant Ahmed-ben-Mohammed Abou-Bekr al-Razy (>), auteur d'une Histoire des Emyrs d'Espagne et d'une Description générale de Cordoue , avait commencé son docte entretien , lorsque Al- * Mansoûr parut avec ses fils. Il salua en entrant , et les académiciens s'inclinèrent à leur tour devant le hagib, en portant la main gauche sur le cœur et la main droite sur le front. C'était à la fois le salut de l'affection et celui du respect , le salut qu'on offre aux amis et celui qu.on rend aux supérieurs. Al-Mansoûr prit modestement sa place à la suite du dernier venu , et la conférence, un moment interrompue par son arrivée, reprit aussitôt son cours.

«Fils d'Amer, lui dit Al-Razy, ta glorieuse histoire fournira de nombreux chapitres au livre qui nous occupe aujourd'hui. c< La guerre est une ruse, » a dit le Prophète. Nous voulons rappeler à la mémoire de nos fils les ruses de guerre dont nos pères se sont aidés dans leurs saintes entreprises , sans manquer toutefois aux

devoirs de la loyauté, car si les stratagèmes sont permis toujours, toujours les perfidies méritent anathème. Je rappelais à ce propos l'exemple de Zobéïr, quand l'Egypte fut prise sous le saint khalyfe Amer (^). Les Arabes étaient commandés par Abd-AUah-ben-Saad ; les Grecs par le patrice Grégoire. Père d'une fille célèbre par sa

(*) L'historien que nous appelons Razès, mort en 991. (2) Appelé depuis Omar par les Turcs.

beauté, Grégoire avait promis sa fille et cent mille pièces d'or à quiconque tuerait Abd-AUah ; ce qui intimidait Abd-Âllah, et le retenait inactif sous sa tente. Son ami Zobéïr lui conseilla de publier à son tour que quiconque tuerait Grégoire, aurait la fille de Grégoire et les cent raille pièces d'or. Grégoire à son tour trembla, et la grande bataille de Yakoubé ne fit qu'achever sa défaite. »

Un vieillard se leva et dit : « Il est peu de ruses plus ingénieuses que celle dont se servit le chrétien Tadmir (') dans le temps où Vépée de nos guerriers, ouvrant un chemin aux saintes paroles du Livre, apportait à l'Occident la lumière de l'Orient. Yaincu, comme le roi 'Roudérik, abandonné des siens, il s'était renfermé dans les murs d'Orihuela, et voyait déjà la poussière de la plaine s'élever sous les pas des cavaliers d'Abd-al-Azyz. N'ayant plus d'hommes d'armes pour défendre les remparts de sa dernière place, il y fît ranger les matrones et les vierges, qui avaient croisé leurs longs cheveux sur les lèvres et sous le menton pour imiter la barbe des guerriers. Il sortit alors, comme un général qui offre la paix ou la guerre, et, au lieu de régler sa rançon, il fit un traité d'alliance. Le généreux fils de Mouza admira l'esprit du chrétien, et lui laissa le gouvernement de la contrée ; c'est celle que nous appelons encore Terre de Tadmir{).

Quand le vieillard se fut assis, l'un de ses voisins prît la parole : a Au fils de Mouza, dit-il, devait plaire, en

(1) Le comte goth Théodomir.

P) La province de Murcie.

effet, ]a ruse du chrétien, car c'était par une rusesembluble que son pùrc avait pris, sans mort et sans blessure, la grande ville de Mérida, si grande que nos soldats n'auraient pu envelopper ses murailles eu «e rangeant tuns à Tentour comme les perles d'un collier, etsi forte quelle semblait l'œuvre des génies. Lesenvoyésde la ville se rendirent dans la tente de Mouza pour loi proposer drs rondilions do paix. Ils trouvèrent le vénérable émyr avec une longue barbe d'argent, telle que It lui avaient faite les fatigues de cent batailles et la neige de quatre-vingts bivers. Muuza promit sa réponse poqr le lendemain, voulant, disait-il, prendre conseil deli nuit. Dans Tintorvalie, il accourcit sa barbe et la teignit en noir; il p'^î^nit de cose ses lèvres et ses joues, dI quand les enriyés revinrent au matin, ils eurent peine à reconnaître, diins le jeune bomnie au frais visage qu'ils voyaient devant eux, le vieillard blanchi qu'ils avaient quitté la veille. « Uendoiis-nons , dirent-ils i leurs frères CM rolournaut dnns ia cite; coninicnt pourrions-nous résister à des lion) mes auxquels le ciel a donné le pouvoir (Kî rajeunir? »

Un troisième académicien se leva : a Kn vérité, dit-il. Mouza (ils de^\)ssayr, ce héios {gloire du llodjaz, méritait de commander aux vainqueurs du Mabgréb et Je l'Andalousie, moins par la {grandeur do son conra<'enue par la supérioiité de son es|)rit. Quand il ont abattu sous son glaive, avec la force du lion, toutes les tril)u> berbères, ne fallut-il pas employer la prudence et l'adresse du serpent pour déraciner de leur entendemenl les vieilles idolâtries, pour y substituer la lumière «il'islam, pour l'.iire, rie ces indomptables ennemis, ic"=

soldats de sa propre année? Et quand il résolut de passer, avec leur secoure , le détroit du mont de Thâryq (*), quand il voulut donner l'Europe au chef des croyants après luiavpir donné T Afrique, n était-ce point par une espèce de ruse ingénieuse que, dépeignant cette terre inconnue au khalyfe Walid, il disait : <c Elle est supérieure au Scham (^] pour la beauté du ciel et de la terre ; à r Yémen (') pour la douceur du climat ; à VHind (*) pour ses fleurs et ses parfums ; au Misr (^) pour ses fruits ; au Syn (^) pour ses métaux précieux? »

Al-Moncarral, s étant levé, dit à son tour : a Sans doTite cette peinture de notre Andalousie était propre à tQucher le cœur du chef des croyants, comme celle qiie faisait autrefois de la terre promise Mouza le sauvé des eaux (^), pour arracher les fils de Sion à l'esclavage des filles idolâtres de Memphis ; mais je préfère pourtant la description que le vainqueur d'Alexandrie, Amrpû-ben-Alâs, envoyait au khalyfe Amer de la terre conquise par ses armes. La voici, telle que Ta recueillie le grand historien Abou'l-Faradj : « Commandeur des croyants, l'Egypte est une masse de terre noire et de plantes vertes, située entre une montagne pulvérisée et une plaine de sable rougeâtre. La distance d' Assouân (^)

(1) Djéhdl'Tharyq, Gibraltar.

(2) Ou Schamahy la Syrie.

P) L'Arabie Heureuse.

("*) Ou Hindoustân, les Indes.

(*) L'Egypte.

l^} La Chine.

(V Moïse-* {^) L'ancienne Syène, où fut exilé Juvénal, où Davoust battit les Marne-

à la mer est celle que peut parcourir un homme à cheval en trente jours. Du fond de la vallée, coule une source abondante sur laquelle reposent, la nuit et le jour, les bénédictions du Très-Haut, et qui s'élève et s'abaisse périodiquement, comme le pouls de l'homme,

selon les révolutions dos deux plus grands astres du firmament. Quand la sagesse de la Providence ouvre annuellement les caisses de cristal qui alimentent les^ canaux du Nil, ceux-ci ne suffisent plus à contenir les trésors qu'Allah leur dispense. Alors le fleuve, orgueilleux comme le vainqueur de cent batailles, se répand dans les campagnes submergées. Les habitants des cités et des villages communiquent entre eux dans des barques peintes qui 'ressemblent , en coupant les ondes, à des bouquets de fleurs printanières apportés par les brises qui rafraîchissent les bosquets du paradis. En se retirant, la lymphe bienfaisante dépose un épais limon qui récèle les germes de la richesse de l'année. La multitude des laboureurs qui se répand alors dans la plaine peut se comparer aux essaims d'abeilles qui nichent dans les troncs des cèdres du Liban. Le fouet du fermier et l'espérance d'une abondante récolte les éveillent de leur indolence naturelle. Rarement leur espoir est déçu; mais les richesses qu'ils tirent du blé, de l'orge, du riz, des légumes, des vergers et des troupeaux se partagent avec une injuste inégalité entre ceux qui travaillent et ceux qui possèdent. Enfin, suivant les vicissitudes des saisons, la face du pays se couvre de l'argent

louks en 1799. C'est une ville de la Thébaïde méridionale, située sous le tropique, au pied de la première cataracte du Nil.

des ondes, de Témeraude des herbes et de For des épis. » <c Amroû-bea-Âlàs, dit un académicien, à qui Ton attribue cette ancienne description de T Egypte, fidèle encore aujourd'hui , et qui le sera tant que le Nil n'aura point changé son cours ni les fellahs leur vie misérable, Âmroù-ben-Alâs est peut-être de tous les capitaines arabes celui qui a fait le plus usage des ruses et stratagèmes. Les Grecs chrétiens l'appelèrent le Busé. Il le fut même à l'égard de son maître, Omar le Juste. En effet, marchant de la Syrie sur l'Egypte, il reçut du kbalyfe une dépêche, écrite sur une brique, qui lui enjoignait de revenir sur ses pas, à moins qu'il n'eût déjà dépassé la frontière. Il fit avancer sa cavalerie à marche forcée, puis, ôtant la brique de son enveloppe, il lut à ses officiers l'ordre du commandeur des croyants. Alors on interrogea les habitants sur le nom et la situation du pays, et l'on apprit ce qu' Amroù savait bien par avance, que l'armée venait d'entrer sur la terre d'Egypte. Elle continua donc sa marche, et ce fut ainsi qu'Amroû donna au Koran l'ancien royaume des Pharaons. »

<c Ce fut aussi , continua un autre membre de l'académie, par la ruse heureuse de son esclave Younis. Un jour qu'au siège d'Alexandrie, Amroù tentait témérairement d'enlever la citadelle à la tête de quelques guerriers, il fut pris avec cet esclave, et conduit devant le préfet des Grecs. Là, conservant toute la fierté de son maintien et de son langage, il allait se faire reconnaître, et déjà la hache d'un soldat chrétien se levait pour punir l'insolent prisonnier, lorsque Younis, frappant son maître au visage, lui commanda, d'un ton irrité, de garder le silence devant ses supérieurs. Trompé par la

présence d'esprit de l'esclave, le préfet renvoya Amioi à son propre camp pour se remettre à lui-même des propositions de traité. Il n'apprit son erreur que parles acclamations des soldats musulmans saluant le retov de leur général. »

ce Mais ce fut bien Amroû lui-même, reprit le premier opinant, qui, par une ruse encore, donna le sceptre ds khalyfes à Moawiah, Fillustre tige des Omméyades. Ii guerre civile durait depuis longtemps entre Aly, gendn du Prophète, et Moawiah son petit-neveu. Â Tinstigt tion d' Amroû, qui invoquait Tordre donné par le Livn de remettre au jugement de deux arbitres les queiellfli entre musulmans. Tune et l'autre armée convimtii de s'en rapporter à la volonté d'Allah exprimée dis cette forme. Les partisans de Moawiah élurent kmtà pour arbitre, et ceux d'Aly firent choix du vieillard Aboi- Mouza al-Achary. Plus crédule que son collègue, il* Achary se laissa persuader que, pour rendre la paixl l'islam, il fallait déposer les deux prétendants et procéder à une élection nouvelle. Au jour fixé pour la sentence, les deux arbitres parurent entre les deux armées. Feignant pour le vieillard une profonde vénération, Aœroù le força de rendre le premier son jugement. Al- Achary prononça donc la déposition du khalyfe Aly; puis Araroû, le remplaçant dans la tribune, proclama pour successeur d'Aly le khalyfe Moawiah. Voilà comment Amroù planta dans la terre de Syrie le tronc des Omméyades, dont un rameau , transplanté dans notre Andalousie , abrite le peuple d'Allah sous son omte glorieuse. »

« Cet Amroù-ben-Alâs , dit en se levant un jeouf

homme placé près d'Al-Moncarral dont il était le gendre, passe généralement pour être né dans la tribu de Koraïsch, la plus noble des tribus puisqu'elle a donné le jour au Prophète de Dieu. C'est une erreur. J'ai trouvé, dans le Livre des généalogies d'Ismaïl-ben-Aly, qu Am- ' roù a pris naissance dans la tribu de Kays, celle de mes pères, celle qui adorait Al-Sharay-al-0'bour (t), avant cjiie Mahomet (béni soit-il !) lui eût révélé le nom du .vrai Dieu. Il faut donc l'appeler désormais Amroû-ben- Alâs al-Kaysy. »

<c Jeune homme, s'écria un petit vieillard courbé par les années, j'approuve ta parole, et je rends hommage à ta science. Persévère dans le droit chemin. En vérité, je vous le dis : si l'on n'y prend garde, bientôt les familles seront mêlées et les tribus confondues comme les races de chiens qui gardent les troupeaux du Raïrwan. A peine connaîtra-t-on le nom de son père, de son aïeul et de son bisaïeul ; à peine saura4-on de quel nom générique faire suivre son nom, et quels hommes, au milieu d'une multitude confuse, les lois du sang nous obligent d'aimer ou de haïr. Chacun veut être le rameau sorti d'une souche illustre. Il n'est pas de Berbère, fût-il né au delà des monts Daren, dans les sables de Soûs, qui n6 place son berceau sur les bords du Nil; point d'Egyptien qui ne se dise enfant du Hedjaz; point d'Arabe qui ne se donne pour descendant, par lignée mâle, de l'un des dix compagnons du Prophète. Et les races de chevaux se mêlent comme les races d'hommes. Beaucoup d'étalons et de cavales n'ont pas de filiation

(«) L'étoUe Syrius.

prouvée des deux parts au delà de quatre générations ; et, si Ton en croyait les marchands de bestiaux, chrétiens ou juifs, il n'est pas un seul poulain dressé pour les joutes, s il porte une étoile blanche au front, ou s'il a l'épi des reins haut placé, qui ne descende en droite ligne du cheval Al-Aawadj (*). Heureux quand ils ne le donnent point pour un fils d'Haïsoum, la jument de l'ange Gabriel , ou même d'Al-Borak , la jument du Prophète, celle qui avait dix paires d'ailes, une queue de paon, et une tête de femme portant couronne et collier. »

Les lamentations du bon vieillard, qui déplorait avec tant d'amertume la décadence des études généalogiques, avaient emporté l'assemblée si loin de son sujet, qu'AI- Mansoùr ayant quitté sans bruit l'Académie des historiens, se dirigeait vers celle des koranistes.

Cette académie comprenait deux sciences inséparables chez les musulmans, la théologie et la jurisprudence. Elle avait été fondée à Cordôue, sous Abdérame III, par l'imâm Al-Kâsem*ben-al-Raby, homme docte et pieux, qu'on appelait de son vivant HafeàK parce qu'il savait le Koran par cœur. Les koranistes s'assemblaient à la grande mosquée, dans une vaste salle commune, qu'on pourrait comparer au parloir d'un couvent, autour de laquelle étaient disposées les cellules uniformes des desservants du temple. Parmi tous les assistants qui se pressaient sur un double rang de cous-

(*) Le Tordu, nom d'un cheval resté très-célèbre, qui fut appelé ainsi parce qu'ayant été blessé et mis dans une litièrç sur un chameau, il s'y rompit une vertèbre du dos.

sios, on distinguait, aux couleurs et aux t'ornies variées de leurs vêtements, un assez grand nombre de person- Dages civils et même d'hommes de guerre. Toutefois les longues robes blancbes ou noires, communes aux deux ordres de cléricature, les prêtres et les juges, occupaient la plus grande partie des places. A l'extrémité de la salle, après le dernier imàm et le dernier kbady, on voyait un petit groupe d'hommes, se tenant humblement debout, enveloppés dans des bordali, ou longues pièces de laine grossière, qu'ils jettent et roulent par-dessus leurs chemises de coton, et qu' ils ceignent par une corde autour des reins. C'étaient des fakys ('] ascétiques, ces austères observateurs de la prière el du jeûne, qui, vivant toute leur vie comme Ayoub [') dons sa misère , se font les pénitents du genre humain. Le khalyb de l'Aljama présidait l'assemblée. Il avait devant lui, sur une table isse, un ancien exemplaire du Koran, soigneusement ufermé dans une châsse d'or. A l'entour du Livre, et ms de riches reliures, étaient placés, comme les satelàes d'un astre, le Bodyz, ou lois orales du Prophète, !djma-al-Ummeth, ou lois apostoliques faites par les latre premiers kbalyles, le Âïj/as, ou décisions canoiques des premiers iraàms, enfin les commentaires des latre grands imâms, Àzam-ben-Uanifé, Schaûy, Malek Uannbel, qui composent la doctrine des mnniles ou ïthodoxes, etdont les paroles, vénérées presque à l'égal

[') Faky, pauvre, njnnt falL itruMe pouvrelH. On appelait aussi ces espé- I de moines sopItU, soil de sophos, sage, soit de saf, nom du camelot Mûer dont ils s'habillaient, aujourd'hui, clieï le9 Turcs, ils se nomiuent

t qui signifie ^galument pnusres.

t») Joh.

de celles du Prophète, font loi dans lé silence du Livre. Chacun des assistants, à son entrée dans la salle, s'était approché du Koran, et, sûr d'être en état de gnreté légale, rayait pris, baisé et porté au front (^).

Lorsque Al-Mansoùr, salué à son arrivée par tous ses collègues, alla rendre le même hommage au livre divin, un des membres de l'académie était debout. Poëte religieux, il soumettait aux lumières de rassemblée diverses formules de prières, que le khalyfe, après cette épreuve, devait admettre dans la liturgie. « La première formule, dit-il, est une prière pour les morts. En arrivant au lieu de la sépulture, Timâm, conducteur du convoi funèbre , se tournera vers TOrient » et dira : K Gloires soient données à Dieu, qui tue et ressuscite. De Dieu vient toute grandeur; il est puissant sur toutes choses. Seigneur, bénis Mahomet, et ceux^ de Mahomet. Celui-ci est ton serviteur; tu Tas créé, tu Tas nourri, et tu le ressusciteras. Tu sais ses secrets et ses actions publiques. Nous venons te prier pour lui. Pardonne-lui, Seigneur, honore sa demeure, élargis sa fosse, lave ses taches et péchés, donne-lui un séjour meilleur que son séjour, une compagnie meilleure que sa compagnie. Seigneur, s il est bon, augmente son repos; et, s'il a manqué à ton service , pardonne-lui des fautes contre lesquelles tu sais bien qu il n'a pas eu le pouvoir de se défendre. Affermis donc sa langue, et donne-lui cou-

(*) « Nul ne le touchera, si ce n'est les purs. » (Koran, s. lti, y. 78.) Ge verset, qui s'applique au prototype du Livre, conservé dans le ciel, slnscrit d'habitude sur les exemplaires du Koran, pour avertir qu'on ne doit pas

le toucher en état de souillure.

ET bES MORES D'ESPAGNE. 339

Mge au teinpsdu soual {^), pour qu il soit pesé avec honneur dans la balance ouezn (^), pour qu'au joui» du jugement, il porte son kitab (^) dans la main dtoitë , pour qu'il passe sans vertige sur le pont Syrath, pour qu'il échappe aux peines du djhandm {*), et qu'il aille se plonger dans le lac Hawouz-Kewzer, dont l'eau est blanche comme le lait, l'odeur agréable comme le musc, et où s'étanche la soif pour l'éternité. » Puis, en descendant le cercueil dans la terre, l'imâm ajoutera : « Notre frère laisse le monde pour retourner à toi; reçois-le, Seigneur, et couvre le de ta miséricorde. y>

« L'autre prière, continua le poète, est destinée aux processions qui invoquent le ciel contre le fléau de la sécheresse. Pendant la sainte promenade au travers des champs, le peuple entier répondra au signal de son guide, en disant : « Seigneur miséricordieux, tu nous as créés de rien, et tu connais nos fautes; mais ne veuille pas nous détruire. Seigneur, use de pitié envers tes créatures innocentes, les aniiûaux des champs et les oiseaux du ciel, qui ne trouvent point à manger (^j. Vois la terre que tu as créée et les plantes qu'elle produit,

(1) Demande de la fosse, iaterrogatoire des morts.

f') Où se pèsent les actions des hommes.

(3) Où ces actions sont écrites.

{*) La Géhenne, l'enfer.

(5) Les mahométans ont une véritable charité pour les animaux. Ainsi, pendant tout son voyage, un pèlerin de la Mekke ne peut chasser, et la chasse est défendue dans un grand rayon autour des asiles sacrés. Par ce même sentiment, les musulmans aisés ne se livrent pas à la chasse, et la laissent faire à ceux qui en gagnent leur vie. Dans toutes les villes on voit des cages avec cette inscription : oiseaiUD à affranchir, que les dévots achètent pour les remettre en liberté.

fanées par le manque d'eau. Seigneur, ouvre-nous tes cieux, rends-nous tes vents, rends-nous tes pluies, et envoie tes trésor de miséricorde pour rafraîchir, arroser et vivifier la terre morte et ses plantes qui nourrissent tes créatures. Que les infidèles ne disent point qu Allih n'écoute pas ses croyants. Seigneur, nous t* adorons, nous croyons en toi, et nous espérons de toi le pardon de nos fautes et le remède h nos maux. »

Aussitôt que l'assemblée eut approuvé d'une commune voix les formules de prière qu'elle venait d'entendre, le khatyb appela Timâm, directeur de la madrixAi a Sage Mohammed al-Barkévy, lui dît-il, daigne noos faire connaître ï Abrégé de la foi que tu as composé pour l'instruction des jeunes âmes qui marchent sous le signe de ton doigt dans le chemin de la vérité. » L' imâm, s étant levé aussitôt, tira de sa manche un manuscrit dont il déroula les longues feuilles, et commença delà sorte:

« Nos anciens docteurs ont écrit que, Forsque les bienheureux seront assis aux tables célestes , des oiseaax au plumage d'or et d'azur viendront voltiger sur leurs tètes. Ceux d'entre ces oiseaux qu'ils voudront choisir, tombant aussitôt sur leurs assiettes, comme s'ils quittaient la broche du cuisinier, leur offriront le régi! d'une chair exquise, et, reprenant leur vol dès qu'ils seront mangés, iront rejoindre, pleins de vie, la troupe immortelle. Cette parabole explique les mérites do Livre. Les saintes paroles se présentent sans cesse au choix des croyants ; chacun peut en prendre et s'en rassasier, sans nuire à ses frères, sans altérer ni diminuer jamais cette immortelle nourriture des âmes. Le Koran est la parole, le Verbe de Dieu ; comme Dieu, il est incrée,

il est éternel. Il contient les histoires du passé, les lois du présent, les prédictions de l'avenir. Le Très-Haut s*est manifesté aux hommes par la voix des cent-vingtquatre mille prophètes qu'il leur a successivement envoyés, depuis Adem, le premier d'entre eux, jusqu'à Mohammed (^), le dernier et le parfait. Toutes les lois qui ont été faites senties lois de Dieu; toutes les paroles qui ont été dites sont les paroles de Dieu ; toutes les religions ne sont que la religion de Dieu. Mouza^ FAUocuteur de Dieu, a raconté dans le Taourat (^) la naissance du inonde, la création des êtres en six jours de mille ans chacun, la chute d'Adem et de Havah, qui ne restèrent qu'une demi-journée dans le paradis, le meurtre d*Abyl par Cabyl, la délivrance de Noâh sauvé du déluge, r histoire d'Ibrahim, d'Ismayl et de Youzef. Mais Allah n'avait point dit à Mouza tous ses secrets ; il ne lui révéla point la vie éternelle et le jugement des âmes au dernier jour. Gomme des enfants dont la langue balbutie d'imparfaites syllabes, les hommes devaient être conduits pas à pas dans le sentier des vérités célestes. Les juifs, ignorant les peines et les récompenses du monde futur, oublièrent bientôt le nom d'Allah, et adorèrent le veau d'or, auquel Yblis (^), pour les tromper, avait donné la faculté de mugir. »

Ici Timâm fut interrompu dans sa lecture par la voix d'un assistant qui s'écria : « Si le veau d'or mugissait, c'est parce qu'Al-Borak, en galoppant, lui avait fait voler de la poussière dans la bouche. »

(i) L'niustre, le Glorifié. (^) La 6«nèse.

(3J Le diable.

L'imam reprit : <( Issa, T Esprit de I)ieu, vint ensuite apprendre aux mortels que la mort n'est pas la mort, mais le commencement de la vie. Pennés de cette croyance sublime, les hommes firent un Dieu du fils de la vierge Maryem. Allah , l'unique , l'éternel Allah , devint père et fils ; il eut des cpmpagnqns , et les plus^ grossières idolâtries obscurcirent l'entendement des sectateurs de YEngil (i). Alors Allah suscita son prophète. Mohammed (que la paix soit sur lui !) (^) reçut tous les secrets du Très-Haut, et les transmit aux hommes. Il est l'Esprit, leParaclet {^), prédit par Is^a; après lui, le livre de la science est à jamais fermé. Issa n'était pas venu détruire, mais accomplir la loi de MoMza ; l'Elu de Dieu, l'Ami de Dieu, celui qui a reçu quatre-vingt-dix-neuf surnoms, autant que Dieu a d'attributs, Mohammed n est pas venu détruire, mais accomplir les deux lois antérieures. L'islam n'est que la reconnaissance de l'unité 4e Dieu, la fin de toute idolâtrie, la croyance en la vie et la prédestination éternelles {^). »

Après ce préambule, le livre d'Al-Barkévy contenait, sous la forme de demandes et de réponses , l'explication de tous les dogmes qui composent la religion musulmane, depuis la définition de TEtre suprême jusqu'aux détails de la vie domestique. Gomme la lecture

(») L'Évangile.

(2) Formule qui suit toujours le nom de Mahomet.

p) Al-Faracletha.

(*) Les imâms arabes et les oulémas turcs ont toujours soutenu que la prédestination ne s'appliquait qu'à l'état spirituel, qu'elle n'avait aucun rapport à Tétai moral, civil, militaire, politique. Mais le préjugé populaire a prévalu contre cette doctrine, et de la prédestination a fait \e fota- Usme.

de l'ouvrage entier n aurait point fini avec la dernière }ieure du jour, rimâm se contenta de citer quelques fragments pris aq hasard, afin de prouver à rassemblée qu il avait su éviter les égarements des contre versiste^, des novateurs , des hérésiarques de toutes les espèces et de toutes les époques (^), etp. restant ferme et sûr dans la voie droite.

<c Quelle est la profession de foi du croyant?

— Il n'y ft de Dieu que Dieu , et Moliammed est le Prophèt^ de Dieu. Je crois en Dieu, en ses anges, en ses livres, en ses prophètes, au dernier jour du jugement et à la prédestination divine, n

a Quel est Dieu ?

— Dieu est unique et éternel; il vit; il sait tout, ^1 entend tout, il voit tout, il peut tout ; il n y a en lui ni fprme, ni figure, ni bornes, ni limites, ni nombres, ni parties, ni piultiplications, ni divisions; il n'est ni à droite ni à gauche, ni devant ni derrière, ni dessus ni dessous ; il n'est ni corps ni matière; il n'a ni commencement, ni fin» ni enfants, ni associés ; il existe par luimême, sans génération, sans demeure, hors de l'empire du temps; il est incomparable dans sa nature et dans ses attributs; il est doué de sagesse, de puissance, de vie, de force, d'entendement, de regard, de volonté, d'action, de création, de dons et de parole; cette parole, éternelle dans son essence, n*a ni lettres, ni sons, et sa nature est l'opposé du silence. »

<x Quels sont les anges?

(1) Monradgea d'Hosson compte jasqu'è aoixante-doaze. sectes condamnées successivement comme hérétiques.

— Les messagers et les serviteurs d'Allah , dont ils exécutent les ordres avec deux, trois et quatre paires d'ailes ('). Ils n'ont pas de sexe. Ils sont de plusieurs espèces : ceux qu'on appelle azazyl, asrafil (^) et kérotAbiyn (^) se tiennent proche du trône de Dieu, et reçoivent pour cette raison le nom de rapprochés. Parmi eux sont quatre archanges : Ghébrayl , l'envoyé de Dieu aux prophètes, le pam 4^ jardin du Paradis; Mikayl, l'ange des éléments, de la pluie ; AzraëU l'ange de la mort, et Issrafiyl, le gardien d'Al-Borou, la trompette céleste, qu'il sonnera deux fois à la fin des siècles, la première pour tuer tous les êtres, la seconde, quarante ans après, pour ressusciter tous les morts. Les anges sont inférieurs aux Hommes, car, à la création d* Adam, Dieu ordonna à la légion des anges de se prosterner devant ce premier père des hommes; Satan seul résista, et fut maudit («). Les prophètes humains sont au-dessus des prophètes angeliques; les prophètes angéliques au-dessus du genre humain, et le genre humain au-dessus du genre angélique. Toutefois, comme les yeux des hommes ne pour-

(») Koran, s. xxxv, v. 1.

(î) Séraphins.

(3) Chérubins.

(*) Dieu dit aux anges : je vais créer Thomme d'argile. — Quand je lui aurai donné la forme parfaite et jeté en lui un souffle de mon esprit, vous aurez à vous prosterner devant lui. — ^ Les anges, tous tant qu'ils étaient, se prosternèrent devant lui, — à l'exception d'Eblis (Satan). Il s'enfla d'orgueil, et fut du nombre des in^ats. — Eblis, lui cria Dieu, qui est ce qui t'empêche de te prosterner devant l'être que j'ai créé de mes mains? — Eblis répondit: je vaux mieux que lui; tu m'as créé de feu, et lui de boue. — Sors d'ici^ lui cria Dieu; tues lapidé.» {Koran, soiir. xxxviii, v. 71 à 78).

ET DES MORES D'ESPAGNE. sjs

Liuient soutenir l'aspect d'un ange, Dieu envoie ses anges tous forme humaine.

« Quels sont les grandsprophètes antérieurs? — Adem, 3 pur en Dieu; Seth, l'envoyé de Dieu; Akhnokh , l'exalté en Dieu ; Noah, le sauvé en Dieu ; Ibrahym, l'ami Me Dieu; Ismayl, le sacriQéenDieu; Yakoub. lenoclurne en Dieu; Youzef, le sincère en Dieu ; Ayoub, le patient en Dieu; Mousa, la parole de Dieu; Daoud, le vicaire de Dieu ; Soufeî/man, l'affidé de Dieu ; hsa, l'esprit de Dieu. {'). »

« Quelles sont les colonnes de l'islam? — 11 y en a cinq : la foi, la prière, le jeûne, l'aumône et le pèlerinage (àlaMekke). »

« Comment se divise le Koran? — Il forme 114 sourates, et 6,666 versets.»

« Comment Allah l'envoya-t-il au Prophète? — Par son messager, l'ange Gltébrayl, qui l'apporta du septième ciel, verset par verset, dans l'espace de vingt-trois an-

« Combien de fois le messager de Dieu esMl apparu aux prophètes? — Douze fois à Adem, quatre fois à Aldinokh (*), cinquante fois à Noah, quaranle-deux fois à Ibrahym, quatre cents fois à Mouza, dix fois à Isia, et vingt-quatre mille fois à Mohammed. »

(') Adam, Selli, Enoch, iNoé, Abraham, [smaël, Jacob, Joseph, Job, Ho'ûe, David, Salomon, Jésus, —11 faut, d'ailleurs, observer la distincLinu ijoe font les musulmans entre n/bî, pcophfetc, itui reroil une révélation, réitml, apôtre, qui prftchc, qui répand lo révélation, et vélî, saint, ami de Dieu. La tradition compte, d'après MoUoiuet. 134,000 prophètes, dont 313 apQlres.

84S HISTOIRE DBS ARABES

«Combien y.a-t-il d'étages, ou'degrés de soi en enfer? — Sept. Le premier étage, pjanfim, les musulmans pécheurs; le second, Laiah, chrétiens; le troisième, ffot/utmoA, pour ^^^ quatrième, Sahyr, pour les sabéens; }e cii SMor; pour les guèbres ; le sixième, Gbéhytn, païens idolâtres ; le septième, le plus profopd de Haomath, pour les hypocrites qui feignent upe sans l'avoir dans le cœur. »

u Et combien y a-t-il de degrés de béatitude dis? — Huit, car la justice de Dieu est plus m dieuse que vengeresse.

« Qui habite le plus haut paradis? — Lei khalyfes parfails: Abou-Bekr, le pieui, le vé Omar, le juste, le séparateur ; Otbman, le pur sesseur des deux lumières (■] ; Âli, l'agréé, le Dieu. Ils se désaltèrent à la source même des t Kafour et Sekèbil (^}, dont les élus mêlent les e le vin cacheté d'un cachet de muse. Ils ont cha( habitation soiiante-dix pavillons superbes, e1 pavillon est garni de sept cents lils éblouisf chaque lit est entouré de sept cents bourit célesl

Après les quatre khalyfes parfails, viennent lei duparadis, les six èvangélisés, c'est-à-dire réjoi bonne nouvelle que leur donna Mahomet qu'i raient ensemble dans la demeure céleste ; ce so autres glorieux compagnons du Prophète, Thaï béyr, Saad, Zeyd, Abd-al-Rhaman, Amer.

{') Parce qa'il avait épousé deux lltles de ïlahomet. (ï) De camplire et <le gingembre.

fK Quel est le dernier degré de béatitude où puisse atteindre un croyant? — La vue du trône de Dieu, al- Arsch, auqu^ on monte p^r trois cent mille degréi^, séparés l'un de l'autre par trois cent mille aunées de cbemip, et remplis par des anges rangés en escadrons; enfin la vue 4^ W^^ Iqi-méme, la contemplation de Dieu, laquelle naura ni \\m, ni distance, ni face, ni côté. »

fi Quel sera F asile des croyants qui périront à la guerre après s'être enrôlés contre la volonté de leurs parents? — Us ne seront point punis parce qu ils sont martyrs; ils ne seront point récompensés parce qu'ils ont désobéi. Ils se tiendront sur le mur al-araf (0 qui sépare le paradis de Teofer. Ils reconnaîtront les élus et les réprouvés ; ceux-là, à Téclat de leijys fronts, ceux-ci, aux ténèbres répandues sur leurs visages. »

« Pourquoi Dieu n a-t-il pas voulu que tous les homipes fussent fidèles? Pourquoi a-t-il permis qu'il y eût des infidèles? — On ne doit pas s'enquérir de ce que Dieu veut et fait; il est parfaitement libre de vouloir et de faire ce qui lui plaît. D'ailleurs, dans les choses qu il vpuf et qu'il fait, il y a des vues d'utilité et de sagesse qui écfiappentà l'intelligence des fils d'Adam (^). »

<c Combien de femmes le ciel a-t-il données à la terre? Quatre : la fille de Faraoun, qui a sauvé Mouza; la vierge

(*) Le purgatoire.

(^) J'aime mieux cette commode réponse à la terrible et insolable question : Pourquoi le [mal ? que toutes les subtiles arguties de la scolastiquc chrétienne.

Maryem qui a enfanté hsà ; Kadidjah 6t Fatymah^ femme et fille de Mohammed.

a Combien y a-t-il de nuits saintes dans4' année? — Sept : la nativité du Prophète ; la conception du Prophète; Fassomption du Prophète; la nuit où les anges gardiens dçs hommes déposent leur Kitab (^) de Tannée; la nuit des mystères ineffables, des prodiges inconnus (') ; la veille de Yld-Fitr ; et la veille de Vld-AdahC).

« Ce nombre sept n'est-il pas le nombre par excellence, le nombre prédestiné? — Oui, car il est aussi le nombre des grands attributs de Dieu, la vie, la science, l'ouïe, la vue, la volonté, la puissance et la parole; — le nombre des sept parties capitales du corps humain, les oreilles, les yeux, la langue, les mains, les pieds*, le ventre et le sexe ; — le nombre des sept planètes, le Soleil, la Lune, Mars, Mercure^Jupiter, Venus, Satarne, qui président dans cet ordre aux sept jours de la semaine, dimanche, lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, ainsi qu'aux sept métaux, l'or, l'argent, le fer, le mercure, Tétain, le cuivre, le plomb, enfin aux sept climats, aux sept terres et aux sept mers.

« Bans quel ordre se font les ablutions? — Dans Tordre suivant : les mains, le visage, les bras, la tête, les pieds. Les ablutions commencent par la droite, et sefotit sans interruption, c'est-à-dire qu'une partie ne doit point être sèche quand l'autre commence à se mouiller.

(( Si Teau manque, avec quelles substances les puri-

(1) Livre des actions.

p) Le 27® jour de la lune du Rhamazann.

(3) Les deux Béïrams.

fications peuvent-elles se faire ? — Avec le sable, la terre, la poussière, la chaux, la pierre, la cendre, Témeraude, le corail, Tétain et le cuivre. »

a Combien y a-t-il de degrés dansTamour divin? — cinq: Houblat^ ou Tamitié, Eschk, ou F amour, Schouk, ou le désir, hchtiak, pu Tardeur, Wagd, ou T extase.

« Combien y a-t-il d'espèces d*embrassements? — Six : de tendresse, ou des père et mère ; de respect, ou des enfants ; de fraternité, ou des frères et sœurs ; d'amitié, ou des fidèles entre eux; d'amour, ou du mari et de la femme ; de religion, à la pierre noire de la Eaaba.

<c Que dit le Livre à propos des saluts? — Si quelqu'un vous salue, rendez-lui le salut plus honnête encore. Dieu compte tout (*). »

« Comment se font les saluts entre croyants ? — Les fidèles se saluent en se touchant la main, suivant les paroles du Prophète : « Lorsque deux musulmans se rencontrent et se touchent la main, ce procédé doux et fraternel les délivre de leurs péchés, qu'il fait tomber comme les feuilles sèches d'un arbre. » L'un dit : (( Le salut de paix à toi (*), » l'autre répond : ce A toi le salut de paix. » Le salut à un égal se fait en portant la main sur le cœur ; à un supérieur, la main sur le front. Les grands doivent saluer les premiers. Un homme âgé touche le menton à un plus jeune, et porte sa main à sa propre bouche ; un plus jeune, même à son père, baise

(») Koran, sour. iv. v. 88.

p) Ce sont les premiers mots que dit Tange à Mahomet ; ils sont devenus formules de politesse. On dit habituellement: Salamrolayk (d'où notre mot salamalec), salut à toi; à quoi l'on répond : Alayk salam, à toi salut.

sealement la main ou la robe. Baiser là inàîn est signe de respect; on la baise aux khalyfes, aux chefs, aux tieillards, aux savauts, aux père et mère. Quand un ônfimt se présenté devant son père, ce doit être les yeux baissés, les mains jointes sur la poitrine; il ne s'assied jamais devant lui. Quand le père sort de la maison, àes fils le conduisent, en le tenant sous les deux bras, jusqu'à la porte extérieure ; ils vont le chercher à son retour. En présence d'un supérieur, il faut s'envelopper dans sa robe, et se couvrir les mains du bout des manches. »

« Le travail est-il facultatif ou obligatoire ? — Obligatoire pour tous les hommes. Le Livre dit : « Le travail. Fart, rindustrie, garantissent Thommede la pauvreté. » Et ailleurs : « Le peuple est \i famille de Dieu sur la terre , et le fidèle le plus cher à ses yeux est celui qui est le plus utile è cette famille. » Ainsi, Adem fut labourear, Noah charpentier, Ibrahym tisserand ; Daoud fit des cottes de mailles (^), Soulàman des corbeilles et des paniers; Mohammed, à son tour, fut tailleur, Abou-Bekr, tisserand, Amer, corroyeur, et le khalyfe, notre seigneur, est jardinier.

« Quelle nourriture est immonde, et, comme telle, . réprouvée des croyants? — Tout animal carnassier ; tout oiseau vorace ; le porc, la tortue, T éléphant, le cheval, le mulet, râne; tout animal aquatique, sauf les poissons; le lait des juments et des ânesses. — Pour manger du

(^) D'après la t ^aàiUon musulmane, c'est David qui inventa les cottes de mailles pour rem ^\acet les cuirasses en plaques de/er; le fer devenait entre ses mains souple ^\ ôuclile comme la cire.

chameau, du bœuf^ du mouton, des poules, il faut d'abord les enfermer, afin qu'ils ne mangent euxmêmes rien d'immonde, savoir : le chameau trente jours, le bœuf vingt, le mouton dix, la poule trois; et de ces animaux, on ne mange ni le sang, ni les reins, ni les entrailles. Pour qu un animal quelconque soit rendu monde, et propre à la nourriture des croyants , il faut : 1* couper entièrement le cou ; 2* que ce soit par la main d'un mosulman , d'un chrétien ou d'un juif; 3"* et qu'il ait proféré le nom d'Allah sur le cou de la bête. A la chasse, il faut proférer le nom d'Allah , avant de lancer le trait, de lâcher le chien ou le faucon. Il faut tuer l'animal avec effusion de sang , et non l'assommer ; sinon il est immonde, ainsi que tout gibier tué par d'autres que les musulmans , les chrétiens et les juifs. »

Lorsque Al-Barkévy eut achevé ces diverses citations de son catéchisme, un autre imâm se leva , et s' adressant au khatyb : « Gloire de la chaire , lui dit-il , je voudrais appeler les lumières de l'assemblée sur le grave objet de controverse qui divise en ce moment tous les gardiens de la foi , et que pourra seul trancher , par sa décision souveraine, le successeur du Prophète. De tout temps, lies pères ont composé, avec le jus des dattes exprimé dans l'eau, une boisson douce, rafraîchissante et salutaire. Aujourd'hui, plusieurs de ceux qui abusent de la science pour renoncer à l'innocence primitive , au lieu d'employer les dattes telles que les livre à la main de Fhomme le palmier chéri du ciel , les entassent dans des coffres privés d'air, et, quand ces fruits commencent à tomber en pourriture , ils les écrasent sous la meule du moulin , et de leur suc gâté font une liqueur acre et

mordante qui enivre comme la liqueur de la vigne. Oi rappelle nébidh. Les gardiens de la foi peuvent-Us tolénr cette innovation? Le nébidh est-il une boisson permiseoi prohibée? »

A cette question, l'un des assistants se leva pou donner son avis. C'était un initié de l'ordre des Bhekfi, de ces chevaliers-moines voués par serment à la gvA des frontières, qui partageaient leur vie entre lapii' tique des armes et Faustère accomplissement des piéceptes du culte. «Le Livre, dit-il, va nous donnera lumière. Voici comment il s'exprime : « O croyants, b vin, les jeux de hasard, les statues et le sort desfr

ches (') sont une abomination inventée par Satan. Ab* tenez-vous-en, et vous serez heureux. » Et le PropUk ajoute : «Celui qui boit du vin est absolument cobum celui qui adore les idoles; au moment où F homme pnii en main un verre de cette liqueur, il est frappé ^anthème par tous les anges du ciel et dé la terre (*). «Cespirôles sont claires et précises. Elles défendent, non-seobment, comme le prétend Djélal-Eddyn, l'excès duvinoi rivresse, mais, suivant l'avis de Yahyâ et des commeilateurs les plus éclairés , tout usage intérieur du viût qu'il soit blanc comme le sahbâ, ou rouge comme k ghamar. On ne doit pas même boire de vin en médio" ment, ni en faire le commerce, ni se servir d'un vase qui en a contenu. Telle est ma croyance. Mais vous savez, « mes frères, et tous les anciens docteurs l'ont répété, qo* le silence du Prophète est un consentement. Dieu loi-

(*) Les Arabes idoWtres avaient coutume de consulter le sort au moj» de flèches déposées chez les gardiens du temple de la Mekke (fc'a^imirjb' (2) Hadyz.

même a dit dans le Livre incréé : <( Us te demanderont ce qui leur est permis ; réponds-leur : Tout ce qui n'est pas défendu. » Le jus de dattes n'ayant point encouru l'anatbème du Prophète, je crois qu'il est permis à ses disciples de s'en abreuver, comme il leur est permis de se nourrir des viandes qui ne sont pas déclarées immondes. »

Le rhabyt s étant assis après avoir prononcé ces mots, un des fakys ascétiques s'avança lentement au milieu de la salle , fit une inclination profonde en croisant les bras, puis éleva ses mains à la hauteur de ses joues qu'il touchait du pouce , et répondit en ces termes : « Le Livre contient tout ; mais il faut savoir extraire , avec un cœur pur et un esprit droit, le vrai sens de ses paroles. Mon frère , qui vient de parler , a cité le verset 92 de la cinquième sourate ; c'est l'anatbème contre le vin , les jeux, les idoles et le sort. S'il eût cité le verset suivant, il aurait connu toute la volonté d'Allah. Voici le verset 93 : « Satan désire exciter la haine et l'inimitié entre vous par le vin et le jeu , et vous éloigner du souvenir de Dieu et de la prière. ï> Ces paroles sont également claires et précises. Le jus fermenté des dattes peut-il enivrer? S'il enivre, peut-il exciter la haine et l'inimitié parmi les croyants? Peut-il les détourner du souvenir de Dieu et de la prière? Dès lors , il est réprouvé comme le vin ; il peut s'appeler comme lui la mère de tous les péchés (^). Je crois donc que celui d'entre nos frères qui boit du nébidh se rend semblable au khalyfe Walyd-ben-Yézyd , ce contempteur des saintes lois, qui se baignait dans le vin au lieu de se baigner dans l'eau de roses ; je crois , avec Mohammed-ben-

(^) Le nom du vin, en arabe> est féminin.

Âbou-Hamyd, que Dieu détournera, pendant quarante jours, ses regards du coupable, que, s'il s'est enivré, le Seigneur ne recevra son repentir qu'après quarante autres jours, et que, s*ii meurt dans cet espace de temps, il sera traité comme les idolâtres. Quiconque soutient le contraire mérite d*ètre compté parmi les Ismaylifes, ces voluptueux impies , qui croient au nombre sept, et font un septième prophète de celui qui leur enseigna secrètement cette abominable doctrine : Rien n'est vrai , et Unti e%t'gîTmi%\^). y>

Piqué de cette injurieuse analogie, le rhabyt prit de nouveau la parole, et répondit : « Si le vin de dattes est prohibé, il faut défendre également V usage de Yherhe des fakys, car sa graine, mon frère le pauvre, dont les tiens font si grand usage depuis que le scheïk Hayder leur en a montré les vertus, donne une galté bien voisine de rivresse, et souvent plus féroce {*). »

(1) La secte des Ismaylites, ou Ismaéliens, sortie de la secte d'Ali, dans le ii« siècle de l'hégire (viii® de J.-C), eut pour fondateur le Syrien Ismayl, fils de rimâm Djafar-ben-Sadyk. Ces hérésiarques puissants, qu'on pourrait comparer aux Epicuriens, s'ils n'eussent mêlé le crime à l'impiété et à la débauche, disaient qu'il y avait sept cieux, sept terres, sept planètes, wfi couleurs, sept sons, sept métaux, et sept prophètes parlants, Adem, Noah, Ibrahym, Mouza, Issa, Mohammed, et Isma'yl. C'est de l'ancienne secte des Ismaylites que sont sorties successivement celles des Karmathes, des Assassins, des Wahabites et des Druzes.

(^) V herbe des Fakys est une espèce de chanvre (konnab); ses feuilles et sa graine, qu'on nommait haschischat-al-fokara, se mangeaient grillées oa mêlées avec du sucre, du miel, de l'opium. On en faisait aussi une boisson enivrante. Voici des vers du poëte Ahmed-al-Halébi sur Vherbe des Fùkyi :

« Telle jeune beauté à la taille légère, que j'avais toujours vue pr6te à prendre la fuite, et dont jamais le visage ne s'était offert à mes regards qu'avec les traits farouches d'une fierté cruelle,

« Je l'ai rencontrée un jour avec un visage riant, une Immeor douce

Les membres de l'assemblée se divisèrent entre Topinion du rhabyt plus tolérant et celle du faky plus austère. Voyant s'échauffer la, querelle scolastique, Al- Mansoùr, qui n'aimait rien moins que la vaine dépense du temps et le vain emploi de la parole , quitta brusquement l'académie des théologiens pour se rendre à l'académie des savants.

Des soixante-dix bibliothèques publiques que les khalyfes d'Espagne ont établies dans leur empire, la plus

et facile, et toutes les grâces d'une société pleine de charmes.

(X Après avoir obtenu d'elle tout ce que je désirais, je lui ai témoigné ma reconnaissance de ce qu'à tant de rebuts avait enfin succédé un accueil favorable.

« Tu n'en es pas redevable, a-t-elle répondu, au caractère que j'ai reçu de la nature. Rends grâces à celui qui t'a concilié mes faveurs, le vin de l'indigent.

<K C'est le haschisch, herbe de la joie, qui intercède auprès de nous pour les amants malheureux, en dilatant nos âmes, et les rendant ainsi accessibles au plaisir.

« Veux-tu te rendre maître, à la chasse, d'une jeune et timide gazelle? aie woÊJk qu'elle paisse le feuillage du chanvre. »

Un antre poëte a dit du haschisch : « Le pauvre, quand il en prend seulement le poids d'un drachme, lève une tête superbe au-dessus des émyrs. »

Le Vieux ou Seigneur de la Montagne (Schéik-al-Djebal) , pour encourager ses fanatiques sectaires au meurtre et au martyre, par un avant-goût des jouissances du paradis, leur donnait des pastilles ou de la liqueur de haschich. De là leur vint le nom de Haschischyn , que les Européens des bords de la Méditerranée ont traduit par assassins, assassini, asesinos, et qui, après avoir servi à dénommer ces enthousiastes furieux, est devenu, dans leurs langues, synonyme de meurtriers.

L'usage du haschich s'est conservé jusqu'à nos jours en Egypte, où il produit les mêmes effets d'ivresse et de fureur. Pour mettre l'armée française à l'abri du fanatisme musulman, après le meurtre de Kléber, le général Menou, par un arrêté du 17 vendémiaire an ix, prohiba la liqueur du /mwehich, et défendit même de fumer la graine du chanvre.

considérable est celle de Cordoue. Le, se troavent rassemblés tous les ouvrages de science ou d'imagination qu'ont écrits ou traduits les Arabes, depuis que la passion de savoir a remplacé pour eux celle d'acquérir, depuis qu'a l'ardeur du prosélytisme et de l'agrandissement a succédé le goût de l'étude et des conquêtes de l'esprit. lies voyages d'instruction qu'entreprennent, comme par une sorte d'observance, tous les hommes qui se vouent au culte des lettres, et les missions entretenues par le khalyfe dans toutes les Wlles de l'Asie pour lui transmettre les livres des écrivains et les découvertes des savants, ont successivement ajouté ani œuvres des Arabes andalous les œuvres des Arabes s]'riens, de façon que toutes les richesses , propres ou d'emprunt, que possède la langue de Mahomet se trouvent réunies comme dans un grand et général trésor. Traités sur toutes les sciences, agriculture, astronomie, mathématiques, géographie, guerre, médecine, chimie, architecture, musique, grammaire; commentaires sur toutes les questions de théologie et de jurisprudence; livres sur tous les sujets, histoires, voyages, romans, sermons, discours ; puis, enfin, l'immense recueU des poésies d'une nation qui fit des vers avant de savoir écrire , chez qui la mémoire et la tradition tinrent lien longtemps do la plume et du papier, pour laquelle le rhythme et la rime ont à la fois tant de facilité et de charmes que les entretiens familiers sont souvent semés d' improvisations poétiques ; toutes ces œuvres si diverses, graves ou légères, fruit du travail ou du loisir, faites pour l'étude ou la distraction, et dont le nombre est tel que leur seul catalogue remplit quarante-

quatre Tolomes de cinquante feuilles (^) ; toutes ces œuvres sont rassemblées dans les immenses galeries d'un seul édifice.

Cest le palais Mérouân, le plus riche et le plus vaste des palais de Gordoue, celui qu'habitaient les khalyfes avant .qa Abdérame III fit élever la demeure enchantée de Médynat-al-Zohrah, qui renferme cette inestimable collection. Là, sont rangés les livres manuscrits, dans un ordre si parfait, que chaque salle représente une science, et qu elle en porte le nom. C'est aussi dans le palais Mérouân, parmi les ouvrages de leurs devanciers et de leurs contemporains , et parmi leurs propres ouvrages, que se réunit l'académie des savants. Cette académie n'eut point, comme les deux précédentes, de fondateur particulier. Dès que les Arabes, maîtres de la Syrie, et touchant aux possessions des Grecs de Byzance, eurent commencé à comprendre l' importance et le charme des travaux de l'esprit, sentant aussi les avantages de Tassociation , ils firent en commun les premières études et les premiers progrès (^). Mais comme le do« maine de la science est sans bornes , ces associations

(<) Un autre fait pourra donner une idée de la richesse des bibliothèques arabes. Des vingt'trois ouvrages connus de Makrizy, celui qui porte pour titre : CoUeciwn de choses utiles et source d'observations importantes, contenait loi senl quatre-vingts volumes.

p) Voici ce que dit Hadjy-Kalfa sur le mot amali : « Ce qu'on entend par U; c'est qu'un savant est assis, ayant autour de lui ses disciples avec des toitoîies et du papier. Le savant dit ce que Dieu permet qu'il lui vienne à reprit au sii\}et d'une science^ et ses disciples récrivent. Il se forme de cela im line qui se nomme imla ou amaU, Voilà comme avaient coutume

de fiôre les andens » C'est précisément ce qui se passait parmi les

aa PoitiqQey au Lycée et dans la maison d'Acadêmos.

de mattres et de disciples survécurent h leur objet on* ginaire; elles s'étendirent avec les lumières acqoiseiiel devinrent peu à peu, sous le patronage de princes éd» rés, des corps permanents qui se renouvelaient fi l'élection, travaillaient de concert et mettaient lear» voir en société. L'origine des académies , en Oriesl, se confond, comme celle des études, avec la conqnéh Elles existaient sous les khalyfes omméyades, efli étaient célèbres sous les premiers Abbassydes, le gml Haroun-al-Raschyd et son fils le grand Al-Mamoun. b Espagne, les académies s'établirent en même teap que la culture des sciences ; elles y grandirent oonui les sciences elles-mêmes, et luttèrent bientôt avec ceb de l'Asie de mérite et de célébrité, Séville et Gordoi étaient fameuses au même titre que Bagdad, Basnhtll Koufah.

Al-Mansoûr, en pénétrant dans le palais Mérouin,s| dirigea vers une vaste rotonde, placée au centre despleries, et dont Fentrée, suivant l'usage, se faisait rec(* naître par une inscription. On lisait, sur le frontons marbre de la porte, cette parole d'Aly-ben-Abou-Talà dont les sentences ne sont pas moins célèbres chezb| Arabes que les proverbes de Salomon ne le furent cl les Hébreux : « L académie des savants est un des pria paradis. » Sous cette espèce d'invocation , s'ouvrait salle d'assemblée. Cette salle, où la lumière descend^l par une seule ouverture pratiquée au sommet deï| voûte, était ornée dans un style à la fois sévère et gnifique. Sur la muraille circulaire en stuc bte] étaient tracées en lettres d'or les belles paroles f Mahomet consacre, dans leHadyz, à l'éloge de la scient]

« Enseignez la science : qui V enseigne craint Dieu, qui la désire adore Dieu, qui en parle loue Dieu, qui dispute pour elle combat pour Dieu, qui la répand distribue r aumône, qui la possède devient un objet de vénération et de bienveillance. »

« La science sauve de Terreur et du péché; elle éclaire le chemin du paradis ; elle est notre compagne dans le voyage, notre confidente dans le désert, notre société dans la solitude ; elle est notre parure devant nos amis, notre bouclier devant nos ennemis. )»

« C'est par elle que le Tout-Puissant élève les hommes qu'il destine à prononcer sur ce qui est vrai, sur ce qui est bon. Les anges recherchent leur amitié et les couvrent de leurs ailes. »

ce La science est le remède aux infirmités de Tignorance, un fanal consolateur dans la nuit de l'injustice; c'est par elle que les esclaves, franchissant toute distance, ont escaladé les cimes des félicités du monde présent et du monde futur. »

a L'étude des lettres vaut le jeûne, leur enseignement vaut la prière ; à un cœur noble elles inspirent des sentiments plus élevés; elles corrigent et humanisent les pervers. »

Entre ces inscriptions et les coussins de velours noir occupés par les membres de l'académie , s'étendait un triple rang de rayons en bois de cèdre ciselé , sur lesquels étaient rangés les plus précieux ouvrages de la vaste bibliothèque, ceux qu'on appelait les Perles du trésor de t esprit. Dans ce nombre, il n'y avait que peu de livres arabes : le Koran, d'abord, qui n'est pas seulement la plus sainte des croyances et la plus pure des

HISTOIRE DES ABABES

morales, mais qui est aussi la plus sublime despoésia. Cet exemplaire était écrit de la main du fameux ctlligraphe Âben-al-Baouab, le premier des peinlret m éoi tures. Après le Koran , se trouvait le Bordah « oélèiie poème en Thonneur du Prophète, que savent par eam une foule de musulmans , et dont ils récitent les fiig* ments comme autant de sentences; puis lesouynp que la tradition avait pu recueillir des grands poètes utérieurs h Mahomet, Schanfara, Nabéga, Ascha, Mb* moun, Zoliéïr, Amrialkaîs, et la fameuse Thomadhjr, les sept Moallakas ou Suspendus» ainsi nonmiés pane qu'on avait appendu leurs vers aux murailles intériem delà Kaaba, comme des inspirations divines (^). Tontk reste était des œuvres de l'ancienne Grèce et de l'aicienne Rome. Les manuscrits grecs, source révérée A les Arabes puisèrent les germes de toutes leurs conna» sanccs, se trouvaient surtout en grand nombre. La uns, plus rares et plus recherchés, venaient de Gonstantinople, où les copistes avaient créé une vaste branche de commerce exploitée surtout avec les pays musulmans. Do ces manuscrits, et parmi les plus anciens, quelques-uns recevaient des savants arabes comme od culte (le vénération, parce qu'ils étaient à la fois les plus jçlorioux trophées et les premiers maîtres de leurs aïeui. La conquête de ce précieux butin remontait au temps où le khalyfe Al-Mamoun, vainqueur de rempereur Alichel III, lui ayant imposé, pour prix de la paix, un tribut de livres fçrecs, procura d'un seul coup à sam-

{^) On les nommait aussi Al-Modhahébat ou les Dorés , parce que leur' <pu\rcs furent ('cri les en lettres d'or sur du papyrus d'Egvpte. Voir sur Sihaufura la note 1 de la page 122.

ET DES MORES D'ESPAeNE. 36 1

i^on tous les trésors de l'antiquité. Les autres raanulerits, ouvrages des copistes aralies, étaient tracés sur les longues feuilles du papier de soie, de colon ou de chanr-ne, unies, blanches, luisantes comme le ualin, et leur texte, écrit avec l'encre de la Chine en lettres noires, parmi lesquelles brillait le vif carmin des titres et de la ponctuation ('), était encadré dans des ornements peints avec de si vives couleurs qu'on pouvait aisément s'y mirer comme dans une glace de cristal.

L'académie des savants était présidée par celui de ses membres qu'elle avait élu Roi delà Sagesse {^). Le vieux prince Al-Mondhyr, que son frère Al-Hakeni II a\iait fait directeur des académies, tandis qu'il nommait son autre frère, Abd-al-Azyz, gardien de la bibliothèque du palais Mérouân, se trouvait alors revêtu de cette insigne dignité. Voué, dès sa jeunesse, à l'étude des lettres et des sciences, préférant la retraite et le travail au bruit des camps , aux plaisirs de la cour, et sacrifiant à la noble ambition des conquêtes de l' intelligence ces ambitions de pouvoir qui troublèrent si souvent, dans les familles impériales, la douteuse succession à la couronne, Al- Mondhyr méritait le trône de la sagesse par l'étendue de son savoir et l'éclat de sa vertu.

La séance était fort avancée, lorsque Al-Mansoûr et ses

fils prirent place au divan de l'académie. Déjà plusieurs

fjpnSenmnt p) étaient pronoucés ; déjà les objets les plus

{') L'asage d'écrire les titres en lettres ronges, d'où est venu le mot de rubrique, eiislait chez les Arabes, desqnels, sans doute, il fut imité. (1) Res sapieniite, ou, comme ou disait an moyen fige, roi de la sapietite. P) Discours ncadémiques.

ses HISTOIRE DES ÀRiiBES

plupart des sciences que cultivaient les Arabes s étaient enrichies de communications nouvelles. Le docte Aboih Zakariah al-Awam, de Séville, avait lu d'abord quelques préceptes, extraits de son grand Traité dAgriaiture^ sur r irrigation des rizières et sur la culture dei cannes à sucre ('); puis il avait ajoute d'intéressante observations sur le sexe et les amours des pliâtes ('). Après le savant agronome, s'était levé le gnnd naturaliste Moliammed - ben-Mehammed Al-Kaswini, qui avait lu à son tour quelques fragments d'une &taire naturelle, rappelant, pour le sujet, la forme etïi* niversalité, les livres d'Aristote et de Pline. On vA admiré surtout quelques définitions où la beauté di style rehaussait heureusement la profondeur du savoir et de l'observation. Voici, par exemple, comment Ai- Kaswini dépeignait le dattier et Thomme :

Le Prophète a dit du dattier : ce Honorez le palmier qui est votre oncle paternel, parce qu'il a été formé do reste du limon dont Adam (ut créé par le Très-Haut.'

(1) La canne à sucre fut cultivée en Espagne parles Arabes et leorsde»ccndanU jusqu'à Texpuision des Morisques, en 1610.

(2) On a fait à Linné Thonneur de la découverte du sexe des planie*. Voici ce que (lisait AI-A\vaiu plusieurs siècles avant le naturaliste suédois:

« Si, parmi les palmiers, on rapproche les mâles des femeUes, ce8de^ niers portent des fruits en grande abondance, parce que le voisinage isvorise leurs amours. Si, au contraire, ou éloigne l'arbre femelle des inàle<. cette distance empêche qu'il ne rapporte aucun fruit. Quand on plante m palmier mule au milieu des femelles, et que, le vent venant à souffler, l^ femelles reçoivent l'odeur des fleurs du mâle, cette odeur suffît pour rendra féconds tous les palmiers femelles qui entourent le mâle. »

Ce qu'Ai -Awam semble ignorer, ce que Linné a démontré pleinemeni. c'est que hî pollen dc-^ fleurs mAles, et non leur seule*odeur, féconde ^> fleurs femelles.

Le dattier a une ressemblance frappante avec l'homme, par la beauté de sa taille droite et élancée, sa division en deux sexes distincts, mâle et femelle, et sa prop)riété d'être fécondé par une sorte d'accouplement. Si on lui abat la tête (le chou qui le termine), il meurt, et, semblables aux membres de T homme, les rameaux que l'on en détache ne repoussent jamais. ï>

« L'homme est un composé d'esprit et de corps. C'est le plus noble des animaux et la plus parfaite des créatures. Dieu lui a donné pour attribut particulier l'intelligence, et fait don du langage pour communiquer sa pensée. Pour ornement extérieur, il lui a donné les sens, et l'a doué intérieurement des facultés les plus nobles et les plus exquises. C'est ainsi qu'il a destiné la cervelle pour le siège du raisonnement, et qu'il l'a placée dans le lieu le plus élevé et le plus digne de ses fonctions. Il a donné à l'homme pour attributs la pensée, la réflexion et la mémoire, et a voulu que le gouvernement de son être appartînt à ce qu'il y a en lui d'intellectuel. En sorte que l'âme peut être considérée comme l'émyr; elle a, pour wisir Tintelligence; les facultés sont ses forces, ses armées; le sens commun, son courrier ; les membres, ses esclaves ; le corps, le lieu où elle siège et exerce sa puissance. Les sens, occupés sans cesse à parcourir le petit monde où est leur sphère d'activité, recueillent les nouvelles favorables ou contraires au bien général, et les rapportent au sens commun, qui, tenant le milieu entre F âme et les sens, et, pour ainsi dire, gardien des portes de la ville, les transmet à rinlelligence ; celle-ci choisit alors ce qui convient, et rejette ce qui est contraire à la conservation générale. C'est en considé*

364 HISTOIRE DES ARABBS

rant rhomme sous ce point de vue qu'on Ta dénommé petit monde (mierocotme), car il tient de la plante par a faculté de prendre de la nourriture et de croître, et de ranimai par celle de sentir et de se mouvoir ; mais 3 se rapproche des êtres angéliques par son intelligence, eipable de connaître la vérité. »

Ensuite le jeune syrien Abou-Aly-al-Hassan ('), après avoir offert à l'académie son télescope perfectionnée! sa traduction annotée de Ptolémée l'astronome, anil fait connaître les derniers travaux du Ptolémée arabe, de son compatriote le célèbre Mohammed-ben-DjâbeMl- Batany (^), lequel, mort à la fleur de Tàge, avait pourtant calculé quatre éclipses , découvert le mouvement de l'apogée du soleil, et mesuré l'obliquité de récliptiqn& Puis, le directeur de la Dar-Alikma ('), qui s'était illnsiié dans les sciences mathématiques pour avoir continné les propositions d'Euclide, et qu'on surnommait il llacyb, ou le Calculateur, avait exposé les avantages et les principales opérations de la science nouvelle appelée Al-Djebr-oua-al-Mokâbélah {^). Après le géomètre, s'était levé le médecin du khalyfe, Abou-al-Kâsem-Kalaf-ben- Abas (^) . En présentant à l' assemblée le Traité de la pe(ifc vérole et de la rougeole de Mohammed-Abou-Bekr-ben- Zakariah-al-Razy (^), il avait expliqué une opération chirurgicale dont cet illustre Syrien est l'inventeur, opéra-

(1) Alhacen.

(2) Albategnius.

(3) Maison de la Sagesse , nom d'un collège de Cordoue.

{*) Réduction des nombres rompus à %m nombre entier, l'algèbre.

(5) Albucasis.

(6) Rhasès.

ET DES HOftES D'ESPÀSNE.

lion aussi simple qu'utile, et qu'on emploie avec le ' même succès pour l'hoinrae et pour les animaux {'}. Ensuite il avait raconté la vie de son maître, le grand Aben-Aly-al-Uosayn-Aben-Synà ['), de Schiraz, que dévora d'une ardeur insatiable la passion d'apprendre, et qui chercha surtout, mais vainement, dans l'étude de la médecine, la solution de ses doutes philosophiques. On dit que, pour disputer au sommeil une parlie du temps que lui laissent prendre les autres hommes, Aben-Synà, méprisant la toi du Prophète, réveillait avec la douce liqueur de son pays ses facultés assoupies, et que souvent, tombant d'un mal dans un pire, il n'arrachait sa raison au sommeil que pour la perdre dans l'ivresse. Abou-al-Kàsem avait ensuite indiqué tous les secours que la science de guérir emprunte aux sciences naturelles, la botanique et la chimie; puis, passant des considérations générales ans applications particulières, il avait expliqué quelles vertus médicales possèdent la casse et le tamarin, et comment , au moyen de l'alambic, on exprime du riz, de l'orge et du seigle, une essence spiritueuse, un alcool, également précieux pour la guérison des blessures et pour les usages de l'industrie.

Enfin, sortant du domaine de la médecine expérimentale pour entrer dans la conjecture, dans l'empirisme, et s' appuyant sur cette règle admise par Tbcophrasie, Pline et Gallion, qu'il n'existe pas de substance où la Providence n'ait placé quelque remède à nos maux, Abou-al-Kàsem avait exposé, d'après le livre de l'Egyp-

aee

tien Âl-Teï(aschi , les vertus secrètes des pierres pncieuses (*).

A l'arrivée d'Al-Mansoùr, F académie ayant termiié ses travaux sur les sciences exactes , passait aux olgek plus légers de la littérature et de la poésie. Poar oelfe seconde partie de la séance, chacun de ses membres éliit en quelque sorte compétent au même degré ; car, d» les Arabes, tout homme adonné aux travaux de l'eqnit, f At-il astronome, géographe , médecin, chimiste, colli' vait aussi les lettres, et sefibrçaitde joindre & son talent spécial le talent général de poète. Si, dans lacadémie de Bagdad, par l'attrait particulier qu'ont leschoM étrangères et lointaines, on recherchait de préférer les ouvrages des écrivains espagnols, dans l'académiede Gordoue, l'on ne montrait pas un moins curieux » pressement pour les œuvres des poètes de l'Asie. Ce goût réciproque était facile à satisfaire ; car les vojigK scientiûques amenaient saifs cesse, de Tune à l'aube contrée, les hommes supérieurs dont la noble rivalilê entretenait un continuel échange de lumières ente l'Orient et rOccident. Pour les retenir, on employai les largesses, les honneurs, et jusqu'à la violence: té-

(*) Al-Teïfusclii (AbouM-Abbas-Ahmed) ne naquit, au Caire probablemeat. que dans le xiii® siècle. Si je le nomme à l'époque d'Al-Mansoûr. c'est pour avoir occasion de citer son curieux ouvrage. On peut en ^wr une assez lon;juc analyse dans les Monuments arabes, persans et turcs (k M. Ueinaud, tome 1 , p. 9 et suiv. D'après Al-Teïfaschi, par exemple, k rubis fortilie le ccpur, garantit de la peste et de la foudre, arrête le fluide sang ; l'émeraude guérit des j)i(iûres de vipères et de l'épilepsie ; le diamani. de la colique et des maux d'estomac; la turquoise, des maux d'yeux; 1* cornaline, des maux de dents ; Tématite, de la goulte ; le cristal de roch«des mauvais rêves, etc.

moin ce pauvre poëte d'Homs (*), Aben-Àmar-al-Arramédy, qu'Al-Hakem II fit mettre en prison pour qu'il ne pût retourner en Syrie, et duquel on disait : (c C'est un rossignol que son chant a privé de la liberté f). x> Plusieurs membres des académies asiatiques assistaient à celle de Gordoue. Le plus célèbre d'entre eux était le poëte Abou-Thayb-Ahmed-ben-Hosayn, de Koufah, surnommé parmi les siens Al-Moténaby, ou le soi-disant prophète, parce qu avant de composer des poëmes, il avait inutilement tenté de fonder une secte mystique. Pour Texcuser, un de ses admirateurs avait dit : « Cest dans ses vers qu'il est inspiré de Dieu, et c'est dans sa pensée que sont les miracles. » Abou-Thayb, Tune des gloires de la Mère des académies (^), était né dans le pays qu'avaient illustré déjà par leur naissance cet Abou- Thémam-al-Thaïy, surnommé le Prince des poètes, et cet Aboul-Olaque la petite vérole rendit aveugle lorsqu'il pressait encore le sein de sa nourrice, mais dont l'esprit, assez pénétrant pour percer l'obscurité de son enveloppe matérielle, voulut se venger du sort en poursuivant de son vers libre , satirique , impie , et les hommes et le ciel (*).

A la prière du Roi de la Sagesse, Abou-Thayd s'était levé pour réciter quelques pièces de son divan de poésies.

. (^) Hëmesse.

PJ La disgrâce d'Al-Arramédy eut pour vraie cause une intrigue d'amour ^ns le sërail. J. Conde la raconte, cap, 92, parte IL P) Omm^alnMédarys, l'académie de Bagdad.

fV ^oir précédemment à la page 123.

-Aiwu'l-Ola se disait à lui-même dans ses vers : « Fils de Souléïman, la ^lë t'a lait un don précieux ; car si tes yeux voyaient la génération pré- ^> ta prunelle n'apercevrait pas un seul homme. »

tes

Mais voyant, à cet instant mémet paraître Al-MansoAr, duquel il avait reçu 1* accueil le plus magnifique, ilnlu sur-le-champ le hagib de ces strophes improvisées [%

n Je n*ai ni coursiers, ni trésors à offrir; eh bie&l que l'éloquence vienne à mon secours, puisque la{D^ tune ne me favorise pas. »

a Si, pareil au coursier dont le courage est leloi par de forts liens, je ne puis m'élancer dans la cami^ je puis du moins faire retentir l'air de hennissemenis.»

« Je paierai un tribut de louanges an hagib glorien dont les bienfaits se répandent sans qu'il les ait pron et qui n'appelle ses richesses de vrais biens qu'après b avoir distribuées. »

« Si je manifeste ma reconnaissance, ce n'est pas^ les richesses dont j'ai été comblé me causent delajÀ car l'abondance et la détresse sont égalçs pour moi ;i

« Mais j'ai senti qu'il était honteux qu'accablé debiit faits, je restasse avare d'actions de grâces. »

a Or, j'étais comme une plante qui croit dansk Raudh'AUHazn ; au matin, j'ai été humecté parniK pluie qui n*est pas tombée sur une terre stérile. )>

« Le sol oii cotto pluie est descendue doit faire voit qu'elle y a laissé des traces heureuses. Ah I que souTefil les pluies ignorent quelles (erres elles arrosent ! »

a La gloire n'appartient qu'au héros doué de géni qui exécute des choses impossibles à tout autre, au héwj qui est à l'empire ce qu est une aigrette sur le front.

(*) Cette pièce, et les autres morceaux de poésies qui se troaventdaB^k présent chapitre et dans le suivant, sont des citations textaeUes emprooi^ h nos meilleurs orientalistes. Mais elles sont, pour la plupart, composées^ fragments rapportés.

« La gloire n'appartient qu au héros qui ressemble à Âl-Mansoûr; Mais quoi ! j'ai dit semblable au soleil. Eh! le soleil a-t-il des semblables? »

Puis se tournant aussitôt vers Abd-al-Malek, et prenant un rhythme nouveau, le poëte syrien continua :

a Les habitants du Mahgrêb s'étaient imaginé qu'ils n'auraient affaire qu'à un adversaire amolli par l'opulence, que l'aspect de ces lieux brûlés du soleil rappellerait bientôt vers l'ombre de ses pavillons. »

<i( Mais tu leur as fait sentir les ardeurs de la soif lorsque le désert de Sémawa a suffoqué de ses flots de poussière leurs troupes dispersées. »

<( Jusqu'à ce jour, les Bédouins, familiarisés avec leurs plaines arides, faisaient l'épouvante des princes accoutumés à vivre au milieu des eaux, comme la plante qui, de ses rameaux, couvre les étangs. »

<i Hais en t' attaquant, ils ont rencontré un adversaire plus propre à diriger dans les solitudes que les astres qui les éclairent, plus accoutumé à tendre ses tentes dans le désert que les autruches à y déposer leurs œufs, »

« Plus capable que le lézard qui les habite de supporter l'absence des citernes, ou de soutenir les feux brûlants du midi sans que ses yeux en soient éblouis. »

a Ils se sont avancés hardiment : bravoure salutaire, s'ils avaient eu à combattre un ennemi moins redoutable. Ils ont eu recours à la fuite : sage parti, s'ils avaient eu devant eux un ennemi auquel on puisse échapper par la fuite. »

<( Mais par un seul coup de ton épée, plus efficace qu'une conjonction d'astres malfaisants, tu fais fondre sur tes ennemis tous les genres de trépas ; »

4( Son double tranchant est comme les deux langues d'un glaive acéré qui improvise les discours les plus énergiques de la mort. »

Ces strophes furent accueillies par de longues acclamations , qui semblaient n'applaudir qu'à l'heureuse inspiration du poète étranger, mais qui n'applaudissaient pas moins à la vérité de son double éloge. Quand le silence fut rétabli, Abou-Thayd annonça qu'il allait réciter une élégie composée à son départ de Bagdad, après le trépas de Fémyr Abou-Chodjah-Fâtyk, guerrier célèbre, que son courage téméraire avait fait surnommer AUMédjnoun, ou T Insensé. Privé de son protecteur, contraint d'aller chercher au loin une patrie nouvelle, le poète peignait ainsi l'afQiction de son cœur :

a Jusques à quand marcherons-nous durant la nuit obscure , de concert avec les étoiles ? Elles n' ont pas de pieds pour éprouver la fatigue qu'endurent dans leur course l'homme et le chameau. »

« Elles n'ont point de paupières en proie à l'insomnie qui afflige l'homme éloigné de sa patrie et privé de repos pendant la nuit. »

a Le soleil noircit notre visage ; mais hélas I il ne rend pas à nos cheveux blanchis leur première noirceur. »

« Tel est l'arrêt que le ciel a prononcé contre nous. Si nous avions pu porter notre cause devant un juge de la terre, sa décision sans doute eût été différente. »

« Je ne compte la durée de ma vie que par les jours de ma jeunesse, et je n'y comprends ni ceux de l'enfance, ni ceux des cheveux blancs. Telle notre vie, tel le feu, dont le commencement n'est que de la fumée, et la un que de la cendre. x>

ET DES MORES D'ESPAGNE. S7i

« Je n'ai point pris les chameaux en haine; mais en les faisant servir à mon usage, j'ai voulu préserver mon cœur de la tristesse, et mon corps de la maladie. »

« Je leur ai fait quitter Misr (^), en commandant à leurs pieds de derrière de chasser ceux de devant , et, rapides comme la flèche, ils ont abandonné Djan et Alalem. d

« Les autruches du désert, couvertes du harnais, rivalisent avec eux de vitesse, et leurs rênes flottent de firent avec celles de nos chameaux. )>

4( Nos chameaux nous emportent avec rapidité. Leurs lèvres sont blanches d'écume, et la corne de leurs pieds s'est verdie en foulant le rogl et le yanem. y>

c< Armés du fouet, nous les écartons des lieux où croît r herbe, pour les diriger vers les pâturages de la générosité. »

« Mais où les trouver ces pâturages, depuis qu Abou- Ghodjah-Fàtik, ce chef glorieux des Arabes et des Persans, fil cessé de vivre ? » "

a Dans sa demeure, le foyer de l'hospitalité brûlait nuit et jour. »

« n n'est point en Misr un autre Fâtik vers qui nous paissions nous rendre, et personne ne le remplace ^panni les hommes, »

« Nul d'entre les vivants ne lui ressemblait en vertu, et voilà qu'aujourd'hui les morts réduits en poudre sont sraiblables à lui. »

«Quel homme la mort m'a ravil sa mère n'a point eonnn celui à qui elle a donné le jour. r>

(1) Le Caire. Misr s'entend aassi poar l'Egypte et la Syrie, où régnaient alors les khalyfes fathémites.

<( Elle n*a point su qui elle pressait contre son sein«

Âh I si elle eût connu les hautes destinées de ce héros, elle eût été effrayée de le tenir entre ses bras. »

« Dans Mm> il est des rois qui possèdent autant de richesses que lui; mais ils n'ont point ses vertus sublimes. »

<c Fàtik , dans son économie, était plus généreux qu'ils ne le sont dans leur munificence; et ses reproches étaient plus agréables à entendre que leurs éloges, d

« Sa mort est plus glorieuse que leur vie, et sa disparition de ce monde plus utile que leur existence* i»

« Les vautours rachèteraient au prix de la vie de leurs petits les jours de ce brave qui fournissait à leur pâture. »

« La mort a été pour Fâtik ce qu'est le vin arrosant la vigne dont il est sorti, »

a Et le breuvage que Fâtik a bu était le breuvage qu'il avait fait boire à tant d'autres , et qui remontait & sa source. »

Les poètes de Cordoue , cachant avec politesse la jalousie que pouvait éveiller en eux la haute renommée du poète de Bagdad, firent éclater leur commune admiration en termes que méritait le talent d'Abou-Thayb, et qu'imposaient d'ailleurs les devoirs de Thospitalité. Un autre Syrien prit alors la parole. C'était le poète philosophe Abou-Djafar-ben-Tofayl , auteur d'un conte aussi célèbre que celui A^Kalila et Dimna (*); dans lequel il avait établi le système des idées innées , si conforme au dogme de la prédestination , en faisant , sous le nom de Hay-ben-DjO" cadhan, l'histoire d'un jeune enfant abandonné dans une

(*) Les fables de Bidpay.

lie déserte, qae la seule force de sa pensée élève à la connaissance de Dien et des lois de la nature. C'est ce qu ayait exprimé d'un seul mot certain Berbère ignorant et grossier à qui Ton demandait comment il savait qu'il y a un Dieu : «L'aurore, répondit-il, a-t-elle besoin de flambeau pour être vue? » Aben-Tofayl avait été directeur de celui des collèges de Bagdad qui portait le nom deMisamiya. Il écrivait alors un recueil de ces sentences, fort à là mode chez les Arabes , comme chez tous les peuples de l'Orient, où, dans une courte phrase , dans une image rapide qui frappe la mémoire , étaient enfermées des vérités morales , et qui devinrent le modèle de ces proverbes populaires que les Espagnols enseignèrent à l'Europe. Au lieu d'exposer le but et la forme de son livre, Aben-Tofayl récita quelques-unes des maximes qui devaient le composer , en choisissant toutefois avec adresse les plus convenables à la situation de l'orateur et de son auditoire :

a Le savant vit éternellement après sa mort, tandis que ses membres , cachés sous la tombe , sont réduits en poudre. L'ignorant est mort, même pendant qu'il marche sur la terre ; il est compté au nombre dès vivants , mais il n'existe pas. )>

« L'ignorance est la source de tous les péchés; mais il y a un mal plus grand : c'est l'ignorance de son ignorance. )>

« Lorsque Dieu veut .exposer au grand jour une vertu qui restait cachée dans l'ombre, il arme contre elle la langue de l'envieux. Si la flamme ne s'attachait à tout ce qui Tenvironne , on ne connaîtrait pas le parfum exquis de l'aloès. )► *

« L'homme vertueux qui vit dans un siècle corrompu est comme un flambeau placé dans un désert; il répandrait de la lumière, si les vents le laissaient eu paix. D

« Fuis une terre où tu es méprisé, et ne t'afflige point d'être séparé de ta famille. L'ambre brut est vil comme le fumier dans les lieux où il prend naissance; mais s il voyage, chacun à Tenvi le suspend à son cou. Le collyre est une espèce de pierre qu'on foule aux pieds dans son pays. Voyage-t-il? alors il parvient au comble de la gloire , et on le pose entre la paupière et la prunelle.»

« Il n'est de patrie pour un mortel que le lieu où il se plaît; il n'est de famille et de parents que les amis sincères (*). »

<i Réside où tu veux, et acquiers de la science et des vertus; elles te tiendront lieu d'ancêtres. Certes, l' homme n'est pas celui qui dit : Voilà ce que mon père fut. C'est celui qui peut dire : Voilà ce que je suis, d

« La meilleure place dans le monde est la selle d'un coursier rapide ; et l'ami le plus précieux dans le stède, un bon livre. »

« Sache garder le silence ; tout secret qui a passé par deux bouches est divulgué. »

« Il en est des richesses dont tu es avide comme de l'ombre qui marche après toi ; si tu les poursuis, tu ne peux les atteindre ; tourne-leur le dos, elles ne te quitteront plus^. )^

(t) Ces deux strophes, prises à deux aateurs difiereats, saffiraieat seules pour prouver que les Arabes, très-adonnés aux voyages, changeaient fiicilement de résidence, et que, transplantés hors de leur pays originaire, ils se considéraient seulement comme campés dans leurs pays de conquêtes.

c( Les richesses ne consistent pas dans des mots, « ma terre, ma maison, mes biens, » ni à dire : « Jeune homme, mets la selle à mon cheval ; ou : Jeune fille , étends mon lit. « Il faut à Thomme , outre ce qu'il possède, une protection permanente de Dieu. »

« Plus on est proche du but, plus la difficulté de latteindre semble Téloigner. Aussi, quand on a dix pas à Caire , c'est au neuvième qu'est la moitié du chemin. )>

« La vertu des hommes sujets à la mort est la patience ; car la maladie vient à cheval et s'en retourne à pied. )»

« Ta vie, ô voyageur sur la terre, est divisée en deux purties; ce qui fut est un songe; ce qui sera, un désir. »

Tandis que le moraliste syrien récitait ses sentences et ses maximes, approuvées, louées de l'assemblée entière, le soleil achevait de se cacher derrière les sommets neigeux de la Sierra-Moréna. Du faîte des Montagnes brunes^ où brillait encore la teinte rosée d'un horizon d'éternelles glaces fi*appé des dernières lueurs du crépuscule, l'ombre descendait rapidement sur la ville impériale. Le Roi de la Sagesse annonça que l'heure de la cinquième prière mettait fin à la séance ; puis , suivant T usage , il invita tous ses collègues h partager son repas du soir. C'était un souper semblable à ceux du mois de Rhamazan, où, après le jeûne absolu du jour , sans nourriture et sans boisson , les amis et les proches se réunissent dans de mutuels festins. A l'appel de leur président, les académiciens se levèrent aussitôt. Dès qu'ils eurent accompli mentalement le devoir de la prière , ils quittèrent leurs sièges en silence, et remplirent un second devoir religieux en s'arrétant aux fontaines d'ablution qui précé*

ilISTOlRR DES ARABES

daient la salle du festin, pour se laver les mains et li barbe.

Cette salle, formant un carré long, était occupée pir une multitude de petites tables en cuivre étamé, tontes rondes, posées sur un pied unique conune des guéridons; d'ailleurs fort basses, et entourées d'épais coussios d'une hauteur au moins égale. Les plus grandes ne poivaient pas réunir plus de quatre convives. Elles ne po^ taient que des assiettes. Point de fourchettes, ni de couteaux ; point de verres non plus. Entre ces tables, disposées avec ordre et symétrie, se trouvait un espace afiss large pour que de nombreux serviteurs, la robe retroussée dans la ceinture, pussent remplir lear office avtt ordre et célérité. On les appelait, sans le secours dedocbesou de sonnettes, en frappant des mains. Deux lustres aux cent lumières, descendant du plafond, illaminaient la salle que des cassolettes allumées aux quatie angles embaumaient de leurs parfums; et, d'une salk voisine, se faisaient entendre, à,de fréquents intervalles, les voix, accompagnées d'instruments, de quelques chaoteurs grecs venus de Constantinople sur les vaisseaoïdi khalyfe.

Al-Mondhyr, pour veiller au service de ses hôtes, s'assit à Fextrémité supérieure de la salle. Gomme le pèfe de famille dans sa maison, il était seul i sa table. Après lui, et sur les deux côtés, se rangèrent d'abord, dans Tordre que leur assignait l'âge, tous les étrangers venus à la séance de l'académie. Les lois de l'hospitalité veulent qu'ils occupent les places d'honneur. Le hagib, le médecin du khalyfe, les plus distingués des Arabes de Cordoue par l'autorité, la science ou la vieillesse, ne pri-

ii'àlas

adesé

Q du plu

i. Tous

s étrangers

les convives étaient assis sur leurs coussins, les jambes croisées, ayant devant eus les mets à la hauteur de leurs sandales. Ainsi disposée, avec ses petits groupes de convives autour des guéridons, la salle du festin offrait un aspect singulier, qui différait également de celui des tables anciennes, autour desquelles était couchée toute la compagnie, et de celui des tables modernes, sous lesquelles on est assis.

Dès qu'Al-Mondhyr eut prononcé, debout, la courte prière avant le repas ('), les tables se couvrirent d'une infinité de mets divers, qui étaient changés et remplacés très- rapidement. Après le pi/au national, et parmi toutes les espèces de pâtes appelées néïdeh, parmi les vases de riz, cuit dans le lait ou le bouillon, qui sert d'assaisonnement aux autres plats, on vit apparaître les poissons du fleuve et des deux mers, les agneauï et les chevreaux rôtis ou bouillis, la caille et la perdrix rouge si communes dans les champs de l'Andalousie, la pesante outarde d'Afrique, l'oiseau doré du Phase et le paon de Syrie, qui. couché sur un plat d'or, étalait son aigrette mouvante et son éventail aux mille couleurs. Mais ces poissons, ces rôtis, ces volailles, ce gibier, étaient tous liachés en petits moiceaux, et mêlés avec des légumes, la feuille de vigne, le chou, le céleri, la courge, le coing, les épinards, les oignons, les concombres enfin, auxquels on fait prendre des formes variées d'aoïmaux en les enfermant tout petits dans des moules. Ces mets,

isi dépecés, pouvaient se prendre avec les doigts, sans

[ '{<) Bian'iltoh (aa nom de Dieu) — npris le repas : EUamf'tlah.

S7S HISTOIBE DES ARABES

qu'on eût besoin de couteaux, ni de fourchettes. Chaque convive avait auprès de lui, sur la table, une serviette pour s'essuyer les mains, outre celle qui, pour couvrir les habits, se pose sur l'épaule droite, et descend devant la poitrine jusque sur les cuisses.

Quoique les convives bussent peu pendant le repas, et que plusieurs ne s'abreuvassent qu'avec de l'eau pure, les boissons n'étaient guères moins variées que les mets. Les valets offraient la douce liqueur tdterbeth ('], &ile avec du miel et descontitures, ou la liqueur plus acide, Jûiosck'ab, extraite des pistaches, des raisins secs, des oranges, des pommes, des poires, des cerises, des abricots, ou les liqueurs plus amères et plus pétillantes, fokka et mazar, qu'on tire de l'orge torréliée {"] .

Les fruits naturels, de toutes sortes, avaient été servis avec le potage, et se mangeaient tout le long du souper. Dès qu'on eut enlevé les viandes et les salades arrosées d'huile de Moron, les fromages furent apportés, puis les tables se couvrirent d'une infinité de fruits et de conserves. On y voyait, entassés dans des corbeilles eo filigrane d'argent, les melons verts de Valence, que leur écorcedureet polie garde frais d'une saison à l'autre, les raisins de Ualaga, les oranges de Tanger, les citrons doux de Fëz, les dattes de Tunis, les olives de Séville, les grenades des bords du Xénil, le glands doui des yeuses, qui prennent, en cuisant sous la cendre, la saveur des noisettes. Entre les corbeilles transparentes,

' ot rangés par nombre égal des vases transparents

en khar-tini, en pierre de la Chine (^), que remplissaient d'autres fruits, cuits et conservés dans la liqueur de la canne à sucre. Les valets distribuaient aussi, dans de petits vases de cristal, la poudre de kali , pour que les convives pussent se nettoyer et se parfumer la bouche à la fin du repas. Une bribe de pain, rompue entre les doigts, avait suffi pour chaque convive ; mais du moins, suivant cette parole du Prophète : a Respectez le pain comme un don béni, t» le pain n'avait servi qu'à la nourriture. Personne n'eût osé l'employer à essuyer ses mains, son assiette ou la nappe, et chaque miette tombée à terre était ramassée pieusement.

Avec les viandes, les serviteurs avaient enlevé toutes les boissons d'un usage ordinaire, et, quaqd le dessert fat servi, l'un d'eux apporta, mais avec une sorte de mystère, quelques flacons des vins fameux d'Âna et de Sehyraz. D'abord, on se contenta d'en offrir aux étrangers, comme pour accomplir un devoir de politesse. Bientôt, et toujours par urbanité, il fallut rendre les saluts qu'ils offraient à leurs hôtes. Enfin, après quelque résistance obligée , les plus rigides eux-mêmes se laissèrent vaincre par la tentation du fruit défendu Trop grand, trop éclairé pour sacrifier, autrement qu'en public, aux petites observances du culte, et libre au milieu d'une société choisie, Âl-Mansoûr donnait gaîment ' l'exemple du douzième des grands péchés, tandis que, malgré ses cheveux blancs et son titre austère, lé Roi de la Sag^se pressait ses convives de remplir et de vider leurs coupes. « En Espagne , leur disait-il pour lever

(1) Porcelaine.

tout scrupule , et par dispense du khalyfe, les musulmans plantent des vignes et se permettent l'usage da vin. N'est-il pas juste qu étant toujours en guerre avec les infidèles, ils puissent, comme l'ennemi , et pour le service de Dieu, puiser dans cette liqueur la santé, la force et le courage? d Les gais propos circulaient avec les flacons poudreux, et se choquaient comme les verres de cristal. « Par Allah! s'écria l'un des convives, venu d'Egypte , le véritable miroir d*Escander (*) est un verre de vin ; buvez-le, si vous voulez posséder, comme Escander, toutes les richesses de Darius {«). »

En écoutant le bruit confus des vives paroles, des rires animés et des coupes heurtées, en voyant ces sages, tout à l'heure si graves sur les bancs de l'académie, maintenant si tumultueux et si folâtres sur les sièges du festin, OD aurait dit d'une troupe d'initiés terminant, dans les débauches d'une agape, les mystères de la vieille Isis. Tout à coup Al-Mondhyr frappa des mains afin d'obtenir un peu de silence de ses convives à demi enivrés, et le poète Abou-Thayb, se levant à sa demande, le verre à la main, chanta, pour couronner la fête, le célèbre Mouëi" chah {') du schéik Gbéhab-Eddyn al-Azâzy :

« nuit de l'union! ô coupe d'un vin délicieux! vous m' avez appris comment, sans être voilées, les joues perdent lejirs pudiques couleurs. Jouis des plaisirs avant

^Jesandre; c'est le fameux phare d*À.\eiaiidrie qu'où appelait ainsi.

* roii s'étonnait de ne pas voir ^x^ M leTmiueT un repas arabe, il

^«appeler qoe l'époque d' Al- V^^as»^ ^stla fin du x« siècle, et qoe

16 {kakmé\ ne îut découv. ,g^,«BL kti&\e, qu'à la tin du xui«.

• '^ loi ^pe est posl^jstv««^^\xoVs autres centaines d'an-

i qu'ils ne s échappent, revêts la robe de T amour et de la

' jeunesse, et bois à longs traits, d

t « La tulipe est devenue une coupe de vin, et la rose

i une beauté au teint frais et vermeil. Le rossignol , en

■ faisant retentir le jardin de ses accents joyeux, est comme

I un ménétrier qui conduit la danse. »

f « Oh ! qu'il est doux de vider les coupes en contem-

5 plant de tendres joues où fleurit la rose, et dont le con-

1 tour gracieux est bordé de myrte! Le vin, n'en doutons

I pas, est la vie des âmes. »

<c Remplis donc de cette liqueur délicieuse les coupes

: qui sont vides ; qu'elle soit pour les joyeux convives une

, jeune fiancée qui se montre à son amant couverte d'un

voile d'or, et que les bulles légères qui brillent sur la

surface nous tiennent lieu de pierreries. »

ce Regarde : déjà parait la face de la terre ; déjà les oiseaux du matin remplissent les airs de leur doux ramage, et déjà le bosquet s'humecte des gouttes de rosée. Eh bien ! mettons fin à nos plaisirs en portant à la ronde des coupes en l'honneur du sourire aimabje des fleurs après une douce pluie. »

a Cueille de l'amour les fruits que tu désires, et mêle, autant que tu le pourras, la liqueur de ta coupe avec l'haleine embaumée d'une belle aux prunelles plus meurtrières que l'épée d'Al-Farouk, d'une belle aux yeux noirs qui gagne des victoires avec des paupières languissamment baissées. »

« Elle a rompu les nœuds de la cruauté, et, superbe,

j. elle s'est avancée traînant la robe de l'union. J'ai dit

$ alors (et le bonheur que je goûtais auprès de ma bien-

aimée était sans mélange) : nuit durant laquelle m'a

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