PARIS
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PRÉFACE
En cherchant depuis plus de vingt ans à mettre en lumière les services que les Arabes ont rendus aux sciences et à la civilisation pendant l’intervalle de plusieurs siècles, qui sépare les Grecs d’Alexandrie des modernes, j’ai du considérer dans leur ensemble les annales de ce peuple si longtemps dédaigné , comparer les matériaux que j’avais moimême rassemblés, à ceux qu’on avait déjà fait connaître, et jeter les premières bases d’une histoire générale des Arabes, vaste travail qui dépasserait peut-être les forces d’un seul homme.
Le livre que nous publions aujourd’hui, en offre le plan.
Avant de tracer l’esquisse rapide des documents de toute espèce que nous avons consultés, il est nécessaire d’appeler un instant l’attention sur cette race arabe, quelquefois conquérante, jamais subjuguée, qui, depuis quatre mille ans, n’a pas cessé de présenter les mêmes traits distinctifs, les mêmes mœurs, les mêmes habitudes, les mêmes qualités. A l’époque où se forment les plus anciens empires , elle est déjà debout, et prête à envahir les territoires voisins ; elle donne
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des rois à l’Égypte et à la Babylonie dix-neuf siècles avant J. G. Plus tard, rentrée dans ses limites naturelles, elle lutte avec succès contre les Pharaons, contre les monarques assyriens; elle échappe à la domination de Cyrus et d’Alexandre, elle conserve son indépendance en présence des Romains, les maîtres du monde ; et lorsque, Mahomet resserrant les liens qui unissent ses diverses tribus, dirige vers une idée commune toutes Jes forces vitales de l’Arabie , on voit se lever un grand peuple qui étend son empire depuis le Tage jusqu’au Gange et qui porte le flambeau de la civilisation en Orient et en Occident, tandis que l’Europe, plongée dans les ténèbres du moyen âge, semble avoir oublié complètement les traditions de la Grèce et de Rome.
Le démembrement des États musulmans n’arrête point le mouvement scientifique et littéraire produit par les Arabes ; les khalifes de Bagdad , de Cordoue et du Caire n’épargnent rien pour le propager de plus en plus ; s’ils perdent leur puissance politique, l’influence morale qu’ils ont exercée continue de se faire partout sentir; les chrétiens d’Espagne qui chassent les Arabes de la Péninsule leur empruntent leurs connaissances, leur industrie, leurs découvertes; les Turcs et les Mongols, qui tour à tour dominent en Asie, deviennent, sous le rapport intellectuel, les tributaires de ceux qu’ils ont vaincus. La race arabe, proprement dite, refoulée dans la Péninsule et dans les déserts de l’Afrique, reprend sa vie indépendante ; comprimée plus tard par les Ottomans, elle n’attend qu’une occasion favorable pour secouer le joug qui pèse sur ses enfants; et si les Wahabis ont échoué au commencement de ce siècle dans leur tentative d’affranchissement , ils sont encore prêts à se soulever au
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premier signal. Il pourrait bien en être de même des Arabes d’Afrique répandus dans nos possessions de l’Algérie, à Tunis, au Maroc, et qui ne sont que trop disposés à écouter la voix de leurs chefs, dès qu’ils prêchent la rébellion, ou la guerre sainte.
Quand on examine la série des auteurs qui ont écrit sur l’Arabie, on voit qu’ils ont traité pour la plupart certaines périodes de l’histoire de ce pays, sans jamais la considérer dans toute son étendue. Les uns, comme Pococke, Schultens , Eichorn , Silvestre de Sacy , Quatremère , Jomard , Caussin de Perceval, etc., ont cherché à éclaircir les époques qui ont précédé l’islamisme; d’autres, Prideaux, Maracci, Sales, Gagnier,Boulainvilliers, Savary, Pastoret, etc., se sont contentés d’apprécier Mahomet et le Coran. D’autres enfin, en bien plus grand nombre , ont étudié les changements survenus dans les diverses contrées que les Arabes ont soumises à leur domination et nous ont laissé sur l’Asie , l’Afrique et l’Europe musulmanes d’intéressants matériaux ; aussi trouvera-t-on leurs noms souvent cités dans le cours de cet ouvrage. Il y a bien eu des essais d’histoire générale, mais ils sont demeurés incomplets. Ockley s’est arrêté en 705; Marigny et M. N. Desvergers en 1258. Conde, fort durement traité par M . Dozy dont les critiques ont tout récemment donné lieu à une polémique très-vive , ne s’est préoccupé que des Arabes d’Espagne ; Mills a compris dans son résumé les peuplades turques et tartares et il a passé beaucoup trop rapidement sur les khalifes d’Orient etd’Occident; l’ouvrage de Weil enfin n’est point terminé; cependant ces publications nous ont fourni d’utiles secours. Nous avons eu aussi à nous louer du zèle de M. Gustave Hubbard, notre ancien élève et notre ami, qui , par un premier
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travail, a rendu notre tâche plus facile, et qu’un important écrit, publié en 1852, sur V Organisation des sociétés de secours mutuels et de prévoyance a placé très-haut dans l’estime publique.
Jusqu’à présent les sources originales qui renferment les traditions arabes, n’ont pas été toutes explorées ; si nous connaissons Aboulféda, El-Macin, Aboulpharage , nous ne possédons encore que des fragments d’Ebn-Khaldoun , de Makrizi, d’Ebn-al-Athir, et de tant d’autres historiens arabes et persans, dont il serait à désirer qu’on eût enfin la traduction complète; ce qu’on nous en a transmis suffit néanmoins pour rectifier bien des idées fausses, et l’on peut discerner sous son véritable jour le caractère de Mahomet qu’on s’est plu à travestir d’une singulière façon. Les uns représentent le fils d’Abdallah comme un enthousiaste, un fourbe, un ambitieux, dont il serait difficile d’énumérer toutes les faiblesses et les erreurs ; pour les autres, c’est un homme d’un génie incomparable, un de ces rares météores qui apparaissent de loin en loin pour changer la face du monde. Il faut écarter ces jugements extrêmes et en revenir à celui de M. Oelsner qui, dans un mémoire couronné en 1809 par l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, a parfaitement apprécié l’apôtre des Arabes et l’influence exercée par l’islamisme sur les diverses contrées où il s’est répandu.
Le récit des conquêtes des premiers khalifes , l’histoire des Ommiades de Damas et de Cordoue, des Abbassides de Bagdad et des Fathimites d’Égypte, le démembrement des États musulmans d’Orient, envahis par les Turcs et les Mongols , ont été exposés avec beaucoup de soin ; nous y avons joint une partie nouvelle et originale , le tableau de
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cette civilisation arabe qui a jeté de si profondes racines dans l’ancien monde et dont on retrouve encore aujourd’hui les traces lorsqu’on recherche attentivement les premiers germes de nos connaissances. A la fin du vme siècle de notre ère , à l’enthousiasme guerrier succède chez les musulmans l’amour des lettres; Cordoue et Tolède, le Caire, Fez et Maroc, Racca, lspahan, Samarcande rivalisent bientôt avec la capitale des Abbassides ; les livres grecs traduits et commentés sont étudiés dans les écoles ; l’activité merveilleuse des esprits s’étend à toutes les branches de l’intelligence humaine ; des créations remarquables, de précieuses inventions font sentir leur action jusque sur l’Europe chrétienne et montrent que les Arabes ont été vraiment nos maîtres. D’un côté , des matériaux d’un prix inestimable pour l’histoire du moyen âge, des relations de voyage, l’heureuse idée des dictionnaires biographiques et des encyclopédies ; de l’autre, une industrie sans égaie, des édifices d’une pensée et d’une exécution grandioses, d’importantes découvertes dans les arts, voilà ce qui doit relever à nos yeux un peuple trop longtemps méconnu. Si par l’application de la méthode expérimentale, la médecine et l’histoire naturelle , la chimie et l’agriculture se sont enrichies entre ses mains d’une foule de notions utiles, pourraiton croire qu’il n’en eût pas été de même pour les sciences exactes qui furent cultivées avec tant de persévérance et d’ardeur du ixe au xve siècle.
Schlegel , en 1832, mettait les Indiens et les Chinois fort au-dessus des Arabes et annonçait la révélation de trésors inespérés ; vingt ans se sont écoulés et ce sont les manuscrits arabes qui ont fourni soit en astronomie , soit en mathématiques, soit en géographie, les résultats les plus
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considérables; les indianistes ont beaucoup écrit et n’ont point fait un seul pas en avant; les sinologues et leurs adhérents se sont efforcés d’exhumer quelques notions scientifiques des annales du Céleste Empire ; ils n’ont réussi qu’à faire passer les Chinois pour les plus ignorants des hommes et à confirmer le fameux passage d’Aboulpharage qui les met sur la même ligne que les Turcs et les brutes. Non-seulement l’école de Bagdad a contribué au réveil de l’Europe en comblant l’intervalle qui sépare les Grecs d’Alexandrie des modernes, mais c’est elle qui a porté la lumière dans l’Asie tout entière. La science arabe pénètre dans l’Hindoustan avec Albirouni vers 1016, sous les auspices de Mahmoud le Gaznévide; chez les Seldjoukides , avec Omar Kheiam vers 1076; chez les Mongols, avec Nassir-Eddin- Thousi , fondateur de l’observatoire de Méragah , en 1260; chez les Ottomans vers 1337 ; elle est introduite à la Chine par Co-Chéou-King, élève de Djemal-Eddin, sous le règne de Kublai-Khan, chef de la dynastie des Yuen, vers 1280, et le tartare Oloug Beg lui élève à Samarcande un nouveau et impérissable monument en 1437.
Là se termine la période des travaux scientifiques des Orientaux ; mais ces travaux auxquels l’Europe occidentale s’est peu à peu initiée , ne doivent pas rester condamnés à un injuste oubli; ils ont préparé chez nous la Renaissance; et encore à présent l’examen des manuscrits arabes nous révèle des découvertes dont on faisait honneur bien à tort aux modernes. La conquête de l’Algérie et nos rapports avec les populations musulmanes de l’Afrique ajoutent un nou- , veau prix aux recherches que les orientalistes dirigent dans cette mine si mal explorée ; l’étude de la langue et de la littérature arabes se répand chaque jour davantage, et sans
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aucun doute cette branche importante des études portera ses fruits.
Heureux si, retraçant l’histoire d’une nation qui a marqué d’une manière si éclatante dans les annales du monde, nous attirons de plus en plus l’attention sur l’héritage qu’elle nous a légué.