TROISIÈME
S. A. R. Madame, Mil® de Montaigu, Mme de Trelan, Mlle le Prévost,
Mme Vernot,
Mlle de la Plesnoye, Mme Filz-Gérald, Mlle Stracey,
Mlle Aprix,
M*ne la Comtesse de Villefranche, Mlle Tomereeg,
M. de Touslesmesnils.
M. le Comte Rodolphe d’Appony.
M. le Vicomte de Beurnonville.
M. P. d’Osmont.
M. Cavelier fils.
M. d’Aubermesnil.
M. le Général Lauriston.
M. le Baron de la Tour-du-Pin.
M. Bérigny fils.
M. le Comte de Bosse.
M. Emile Michau.
S. A. R. Madame,
Mlle de Castel-Bajac,
M“0 Jean,
Mlle Cavelier,
Mlle d’Orbigny,
Mm» de Bongards,
Mme Quenouille,
Mlle Bérigny,
Mlle Aprix,
Mme la Marquise de Loulé, Mme Filz-Gérald,
Mlle de la Lance,
QU.4TBIÈME.
M. Lecanu.
M. Cavelier, Maire.
M. de Bourgon, Capit“« de la Garde.
M. Emile Michau.
M. de Marolt.
M. de Belleville, fils.
M. de Falloux, fils.
M. Fouse, Lieutenant au 12e.
M. le Marquis d’Evry.
M. le Vicomte de Bongards.
Je trouve aussi, dans les memes papiers, la description
d’une toilette en ivoire, qui a une relation avec le travail de nos ivoiriers. Cette note est sans date, mais elle se rapporte évidemment à un don fait à la Princesse, ou du moins k un projet.
« Une toilette en ivoire ayant, dans le tympan. Madame, représentée par la Clemence, protégeant les Arts, 1 Industrie et le Commerce. Les diverses sciences représentées par des enfants sont i 1 Astronomie, la Sculpture, l’Architecture, la Peinture, la Musique, l’Agriculture et le Commerce. On a choisi des enfants pour exprimer que tout croît et s’élève sous sa protection.
» Dans la frise, au milieu des ornements, sont les
Armes de Madame, en relief.
» Sur le milieu du tiroir, les Armes de la ville de Dieppe, et, aux deux côtés, le chiffre de Madame. Leçontour du stylobate est orné d’une branche de lierre, sans lin, symbole de notre attachement. »
Une nouvelle fête, dont le sujet était pris aussi dans l’histoire locale, devait être donnée. On eût représenté, sur la falaise du Polet, la prise de la Bastillo des Anglais.
Lorsque les Anglais assiégèrent Dieppe, en 1442, conduits par Talbot, ils élevèrent là, au-dessus du Polet, plongeant sur le port et sur la ville, une de ces grandes et fortes tours en charpente, dont ils avaient environné Orléans, et qu’on appelait Bastillos. Elle était armee, selon Jean Chartier, de 200 canons, qui battirent furieusement la place, huit mois durant.
Il y avait alors, au bout du port, une tour nommée la Tour-aux-Crabes, au pied de laquelle passait le chenal. On l’appelait, dit-on, Tour-aux-Crabes, parce qu’à la marée basse, on trouvait à sa base des crabes qui s y cachaient.
Cette tour soutint, presque à bout portant, le feu des Anglais. Il n’y a pas bien long-temps qu’elle a été abattue pour cause d’alignement. J’ai réclamé, au nom de sa
vieille gloire. Elle portait encore les nobles cicatrices rappelant le siège. L'alignement a prévalu.
Elle eût bien figuré, on peut le croire, dans la fête commémorative.
La France n’a pas assez de ces fêtes. Je sais bien que les souvenirs de la guerre ne sont pas les meilleurs. Mais il y a dans la mémoire des grandes luttes passées quelque chose qui donne du courage aux. petits-fils; et comme la vie est une lutte perpétuelle, si ce n’est, je le désire, entre les hommes , au moins entre les éléments et l’homme, il est bon de glorifier ce que firent nos pères.
La Restauration était éminemment propre à ces commémorations, et elle pouvait y trouver un grand avantage, pour le but qu’elle se proposait.
Elle avait, a dit M. de Broglie, dans son habile discours de réception à l’Académie française, « elle avait deux avantages : d’une part elle renouait la chaîne des temps; elle ralliait à la Société nouvelle ce qui restait de l’ancienne; elle faisait revivre de beaux souvenirs, et relevait, dans les cœurs, ce culte du passé qu’on peut nommer en quelque sorte la piété filiale des nations. »
Le Dauphin, qui fut Louis XI, vint au secours de Dieppe, et la bastille des Anglais fut enlevée. 11 combattit avec courage. Il n’avait aucune réputation militaire : il fut si content d’avoir été brave sous les yeux de Dunois, de Saint-Pol, et des vieux capitaines, qui étaient aussi à cet assaut, qu’il alla le lendemain à l’église Saint-Jacques rendre grâce à Dieu, et s’agenouiller devant l’image de la Vierge. De là data cette dévotion à la Vierge qu’il fit voir depuis, et qu’il mêla si étrangement à tout son règne. Il donna à l’église, où il était venu dévotement, une belle image de la Vierge, de pur argent et de grandeur naturelle.
Il est bon de dire que l’assaut fut donné la veille de
l’Assomption, et que Louis put croire que la Vierge lui avait été propice à cause même de cette veille.
La ville fut aussi placée sous l’invocatioii de la Sainte- Vierge.
Au plus fort du combat, les cloches des églises sonnèrent. Le clergé, suivi des vieillards, des femmes et des enfants, alla en procession par la ville.
On dit que le son des cloches contribua k décourager les Anglais, qui crurent que cette sonnerie annonçait l’arrivée de renforts.
On trouve, dans les Monuments de la Monarchie française de Montfaucon, une vue de l’assaut donné à la bastille. On voit les ponts d’approche, avec lesquels on joignit le rempart, et qui étaient, dit-on, de l’invention d’un charpentier de navires de Dieppe. Dans le manuscrit de la Bibliothèque du Roi, dont cette figure fut tirée par M. Gagnières, les soldats français sont vêtus mipartie de rouge et de bleu. Azur et gueules sont la couleur de l’Escu de Dieppe.
Dans les vitraux de la chapelle de la Vierge de Saint- Jacques, posés, il y a deux ans, ce glorieux assaut est représenté. C’est une bonne idée d’avoir rappelé la délivrance de Dieppe dans la chapelle même où vint Louis XI ; mais il est à regretter qu’on n’y ait pas reproduit l’action telle qu’elle se trouve dans les Monuments de la Monarchie. N’était-ce pas une bonne fortune qu’un monument contemporain, montrant les choses telles qu’elles furent, œuvre d’un pinceau du temps où l’on peignait sur verre? La bastille des vitraux est une grande ville, ceinte de murailles et de tours. C’est Paris, c’est Rome, c’est Constantinople, c’est Jérusalem, au lieu de ta Bastille du Polet.
Tous les ans on faisait k Dieppe, avant la Révolution, la veille de l’Assomption, une procession en mémoire de
cette victoire. On l’avait renouvelée pendant les séjours de Madame, qui y assista une ou deux lois.
Orléans a sa fête du 8 mai, et la conserve.
Et pourquoi supprimer ces annales parlantes, ces fêtes? Pourquoi détruire ou cacher ce qui perpétue un souvenir historique? Puéril ombrage 1 que je m explique cependant par un prudent désir de la paix. Pourquoi ne pas placer encore dans le chœur de Saint-Remy le riche dais brodé que la duchesse de Berry avait donné à cette église, et auquel elle avait elle-même travaillé ?
La Princesse fit don à Saint-Jacques d'un très-beau calice et de burettes, le tout de vermeil.
La chapelle des Grèves, au Polet, chapelle fondée au onzième siècle, dit-on, par un capitaine anglais échappé d’un naufrage, eut une belle lampe ciselee. La vieille chapelle, qui avait été refaite plus d une fois, a été abandonnée, lorsqu’on a ouvert l’église nouvelle.
La chapelle de PHôtel-Dieu reçut de Madame, qui avait été marraine dans une bénédiction de cloche, une chasuble en drap d’or, ornée de superbes borderies, un ciboire de vermeil destiné aux pauvres malades de l’hôpital. Ce ciboire fut donné au nom du Duc de Bordeaux.
La Société des Noyés, fondée avec un don de la même main, pour donner la sépulture à ces morts inconnus, mais pleurés sur quelque rivage, que les flots rejettent sur le nôtre, avait un très-beau drapeau de soie, aux Armes de la ville, que l’on portait aux processions et cérémonies nationales. Les Armes delà ville : navire d’or, sur champ d’azur et de gueules, support deux sirènes, une tête d’ange au lieu de couronne. C’est à tort qu'on a fait souvent le navire d’argent. Comme on le voit, les armes de Dieppe ressemblaient beaucoup a celles de Paris.
Ce drapeau a-t-il été conservé? je ne sais. Toujours est-il qu’il ne paraît plus.
Lorsque Marie-Caroline allait être jetée par la tem-
pête loin des collines normandes qu’elle aimait tant à revoir tous les ans, où elle se proposait de revenir tous les étés, où elle allait faire construire, au dos d’une falaise, près du vieux château de Dieppe, un pavillon d’étude pour sa fille, la maisonnette de la famille Berthe était sans doute relevée.
Un jour que Madame alla à Derchigny, ce hameau ' dont j’ai parlé, ancienne retraite de Declieu, M. de Clercy lui présenta de pauvres personnes, dont la demeure venait d’être brûlée.
Il y avait dans cette famille une fille aînée qui était folle. La fille cadette, estimée, respectée de tous, était sur le point de se marier, lorsque, la nuit, le feu embrasa la petite maison paternelle, le seul bien matériel auquel la jeune fille eût droit, comme promesse d’une dot. Quand le jour revint, il n’y avait plus qu’un monceau de cendres ; et l’espoir du mariage avait disparu avec les flammèches du toit de chaume. C’était la pauvre folle qui, dans son ignorance, était devenue la plus heureuse de la famille.
La Princesse, accompagnée, je crois, dans cette visite, du Duc de Chartres, écrivit la première son nom au haut d’une liste pour la reconstruction de la maisonnette.
J’ignore la fin de cette intention. Je ne sais non plus si elle se retrouve dans les souvenirs du pays. Il n’y a pas long-temps de cela, puisque vingt-six à vingt-sept ans sont à peine depuis écoulés ; mais il est survenu tant de choses, que les braves gens sont comme ahuris. Cependant, cette contrée, voisine de Dieppe, au Nord-Est, a conservé le sentiment et le long souvenir qui distinguent sur les lisières occidentales de l’Europe , la race Gallique. Il existe, dans ce canton, de peu d’étendue, un fond reconnaissable du caractère des Gais.
Un souvenir d’enfance me reporte dans un joli village qui n’est pas bien éloigné de là, mais qui cependant ap-
partient à une autre bande de pays. On y trouvait encore, dans ce temps-là, je me le suis dit depuis, des traces des mœurs du clan gallique et de la famille germaine, avec l’empreinte chrétienne, toutefois. Ma bonne nourrice, née dans ce village, d’où elle n’était jamais sortie, avait des mots de la langue saxonne ou franque, avec lesquels elle me jouait sur ses genoux.
C’est Dampierre, charmant groupe de chaumières et d’arbres, assis au bord des prés, sur la rive, pleine de glaïeuls, de la Béthune, qui coule vers Dieppe, aux pieds de collines assez raides, couronnées d’un bois. Tous les ans, tant que. dura mon enfance, on venait me chercher pour y passer joyeusement quelques jours.
Avec quel plaisir je me rappelle la paix et la fraîcheur de cette rive, l’heure ravissante du matin, où le soleil dorait le haut des collines, où les pigeons sortaient, en roucoulant, de leur nid, s’avançaient sur la planche placée devant, et s’envolant, partaient dans les rayons du soleil ; les vaches se levaient du milieu des herbes de la prairie qu’elles allaient brouter ; les oiseaux chantaient dans les pruniers, car c’est le pays aux belles diaprées.
Ce village était habité par des vanniers et de petits cultivateurs. Il était traversé, dans sa longueur, par une large avenue de vieux chênes, appelée la Passée, qui conduisait au château de Madame de Guiran.
Quel respect, quelle vénération on avait pour cette dame ! Il faut l’avouer, il y avait dans cette petite société rustique, respectueuse, confiante, attachée et de dame bienfaisante, une satisfaction, un bien-être auquel notre société en travail atteindra difficilement. Je n’ignore pas qu’il n’en était point ainsi dans beaucoup d’autres lieux, et que l’heureuse condition de Dampierre tenait beaucoup au caractère de la personne placée au bout de la belle avenue; mais cet éta^ tenait aussi cependant à des mœurs antiques et religieuses, qui ont été détruites, en-
veloppées dans la ruine de grands abus. Le vanneur n’a-t-il pas jeté hors du van des parties de bon grain?
Lorsque en allant aux clianaps on rencontrait Madame, c’était comme une rencontre de bonheur. La bonne dame elle, ne voyait pas, elle était aveugle ; mais elle voyait du cœur. Si l’année était mauvaise, on la supportait plus patiemment. Madame était là; l’année semblait moins dure ici qu’ailleurs ; quand il y avait une personne malade et que Madame venait la visiter, c’était une grande consolation et pour la personne souffrante et * pour la famille; il en était de même lorsqu’un malheur quelconque était arrivé sous l’un des toits : un baume moral, pour ainsi dire, s’y répandait sur les pas de Madame de Guiran.
Une plume plus habile que la mienne tirerait parti de ce reste de clan, adouci par la religion : l’art de peindre ne m’a pas été donné-: je ne puis qu’indiquer, et regretter.
Le respect affectueux était porté si loin, que sans garde, loin des yeux, on n’aurait point touché à quelque chose que l’on regardait comme réservé à Madame de Guiran.
Le fils de ma nourrice était un habile pêcheur, et comme la pêche me plaisait beaucoup, souvent il me menait le long de la rivière, où il prenait pour moi de petits poissons. J’avais remarqué que nous ne nous arrêtions pas à certaines places profondes, sous des souches de saules ombreux. Je lui demandai pourquoi? c"est, me dit-il, que si on pêchait là, Madame ne serait pas contente.
Au moment où notre histoire des Bains se trouve mêlée, par le départ de la Duchesse de Berry, à la fin d’un essai de retour à d’anciennes institutions, fait en France, j’ai cru pouvoir placer c*ette légère esquisse de mœurs antiques, dont j’ai vu les derniers restes. Ces mœurs te-
naient, ce me semble, du clan et de la famille saxonne.
La brandie royale, qui tombait, était aussi un reste de cette famille; car la troisième race, était sortie d’un homme de descendance Saxonne.
La Restauration était une phase de notre grande Révolution. Une autre phase arrivait, en 1830.
On pouvait craindre que celle-ci, dans laquelle la Duchesse de Berry était obligée de quitter la France, ne nuisît beaucoup aux Bains de Dieppe. L’usage était-il bien établi? La clientelle n’était peut-être autre , en grand nombre, que la cour, la société des hôtels, les personnes de loisirs, qu’une partie de la société polie, attirée sur le rivage de Dieppe par les séjours de la Princesse. La partie malade, croyant à l’elficacité du bain, ayant lu le Journal des Bains de mer, du Docteur Mourgué, Médecin inspecteur des Bains de Dieppe, était-elle assez nombreuse pour assurer l’usage, amener la vogue?
Dieppe serait-il préféré à Boulogne, où la société baigneuse par excellence, la société anglaise, donnant l’exemple, était plus nombreuse et posée depuis plus long-temps que la société anglaise de Dieppe.
Sous la Restauration, la littérature française avait fait de nombreux emprunts aux littératures étrangères ; ses inspirations y avaient gagné beaucoup. Elle y avait ajouté les dons qui lui sont propres. La France avait applaudi. Il en était résulté, une richesse nouvelle, qui, certes, fera époque. Mais le bain de mer, une importation pareillement, et de la même date aussi, serait-il accepté, pour la santé publique, comme la littérature nouvelle l’avait été, pour l’esprit?
Ce bain n’était-il pas à l’état où la librairie était à Dieppe? Un commencement heureux, il est vrai, essayé par M. Marais père, mais dont la continuation pouvait être douteuse. Cependant c’était ufi progrès surFépoque où Voltaire passait par Dieppe, et logeait dans une chambre à côté de laquelle je suis né. On sait la remarque
qu’il lit sur les nombreux cabarets et' sur l’unique et chétive librairie de la ville. Le bain de mer était alors aussi, sur notre plage, bien peu de chose.
En feuilletant l’autre jour des papiers de quelques années postérieures au passage de Voltaire, mais qui viennent de la maison où il logea, je trouvai que le Prince de Bouillon prenait les bains de mer à Dieppe en 1758.
Voici comment ce fait, qui nous donne encore une date
pour nos bains, est consigné dans un registre, copies de
lettres : '
» 15 septembre 1758.
» Dès que j’ai apris l’arrivée du Prince de Bouillon à Dieppe, pour y prendre les bains de mer, je n’ai pas manqué d’aller l’assurer de mon respect, et de lui offrit mes services. Il a exigé de moi d’assister à ses bains, où j’ai grand soin de me rendre assidu chaque jour. Il prend les bains avec la générosité et force d esprit d un homme fait. Si l’on vouloit même le croire, il y resteroit plus long-temps, quoique la mer soit quelquefois un peu colère, cela ne lui fait aucune peur. Il paroît que ces bains lui donnent plus de force et qu’il marche dans des temps avec plus de facilité. Dieu veuille que la lin couronne sa parfaite guérison. »
Le Prince se baignait donc avec plus de force d esprit que cette pauvre dame de Ludres, que nous avons vue à Dieppe, mordue d’un petit chien. Il était évidemment atteint de Pune des affections pour lesquelles les médecins conseillent aujourd’hui les bains de mer. Je remarque qu’il est ici à la mi-septembre. Je ne serais pas surpris que cette saison eût été dès-lors, et avec raison je pense, considérée comme la plus favorable a 1 action du topique.
Je pourrais faire apparaître ici l’ombre soyeuse d’un être chéri, d’un très-puissant protecteur, qui, à la vérité, ne fut pas de notre espèce. Mais qu’importe? L’histoire profane, l’histoire religieuse mentionnent honorablement
certains animaux célèbres, chevaux, biches, oiseaux : je puis parler du petit chien Fanor, envoyé aux Bains de Dieppe au commencement du dix-septième siècle, ce qui recule notre chronique.
Je dois cette anecdote balnéaire à M. l’abbé Cochet, qui l’a rencontrée dans le Bulletin du Comité de la Langue, de l’Histoire et des Arts de la France, publié sous les auspices du Ministre de l’Instruction publique et des Cultes.
Fanor était un très-beau petit chien, fort aymé du Roy Henry IV, à qui il appartenait. Il fut houspillé par un grand chien, et le monde ayant peur qu’il n’y eust de la rage, on l’envoya par un garçon de la chambre, à Dieppe, pour estre mouillé dans la mer; auquel chien le sieur de Sigogne fit de magnifiques festins, tant qu’il y fut. Ce que Sa Majesté trouva très-bon et disait souvent depuis : « Qui in’ayme ayme mon chien. »
Ces magnifiques festins valurent à Charles Timoléon de Beauxongles, seigneur de Sigogne, Gouverneur de Dieppe, vice-amiral de Normandie, la faveur particulière du Roy.
Son père avait eu au.ssi le Gouvernement de Dieppe, où il était mort en 1582.
Ces Sigognes n’étaient pas des meilleurs.
Charles Timoléon était gentil cavalier, fort sçavant, dit-on, faisant des vers hiédisans mieux qu’homme de son temps. Il s’était battu en duel avec un nommé Trésane qu’il avait tué. La marquise de Yerneuil l’avait fait tenir long-temps en disgrâce : mais la disgrâce partit bien vite, le roi ayant dit : « Qui m’ayme ayme mon chien. »
Sigogne père, Sigogne fils, ont leurs tombeaux dans la chapelle de la Vierge de Saint-Remy, au fond, à droite de l’autel. Leurs os y sont encore.
La Bourgeoisie, •'cette affranchie, grâce à l’économie,
au labeur séculaire, intelligent, dont la noble tâche est le perfectionnement du travail, après avoir contribué et assisté, le siècle finissant, à la ruine de la Royauté française, institution delà Germanie et de l’Episcopat galloromain ; après avoir vu ses bataillons abîmés dans une guerre de vingt-trois ans ; après avoir accepté la Restauration, comme essai, et comme moyen de réparer ses forces, revenait en 1830, à la Révolution : la Royauté, se faisant appeler Bourgeoise, se posait sur le throne , applaudissant à ces hymnes puissants, voix d’une rude liberté, à laquelle la Bourgeoisie marche d’abord, mais dont elle a bientôt peur.
Déjà quelques grandes familles de l’industrie, entre autres la bienfaisante et savante famille Passy, avaient paru aux Bains de Dieppe, lorsque Madame y était. O si toutes étaient comme cette famille, et continuaient à venir, la noblesse des sentiments, la pensée large, prenaient la succession de l’influence à nos Bains !
Cependant, le cutter le Rôdeur, qui avait servi aux promenades que la Duchesse faisait sur notre rade, passa cette année, bien loin au large, convoyant Charles X, retournant en exil.
Ce roi était entré à Paris le 12 avril 1814, comme Lieutenant-général du Royaume.
Le 13, la cocarde blanche et le pavillon blanc avaient été substitués au pavillon et aux cocardes tricolores.
Au mois d’août 1830, le drapeau tricolore était arboré sur toutes les villes de France. Je l’ai vu, dans nos cantons, planté en plein champ, sur des cabanes de bergers. Les souvenirs des vieux soldats s’étaient répandus dans les campagnes, et peut-être ces cabanes appartenaientelles à des vétérans devenus pasteurs de brebis. Dans les campagnes de Rome, les paysans étaient pour César : ce n’était pas César qui revenait en 1830, mais bien des paysans le croyaient.
L’absence se fit certes sentir à notre plage : il s’y fit comme un silence de convenances; cependant la saison ne fut pas morte; il fut évident que le bain de mer était devenu un grand moyen médical accepté, reconnu, et que beaucoup allaient y recourir.
La littérature médicale étendait, particularisait ce sujet de la science, plus que ne l’avait fait jusque-là la nosographie française : celle-ci cependant s’en était occupée déjà plus qu’on ne le croit généralement.
Le Docteur Assegon, qui, à son retour des colonies, visita souvent Dieppe, où il retrouvait des parents, fit une compilation très-exacte de tous les écrits sur le bain de mer.
Le docteur Mourgué avait publié, en 1828, des considérations générales : sur l’utilité de ce bain dans le traitement des difformités du tronc.
La saison de 1830 ne fut pas morte, comme je viens de le dire; elle n’offrit pas dans les recettes le déficit qu’on aurait pu appréhender , non-seulement de la privation de la personne de Madame, mais aussi de la commotion politique et financière ; il y eut en moins environ 10,000 francs. C’éta'it à peu près la différence qu’on avait trouvée dans les comptes de 1828, de l’année où la Princesse avait visité le Midi. Les produits bruts, dont la moyenne avait été, dans les bonnes années, de 47,000 fr. tombèrent, en 1828 et en 1830, à 37,000 francs approchant.
Au mois de mai 1 831 , le Roi Louis-Philippe, se rendant à Eu, passa par Dieppe. Il était accompagné des Ducs d’Orléans et de Nemours, du Maréchal Gérard, des Ministres de la guerre et du commerce.
Il trouva un accueil empressé.
On vit, ce jour-là, descendre des campagnes plus de trois mille gardes nationaux, tous vêtus de la blouse d’uniforme.
Ils venaient pour être passés en revue par le Roi. A cette revue reparurent deux vieux drapeaux, qui avaient figuré à la Fédération du 14 Juillet 1790. Ils étaient aux trois couleurs, formant au milieu une grande croix blanche. Ils avaient été conservés à l’ombre de nos futaies, par des patriotes. L’une de ces bannières était confiée aux mains du citoyen Pilon, de Luneray, qui l’avait portée à la grande cérémonie du Ghamp-de-Mars.
Le Porte-Drapeau marchait fièrement, et les vieux plis de soie, rendus au soleil, venaient caresser. la blanche chevelure du vétéran de la garde nationale.
Le défilé se fit, présentant quelque chose de vraiment imposant, encore qu’il n’y eût que très-peu de pelotons armés. Tous marchaient bien , précédés de rustiques tambours, dont quelques-uns avaient fait les campagnes d’Italie, d’Egypte et d’Allemagne, battu la charge sous les ordres de Marceau, de Jourdan, de Hoche, de Kléber, de Desaix, de Masséna, de Buonaparte, comme on disait, au commencement.
On retrouvait à la fois dans ce défilé uncaractère martial et civique. Des citoyennes y étaient venues ; et des magistrats municipaux marchaient à la tête des bataillons, . en donnant le bras à leurs femmes.
Il y avait parmi cette colonne, où l’on voyait un assez grand nombre de vieillards, ayant laissé de côté ce jourlà les manches de la charrue, comme un rappel des journées de Valmy, de Jemappes et aussi de la République.
Louis-Philippe, ses deux fils, les Ministres et le Maréchal Gérard, se rendirent le soir à un bal donné par la ville. Ils y restèrent jusqu’à dix heures du soir, où ils partirent pour Eu. Le duc de Nemours était parti à huit heures.
Le Roi, entouré, comme on le disait, d’institutions républicaines, n’avait point accepté le banquet qui lui avait
été offert par la Municipalité, ne voulant pas de ces réceptions à charge aux communes.
Ce fut le Roi qui donna à dîner.
Le lendemain, le Duc d’Orléans vint d’Eu, sur l’invitation qui lui en fut faite, tirer une cible au canon, avec les deux compagnies d’artillerie de la garde nationale de Dieppe. La première compagnie s’honorait toujours de descendre de celle qui avait servi le canon du château d’ Arques, le jour de la glorieuse journée.
La visite du Roi pouvait bien être faite un peu en vue de plaire à la ville des Bains de mer; mais la saison n’étant pas encore venue, ce ne pouvait être que des avances indirectes.
Restait à savoir ce que serait cette saison.
Elle ne fut pas mauvaise.
La Gazette de Normandie annonça que Dieppe était fort triste, ayant perdu son enchanteresse.
Je lis, dans une note écrite en 1831, que le 24 juillet, le nombre des étrangers venus aux Bains, était à peu près le même que celui des années précédentes.
Je vois par le chiffre des recettes, cet impassible témoin, que le produit fut environ de 37,000 fr. Nous avons trouvé le même chiffre en 1830.
Mais ce fut surtout chez certains marchands qu’il y eut diminution de recette. Pour quelques-uns même il y eut perte très-sensible. La société qui continua à venir aux Bains dépensa moins : d’une part, c’était calcul habituel d’économie, de l’autre, calcul politique. Un marchand qui, confiant dans les habitudes de ses pratiques d’été, s’était approvisionné de vins de luxe, vit tout-àcoup sa vente arrêtée. Les vins fins furent exclus.
Ce qui prouvait qu’il y avait toujours de la vie dans les Bains, c’est qu’il vint encore des artistes cette année-là. Max. Bolirer fit entendre son fidèle violoncelle; Perier, du Théatre-Français, s’essaya dans le vaudeville; Made-
moiselle Bourgoin, l’ancien page du Mariage de Figaro, joua dans Alzire, dans la Belle Fermière et la Marraine.
On avait mis sur l’écriteau des Bains une bande noire couvrant le mot Caroline.
La partie du salon réservée à Madame fut entourée d’une défense de rubans.
Ces petites oppositions venaient de quelque chose de respectable. Un abandon de souvenir eût été affligeant.
Une conspiration fut tramée, qui devait éclater aux lumières d’un bal. Elle fut nommée la Conspiration des rubans verts. Des dames, des demoiselles légitimistes s’étaient parées avec des guirlandes vertes , couleur du jeune Henri. On parvint à leur faire voir l’inutilité d’un pareil éclat : le cœur est tout, mais il doit être prudent. Plusieurs s’abstinrent d’aller au bal ; mais quelques-unes des plus jolies conspiratrices, qu’on appelait les jolies boudeuses, y vinrent et s’y montrèrent charmantes.
Dans une réunion des actionnaires, il fut proposé de changer le nom des Bains.
Je ne me rappelle pas bien exactement si ce fut cette année même ou à la fin de l’été précédent que vint à nos Bains M. Rœderer, dont le nom restera dans l’histoire delà Révolution comme celui d’un des pilotes qui essayèrent de conduire à bien cette grande crise du xviii® siècle.
Mais peu importe la date précise, ce n’en fut pas moins une des apparitions qui annoncèrent que nos Bains commençaient à avoir de grandes visites n’étant plus de la Cour.
M. Rœderer s’occupait alors de mettre en ordre, pour en faire sortir la lumière, ses riches portefeuilles, pleins de documents sur les temps qu’il avait traversés, sur les événements où il avait été mêlé, et dont il pouvait dire : « j’ai vu de mes yeux, vu, Hisce oculis egomet vidi. »
11 eut la complaisance de me donner quelques détails touchant plusieurs de ces pièces.
J’ai quelquefois reçu des éclaircissements d’hommes qui avaient coopéré aux choses de l’histoire moderne. J’ai compris combien est difficile la tâche de l’iiistorien.
M. Rœderer prétendait avoir suivi une direction plus logique que celle où avait marché le général Lafayette, son ancien camarade d’opinion dans la guerre d’Amérique ; je ne puis être juge; mais tout ce que je puis dire, c’est que jamais homme ne fut plus dévoué à la liberté et aux amis de la liberté que l’excellent général.
L’illustre Procureur-général, syndic du département de Paris, était encore vert et droit comme les robustes sapins de ses propriétés de l’Est. C’était un esprit approfondissant, scrutateur de l’histoire, hardi volontiers dans les systèmes d’économie sociale. Je lui ai trouvé quelque rapport avec Saint-Simon que j’ai aussi connu; mais Rœderer, tout en avançant, était encore sous l’idée de liberté et de constitution, telle quelle avait été acceptée au commencement de la Révolution.
On peut trouver, je crois,' quelque chose de ce que je dis dans la brochure qu’il publia en 1830, sous le titre de la Propriété considérée dans ses rapports avec les droits politiques, et dans sa lettre au Roi, 19 octobre 1830. Dans cette lettre il revient au projet des listes de notabilité et du système électoral de Siéyès, développé et rédigé par lui en loi d’exécution au Conseil-d’État sous les Consuls, et faisant partie de la Constitution de l’an viii.
Il avait été professeur d’Economie politique aux Ecoles centrales, en 1796.
Une partie de ses études sur l’histoire se trouvent dans son Théâtre historique, dans Louis XII et François et dans ; Conséquence du système de Cour établi sous François /*'.
Pour l’histoire de la Révolution, la Chronique des cm-
quante jours du 9,0 juin au 1 0 août 1 792, rédigée sur pièces authentiques, est un document fort important.
Ce fut la tragédie de François II, du Président Hénault, qui lui donna l’idée de son Théâtre historique. Il y a loin delà à Shakspeare. M. Rœderer, ancien parlementaire, (il fut Conseiller au Parlement de Metz), était bien plus de l’école historique que de l’école dramatique; mais, comme le président Hénault, il était frappé du peu d’action de notre histoire.
M. Vitet a voulu donner aussi à l’histoire le mouvement de la scène, et son essai a eu un grand succès.
Le genre français et parlementaire permit à la plume polygraphe de l’ancien Conseiller de Metz, d’écrire un petit ouvrage fort intéressant, d’une lecture fort agréable, intitulé : Mémoire pour servir à V Histoire de la Société polie.
Ce sont des appréciations très-fines, des traits bien touchés, qui nous montrent l’Hôtel de Rambouillet dans son action sur nos mœurs, sur notre langue.
On peut avoir des idées fort opposées sur ce fameux Hôtel ; mais le petit traité de Rœderer sera toujours lu avec grand intérêt par les différents appréciateurs. Il semble qu’il ait tenu à prouver que l’homme de la Révolution, n’avait pas cessé d’être l’homme d’Horace ; Omne tulit punctum.
Presque en même temps, un peu après, vint aussi aux Bains de Dieppe un autre peintre d'histoire, François Gérard, qu’on a appelé le Peintre des Rois.
Quatre-vingt-six portraits historiques en pied, c’est tout une galerie, sont sortis de son pinceau. Son début fut le tableau de Bélisaire ; sa fin fut le Christ posant pour la première fois le pied sur la terre. Il n’est pas besoin d’énumérer ses titres : Psyché, les Trois âges, Austerlitz, l’Entrée d’Henri IV, la Sainte-Thérèse, les pendentifs du Panthéon,
Corinne, Ossian, Philippe V, Daphnis etCliloé, Daniel justifiant Suzanne, la Peste de Marseille.
Gérard était déjà très-malade , alors. Le jeune médecin, qui était déjà venu avec Madame de Duras, M. Sabatier, l’accompagnait.
Il espérait retremper au bord de l’Océan les ressorts de la vie qu’il sentait faiblir. La pensée accablante de la décadence pesait sur le grand artiste. Fût-ce à l’action de la mer qu’il dut de prolonger son existence jusqu’en 1837? Je l’ignore, je ne le revis plus.
Le triste état de sa santé ne l’empêchait pas d’être occupé sans cesse de l’idée de son art. Il en causait avec plaisir et même avec bonté ; mais, à certains mots, on voyait que le chagrin était monté en croupe. Ce fut lui qui m’affirma qu’un beau buste, en marbre blanc, de Napoléon D»', qui était, qui est encore à la Bibliothèque de la ville, est un original de Chaudet.
Pour reconnaître les soins pleins d’attention qu’une demoiselle de l’hôtel, aujourd’hui l’Hôtel de la Reine Victoria, lui avait donnés, il fit le portrait de cette demoiselle. Elle fut mise ainsi au nombre des grandes dames, de par le pinceau do Gérard.
Au mois d’août 1832, il y eut une nouvelle réunion des actionnaires des Bains. On y posa cette question : une administration particulière ne serait-elle pas plus avantageuse à l’établissement qu’une société telle que celle qui existe?
Un membre demanda des explications sur l’ordonnance royale qui changeait la raison sociale, et la remplaçait par celle de Bains de mer de Dieppe. Il s’informa si ce changement avait été sollicité par les administrateurs. Cette attaque tombait bien injustement sur M. Dambray, fils de l’ancien Chancelier. Suivant l’orateur, l’initiative n’était pas venue du Roi, attendu que S. M. n’avait eu aucune
raison de supprimer le mot Caroline qui était le nom de sa nièce.
La réunion exprima, dans un vote, à une faible majorité, le regret de ce changement.
La Chambre de Commerce demanda que le service des dépêches entre Londres et Paris se fît par Dieppe, la ligne de Dieppe et de Brighton offrant une véritable économie de temps.
Le paquebot annonça, d’après les journaux anglais, l’arrivée à Londres de Madame, Duchesse de Berry.
M. Litz donna un concert au profit des pauvres.
Il y eut des concerts exécutés par MM. Lhuillier, Artot, Levien, M. et M“®Milhes, M. Dacosta, première clarinette de l’Académie royale de musique.
Odry vint égayer la société.
Une jolie chanteuse, M“® Masi, se fit entendre dans plusieurs morceaux d’opéras-comiques.
Pour faciliter les promenades hors de la ville, on jeta un pont sur le canal, au bout du Cours-Bourbon.
Les recettes des Bains furent ce qu’elles avaient été les années précédentes.
Le docteur Jules Guérin, succédait au docteur Mourgué, dans les attributions de Médecin-Inspecteur. Il ajoutait, dans la Gazette médicale, dont il était le rédacteur en chef, des faits intéressants, aux « Considérations sur l’utilité des Bains de mer, » de son prédécesseur. L’état morbide, qui succédait aux ravages du choléra, lui fournissait le sujet d’observations très-importantes.
Le Roi, la Reine, les Ducs de Nemours et de Joinville, le maréchal Gérard, MiVI. Thiers et Montalivet, vinrent le juillet 1833. Le Roi alla visiter l’établissement des Bains II y reçut bon accueil de la plupart des étrangers qui s’y trouvaient. Le Roi, la Famille Royale, à leur passage h travers la ville, avaient déjà entendu de nom-
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breuses acclamations. Le nouveau règne, par cette visite, semblait sourire aux bains de mer.
La Reine alla h la Manufacture de dentelles.
La ville offrit un banquet, dans le grand Salon des Bains chauds.
Après le dîner, la famille Royale, les ministres, le maréchal se rendirent au spectacle, où l’on joua les Jeux de V Amour et du Hasard. La famille Royale entra dans l’ancienne loge de la Duchesse de Berry, qui était, comme je l’ai déjà dit, au centre des premières galeries.
On chanta des couplets de circonstance, entre autres celui-ci :
« Henri Quatre tout près d’ici.
Chacun de nous en croit l’histoire,
A Grillon écrivait ceci ;
« Brave, pends-toi, j’ai la victoire ! «
Nous ne craignons pas les Ligueurs :
Mais pourtant, s’il fallait combattre.
Père, à la tête des vainqueurs.
Sous le panache aux trois couleurs.
Nous retrouverions Henri Quatre. »
Le nouveau Roi dut sourire de cette idée dieppoise, d’Henri IV, sous le panache tricolore.
Après le spectacle, il y eut bal. On avait établi pour la soirée une galerie, allant des Bains chauds à la Salle de spectacle.
Les présents offerts furent : un vaisseau d’ivoire, Le Joinville.
Le vaisseau d’ivoire, emblème sans doute de la nef dieppoise qui, la première, apporta le morfil de la côte occidentale d’Afrique, a toujours été la principale pièce des dons faits au nom de la ville. Il en fut donné un très-grand à l’Empereur Napoléon PL II sortait de l’atelier de l’ivoirier Belletête, qui le porta lui-même à Paris, après présentation à l’Hôtel-de-Ville de Dieppe.
Une boîte à thé pour Madame Adélaïde.
Des corbeilles pour les deux jeunes Princesses : le tout d’ivoire.
Le Roi envoya, le lendemain, 2,000 fr. aux pauvres, 1,500 fr. aux hospices, 1,000 fr. à la Manufacture de dentelles.
On demanda à Sa Majesté une statue de Duquesne.
Le 8 août, le ministre de l’intérieur annonça que le Roi donnerait cette statue.
La même année, peu de temps après, des jeunes gens de Dieppe portèrent à Prague des dons pareillement d’ivoire ; il y avait un groupe représentant Sully aux pieds d’Henri IV.
La Duchesse de Berry, à qui ces dons furent présentés, répondit aux jeunes gens :
« Dites à nos bons amis de Dieppe que je suis bienheureuse de leur amitié constante. — Moi aussi, je les aime ! »
Cette réponse se rapportait à celle qu’elle avait faite, en 1824 :
« Je me suis bien aperçue hier que Henri IV avait raison quand il appelait les Dieppois ses bons amis ; j’imiterai mon aïeul dans son amour pour eux. »
Une boîte d’ivoire, contenant des dentelles, fut offerte à Mademoiselle.
Madame parla long-temps des Bains de Dieppe et de tout ce qui l’avait intéressée pendant ses séjours.
M. Forbin Janson, évêque de Nancy, prit les bains, et il dit à Saint-Jacques la messe, le 8 septembre.
Le mois précédent, M. Forbin Janson fils, et la fille aînée de la comtesse Potocka avaient nommé une cloche de la même église.
Quelques actionnaires demandaient la dissolution de la Société des Bains. L’art. 27 des statuts portait que la liquidation serait de droit s’il y avait perte de la moitié du fonds social.
Voici quelle était la situation, le 29 août, d’après un rapport fait par M. Gayant, alors ingénieur des pontset-chaussées à Dieppe :
Acquisition des bains chauds et droits
sur les bains froids
23,000 fr.
Frais de construction
Fourneaux, pompes, baignoires. . .
Frais d'ameublement
Achat de linge
Frais de construction. .....
470,000 fr.
Dans cette somme n’étaient compris ni le capital d’une rente viagère de 5,000 fr. servie au profit de Madame Bretel, pour acquisition de la propriété sur laquelle avaient été bâtis les Bains chauds et le grand salon, ni la réserve d’un appartement dans le corps de logis.
Les produits bruts de 1822 à 1831 inclusivement s’élevaient à 40,000 fr.
Le rapporteur, retranchant ensuite les termes extrêmes de la progression, c’est-à-dire le minimum et le maximum des recettes, établissait une moyenne de 41,500 fr.;
Le fonds social de la Société des Bains de Dieppe, disait M. Gayant, ne se compose pas du prix qu’a coûté l’établissement, mais seulement des mises que chacun a faites. Ainsi, au lieu de 470,000 fr., qui est le prix des dépenses de fondation, le fonds social ne se compose que du montant des mises des actionnaires, 387,000 fr.;
Du cautionnement du trésorier, 8,000 fr.
A laquelle somme M., le rapporteur consentait à ajouter 84,109 fr. 87 c. pour intérêts non payés aux actionnaires.
Ces données réunies portaient la valeur du ]>assif de la Société à 479,000 fr.
Dans cette appréciation ne figuraient pas les subventions accordées par le département et par la ville.
Les experts estimaient l’Etablissement, dans le cas où il changerait de destination, à 99,000 fr.
Dans le cas où il passerait dans d’autres mains, en conservant sa destination actuelle, à 160,000 fr.
Dans le cas, enfin, où il demeurerait la propriété de la Société, à 328,000 fr.
La conclusion était que le déficit ne dépassait pas la moitié du capital.
Des objections s’élevaient, comme on a pu le pressentir. On alléguait, entre autres, qu’il ne fallait pas s’en tenir à la moyenne des produits pendant les dix années ; qu’il n’y avait aucune raison, en elfet, pour retrancher la meilleure et la plus mauvaise, sinon en vue de grossir de 1,500 fr. la moyenne définitive. On faisait remarquer que la première conclusion était un peu élevée, si l’on considérait que l’influence de Madame Ja Duchesse de Berry avait été , suivant le rapport même , d’environ 10,000 fr. ; que cela était si vrai, que la moyenne des produits, dans les années où elle était venue, s’était élevée à 47,000 fr., tandis que la moyenne des années 1828, 1830, 1831, 1832, était d’environ 37,000 fr.
La majorité ne pensa pas qu’on fût dans les conditions d’une liquidation.
On avait fait une réduction de 50 c. dans le prix du bain et de 1 fr. dans la souscription au salon de lecture, aux bals, aux réunions, au jeu de billard.
L'établissement des Bains à la lame, d’une construction des plus légères, entièrement de bois, exigeait nécessairement beaucoup d’entretien.
J’ai dit que je regrettais de ne pas savoir le nom de l’architecte qui avait donné le plan de ces jolis Bains : il se nommait Châtelain.
La terrasse, les constructions du bord de l’eau étaient mal défendues contre la tempête. On n’avait fait qu’une estacade peu profonde ; les vagues, dans leur fureur.
enlevaient, comme un grand râteau, le galet qui en garnissait le pied, pénétraient, minaient la terrasse, enlevaient le bordage.
Dans une tempête, les flots creusèrent jusque sous les pavillons, qu’on attacha avec des câbles et des ancres. Heureusement la mer s’apaisa la nuit.
Cette année, Harvey-Leach, un Anglais, le Mazurier de l’Angleterre, vint jouer sur notre théâtre; il était tout petit, ne disait pas un mot, mais exprimait tout.
M. Bonnaire apporta son Panorama.
M. David, peintre en miniature, passa par Dieppe; il exposa un joli tableau sur ivoire.
On entendit un pianiste polonais, Albert Sowinski, qui donna un concert avec MM. Benazet etHippolyte Monpou.
Bosco, de Turin, vint aussi prouver combien on peut tromper les yeux. Le Diable ne faisait pas à Faust de plus jolis' tours que Bosco au public. Il voyageait au milieu d’un cabinet de physique amusante, avec lequel il avait amusé les plus grands souverains. Il fallait bien venir à Dieppe, souveraine des bains.
La ville loua la plage, voulant rendre cette promenade plus propre qu’elle ne l’était. C’est le commencement de l’idée qui se développe plus tard.
On annonça, dans les journaux, que le célèbre compositeur Meyerbeer avait passé par Paris, se rendant aux Bains de Dieppe. Je ne crois pas cependant qu’il y soit venu cette année-là.
M. Vitet publia V Histoire de Dieppe.
La matière était riche et digne. Le relief en fut beau, sous un tel burin. Le succès fut grand, et pour 1 auteur et pour la ville.
Cette année 1833, les produits annoncèrent un mouvement progressif dans les Bains.
Nous voici en 1834.
Le 13 juillet, le Roi Léopold et la jeune Reine passèrent par Dieppe.
Les élections retardèrent l’arrivée des Baigneurs.
Mais le 27 juillet, le nombre en était grand. Je trouve dans une ligne écrite alors : « Beaucoup d’étrangers ; il envient même des bords de la Méditerranée. » Dès le 24, on citait parmi les nouveaux arrivés le savant Biot, le directeur du Gymnase Poirson, et le célèbre musicien Lafont.
Le 21 août, M. Thiers, Madame Thiers et sa mère arrivaient aux Bains. Un navire léger de l’Etat était mis à leur disposition pour les promenades en mer.
M. Thiers aimait à se promener de grand matin. Il faisait autour de la ville d’assez longues excursions à pied. A son retour de l’une de ces promenades il fut conduit à Saint-Jacques par M. Charles Lebon, de Dieppe. Dans cette visite la restauration de cette belle église se décida facilement.
M. Raveau, jeune architecte de Paris, et qui était depuis quelque temps l’architecte de la ville de Dieppe, fut chargé de dresser les plans de restauration.
Il s’adjoignit un artiste de mérite, M. Jeannest. Jeannest a fait les dessins d’orfèvrerie du Surtout qui a brillé au mariage du Duc d’Orléans et de l’éventail d’ivoire donné à la jeune Duchesse. Depuis une quinzaine d’années, il est en Angleterre, et l’on a retrouvé son crayon sur les magnifiques échantillons d’argenterie galvano-plastique que M. Elkingtoii a produits dans la grande exposition de Paris. La belle exposition de faïences et - de porcelaines de M. Minton devait également beaucoup à cet ingénieux et habile dessinateur.
Il avait modelé, étant à Dieppe, les Armes de la ville, qui devaient être placées au-dessus de la porte de THôteldeTille, édifice resté inachevé. Je regrette bien que cejoli
modèle n’ait pas été conservé. J’ai vainement cherché à savoir ce qu’il est devenu.
M.Raveau, ayant été accusé, en 1835, d’avoir donné asile h un condamné politique, frère de M. Charles Lebon, qui avait essayé de s’embarquer à Dieppe, se vit privé de sa commission pour la restauration de l’église ; il cessa aussi d’être l’architecte de la ville. Un autre architecte de Paris, M. Lenormand, fut nommé, fit de nouveaux plans; ce sont ces plans qu’on exécute.
M. Thiers était logé dans une maison qui, avec son jardin, forme tout le côté Est de la rue neuve, appelée la rue Descroizilles . Elle a vue sur le Bassin à flot : Et, de ses fenêtres, on découvre entièrement le côté Sud, alors triste, inachevé, offrant un talus de sable, avec un terre-plein aride, couvert d’un amas de grosses pierres de taille, et de quelques barraques. Le ministre se plut à l’idée de faire terminer ce côté le plus vite possible. En effet, on se mit bientôt à la besogne, sous les ordres de , l’excellent ingénieur M. Renaud, depuis nommé au Havre. Ce fut, je crois, deux ans après, sous les yeux de M. Méry, ingénieur bien modeste, pour son grand mé- - rite, que l’on acheva ce quai.
Pendant le séjour du Ministre, le projet de chemin de fer de Dieppe à Paris, par les plateaux, c’est-à-dire par une ligne plus à l’Est que celle de la vallée de la Seine, prit faveur.
Depuis deux ans, M. Colette- Quenouille envoyait à l’administration des Bains des avertissements dans lesquels il annonçait une Concurrence, si l’administration ne réduisait pas fortement ses prix.
La première idée d’un second établissement était peutêtre venue à M. Colette à la vue de quelques Dames légitimistes du pays, se baignant en dehors des Bains, et se servant , au lieu de tentes , du petit pavillon portatif qu’on nomme parapluie.
Toujours est-il que, la saison venue, une vingtaine de tentes, étrangères au grand établissement, parurent à l'Est et à l’Ouest, tout contre renceinte des grands Bains.
C’était la Concurrence.
Des écriteaux plantés sur la plage,^ indiquaient le chemin, exposaient les avantages des bains nouveaux.
Je lis, dans une petite affiche à la main, que lit distribuer M. Colette-Quenouille pendant les années qui suivirent :