‹ Histoire des Arabes et des Mores d'Espagne, traitant de la constitution du peuple arabe-espagnol, de sa civilisation, de ses mœeurs et de son influence sur la civilisation moderneChapitre 31 sur 32 · LE MAHDY · texte numérisé non relu

LE MAHDY

Il y avait plus d' une année (') qu'Alphonse V, appelé par les Arabes Alanfoûs, occupait, après le rieux Bermudo, le trône de Léon et des Asturies. Depuis qn'Al- Mansoûr gouvernait l'empire arabe, le royaume des fils de Pelage avait été, presque chaque printemps, envahi, traversé, dévasté. Sa capitale et sa métropole étaient tombées aux mains d' un ennemi toujours victorieux ; ses villes fortes avaient été prises et rasées, ses armées détruites, ses habitants traînés en esclavage. Mais, loin de plier sous des désastres si nombreux, les chrétiens, oçiniùlres et palienls, mellaient h défendre leur (

leur liberté le même zèle infatigable, la même énergique constance que rien ne peut vaincre, que rien ne peut abattre. Leur jeune roi préparait vigoureusement la défense du pays. Il avait relevé les murailles, tant de fois renversées, de Léon, de Toro, de Zamora ; il avait assemblé, dans un concile national ('), ses évéques et ses grands vassaux, afin de pourvoir, avec leur concours, aux pressantes nécessités d'une situation suprême; il avait appelée son ban tout homme en âge déporter les armes; enfin, il s'était assuré des alliances et des secours. Les Castillans, réduits à quelques lambeaui: du comté de Hernan-Gonzalez, étaient toujours, par intérêt et par juste orgueil, au premier rang de l'armée chrélienne. Sancho de Navarre, que la frontière musulmane allait atteindre, sentait enfin la besoin de prendre part à la lutte autrement que par l'envoi de quelque insignifiant corps auxiliaire ; il avait entraîné les trois républiques vasconnes, et do nombreux ►ïolontaires de l'Aquitaine passaient aussi les Pyrénées |iDur gagner le paradis, la gloire et la richesse à la gnerre sainte. Centre et chef de cette confédération, Alphonse, entouré déjà de ses barons des Asturies, de la Galice et de Léon, rassemblait, sous les murs de Burgos. la plus puissante armée qu'eussent encore composée les bannières réunies de l'Espagne chrétienne.

Al-Mansoùr connaissait la ligue et ses préparatifs. Mais

vingt-ciaq années de victoires lui avaient donné tant de

^€»nfiance en ses armes, que, sans augmenter la force des

^■troupes qu'il avait coutume de mener à ses expéditions,

|(') Premier iioi T. II.

41S HI8TOIRK DBS ARABES

et croyant plus gagner par la rapidité de Tattaqlie qoe par le nombre des soldjats^ il s'était, cette fois encore, mis en marche le premier. lies dooze lustres i{u blanchissaient sa tête, ses veilles, -ses btignes, ses blessures, n'avaient altéré ni l'activité de son corps ni l'énergie de son âme. M était, dans ses pensées et dans ses actions, aussi ardent, aussi impétueux qu'au temps oh, cbei encore adolescent de l'empire, il marqua dès le début sa haute destinée, et fit taire l'envie par l'admiration. Son but, pour la campagne qui s'ouvrait, n'était plus de pénétrer dans les provinces de la Catalogne ou de Léon pour reculer la frontière chrétienne au delà de l'Èbre ou du Duero ; il voulait rompre l'alliance des princes confédérés, et, pour en détacher le roi de Navarre^ por* ter la guerre dans ses domaines, épargnés jusq«.4à. L'armée arabe avait franchi la Sierra de Aylon, et s'avançait, entre la Castille et l'Àragon, sur les champs de l'an' cienne Numance.

Déjà l'on était parvenu dans la contrée où le Duero naissant, après avoir un moment suivi l'Ëbre, le quitte brusquement pour porter ses eaux, par une pente opposée, à la mer emironnarUe (^). Un kayd arabe marchait i la découverte avec sa Udfa de cavalerie. Tout à coup, il entend des alaridos de combat, et s'avance au galop pour porter secours à ses frères. Mais ce qu'il avait pris pour des cris de guerre n était que des cris de joie. Un autre parti de cavaliers, ceux-ci Berbères, avait surpris, dans les ruines d'une vieille tour servant d'cUalaya^ un avantposte chrétien ; et la prise était importante, car, au nii-

(0 Nom arabe de rOcéan.

lieu de ces éclaireurs, se trouvait un évoque espagnol, sans doute général d*un corps de' l'armée ennemie. Coiffé d'une mitre d'acier, et portant une cuirasse sur sa robe violette» le prisonnier avait déjà les mains liées derrière le dos, et marchait, attaché par le cou à la queue d'un cheval, dans les rangs des Africains, dont son bizarre costume, moitié religieux, moitié militaire, excitait les rires et les insultes. À la vue de ce traitement ignominieux et cruel, que réprouvaient formellement et les paroles du Prophète et les ordonnances des khalyfes, le kayd arabe ordonna que les liens du captif fussent rompus ; ajoutant qu'il se chai^eait de le conduire à la tente d'Àl-Mansoûr, qui voudrait sans doute l'interro* ger. Mais les Berbères refusèrent d'obéir. «Notre chef, dissent-ils, est Souléiman ; c'est à lui que nous remets tronsle prisonnier. » — «Mais Al-Mansoùr n'est-il pas le chef des chefs (^) ? » reprenait vainement l'Arabe. « A Souléhnan, k Souléïman, » répondaient à grands cris les Berbères ; et ils chassaient le prisonnier devant eux, en le poussant comme un bœuf tardif avec le bois de leurs lances.

Souléïman commandait l' avant-garde de l'armée. Aux cris de ses soldats, il accourait avec quelques escadrons, quand son nom, jeté comme un déû menaçant à T officier arabe, et la vue du prisonnier que traînaient les siens, lui apprirent quel était le sujet du tumulte. « Par Allah! s'écria-t-ilarrogamment, ce captif m'appartient, mes soldats l'ont pris. Quiconque voudrait le disputer au chef des gardes du khalyfe aurait pris la témérité pour

(A) KaydroUrKowad,

monture, et Ton pourrait aller dire i ses proches que le torrent Ta emporté ('). » L'Arabe, d'un ton plos doux, mais ferme néanmoins, persistait à demander que le prélat espagnol fût délivré de ses liens et conduit au généralissime. Souléîman ne daignait plus lui répondre.

Cependant, T armée était en marche, et chaque instant amenait de nouvelles troupes sur le lieu de la querelle. Comme ces troupes, réunies volontairement et par districts, formaient leurs divisions d'après les races et les tribus, chaque taifa prenait parti pour les hommes de son sang. Les Africains, venus de toutes les contrées que domine la longue chaîne de T Atlas, se rangeaieirt aux côtés de Souléîman ; tandis que les guerriers originaires de l'Arabie, de la Syrie et de l'Egypte, appuyaient la prétention du kayd. Ceux-ci formaient les escadrons les plus brillants, les mieux disciplinés ; ceux-lè, les cohortes les plus nombreuses. Les uns montraient dans la dispute cette fierté dédaigneuse que donne la supériorité de l'intelligence et l'habitude de la domination ; les autres, cette jalousie vindicative qu'excitent la honte de l'infériorité sentie et l'impatience d'un long assujétissement (^). Ils étaient, les uns et les autres, suivis de leurs esclaves, qui obéissaient en silence à tous les mouvements de leurs maitres. Ces hommes dégradés se reconnaissaient à deux caractères extérieurs : le menton rasé, car rhonneur de la barbe n'appartient qu'aux hommes

(*) Qu'il ne reviendra plus, qu'il est mort.

(^) Voici répigramme d'un poëte arabe : « Je Tis Adam pendant mon rêve» et je lui dis : Père des croyants, serait-ce vrai ce qu'on rapporte, à votre honte étemelle, que les Berbères sont vos enfants? — S* en est ainsi, dil- U, je répudie Eve. »

jbres, et la longue touffe de cheveux qui leur couvre le nt, tandis que les musulmans se rasent toute la tête, icf le sommet de l'occiput (■].

Ce qui rendait la partie plus égale , c'est que les chrétiens et les juifs, mêlés aux ranj^s de l'armée musulmane, se jetaient tous dans le parti des Arabes. Aucun d'eux ne passait aux Berbères. Souléïman, irrité de cette préférence, et montrant aux siens les turlians bleus et jaunes de ces alliés de race et de croyance vaincues :

Enfants, s'écria-t-i! , voyez-vous ce troupeau de ircs immondes qui viennent prendre part aux luttes des coursiers? Ne vous semble-t-il pas, comme au poète, que l'aigle céleste ait été purgé, durant la nuit, avec des médicaments de diverses couleurs, et qu'au malio, il ait vidé ses entrailles sur leurs tètes? (^) »

A cette plaisanterie, qu'il avait dite dans le grossier idiome berbère, les soldats de Soitléïman répondirent par de bruyants éclats de gaîté. Leur chef, alors, arrêlant un chrétien au passage :

« Adorateur du fils de la Vierge , lui dit-il, que vienstu faire au milieu des croyants? Va plutôt planter les piquets autour de nos lentes, et nettoyer les auges de nos chevaux, »

Le chrétien provoqué répondit : « Noble séyd, ce captif n'esl-il pas noire frère par le sang et par la foi? [e pouvons-nous demander sa délivrance, et n'est-ce le délivrer que le remettre aux mains des fils du

2 (') Coupet les cheveux à un eselaie, c'était l'affranchir. —

les Goths, les Francs, et le-* nulres nalions du Xord, c'était rléshonon homme libre.

^ f) \-ers ri'Ala-Eildïn-Viiadaï.

4)1 HISTOIRK DES ABABES

Hedjaz 7 Ceux-li ont vainca nos pères , il est vrai ; mais ils nous ont laissé nos temples, nos prêtres , nos juges, nos anciennes lois, nos vieilles coutumes. A l'ombre de leur protection , nous vivons du travail de nos mains, sans trouble et sans ignominie. S'ils exigent que nous portions ces ceintures et ces turbans bleus, et les jui& ces ceintures et ces turbans jaunes , qui excitent tes moqueries , c'est uniquement pour que nous ne puissions entrer dans leurs mosquées, pas plus qu'ils n'entrent dans nos églises et dans les synagogues. Mais si nous habitions parmi tes frères de l'Afrique, oii seraient pour nous la justice et le respect? On nous obligerait à suspendre à nos cous, comme des colliers d'esclaves, de longues croix de bois blanc, et les juifs , d'ignominieuses sonnettes, pour avertir eux-mêmes, comme les lépreux, que leur contact est impur et malfaisant. »

De grands cris , poussés dans les rangs des Arabes, interrompirent la réponse du chrétien. C'était le plus jeune des fils dWI-Mansoùr que saluaient i son arrivée ces bruyantes acclamations. Âbd-al-Rhaman ne ressemblait à son père et à son frère Abd-al-Malek que par les traits du visage. Vain d'une illustration qu'il avait reçue toute faite à sa naissance, présomptueux par caractère, emporté par tempérament, frivole dans ses goûts, déréglé dans ses mœurs, il se faisait difficilement pardonner, avec l'excuse d'une grande jeunesse, des défauts que l'âge mûr ne corrigea point, et que sa haute position mettait plus en évidence. On lui appliquait le juste proverbe : Les fautes sont grandes comme ceux qui les font (0. Au lieu d'apaiser, par Fascendant de son nom,

0) Ce fut soQs l'administration d'Ainlntl-IUiaman ^ lorsqu'il sq/ccUm,

oette querelle qu'un sujet futile avait fait naître entre les corps de T armée , ôt qui pouvait , d'une seule goutte de sang versé , rallumer la querelle mal éteinte des races ennemies, Abdtal-Rhkman» enivré par l'orgueil de ses Arabes , prit follement parti dans la dispute. Poussant son cheval sur les escadrons berbères :

«Filsd'Âl-Hakem, cria-t-il à Souléïman, ce prison-* nier appartient au butin commun, au trésor de l'armée ; réponds, veux-tu mêle rendre?»

— <c Ni à toi, ni à nul autre, fils d'AMfansoûr, » répondit fièrement le général africain.

— <( Tu désobéis à mon père. »

— «Quand la justice est pour moi, je n'obéis qu'à Dieu. »

— « D'où te viens cette audace, homme du Couchant? [') »

— ce De la même source que ton orgueil , homme du Levant. (*) »

— « Notre orgueil est juste, car nos pères ont vaincu tes pères, d

— <K Notre audace est juste aussi, car un jour viendra, j'en jure par le voile de la sainte Kaaba , où les fils de nos pères vaincront à leur tour les fils de tes pères, d

Abd-al-Rhaman resta muet de surprise et de fureur, a Ah! dit-il d'une voix étouffée, si jamais le khalyfe fait passer le sceau de l'empire de la main droite à la

dans la charge de hagib à son frère aîné, qu'Hescham fut renversé du trône par Souléïman, et que s'alluma eette longue guerre civile, qui, après ]e démembrement du khalyfat, livra l'Espagne musulmane aux Africains.

(1) MahgrMtyn.

p) Scharaki/yn.

main gauche (') , qu'un homme de ton sang ose alors n tenir un pareil langage 1 Je commanderai h mes serv leurs de l'écorcher, je remplirai sa peau de foin, et je ferai mettre en croix sur la porte de Fotouh. »

— « Mais je t'assure, répondit froidement le Berbèn que, du tombeau de cet homme, il ne sortira poii chaque nuit un hibou pour crier : Donnez-moi à bom^ car ses frères auront encore dans la main des arcs jame et des lances noires ; et quand même tous tes escadm s'agiteraient autour de toi comme un aigle agite ses liloi nous te laisserions sur la terre avec les doigts pàksel les vêtements teints du jus de mûrier rouge (') »

A ces mots, Abd-al-Rhaman grinça des dents de nge: a Par la grandeur d'Allah, s'écria-t-il , si nous étioi seuls ici , insolent mercenaire , l'un de nous reviendnit le soir avec deux épées. »

« Eh quoi! répliqua Souléïman d'un ton de mépiiii la colombe défie Taigle, le rossignol veut fermer labo» cheà la vipère! Y penses-tu? toi, qui n'as jamais dans ta main quune baguette de jonc , tu veux joùlï contre une lance de bois de Naba? toi, qui fais huilerl duvet de tes joues par 'la main des femmes, tu v saisir à la crinière un vieux lion de Schéra? En vérî ta tète parfumée ressemble à un palmier dont la m est pourrie {*). »

(') C'est-à-dire, s'il transmet l'autorité du père aux enfants.

p) Une ancienne superstition expliquait le cri du hibou comme la ] d'un homme assassiné dont la mort n'est pas vengée. Les Arabes rroji aussi que le sang qui demandait \ engeance, et qu'ils nommaienWiii' restait frais, fluide et coloré.

(3) Expressions insultantes pour dire : mort et couvert de sang.

1^) Expression qui indique un éoervelé, un fou.

Ab<l-ai-Rhaman ne trouva plus de réponse à cette insulte; il tira son épée du fourreau. Ce fut la signal, La lueur du glaive, comme l'étincelle incendiaire, avait allumé l'esplosion. Des deux côtés en même temps les lances se mirent en arrêt, les arcs se tendirent, les boucliers présentèrent leurs faces luisantes, et chaque parti reculant à la fois pour prendre du champ, un espace resta vide, où le choc devait se faire, plus terrihle et plus meurtrier. Dans cet espace était demeuré le captif espagnol, première cause de cette sanglante querelle. Quoiqu'il ne put comprendre toutes les paroles haineu-

dont s'enflammait la dispute, le malheureux prélat royait bien quel en était le sujet; et le cruel traitement qu'il avait reçu des Berbères, la fureur qui se lisait dans tous les yeux, les imprécations dont il était chargé, sa situation, enfin, garrotté qu'il était au milieu d'esca< drons prêts à s'entre-choquer, tout lui montrait la mort inévitable. Calme et fier, cependant, tenant les yeux au ciel , avec la résignation d'un martyr qui voit aux mains des anges la palme immortelle, il récitait à voix basse les prières des agonisants. Au moment où les chevaux ,

itésde part et d'autre dans leur retraite, allaient être icés en avant, au moment où les premiers cris de combat se faisaient entendre, un homme sort des rangs africains. Il est à pied, vêtu de Virham du hadgy (') ; il s'avance d'un air solennel vers le captif garrotté, comme un sacrificateur que la victime attend sur l'autel. « Le Prophète d'Allah , s'écrie-t-il avec la voix du tonnerre. 18 soutTrira pas que les enfants d'Isinayl s'entre-déchi-

lesï

Hferrèl

' [>j MaDieau du pèlcriii de la Aickke.

rent pour un chien. » II ^dit» tire un poignard de sa large manche, frappe l'Espagnol au cœur, et, r^yenant sur ses pas avec la même gravité, rentre et disparait dans les rangs qui se referment sur lui. Aussitôt les Africains laissent éclater une joie féroce en bruyants transports. Les armes s'agitent et se heurtent dans leurs mains; les tambours battent, les trompettes sonnent, les chevaux hennissent , et parmi ce tumulte, dont Tair retentit et dont la terre est ébranlée, des milliers de voix font entendre cette parole unanime : Gloire au Mahdy I gloire au Mahdy I

En cet instant parut Al-Mansoûr. Gomme à la vue de Taigle qui plane immobile au haut des cieux , une troupe d'étourneaux, cessant leur joyeux concert, sabattent dans les sombres abris d'une forêt, s'y cachent, s y dispersent; ainsi, devant le regard sévère du général, les cris s'apaisent, les glaives rentrent au fourreau, les escadrons rivaux se séparent s'écoulent et disparaissent. Ce n'était point chose nouvelle pour Al-Mansoûr que de prévenir ou de réprimer de semblables disputes. Rarement une campagne s'achevait sans que le camp ne fût troublé par quelque inimitié de races ; et c'était le plus haut signe du respect qu'on portait au glorieux ministre, qu'il eût pu toujours empêcher que ce trouble ne s étendît dans Tempire. Toutefois, et bien que le sang n'eût pas coulé, la qualité des hommes qui s'étaient mêlés à la querelle, l'aigreur de leurs paroles, les emportements de leur haine, tout donnait à la scène de ce jour une gravité inaccoutumée. Al-Mansoûr fît entendre d'amères réprimandes. Il reprocha, en termes également sévères, à Souléïman et à

ET DES MORES D'ESPAGNE. 4t7

son fils, d'avoir failli, en présence des ennemis de la foi» rallumer le feu de ces guerres impies qui avaient arrêté les conquêtes de leurs pères , et déchiré tant de fois le sein de T islam. |1 ajouta qu'un unique moyen leur était ouvert de réparer publiquement la faute qu'ils avaient publiquement commise, et de mériter un pardon difficile : c'était de se metb^e l'un et l'autre à la tête des escadrons arabes et berbères, dans le combat qui allait se livrer aux chrétiens, et de vider leur défi par une noble lutte de courage. Tous deux gardèrent le silence; mais le fils d'Al^Mansoûr, en partageant des reproches qu'il ne croyait pas encourir, sentit s'envenimer la blessure de son orgueil , et le Berbère résolut , dans son cœur ulcéré, d'abaisser cette race insolente qui dominait la sienne, et l'empêchait, lui, le premier des hommes de son sang, d'être le premier des hommes de l'empire. Leci combattants séparés, et la querelle pacifiée, du moins en apparence, un dernier soin restait au général. Le sang d'un homme avait été versé. Un captif, que Mahomet appelle ce que les mains droites ont acquis ('), un captif, dont la rançon, s'il se rachetait, ou le prix, s'il était vendu, appartenait à l'armée entière, lui avait été soustrait. C'était un vol en même temps qu'un meurtre, et le coupable avait à rendre compte d' un double crime. Al-Mansoûr ordonna qu'il lui fût amené sur le lieu même où gisait encore le cadavre sanglant du prisonnier. Peu de moments après, le Mahdy, entouré d'un détachement-de kaschefs^ comparaissait devant le hagib.

(1) C'est avec ce mot {Koran, sourate xvi, v. 73) que l'esclavage devient, pour Mahomet, un fait «eeepté.

4f s HISTOIRE DES AKABBS

C'était un homme qui sortait d^nis peu de Fadolesoenoe, qui entrait à peine dans la yirilité. Mais les austérités de sa vie, les veilles passées dans la prière, les longues contemplations et les brûlantes extases dans le délire desquelles se consumait un cerveau malade, avaient, comme le souffle des vents à'Al-KMak^ flétri dès le bouton la fleur de sa jeunesse. C'est à ses marques de précoce caducité que la multitude reconnaît les saints (^). Nul n'obtiendrait ses respects avec l'embon- , point du corps et le teint fleuri du visage. Le Mahdy ètmt maigre, pâle, exténué ; sa poitrine se courbait en voûte, de longues rides sillonnaient ses joues et son front ; toute la puissance de la vie semblait s'être retirée dans ses yeux, qui, de leurs orbites creuses et de leurs paupières rongies, lançaient des r^rds de feu. Son vêtement n'était pas moins bizarre que sa personne. H était coiffe d'un long bonnet noir, semblable aux turbans des kadhys, que les Arabes nomment cruches^ à cause de leor forme haute et renflée. De longues bandes jaunes tombaient de ce bonnet sur ses épaules. Il était seulement vêtu des deux pièces de laine noire qui forment rtrAam, le manteau de pèlerin ; ses pieds nus n'étaient chaussés que de la sandale à deux courroies. H portait, roulé autour du bras gauche, le long chapelet musulman qui a quatre-vingt-dix-neuf grains, autant que Dieu d'attribots et le Prophète de surnoms. Enfin il tenait à la main droite un fouet à trois cordes, semblable à ceux des conducteurs de chameaux. Mais ce fouet n ^it pas l'instrument de son office ; c'était un emblème.

p) Qia. ks ■ttsafaDaiis, les Amis et les bibécîles soit l^nis pour stints, «t fésMs e(MUM impeecables. (Moondges d'Hosimi.}

Le Mahdy se présenta devant Al-Mansoùr d'un air assuré.

— <K D'où viens-tu? Qui es-tu? Que fais-tu? » lui demanda sévèrement le hagib.

— «c D'où je viens? Cet habit répond pour moi. Je viens d'accomplir le saint pèlerinage de la Mekke ('). J'ai fait les sept tournées dans la sainte Kaaha^ de la pierre Noire & la pierre Noire (^) ; et les sept trajets entre les saintes collines Safa et Merwah ; et le jet des sept pierres ; et les sept ablutions dans le puits Zemzem (^) ; j'ai posé mes lèvres sur le tombeau du Prophète à Médine (^), et je porte sur la poitrine un morceau du voile sacré (^).

— Ce que je suis? Un pauvre Faky, et des Fakys le plus pauvre, le plus austère, le plus souffrant, un Roufay (^).

— Ce que je fais? Je sème sur la terre.

(<) Le pèlerinage à la Mekke est obligatoire, une fois en la vie, pour tout musulman (homme ou femme) libre, majeur, bien portant, et en état d'aisance. Mais il peut se faire par mandataire, aux frais du mandant, ou volontairement pour un autre, même pour un mort.

P) La pierre Noire, qu'on croit être un aérolithe, mais qui est plutôt un bloc de basalte volcanique, passe pour avoir été apportée par Adam du paradis, et remise ensuite par Gabriel à Abraham , lorsque celui-ci rebâtissait la Kaaba, sur la place où elle fut d'abord bâtie par Seth. On appelle la Kaaba Beit'AUah, maison de Dieu, Béit-Sçhéryff maison sacrée, Béit^l- Mamoûr, maison de prospérité, etc. Abraham, sur l'ordre de Dieu, y fit Ve;ijiann au genre humain, c'est-à-dire l'invitation au pèlerinage.

(3) Le puits Zemzem est la source que l'ange Gabriel fit jaillir pour abreuver Agar et Ismaël, abandonnés entre Safa et Merwah.

(^) Quelques pèlerins fanatiques se crevaient les yeux après avoir vu ce tombeau, comme si le reste du monde était indigne de leurs regards.

(^) Le voile en soie noire de la Kaaba , nommé voile sacré, se change tous les ans, et celui qu'on enlève est coupé en petits morceaux qui se vendent comme des reliques.

(6) L'ordre des Roufays comprend ceux qui tombent en extases, qui se

430 HISTOIRE DES ABABES

— <c Et que sèmes^ta sur la ferre, libonieur illustre? »

— ce La parole de Dieu. »

— ce Qui oserait prendre ce soin , et s'attribuer œ don, après le Prophète? l!fa-t-il pas dit: « Ceux qui dérobent aut hommes les préceptes du Liyre envoyé d'en haut remplissent leurs entrailles de feu ? • ITa-t-il pas transmis aux hommes toutes les paroles diTines?

— « Non; car Mahomet (que T Eternel lui soit propice !) a dit lui-même : a Si toutes les branches des arbres de la terre étaient autant de plumes, et que Dieu ajoutât à la mer sept autres mers d* encre, cela ne suffirait point pour écrire toutes les paroles de Dieu, »

— « Mais ces mots ne s'appliquent qu'aux lois antérieures; ils justifient la mission du Prophète, la dernière des missions, car nul, après lui, n'a pu accréditer ses prétentions par ses œuvres. )>

— «Tu te trompes encore, fils d'Amer. Souviens-toi que la race d'Aly, le saint en Dieu, s'est éteinte à la douzième génération, par la disparition du jeune enfant Àbou'l-Eâsem, surnommé, comme ton serviteur, l'imâm Mahdy (i). Néanmoins les hommes de Misr et du Mahgrèb attendaient un autre Mahdy ^ suivant cette parole du Prophète : (( Après trois cents années, un soleil se lèvera à r Occident ; » et le Schyite Obayd-AUah-ben-Mohammed,

frappent à coups de couteau le sein, les bras, les jambes, qui éteignent des fers rouges dans leurs bouches, qui font enfin les dernières extravagiMes mystiques.

(^) Les schyitesy ou partisans d'Aly, attendent le retour de cette espèce de messie, et c'est pour combattre leur opinion que, parmi les qualités requises d'un khalyfe sunnite, ou partisan d'Omar, se trouve celle d'être vitibk.

s' appliquant à lui-même la prédiction, a fondé dans rOrient la dynastie et l'empire des descendants de Fathima ('). Tu gais que les plus grandes choses ont de faibles commencements, que les plus hauts palmiers doivent la naissance au noyau de la datte, et qu'à sa source, le Ouadalquivir n'est qu'un ruisseau. »

— « Je sais aussi que les ambitieux sont comme la mer qui s'agite à tous les vents. Est-ce à dire que tu prétends à ton towt^ vil vermisseau, disputer l'Occident aux fils d'Omméyah ? t»

— « Je ne prétends régner que sur les âmes en les ramenant au droit chemin ; je ne dispute la postérité d'Héwah qu'aux embûches dlblis le Lapidé ('), aux ruses des chemmê (^), aux tentations d'Al-Dounia, le trompeur, le charlatan, la vieille sorcière (*) . )>

— w Alors, pourquoi ne prêches-tu pas dans les chaires? Pourquoi suis-tu l'armée comme un homme d'action ? »

— c< J'ai pour toutes les occasions deux flèches : l'une, je l'aiguise pour le combat; l'autre, je la lancé par la

(*) Toutes les usurpations, tous les déchirements qu'eut à soufMrle khalyfat, se firent par des schismes. Un peu avant Al-Mansoûr (en 909), le fondateur des fathémytes se donna le nom de prophète; après lui, ce fut encore un mahdy qui créa la secte des Almoravides, par qui fut détruite la domination des Arabes en Espagne ; et ce fut un autre mahày qui créa la secte des Almohades, par qui furent détruits à leur tour les Almoravides. De nos jours encore, on voit souvent s'élever de petits prophètes dans les pays musulmans, surtout en Afrique. Abd-el-Kader était une espèce de mahdy.

(^) Le diable est ainsi nommé dans le Koran (sourate m, v. 3i), parce que, d'après la tradition, il fut un jour assailli A coups de pierre par Alnraham qu'il voulait tenter.

(3) Mot de mépris pour dire les femmes.

{*) Epithètes données au monde. (D'Herbelet, au mot Duma,)

prière. Elle part de l'arc de la nuit obscure et pénètre les voûtes célestes. »

— mLes flèches ne sont pas ta seule arme; tu. portes un poignard aussi. On t'accuse d'un meurtre; on dit que tu as lâchement mis à mort un homme qui ne combattait plus , un captif enchaîné qui n'appartenait à personne, mais au butin commun. »

— «Le vulgaire ne saurait mesurer les desseins de l'homme inspiré des cieux. Ecoute cette parole :« L'heure arrive, elle est proche ; elle est toujours plus proche, et puis encore plus proche (^). )> La terre, ô Hagib, est chargée d'arbres verts et d'arbres desséchés ; et ceux-là seulement sont battus de pierres dont le front est couronné de fruits. Mais je me couvrirai du manteau de la patience, car, je le sais, tout Mahdy doit avoir son hégire 0. »

— « Crois-tu donc, meurtrier, que la fuite seule te menace? Non, ce n'est pas au chamelier que doit te livrer ton crime» mais au meschaëly (^). Tu seras conduit au gibet, monté sur un âne, avec un singe en croupe, qui te fouettera le visage. »

— <c Me menacer de la mort, ô Hagib ! c'est menacer le canard delà rivière (*). La mort! N'eslrelle point la porte de l'éternelle vie? Ah I je ne suis ni ne veux être rAbou'l-Omri(^). Job disait : a Dieu Ta donné, Dieu^l'a ôté, que le nom de Dieu soit loué 1 » Et le Livre ajoute :

(*) Koran, sourate ixxv, v. 34.

(2) Doit être méconnu et persécuté, comme Mahomet chassé de la Mekke.

p) Le bourreau.

(*) Proverbe arabe.

(^) Espèce de vautour qui passe pour vivre mille ans.

«c Nous sommes à Dieu, et nous retournerons à Dieu (»),» Il dit aussi ; « Toute âme goûtera de la mort(^). » Il dit encore : « mon peuple, la vie de ce monde n est qu'un usufruit; celle de Tautre est une demeure durable (^). » La vie présente et la vie future sont opposées entre elles comme le levant Test au couchant; plus on s approche de l'un, plus on s éloigne de l'autre (*). Ecoute : En broutant dans la campagne, le daradj (^) répète sans cesse : « La farine que donnent les épis est agréable ; bué soit celui qui est avant tout et qui est étemel I Eh bieji ! depuis que je suis venu au monde, aussi nu que le dos d'un bouclier, je n'ai fait, comme le daradj, que chanter les louanges de Dieu. La peinture de Dieu est gravée sur la peau de mon bras (^). Je ne crains donc ni le jour de la grande nouvelle (^) annoncée par la trompette de l'ange Israfyl, ni le monstre sorti d'une mosquée (*). Je me

(1) Koran (sourate ii, v. i5ij. Ce sont des formules de résignation. P) Sour. XXI, V. 36.

P) Sour. XL, V. 42.

(*) Parole d'Aly.

(5) Oiseau de l'espèce du francolio.

(6) C'est la définition de Dieu contenue dans le long verset 256 de la II® sourate du Koran. Les musulmans la portent en amulette.

p) Le jugement dernier.

(8) « Lorsque la sentence sera prononcée contre eux (les réprouvés) , nous ferons sortir de la terre un monstre qui leur criera : En vérité, les hommes n'ont point cru fermement à nos signes. » [Koran, s. xxvii, v. 8i.) Le monstre, la bête dont il est question dans ce verset s'appelle, en arabe, a^- Jessaza, l'Espion. Les commentateurs donnent des détails sur sa grandeur et sa forme... Il doit avoir soixante coudées de long, la tête du taureau, les yeux du porc, les oreilles de l'éléphant, les cornes du cerf, le cou de l'autruche, le poitrail du lion, la queue du bélier, les sabots du chameau. On ne saurait l'atteindre dans sa marche, ni échapper ù sa poursuite. Il sortira, d'après la tradition, d'une des grandes mosquées... (Kasimirski) .

414 HlâTOIRK Dtt ABÂMS

présenterai avec le visage blanc des élus, et les maii croisées sur la poitrine» comme les sept lecteurs du Ei ran, devant le trône d'Allah, qui me saluera par le mol

Paii ('). »

— a Avant de répondre k la justioe divine par qi sera connu le secret de tes pensées, il faut répondre à 1 justioe humaine, qui, fusses-tu riche comme Karoa Talchimiste ('), ne peut laisser impuni le crime quoi vu les yeux des hommes. i>

— - «c Parle» interroge ton serviteur ; je suis né taBdi que la mer était calme et la lune pleine (^), et je sen aussi véridique que le kala (^) »

— a Est-ce ta main qui a frappé cet évéque espagno dont le corps est là sur la poussière? »

— « Mes frères du couchant l'avaient pris et ?oalaientle garder; tes frères du levant voulaient le prendre. Déjà les lions et les tigres aiguisaient leurs griffes pour se disputer cotte vile proie, indigne même des chacals. Alors je me suis rappelé le conseil du sage, el, pour ôter le péché, j'ai ôté roccasion. »

— « Tu confesses donc avoir tué ce captif? »

— « Je l'ai tué. »

— a Alors, si lu ne peux livrer cent chameaux el

(0 Koran, s. xxxili, v. 43.

(2) Le Coré de la Bible. « Karoun était du peuple de Moïse... Nou>!t avions donné tant de trésors que leurs clés auraient pu à peine être portK^ par une foule d'hommes robustes. Ses concitoyens lui disaient : « ^e*^

glorifie pas de tes trésors, car Dieu n'aime pas les glorieux... Ce i]*

j'ai , je l'ai obtenu par la science que je possède seul. » Koran, s. xivt V. 76 et 78.)

(3) Naître dans ces signes est une preuve de véracité . (*) Proverbe ; le kata est un oiseau qui dit son nom par son cri.

affranchir une esclave musulmane (*), il ne me reste qu'à prononcer la peine du talion. Gomment l'as-tu frappé? y>

A cette question, le Mahdy cesse de répondre, et semble devenir muet. Il se recueille ; il regarde attentivement le cadavre de sa victime ; puis, tire son poignard, et, montrant du doigt le sang dont il est encore taché, il en pose la pointe sur son cœur, et F enfonce jusqu'à la garde.

« Gloire à Dieu 1 dit froidement Al-Mansoûr; justice est faite. Puissent tomber ainsi de leurs propres mains tous ces insensés dont les rêveries agitent les peuples et troublent les empires ! »

Et r armée se remit en marche.

(^) C'est le prix du sang pour un meurtre iavoiontaire, accidentel ou occasionnel.

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j. s l T:i?^ fe

GHAPITBE Yl.

LA pRfBicndir.

Non loin des amas de pierres et des débr& de mimille! qlii marquent encore la place Ob f bêtt^ique Kamanoe^ terreur de {empire^ lutta soixante ans contre le desin de Rome, le Duero naissant enveloppe de ses sinuosité une vaste plaine, sur laquelle, du haut de la cime aignc d'un rocher, semble, comme les hôtes de ses vieilles tours, planer le fort des Aigles (O- CTest dans cette plaine que s étaient rencontrées l'armée d'Al-Mansoûr et celle des rois chrétiens. Après les eflForts meurtriers d'une bataille demeurée douze heures indécise, les deux armées, séparées par la nuit, s'étaient repliées dans leorj camps.

(*) KaWt-al-Nossour, dont les Espagnols ont fait Calatanazor, J'aie** précédemment (tome P', p. 187) le vieux proverbe : En Calatamxwf' dio* Almanxor el atambor. Il est probable que, dans celte dernière l* taille livrée par le hagib, le grand tambour de Tarmée arabe était aux mains des Espagnols.

La lune éclairait alors un spectacle horrible. Cette prairie qui, le matin encore, tout émaillée des fleurs du printemps , séparait d'un tapis de verdure les guerriers des deux lois, foulée aux pieds, désolée, sanglante, était jonchée de débris et de cadavres. A des amas confus d'hommes et de chevaux, qui formaient, au centre de la plaine , comme une chaîne de petits monticules d'où s'échappaient des ruisseaux de sang noir, on distinguait la place où s'étaient rencontrées dans toute leur longueur les lignes ennemies , où , sans reculer, sans se rompre, s'étaient heurtés tout le jour des flots de combattants. Quelques hommes, qui menaient de lourds chariots à bœufs, ou qui chassaient devant eux des mulets de bât, venaient de chaque côté creuser les flancs de ces montagnes de cadavres, lugubres frontières des deux camps, pour en retirer leurs blessés et leurs morts. Les chrétiens, adossés au fleuve, avaient ouvert sur ses rives de vastes fosses où ils donnaient à leurs frères des sépultures communes, que bénissait la main de leurs prêtres, et dont les tertres, surmontés de hautes croix , formaient les monuments des morts et les trophées des vivants. Devant le camp des Arabes, plusieurs grands bûchers, allumés avec de la naphte, recevaient dans leurs flammes bleuâtres et pétillantes les corps de ceux que les chirurgiens avaient déclarés sans vie (').

Dans ce camp régnait le morne silence de la désolation. Autour d'une riche et vaste tente, plantée seule au milieu d'une espèce de place publique, on voyait se

(1) Voir précédemment à la page 160.

presser des groupes de guerriers qui, d'une voix basse et recueillie, s'interrogeaient arec anxiété sur le sort de leur général. Ceux qui arrivaient des extrémités du camp avaient ouï dire qu'il était mort; ceux qui ve* naient des quartiers plus voisins croyaient qu'il tou-* chait à sa dernière heure ; tous savaient qu'à la fin de la journée, Âl-Mansoûr avait chargé l'ennemi comme un soldat, à la tête de ses escadrons. On avait vu, chaque fois qu'il levait son épée, le sang ruisseler jusque sur ses bras. Mais tous savaient aussi qu'Al-Mansoùr avait été retiré de la mêlée couvert de blessures. Tout à coup, cette foule inquiète et désolée, dont les entretiens animés, mais sans bruit, formaient comme un tumulte à demi- voix, fait silence, se range et s'entr ouvre avec respect. Un jeune homme la traversait à pas lents, la tête sans casque et pressée par des mouchoirs de lin, un de ses bras enveloppé dans les plis d'une écharpe, l'autre appuyé sur le cou d'un ami. C'était Abd-al-Malek, que soutenait son médecin Yézyd. Il souleva la porte de cuir, et pénétra dans la tente de son père.

Cette tente était obscure, déserte, silencieuse. La seule lampe qui répandit une pâle lumière dans la spacieuse rotonde éclairait deux vieillards, les médecins du hagib, qui préparaient, avec une attention recueillie, les breuvages et les appareils du blessé. Al-Mansoûr était couché sur un hamac, son lit ordinaire dans les camps. On aurait pu croire qu'il reposait, car son corps mutilé était caché sous les plis d'une légère couverture de soie, et sa figure pâle, mais toujours calme, ne trahissait, par aucune altération des traits, les douleurs dont il était déchiré. Seulement ses yeux se tenaient fixés avec une pro-

fonde expression de tristesse sur une petite caisse de bois de cèdre, enrichie de ciselures d'or, qu'on avait placée près de ses armes» en face de son hamac penché. Depuis qu'il faisait la guerre aux chrétiens, cette caisse l'avait suivi dans toutes ses expéditions ; il ne se séparait pas plus d'elle que de son épée, non moins célèbre que la Samsamah à'AUFarouk (^). Ce n'était pourtant ni les perles ni les diamants de son trésor que contenait cette caisse, ni quelque ancien talisman d'une miraculeuse vertu ; et l'ennemi qui l'aurait enlevée dans une attaque de nuit, avide de connaître la valeur de sa prise, eût été bien surpris, en l'ouvrant, de n'y trouver qu'un drap de toile et de la poussière. Le drap, fait de chanvre cueilli dans l'humble héritage de son père, avait été filé par les propres mains de ses filles ; la poussière était celle qu'Al-Mansoùr avait soigneusement recueillie sur son armure au sortir de tous les combats qu'il avait li* vrés. Il s'était ainsi, dès sa jeunesse, préparé son suaire et ses aromates», car il voulait qu'on l'ensevelit dans cette poudre glorieuse. En ce moment, résolu de terminer une vie dont cette botte lui rappelait les plus splendides journées, il la regardait comme un mourant regarde sa tombe entr'ouverte.

Abd-al-Malek s'approcha. Dès qu'il eut rencontré les

(*) Al-Farouk, le Pourfendeur, est un surnom du khalyfe Omar. — La samsamah, épée fameuse, lui fut donnée pai^Âmroû, le conquérant de l'Egypte. Des courtisans persuadèrent au khalyfe qu'Amroû lui en avait offert une autre, et l'avait gardée pour lui-même. Amroû, indigné d'une telle accusation, se fit apporter l'épée, et sautant dans l'enclos des bêtes de somme, il abattit d'un seul coup la tête d'un chameau. « Je t'avais bien donné répée, dit-il à Omar, mais je ne t'avais point donné le bras. »

yeux de son père : « Toi aussi, mon fils, s'écria douloureusement le hagib, toi blessé 1 1>

— <c Rassérène ton âme, ô mon père, répondit Abdal-Malek, en faisant un efibrt pour afiermir sa démarche et sa voix; Yézyd, qui m'accompagne, promet qu'avant trois nuits, les cicatrices mêmes auront disparu de mon bras et de mon front. x>

— ce Qu'Allah le permette ! x> reprit Al-Mansoùr. Puis, après une longue pause, il ajouta : a Mon fils

est le premier des che& de l'armée qui se rende à l'appel de son général ; peut-être sera-t-il le seul 1... Naguères, après chaque bataille, ils semblaient tous avoir aiguisé leur langue sur la pierre de l'adulation, et j'étais encensé comme le furent jadis les idoles du Djibt et du Thagout('].Ge matin même, au lever du soleil, ils se pressaient autour de moi comme les poussins sous les ailes de leur mère ; ma tente ne pouvait les contenir. Et ce soir... vois quelle solitude !... Dieu soit loué I le Seigneur éprouve ses croyants {^) . »

r— <c M'accuse point tes fidèles compagnons, ô mon père, dit Abd-al-Malek ; le ciel leur refuse sans doute l'accomplissement de leur devoir. »

— « Que fait le kayd du Fort des Juifs (^)? r> demanda brusquement Al-Mansoûr.

— « Il veille, avec mon frère, à la garde du camp, » répondit Abd-al- Malek.

— « Moushafa al-Gamry? »

— <c On a jeté son corps dans les flammes. »

(*) Divinités des Arabes païens, citées dans le Koran (sourate iv, v. 54).

P) Formule d'affliction.

P) Kala't'Ol'Yéhoud, Calatayud.

— a Malek-al-Âdel ? »

— « Ses os sont consumés aussi. »

— <t Al-Rasem-ben-Hamoud? »

— «Xai vu ses soldats le rapporter sur des lances croisées. »

— <c Ysmayl-al-Améry? »

— <c Son cheval, en tombant sous les piques des chrétiens, Ta jeté «lans leurs rangs ; il est captif. »

— <t Les deux fils du wali de Tolaïtola (^) ? »

— ((L'un est devant toi, fils d'Amer, dit alors, en découvrant sa figure, un jeune homme accroupi dans r ombre ; l'autre est devant Dieu. »

Chaque réponse était pour Al-Mansoùr une blessure faite à ses blessures.

« Dieu soit loué ! dit-il encore une fois ; le Seigneur éprouve ses croyants... Ainsi, de tous les chefs de mes légions, un seul est plein de vie, un seul n'a point & pleurer sur ses frères I »

— «Le lâche 1» s écria l'impétueux Abd-al-Malek en mordant l'écharpe qui soutenait son bras. »

— « Ne l'appelle point lâche, ô mon fils; Souléïman est brave, il aime la poussière du combat, les cris de guerre et la lueur des glaives qui s'entre-choquent. Mais Souléïman est envieux, vindicatif, et, comme tous les hommes de son sang, plus ennemi du saag arabe que du sang espagnol. Il a saisi le futile prétexte de sa querelle avec ton frère pour désobéir à mon ordre d'attaque, pour tenir ses escadrons loin de la mêlée, pour nous laisser seuls aux prises avec toute l'armée chré-

(0 Tolède.

tienne. Quel bonheur il a dû ressentir eu Toyant les yains efibrts et la chute de nos guerriers qui tombaient sous le fer des infidèles comme les épis sous la faucille I Chacune de nos pertes est un gain pour lui» chacune de nos larmes, un transport de joie, et notre défaite, une victoire. Les voix de tant de victimes, dont il est l'assassin, crieront un jour contre lui devant le tribunal de Dieu. Il sera maudit, il sera livré à Tange Malek (^) , il sera plongé dans les eaux venimeuses et bouillantes du Zakoun-Hamim (*), car <c TEternel, a dit le Prophète, verrait avec moins d'horreur le bouleversement du globe que le meurtre d'un croyant. » Mais qui me rendra ces nobles tribus dont les débris couvrent la plaine ? Qui ranimera ces cœurs intrépides et ces bras aguerris ? mes frères, ô mes compagnons, avec qui je voulais mourir,

non, Al-Mansoûr ne peut vous survivre. Il est vaincu... il a perdu son nom... il a bu dans la coupe amère de la honte ; ce breuvage est pour ses entrailles un poison mortel, et Ton n a plus qu à réciter sur lui le comr du Koran (^). »

En disant ces mots, le malheureux hagib parut accomplir Fan nonce de sa fin prochaine. Les efforts de cet emportement et l'excès de sa douleur l'avaient jeté dans un long évanouissement. Quand les soins de son fils et de ses médecins l'eurent rappelé à la vie, honteux d'un moment de faiblesse, il reprit toute sa première sérénité. Nulle plainte, nulle parole de regret ou de colère, ne

(') L'ange qui préside aux supplices des damnés.

(2) Fleuve de l'enfer.

(3) r/osi la sourate xxxvi, nommée /a*, et devenue prière pour les morts.

sortit plus de sa bouche, et il resta grandi par la patience, contre l'affliction d*un premier revers, comme il s'était toujours montré grand, parla modération, contre l'enivrement de cent triomphes.

Al-Mansoûr appela son ûls et lui dit : ce II est un mo«ment dans la vie où l'esprit de l'homme, se dégageant avant le corps des liens de la terre, commence à entrevoir la lumière des cieux, où ses paroles ont l'autorité d'une révélation. Ce moment est celui de la mort. Je veux le mettre à profit. »

- — « Quelle pensée, ô mon père 1 s'écria le jeune wali de Fez. Tu vivras pour la gloire de l'empire, pour l'amour de tes enfants. »

— « Nul mortel, ô mon fils, reprit Âl-Mansoûr, ne peut vaincre sa destinée, écrite dans le Livre évident. L'écroulement d'une montagne, comme la chute d'une feuille de saule, tout se fait par la volonté du Très-Haut. Dès que son doigt marque l'heure sur le cadran de l'éternité, les cèdres tombent , les tours s'abîment, et le monde lui-même, quand son temps sera venu, brisé jusque dans les fondements de son axe, fondra comme du sel pour rentrer dans le primitif chaos. Mon temps est venu; j'ai passé plus de la moitié d'un siècle sur la terre, et plus de la moitié de ma vie sur le trône, car, sauf le nom de roi, j'ai régné. Ouvrier des décrets célestes, j'ai fini ma journée; il est temps que l'ange Sidjil plie mon rouleau; il est temps que j'obtienne le repos et mon salaire. C'est toi que la volonté du Tout-Puissant appelle à me remplacer parmi les hommes. Avec le sceau de l'empire, lekhalyfe te confiera son sceptre, ne pouvant le porter de sa main débile» et tu seras, comme je

le fus, dépositaire du pouvoir souverain. G'^t une grande charge, ô mon fils, celle du gouvernement d'un peuple ! C'est un compte difficile à rendre, celui que nous demandera le Dieu juste et bon, à nous autres pasteurs d'hommes, du sort de ses créatures 1 Le khalyfe Omar avait raison, lorsqu'il refusa de faire de son fils son successeur, de dire que, dans la famille de son père, c'était assez d'un homme chargé du soin de tant d'âmes. Mesure le sentier de ton devoir ; tu verras avec eflfroi combien il est âpre, épineux et glissant. Je voudrais, moi, qui Tai parcouru aux applaudissements des nations, moi, qu'ont souvent blessé ses épines, arrêté ses escarpements et menacé ses précipices, je voudrais l'y conduire et t'y donner la main. Mais, ne pouvant plus veiller sur toi du haut des demeures situées par delà le fleuve Maï'Mainn où se boit l'oubli de la terre (*), je veux du moins te laisser pour guide mon expérience et

mes leçons, n

Abd-al-Malek était assis au chevet de son père. La tête penchée, les yeux humides et le cœur agité, il recueillait, dans un religieux silence, et gravait au fond de sa mémoire toutes les paroles qui tombaient de la bouche du hagib. Al-Mansoûr se recueillit quelques moments, et continua de la sorte :

<c Le ciel clément nous a fait naître dans la première des nations que nourrit actuellement la terre. Depuis qu'à la voix du Prophète, ils se sont levés pour répandre la parole de Dieu, les Arabes, nos frères, qui avaient échappé aux armes de Koresch, d'Eskander et d* Al-Kayai-

(*) Un des quatreffleaves du paradis.

5eVa/( ['), ont élevé à leur tour uneuipire, rival de ces grands empires passés. Ils ont pris le nom d'Aben-Fiiicos [^), qui s'appelait DhouïKarnéin, le possesseur de deux Cornes (^j , parce qu'il possédait l'Orient et l'Occident. Accomplissant, avec leurs vaisseaux, la baute pensée du conquérant grec, ils régnent sur les deux mers, et réunissent, par le commerce, les points extrêmes du monde connu. Quant à ceux qui montent des coursiers, ils ont conquis plus de terres, en moins (l'un siècle, que Roumiak (*) l'illustre n'en posséda jamais, après huit cents années de combats. Celte grandeur de la force, les Arabes l'ont soutenue et justifiée par la grandeur de l'intelligence. Nul peuple vivant ne saurait leur disputer la couronne dans les lettres, dans les sciences, dans les arts; et, comme les Grecs, qui furent leurs maîtres, ils sont aujourd'hui les maîtres du genre humain. Mais Allah ne les a point uiTranchis do la loi commune, générale, inexorable. Comme tous les peuples, comme tous les hommes, comme tons les êtres créés , ils portent en eux-mêmes le germe de la destruction, et cette nation glorieuse comptera aussi, dans son histoire, la naissance, la vie et la mort.

« Les Arabes ont fait trop vite de trop grandes choses; car ils n'ont pu étendre leur nombre comme ils étendaient leur puissance, ni se multiplier en multipliant leurs possessions. Compte-les sur les terres qu'ils ont conquises, et parmi les peuples qu'ils ont asservis; ils

(') Cyrus, Alewiiilre et les Césars.

[ P) Le fils de Philippe.

(9) Ou eitrémilés [Koran, sourate xviii, i . Si). ► '(*) Home.

sont comme le lion au milieu des troupeaux de gazelles, comme le cèdre au milieu des herbes de la prairie, comme le rocher au milieu des sables du rivage : un entre mille. Et leur gigantesque empire, où T ont-ils élevé? Hors de leur pays , hors du sol que leur avait donné la nature. jSemblables aux fleuves qui grossissent davantage à mesure quils s'éloignent de leur source, ils ne sont devenus grands , par la force du glaive et le pouvoir de Tesprit , que loin de la contrée oii ils avaient pris naissance. Leur berceau n a produit qu'une génération, celle à qui le Livre fut révélé; puis, il a cessé de produire ; et sans le précepte religieux qui envoie tout musulman boire une fois en sa vie à la source de la loi , les Arabes seraient devenus complètement étrangers à l'Arabie. C'e^-à-dire, ô mon fils, qu'ils n'ont point de patrie, car, vainement, sur la terre étrangère, ont-ils bâti des te];qples , des palais et des forteresses ; ils sont encore campés sous la tente du voyageur.

« Je devrais dire sous la tente du guerrier, puisque leur vie est un perpétuel combat. Dans leur petit nombre, ils n'ont pu, couvrant le monde entier, toucher des deux mains les deux pôles; de sorte que les peuples qu'ils avaient chassés devant eux ont enfin trouvé des asiles et reconstitué des frontières. En tous lieux, et surtout en Europe, nous sommes enveloppés d'une ceinture d'ennemis; non de ces ennemis ordinaires, dont l'hostilité naît du voisinage , et qui, lorsque la paix succède à la guerre , deviennent souvent des alliés; mais de ces ennemis implacables, avec qui nulle composition, nulle trêve n'est possible, et qui nous ont juré guerre à mort, parce qu'ils ont amassé contre nous, destructeurs

de leurs idoles et ravisseurs de leurs champs , toutes les haines du ciel et de la terre, parce qu ils ne peuvent que par notre extermination recouvrer les tombeaux de leurs pères et les berceaux de leurs enfants. Gomme la goutte d*eau qui creuse la pierre, comme Tinsecte qui perce le palmier , sans cesse ils frappent au pied du colosse mal assis de notre puissance, et minent sourdement son étroite base. Gomment dompter ces tigres toujours rugissants? Sera-ce par F ascendant de T esprit? Mais dans cette horreur "(l'un sang et d'un culte ennemis qu'ils sucent avec le lait, ils rejettent, comme un vêtement empesté, notre langue, nos mœurs, nos sciences, nos arts. Us nous approchent, mais ne nous touchent point, et toutes les relations des deux peuples se font sur le champ de bataille, à portée de flèches ou à la pointe de répée. Sera*ce par la force des armes? On peut bien les vaincre , mais non les détruire, ni même les soumettre. Ghassés des villes, ils se cachent aux forêts ; chassés des plaines, ils gravissent aux montagnes. On prend le pays, non ses habitants. Nulle concession ne les apaise, nul danger ne les intimide , nul revers ne les décourage. Si on les laisse en repos, ils attaquent ; si on les attaque, ils résistent; si on les défait, ils échappent; si on s éloigne, ils reviennent ; et chaque année il faut invariablement recommencer une œuvre toujours nouvelle, comme il faut parcourir le cercle toujours renaissant des saisons. Vois mou exemple : depuis que je dirige la lance de nos guerriers, je l'ai tburnée sans relâche contre les chrétiens. J'ai franchi tous leurs fleuves ; j'ai parcouru tous leurs champs ; j'ai traversé toutes leurs villes ; et pour^ tant, après vingt-cinq années d'heureux combats, il a

suffi d'un seul jour pour briser contre le roc de leur opiniâtreté la longue chaîne de mes victoires. »

Un long et douloureux soupir qui souleva sa poitrine sanglante , obligea le hagib à s'interrompre. Mais il maîtrisa promptement cet amer retour sur lui-même, et reprenant assez de fermeté d'âme pour remonter d'un sentiment personnel aux idées générales , il reprit de la sorte :

« des ennemis qui nous pressent et nous harcèlent, j'ai demandé» comment les vaincre? Je me suis trompé, mon fils; je devais dire : comment leur résister? D'où vient qu'à l'origine des conquêtes de l'islam, une seule de nos tribus suffisait pour subjuguer un peuple? C'est qu'elle était unie sous l'invocation du vrai Dieu; c'est que tous ses membres s'appelaient frères. La force est dans F union, dans la fraternité. Or, jamais alchimiste, invoquant le hasard, n'a mêlé dans son creuset plus d'éléments divers que n'en réunit la nation qui obéit au sceptre dukhalyfe. A ses conseils, è ses fêtes, parmi les chefs de ses guerriers, de ses prêtres , de ses écoles , il ne voit que des Arabes comme lui. Mais ce n'est que la tête du peuple; examine quels en sont les membres , et tu verras si l'on peut attendre, d'un corps ainsi constitué, l'unité de mouvement, la durée de cohésion , le maintien de la vie. Quels sont les laboureurs de nos champs et les artisans de nos cités? des chrétiens et des juifs, races asservies, xaces inférieures, qui croupissent dans leur ignoraflee et leur idolâtrie , qui ne peuvent nous donner leur affection en retour de notre mépris. Nous avons , il est vrai , désarmé la haine de ces vaincus par un noble usage de la victoire. Mais notre tolérance extrême n'a point gagné jusqu'à leur

dévouement; c'est beaucoup qu'elle ait obtenu d'eux r indifférence et la neutralité. Leurs voeux secrets appellent sans nul doute le triomphe de nos ennemis extérieurs » leurs frères par le sang et par la foi , leurs semblables par le langage , les goûts et les coutumes , leurs égaux par l'intelligence» lesquels, en nous chassant de la terre de leurs communs aïeux, les délivreraient du joug de toutes nos supériorités.

<i Telle est la nation dont les bras nous nourrissent. Quelle est celle dont les bras nous défendent? Quels sont les soldats de notre armée? Des Berbères, des fils de l'Atlas, des hommes du Mahgréb enfin, races vaincues également, également inférieures^ que nous avons tenues d'abord dans l'asservissement, et que nous avons traînées ensuite à d'autres conquêtes. On devait croire, en les voyant se rappeler, dans un passé lointain, une commune origine, en les voyant surtout adopter notre loi, qu'ils se donnaient à nous sans réserve. Loin de là : devenus firères par la croyance, ils ont oublié d'où et comment ils l'avaient reçue, pour prétendre à la parfaite égalité. Ils sont comme les coursiers que blessent les courroies de h bride; ils s'indignent du frein, exigent l'indépendance, et rêvent le commandement. Depuis longtemps ils ont compté leur nombre et le nôtre. Déjà ils ont appris que, sans eux, nous sommes impuissants ; la triste et sanglante expérience d'aujourd'hui leur en donne une preuve éclatante. Quand ils sauront, et ce jour est proche, que, contre eux, nous sommes impuissants, alors notre dernière heure aura sonné. Ceux-là, mon fils, ceux-là qui semblent nos défenseurs, sont nos vrais ennemis ; non moins implacables que les chrétiens, T. n. 29

4»f m^lti^tBE us AftAMS

car là Ytn^iauittr d âne ancîouie <IAîtf-^ kr

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bîtîoii de notre puasuMe, Umî cxôIë;

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car, dkpenés <ine B«fll^ «obuks mn nBen et lenr

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ger lesacnficepoTji&p MUpa ksdèponle^

V Vois, depuis qoe D0ii> répionc sar FE^pi^Be. fic«Kbiêii de pèrilf doss a fait cc««nr leur iniwîlîf^, A-t^m tx le gCHTremenient dun émyr, alors qne nonc Btianî^ jnvÎDce du kfaaly&t d'OnenL on le ràpa*: d im kbairrfe; de|nii$ qoe Dontf aTons ik^ profocs souvoûb. <- econifir daii> la pais, ^n^ que deî^ di9ra^de^ iBlpKl^ nusent le giar^e aux mains des en&nts de l'yiitaM, ams^ ont d^ guerres sacrile^ fissîent tser les £rères par les irère» €A les croyants par les erovants? Le prsmîer knvd fuy tkmx qui refias« le tribot an prinoe, et s'iwiagiTie A'mge son district en rovanme ; le premier ^v^ undàtâeiix qui conToite le trône impénaL et s'intitsle ciief de dvnasbe ; le premier imàm insensiê qni commerre ar^^ec les anifes à I benre de la prière TûratoA - . qui se croît ! un des oeDt TÏn^-qnatre mille propfaèles. «t vmt ioaider une ioi noDTelle : tons ces ennemis de la pan f inbhqne. fous of^ fle4»iii de 1 Eîtal, sont assures de trc*irver «nssitàt des c«'»mpliees de leur révolte, ou des apôtres de lenr missicm. A qnelqne tnbii qn ils appartiennenL fnâsant-its édos s€*ns le sable du Sabara. ils ont, par leamnie naissance, nn parti tont forme, qne l'attrait des Bcuivamtcs. ie^ût dn déscxrdre. les baines de races, ont biesitdt .grossi de

RT lïBS MOBES IVKSPAGNE.

tous ceux qui ne cherclient qu'à couvrir d'un nom moios odieux leur passion de la rapine et leur soif du sang. N'a-t-il pas fallu soixante années de combats et les efforts de quatre klialyfes pour écraser la rébellion des Hafso«n? On m'a loué d'avoir vaincu les chrétiens ; on aurait dû me louer d' avantage d'avoir contenu les Berbères. Cest là qu'est ma vraie gloire, et je suis plus grand par vingt-cinq années de paix au sein de l'empire que par m vingt-cinq années de vietoiies au delà des frontières. ^h u Pour résister à tant d'ennemis, qui nous attaquent ^du dehors et qui nous menacent au dedans, nous n'avons qu'une seule force, celle d'un prestige, celle d'un mol : le khalyfat. La mission céleste du Prophète, en se continuant, pour ainsi dire, dans ses successeurs, leur a transmis le pouvoir des deux glaives, le pouvoir de pontife et de roi. Cette qualité sacrée qui repose sur leurs tes a fait des klialyfes le lien vénérable du faisceau do nations dont se compose la nation qu'on appelle arabe. ■Ge lien rompu, le faisceau se détache, et l'empire s'é- JDroule. C'est donc le respect religieux qu'impose le nom de vicaire, de successeur, qu'il importe surtout d'entretenir dans l'esprit des peuples. La tiare impériale était sous ma main ; vingt fois on m'a pressé de la prendre ; et certes, s'il est en ce monde quelque objet digne d'une liaute ambition, c'est ce pouvoir immense, absolu, presque divin, qui s'étend sur les choses et les hommes, sur les corps et les âmes. Mais Allah m'a donné la force de sacrifier aux intérêts de la grande famille de mes frères une satisfaction d'orgueil dans moi-même et dans -1 mes enfants; et ce sacrifice, ô mon fils, pèsera plus que tous mes exploits dans la balance du suprême Khady.

462 mSTOIBE DES ABAKS

Chaque usurpation est une mortelle atteinte k k yénération que rencontrait jadis l'héritage du Ptophète» rt qui ne s'use que trop par le seul effet du temps. Dans son œuTre immense et magnifique, le Prophète a &it un oubli : il n a point réglé sa succession. En étendant leur puissance au delà des bornes de la rie, en désignant, à dé&ut de loi fixe, et par le caprice du choix, F héritier de cette puissance, les khalyfes, comme Samson, ont renversé le temple sur eux-mêmes. Les en£ants se sont disputé le trône de leur père, et souvent, k la &venr de ces querelles fratricides, des étrangers s'y sont asôs. Vois combien de princes intrus, combien de dynasties usurpatrices, ont déjà passé sur le trône de Syrie. Si notre Andalousie s est soustraite è la ruine immédiate dont la menaçaient les dissensions des émyrs et des races, c'est k la faveur d'un nouveau khalyfat; mais nous avons acheté notre salut par la rupture de la grande unité musulmane, par le scandale d'un schisme, par les périls de la rivalité entre les deux pouvoirs égaux d'Orient et d'Occident. Sans être à l'abri des guerres de succession, les héritiers du grand Abdérame ont tous dignement soutenu son édifice, en l'appuyant sur les colonnes de leurs vertus, héréditaires dans la noble famille d'Omméyah. Mais en quelles mains repose aujourd'hui le poids du sceptre? Hescham, toujours enfant, pourra parvenir è la vieillesse^ sans passer par Tàge mûr. Il n'aura pas même l'intelligence et l'autorité suffisantes pour faire une élection. L'on peut dire que, durant sa vie, le trône, déjà vacant, est en proie aux compétiteurs ; comme il n'a point de fils, que sera-ce après sa mort? - <c Avec Hescham peut s'éteindre la dynastie ; avec la

ET DES MORES D'ESPAGNE. kit

dynastie, le kbalyfat ; avec lo kbalyfat, notre race entière. Crois, ô mon tils, h mes tristes pressentiments. Nous avons toucbé au dernier terme de notre grandeur ; la chute est prochaine; elle sera rapide comme l'élévation. Délivrés de l'unique entrave qui contienne leurs hordes sauvages, les Africains vont se ruer sur nos frères les Arabes, qui n'ont plus de patrie, plus de retraite, plus d'asile ; puis, après la lutte à mort que se livreront ces deux irréconciliables races, les chrétiens, leurs communs ennemis, n'auront plus qu'à venir prendre une place que tant de combats auront laissée vide. Alors s'acharnera sur nous la double haine du sang et de la croyance ; alors périront, avec les hommes de notre sang, et les monuments dont nous avons chargé la terre, et les riches cultures qui fertilisent nos champs, et les •teliers d'industrie qui décorent nos cités, et les livres enfin, où la plume a gravé, pour l'enseignement des autres âges, tous les travaux de notre intelligence. Notre nom lui-même périra peut-être avec nos œuvres. S'il Burvit, sera-ce comme le nom d'un peuple bienfaisant qui a recueilli la lumière du passé et qui a répandu la lumière de l'avenir ? liai par le Nord et le Midi, ne deviendra-t-il pas un outrage (') dans la bouche des peuples ennemis qui nous combattent sans nous connaître? Hélas, hélas! notre noble race, confondue, par l'histoire à venir, avec les races mêmes qui l'auront détruite et remplacée sur la terre, deviendra leur complice aux yeux des nations, et sa mémoire, que devraient bénir toutes

(■) Du nom de Seharakyyn, Orienlam, quo donnaieul aux Arabes les I mn^ulmans d'Afrique, les Mahgribyn, s'esi formé l'eupression injurieuse ile biSomuHu.

4o4 iilSTOIRK DES AHABES

les générations futures, sera maudite par la voix des siècles. »

Al-Mansoûr cessa de parler. Depuis qu'il annonçait les désastres de la race arabe, sa parole s'était affaiblie et presque éteinte. Il semblait épuisé par un si long effort, par de si douloureuses prédictions. Cependant, malgré les prières des médecins qui voulaient éloigner Abd-al-Malek, il appela de nouveau son fils : « Ecoute encore, lui dit-il à voix basse, écoute un dernier conseil; après quoi, je rentrerai dans le repos : Tant que j'ai gouverné, j'ai fait la guerre. Je voulais mettre une barrière puissante, infranchissable, entre les chrétiens et nous ; je voulais occuper, distraire, éteindre peut-être, dans de continuelles entreprises extérieures, les inimitiés intestines. Je n*ai fait, hélas! qu'ajourner le double péril. Maintenant, pour arriver au même but, prends un autre chemin ; pour continuer mon œuvre de guerre, essaie le pouvoir de la paix. L'empire en a besoin; le> chrétiens affaiblis ne songeront de longtemps à riec tenter contre nous, et les Africains plieront, je l'espère. sous le joug toujours tolérable de la justice et de la modération. Veille sur les imprudents, comme ton frère, qu'emporte un fol orgueil. La moindre violence, k moindre injure, allumerait l'incendie qui doit nous de vorer. Songe, Abd-al-Malek, que Dieu remet en tes mm la destinée de tout un peuple. Songe aussi que, parmi nous, si les pères anoblissent leurs enfants, par une heu reuse réciprocité les enfants illustrent leurs pères. J^ pensais, à toute heure de ma vie, qu'on m'appelait lii> d'Amer; n'oublie jamais qu'on t'appelle fils d'Al-Mansoùr. »

£T DES MORES D*ËSPAGNE. 4ô5

En achevant ces mots, le hagib attira son ûis près de sa couche, et le baisa tendrement au front. Abd-al-Malek, inondé de pleurs, fut entraîné par son ami ; les médecins eux-mêmes s'éloignèrent, et la tente du blessé demeura déserte. Dès qu'il se vit seul, Al-Mansoûr accomplit sa résolution. Il arracha les appareils qui retenaient son sang, et se laissa mourir. Tous les soldats s'écrièrent, en apprenant sa fin : « Nous avons perdu notre père, d et, comme une famille éplorée, ils conduisirent ses restes jusqu'à Médina-Zélim. Là, encore couvert de son armure (^), le corps de leur général fut enseveli dans cette précieuse poussière recueillie Sur tous les champs de bataille où il avait combattu, et, pour réunir en un seul les noms de cinquante victoires, on grava sur la pierre de son tombeau le nom glorieux d' Al-Mansoûr.

(1) <K Inhumez les martyrs comme ils sont morts, avec leur habit, leurs blessures et leur sang. » (Koran, sourate ii, vers. 149.}

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