‹ Histoire des caciques d'HaïtiChapitre 42 sur 50 · ABORIGÈNES D'HAÏTI · texte numérisé non relu

ABORIGÈNES D'HAÏTI

Il est certain que les aborigènes d'Haïti n'avaient point d’éeriture et que c’est là la cause de l'extinction de leur langue et de leur littérature. Cette langue, sonore et gracieuse, était celle qui se parlait dans tout l'archipel, puisque les naturels des différentes îles s’entendaient entre eux. Cependant l’idiome d'une île n’était pas identiquement le même que celui d’une autre, et pour peu qu'un territoire fût étendu et divisé, des variations dans le langage se faisaient aussitôt remarquer. Autant d'îles ou autant de circonscriptions d’un territoire, autant de dialectes d’une langue commune. C'est ainsi qu'il y en avait en Haïti plusieurs dialectes provenant d’une souche mère.

J'ai essayé de dresser l'inventaire de cette langue disparue. Mon vocabulaire, fort incomplet, se compose de noms de personnes et de choses, ces derniers comprenant des dénominations d’ustensiles, d'arbres, de fruits, d'aliments et d'animaux. A cette liste il faut ajouter un très petitnombre d’adjectifs, et voilà tout. Lorsque une langue est morte et que son verbe ne s'est pas anéanli, le verbe qui est la parole vivante, la pensée elle-même articulée, la vie s’est seulement retirée de son corps de mots qui subsiste intact, et on peut la faire revivre sous le galvanisme de la traduction et lui faire reprendre la parole, après des siècles révolus pour parler poésie, histoire, philosophie, mœurs et politique; mais si elle a perdu ce signe par lequel elle exprime l’action, la vie, l'existence, alors elle est éteinte sans résurrec- : tion possible. Tel est le cas pour les aborigènes d'Haïti. Il faut

done renoncer à restituer la pensée écrile de cette race d'hommes qui à, comme d’autres, vécu et exprimé, dit-on, poétiquement et gracieusement ses inspirations et sa pensée.

Pas un seul verbe de la langue haïtienne, en effet, ne figure parmi les mots que j'ai exhumés en grande partie des ouvrages historiques de l’époque de la découverte. Il y en a d’autres que j'ai trouvés mêlés à notre patois créole, et dont j'ai reconnu l'indigénéité pour n'avoir pu les rapporter ni à l'espagnol, ni au hollandais, ni à l’africain, tous idiomes qui ont fourni des loeutions à notre français dégénéré et corrompu.

Récapitulation faite, je suis en possession jusqu'ici de 260 mots, et sur ces mots sans aucun lien, j'ai fait quelques remarques isolées que je ne donne à as pour des règles en la matière, et dont je ne garantis pas toujours la justesse. Je déclare les h asarder.

Un fait avéré, comme je l’ai dit au commencement, c’est qu'il y avait plusieurs dialectes en Haïti et que tous ces dialectes se rattachaient à une langue commune et mère parlée dans tout l'archipel. Voici un principe posé, un point de départ. J'en infère que le nom de divinité Zemès, et du génie malfaisant Mabouya, s'écrivant chacun avec une orthogr aph 1e et une prononciation différentes : Zemeen, Zemès, Cheis; Mabouya, Maboïa, Mapoia, sont un même mot ou les variantes d’un même mot dans trois dialectes d’origine commune, en usage, soit dans diffé rentes circonscr iptions d'un territoire, soit dans plusieurs iles séparément. Rien qu’en prononçant Zemeen, Zemès, Chemis, et en modifiant légèrement son accent, on saisit di ans le son même de la voix comment se sont opérées les modifications orthographiques telles qu’elles figurent iei.

Que Iquefois les mots pour exprimer une même chose varient légèrement ou sont radicalement: différents, malgré la proche parenté des idiomes. Tels sont Piaye, Boyéès, Butios, pour désigner les prêtres qui étaient à la fois des médecins, Yuca, Kaim, Kucre, Manioc, noms divers de cette racine amilacée, dont le dernier a subsisté. Il y a même à cet égard une assertion contenue dans beaucoup d'ouvrages traitant des Indiens, à

savoir que dans plusieurs des Antilles les femmes parlaient une le angue différente de celle des hommes. Etnos auteurs expliquent le fait par une tradition qui rapporte que l’une des deux grandes invasions caraibes aurait détruit dans ces endroits tous les hommes en épargnant les femmes, et que celles-ci auraient per-

pétué la langue primitive à côté de celle des envahisseurs, sans que l’une ait jamais absorbé l’autre. Cette assertion me semble

si invraisemblable, qu’il me faudrait, pour y eroire, des preuves bien autrement solides et conyaincantes que celles qui en sont données. Ces preuves qui se réduisent toutefois à la simple cita-

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lion de mots réellement différents pour exprimer des choses semblables, ne confirment-elles pas plutôt ce que j'ai dit de la diversité des dialectes d’une langue commune et de l'emploi qu'ils faisaient, tantôt de variantes d’un même mot, tantôt de mots n'ayant entre eux aucune similitude pour désigner un même objet ?

On a eu beau détruire jusqu’à la racine la population primitive d'Haïti, son sang s’est pourtant mêlé en une certaine proportion aux races qui lui ont succédé sur €e sol; et quoique sa langue et sa littérature ne lui aient pas survécu, elle a néanmoins laissé des débris de l’une, quels qu'ils soient, mais rien, malheureusemént pas un vestige de l’autre. Elle nous à légué aussi des usages dont le train de notre vie matérielle s’'accommode fort bien. Nous devons donc à la transmission de ces usages des mots dont j'ai augmenté mon vocabulaire.

Hamac, chose et mot indiens, fort bon lit, le plus léger et le plus portatif ; c’est pour tous les âges un berceau dont la commodité s'accroit à mesure que s’accroissent nos années,

Canari, excellent vase pour contenir l’eau fraiche,

Canor, embarcation légère et élégante, dont le nom a été adopté par la marine.

CALEBASSE, poterie végétale, si on peut le dire, gourde économique, la cruche du pauvre.

Cour, moitié de calebasse, faïence végétale, faisant fonction de vase ou d’assiette — indispensable dans le mobilier de l'indigent, et d’une utilité non moins appréciée dans les ménages aisés.

Une bonne partie de la cuisine indienne, sans que nous nous en doutions, s’est conservée dans notre régime culinaire.

L'Indien mangeait la chair du Lambi, gros coquillage qui, lorsqu'il est vide, sert de trompette ou cor. Le son qu'on en tire est perçant, rauque et sauvage. Nos premiers Haïtiens, autant que ceux de nos jours, cornaient communément et en toute occasion du Lambi.

Le perroquet, Jaco et non Jacquot, comme quelques-uns le pensent, se servait aussi rôti sur le matoulou des Indiens, et prêtait en outre l’ornement de ses plumes à leurs couronnes et à leurs tuniques. Ils durent faire par conséquent une grande consommation de Jacos. Ils en gardaient aussi de vivants dans leurs cabanes, les approvisaient et les dressaient à parler, absolument comme on faisait du corbeau sur le vieux continent; et quand le Jaco se montrait rebelle aux répétitions, ils lui soufflaient des bouffées de fumée de tabac dans les veux et les

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narines, et le soûlaïent pour le punir. C'était un moyen de correction comme un autre. Nous nous plaisons encore comme eux au caquetage assourdissant de l'oiseau bavard. Jusqu'à présent l'habitant de nos plaines et nos montagnards appellent de l’antique nom de Bayacou l’étoile du matin qui règle leurs levées. Les Indiens dans leur naïve mythologie disent que Savacou ou Bayacou, fils de Louquo, le premier homme, fut un beau jour métamorphosé en étoile.

Ils aimaïent passionnément la danse et le chant. Je me persuade facilement que ces airs que nous appelons nationaux en nous les appropriant, sont d’origine indienne. Ils n’ont en effet qu’une analogie fort éloignée avec la chanson véritablement africaine et n'empruntent rien à la. musique européenne. J'inceline fort à croire que le carabinier ou la Tumba espagnole est à peu près ce que les aborigènes de notre ile chantaïent, et que le diouba et le chica, danses fort peu africaines à mon avis, appartiennent aux coutumes primitives d'Haïti.

Un procédé familier aux Indiens, c'était de nommer les personnes et les choses par leurs qualifications les plus saillantes. Un nom n'était jamais avec eux un mot abstrait et sans signification, un son arbitraire. Ils mettaient le trait ou la pensée sous le mot. C'est ainsi que procèdent d'ordinaire les langues riches et pittoresques, et cela prouve que nos occidentaux étaient doués de cette imagination douce, sinon vive, mais du moins naïve, gracieuse et colorée de l’Arabe ou des peuples de l'Orient, Les noms de leurs caciques, leurs noms de pays, de rivières, de montagnes sont des mots combinés qui peignent les personnes ou les objets qu'ils dénomment. J'ai réussi à en décomposer quelques-uns. Ayant saisi le procédé sur trois mots, transmis avec leur acception certaine dans les auteurs : Caonabo, Anacaona, Cibao, je l’ai de suite appliqué aisément à d’autres dont je vais donner ci-après la liste et l'analyse.

ANA, fleur. D’Ana, fleur, et de Caona, or, les Indiens ont formé le nom d'Anacaona, fleur d’or. Anacaona, cacique du Xaragua, ou royaume de l'Ouest, était doublement célèbre comme reine et comme poète.

Bo, grand, subs., grand, adj., seigneur. De Bo qui signifie seigneur, et de Caona, or, ils ont formé aussi Caonabo, le seigneur de l'or, le cacique du pays de l'or.

Bouio, grand pays, grande terre, grande maison, grande demeure. Nous venons de voir la signification de la syllabe initiale. bo et hio se retrouvent aussi dans le nom d’un autre cacique : Bohechio, et non Béhéchio, comme quelques auteurs l’écrivent. Traduisons : bo, grand, hïo, pays, reste hec qui doit

sans doute signifier chef ou souverain : Bohechio est donc le souverain d’un grand pays. Le fait confirme pleinement notre interprétation : Bohechio était précisément le cacique du plus étendu des cinq royaumes de l'ile.

Je retrouve dans le mot Anana, Ana, fleur. Il est possible que les Indiens aient fait entrer dans la composition du nom de ce fruit le mot fleur, parce qu'il est odorant et parfumé comme une fleur.

C1840, montagne de pierre. Ciba veut dire pierre, réste la finale o qui signifie sans doute montagne.

Je retrouve lo signifiant montagne dans un autre nom indien de montagne : Baoruco. Ici comme dans Cibao, il est précédé d’une qualification. En retranchant l'o, reste Baoruc dont la signification m'est inconnue.

Tr est encore un autre mot qui signifie pays, étendue de terre, territoire. Je le retrouve dans les composés Haï-ti, Niti, l’une des provinces de la Maguana, et dans Tiburon. Haïti se traduirait donc par pays ou terre élevée, signifiant montagneuse par extension ou mieux par déduction. Niti, pays ou province peuplée ; car dans un autre mot ni-taÿno, grand personnage, tayno est l'adjectif, mais ni, qualificatif ailleurs, el remplissant ici le rôle de substantif, signifie sans doute aussi bien personnage que les équivalents personne, être, habitant, peuple. Recomposez Ni-ti : peuplée province ou province peuplée, ou province populeuse.

Tiburon est le nom donné à l’une des provinces à l'extrémité sud du Xaragua, parce que les requins fourmillent dans les mers qui baignent les côtes de cette province. Si Ti signifie province, pays, ce serait donc buron qui serait le nom du redoutable poisson, et Tiburon voudrait par conséquent dire pays de requins, ce qui caractérise d’ailleurs parfaitement la localité.

Guanabo est le nom de la plus grande des îles adjacentes d'Haïti. En décomposant ce mot, il résulte de guana qui est le nom indien du lézard, et de bo qui signifie grand, que la traduction en est : grand lézard. Guanabo serait l'ile du grand lézard. Et. en effet, cette île, vue de loin et de différentes directions, avec ses montagnes assez hautes, offre l’aspect et la forme approximative d’un immense lézard. Personne n’avait encore fait cette remarque, et cependant il paraît que les voyageurs contemporains de la découverte, et même postérieurement, donnèrent aux autres petites iles adjacentes, à limitation des aborigènes, les noms des animaux ou des choses dont elles représentent la forme. C’est ainsi qu'ils ont appelé la Tortue, la Grange, ete., etc. (à cause de ces analogies de forme) les îles

connues jusqu'aujourd'hui sous ces dénominations.

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Je retrouve le mot Guana dans le nom indien de fruit du corossolier : Guanavima ; ce mot vima m'est inconnu.

Joint au premier pour signifier quelque chose comme nourviture favorite ou habituelle du lézard ‘Guana). Le corossol ou guanavima est en effet un fruit que le lézard et tous les autres reptiles de la même famille dévorent, tels que le mabouya, l’anolis, ete. Ordinairement l’arbre est couvert de ces petits animaux qui y grimpent continuellement en quantité innombrable. Le maboya en mange le fruit, lorsqu'il est en parfaite maturité et qu'il tombe à terre.

Tous les autres mots que j'ai déjà inscrits dans le cours de ce travail, et quelques autres tels que Mayobanex, Guarionex, Manicatoex, Cotubanama, noms d'hommes, Æiguenamota, Attabeira, Mamona, noms de femmes; Maguana, Magua, Yaguana, Cayaha, Yaquimo, noms de lieux; Affibonico, Yaqui, Guatapana, Garaouai, Ozama, Hayna, noms de rivières, Mamey, Guanavima, Corossol, goyave, genipa, cachiman, noms de fruits, ce petit nombre de mots, dis-je, suffit, à la simple prononciation, pour donner une idée de la sonorité et de l'harmonie gracieuse de la langue des aborigènes d'Haïti. Ce que je veux inférer dans cette dernière remarque, c’est qu'inévitablement un idiome porte les empreintes caractéristiques du peuple qui le parle. Il est, dans l’accentuation, dur, rauque, heurté et sauvage, si tels sont l’esprit et les mœurs des hommes qui l'emploient; doux, au contraire, mélodieux, pittoresque et gracieux, si ces caractères sont ceux de leur nature et

de leur imagination. Les aborigènes d'Haïti, jugés sur ces rares débris de leur langue, justifient le dire des historiens et attestent

qu'ils étaient de mœurs paisibles, doux, hospitaliers et sociables, qu'ils aimaient passionnément la danse et les jeux, et qu'ils avaient libéralement en partage l'heureux don de poésie.

Il n’y a donc pas de doute qu'Haïti eut une littérature primitive. Elle consistait en poésies populaires. Cette sorte de poésie se retrouve chez tous les peuples qui ont une existence nationale, une langue et des traditions; mais il en est chez lesquels elle est plus particulièrement inhérente aux mœurs. Elle y est en quelque sorte endémique. En Espagne et en Italie, par exemple, outre les œuvres poétiques personnelles et distinctes, il y a toute une poésie anonyme et spontanée. Tel canzone d’un gondolier italien, ou telle romance d’un premier venu guitariste espagnol est quelquefois tout aussi gracieuse pour le fond qu'une chanson de Béranger, ou n'importe quelles stances de poètes connus ou qu’on peut nommer. Îl en était ainsi chez les premiers Haïtiens. Ils chantaïent en toute occasion de la poésie.

Leurs areytos étaient des poèmes ou des chansons entonnés aux funérailles des caciques, des nitaynos, ou de tout autre per-

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sonnage qui méritât des regrets poétiques, mème une jeune fille ou un enfant. Ils en composaient aussi sur tous les sujels pour leurs fêtes, leurs jeux et leurs danses. C'étaient des œuvres éprques, lyriques, élégiaques, c'est-à-dire qu’elles contenaient l’histoire, les mœurs et les sentiments du peuple dont elles émanaient, et pour lequel elles étaient faites. Le nombre en dut être considérable. Cette poésie en était venue cependant à s’individualiser en Haïti. Elle n’y était pas toujours sans nom d’auteur, elle avait fini par avoir ses auteurs désignés, et, avec la cacique Anacaona, elle acquit une grande part ‘dans l’ascendant et la célébrité du trône.

Tous ces faits sont surabondamment avérés par la tradition, par les auteurs qui ont fait la courte histoire des aborigènes d'Haïti, pa les voyageurs qui ont écrit la relation de leurs voyages, et, enfin, par les historiens modernes qui les ont rapportés : sans la moindre contestation. Ils ne sont pas non plus contestables. Ch. Colomb, ses compagnons et les colonisateurs subséquents ont vécu un demi-siècle au milieu de ces populations primitives ; ils ont été témoins occulaires de leurs mœurs, auditeurs de ces poésies. Si nous nous étonnons à bon droit qu'une littérature qui s’est produite en tant de circonstances n’ait pas été écrite par ses auteurs, nous devons être bien plus surpris encore que les Esp agnols, nation civilisée et littéraire, aient négligé de la dérober à l'oubli.

J'ai recherché les causes, de cette coupable négligence, et j'avoue que je n'ai pas trouvé une seule excuse valable de ce grave manquement à un devoir sacré de l'intelligence. Laisser périr la pensée d’un peuple, ce qu’il y a de plus impérissable, est un crime plus barbare encore que de détruire jusqu’au dernier rejeton de ce peuple.

Les Espagnols auraient-ils dédaigné à ce point les aborigènes d'Haïti qu'ils crussent que ce qui provenait de cette race infériéure à la leur n’était pas-digne d’être conservé, et ne méritait pas les honneurs de la postérité? Leur fanatisme religieux aurait- mr te et consommé la perte de cette race innocente, € orps, âme et poésie, parce qu’elle n'était pas chrétienne, et qu à ce compte elle était indigne de vivre, de penser et de chanter ? — Les conquérants d Haïti en 4492, le premier peuple de l'Europe à cette époque, trouvèrent dans cette ile des mines de métaux précieux et des mines de poésie : ils préférèrent se gorger d'or.

Etaient-ils si occupés à l’exploitation de cet or, si absorbés par les entreprises matérielles de la colonisation, qu'ils n’eussent eu le temps de recueillir quelques t traditions poétiques des malheureux Indiens, et qu’ils n’eussent pas même celui de laisser sur ce sol un vestige de leurs propres: arts, une construction le moindrement monumentale ? Indignes excuses! et ce sont pour-

tant les seules à donner. Maïs C. Colomb, lui-même, cette nature enthousiaste et poétique par excellence, comment se fait-il qu'il n'ait pas sauvé de ses propres mains cette poésie indienne, naïve et primitive, qu'il était si bien fait pour sentir ? Evidemment il n’en eût pas le temps. Il l’eût sauvée, si la haine, l'envie, la lutte, les malheurs lui eussent laissé seulement une heure de trêve et de calme. Il était poète, Colomb. Il était le seul homme qui eût compris la sainteté de ce devoir envers l'esprit humain dont pas une bonne œuvre ne devrait périr sur cette terre.

On ne saurait trop regretter la perte entière de cette poésie. Avec ces poèmes funèbres où les aborigènes faisaient le récit des événements accomplis sous le règne des caciques décédés, il eût été possible de recomposer l'histoire vraie des premiers temps d'Haïti. Personne ne doute qu'il eût été fort intéressant d'y trouver la solution de bien des questions que les savants cherchent à résoudre avec une ardente et inquiète sollicitude. Il y en a comme celles de la population et de la civilisation primitives d’une grande partie du nouveau continent qui sont condamnées à rester éternellement obscures.

Les autres poésies des Haïtiens qui contiennent les impressions et les événements de la vie intime et individuelle nous apprendraient bien plus aujourd’hui sur leurs mœurs, leurs idées et leurs croyances que ce que nous en savons par les relations incomplètes des voyageurs et des missionnaires. Il est dans nos populations actuelles une coutume qui remonte probablément au temps des Indiens, c’est de mettre en chansons tous les incidents de mœurs et même de politique de la veille et du jour. Les parücularités d’un événement public ou d’une scène d’intérieur que l'indiscrétion ou le malheur a divulguées sont pour les Sambas des sujets de louanges, de complainte ou de satire. C'est quelquefois aussi une histoire de jalousie ou de rivalité, un triomphe ou une défaite en amour qui sont racontés dans ces chants avec une emphase et une ‘hyperbole qui ne sont en aucune autre langue qu'en notre patois, plus naïves et plus hardies. Si cette coutume n’est pas un héritage des naturels d'Haïti, il n’est pas moins vrai qu'elle était aussi dans leurs mœurs. Que de précieux documents perdus pour l’investigateur et l'historien !

J'ai voulu m’enquérir de ce que pouvait être cette littérature. J'admets, et je dois admettre qu’elle était l'expression fidèle de la société qui l'avait produite, et qu’à ce titre, elle était toute spontanée, sans préceptes, sans poétique, sans culture, de la littérature populaire enfin telle qu’elle se manifeste au commencement des sociétés, ou telle qu’elle éclot dans certaines régions des sociétés même polies et civilisées, dans ces régions où l'étude et les traditions de l’antiquité classique ne pénètrent pas. Les

aborigènes d'Haïti étaient par exemple, comme on dit, voisins de l’état de nature ; eh bien ! l’art avec ses règles, ses exigences et tout ce qui constitue son esthétique n ‘entrait absolument pour rien dans cette littérature, la nature seule en faisait tous les frais.

Cette poésie était-elle versifiée ou rythmée ? En l'absence de données pour 6 tablir qu'elle était soumise à une prosodie régulière et en usage, on est autorisé à croire qu'elle était au moins cadencée, et impliquait un certain rythme, puisqu'elle était encadrée dans le chant.

Une fois lancé dans de telles probabilités, il n’en coûte pas plus de chercher à saisir ici ou là, dans les récits historiques ou ailleurs, le tour d'esprit-et d'imagination des poètes indiens. Lors même qu'à cet égard il ne me serait pas possible d'arriver à un résultat qui satisfit la légitime curiosité des lecteurs, il ne serait pas indifférent au sujet que je traite d' entrer dans quelques détails d'étude et d'investigation.

Les lettrés de la cour du roi Henri-Christophe, pour c ompl ire au désir qui prit un jour leur souverain de savoir ce qu'était son homonyme le cacique Henri, se mirent en train de faire le panégyrique de ce dernier et héroïque défenseur de la hberté indienne. Ils préte ndirent alors avoir recueilli dans des traditions orales qui s'étaient pe rpé tuées sur ce sol le refrain d’un vieux chant de guerre perdu. Ge refrain ne consisterait qu’en ces deux mots : Aya Bombe, et si court qu'il soit, 1l a été pourtant chanté à la table royale sur un air évidemment rythmé à l’européenne. Des traducteurs véulent que ces mots signifient quelque chose comme « Mourir plutôt que d’être asservis! » Malheureusement ces prétendues traditions orales n'existent pas; car en fait de traditions indiennes, si ce n’est les récits incomplets sous ce

rapport des voyageurs et des missionnaires du temps de la découverte, il n y à que que ques usages et des termes isolés qui soient arrivés jusqu'à nous. Îl est plus difficile de se rendre compte comment les panégyristes du cacique Henri ont recueilli ce refrain de la Marseillaise haïtienne que de croire qu'ils l'ont imaginé.

Les réclamations des tribusindiennes dépossédées que publient quelquefois les journaux américains peuvent donner une idée fort éloignée de la manière dont les races indigènes de l’Amérique exprimaient et exprime nt encore leur pensée. Ce qui caractérise ces documents c'est un tour no inhérent à la nature de ces races primitives, à leurs mœurs et à leur état de société ; c'est une naïveté et une simplicité qui s'élèvent parfois aux plus éloquentes inspirations. Une poésie involontaire y semble couler de source. Mais du reste, les rapports de cette littérature, si c'en est une, avec celle de nos aborigènes ne peu-

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vent être que des rapports de vague généralité. La parenté est ici lointaine, et l’on ne peut tout au plus réclamer dans ces productions qu'un faux air de la grande famille aborigène du Nouveau-Monde.

Mais venons plutôt à ce qui touche d’un peu plus près nos insulaires. Les Caraïbes des petitesiles qui sont de la même race qu'eux, et qui leur étaient incomparablement inférieurs en était social et en civilisation avaient des mœurs et des usages dont on retrouve les analogues chez les premiers. Leurs cérémonies mortuaires était ce qui se ressemblait le plus, même mode de sépulture, même coutume de chanter des hymnes funèbres aux défunts, excepté que chez les Haïtiens les choses se passaient avec plus d’apparat et de poésie. « Sitôt qu'un Caraïbe est mort, dit le sieur de La Borde, Les femmes le lavent, le roucouent, le peignent, l’ajustent dans son hamac, et lui mettent du vermillon aux joues et aux lèvres, comme s'il était vivant et le laissent là; un peu de temps après l’enveloppent dans ce même lit pour l'enterrer. 1ls font la fosse dans la case, ils le posent dedans assis sur ses talons, accoudé sur ses genoux, ou bien les mains croisées sur sa poitrine, Un homme le couvre d’un bout de planche et les femmes jettent la terre dessus ; ils font du feu autour pour purifier l'air. Après ils se mettent à crier. Tout le carbet retentit de pleurs et de gémissements ; même la nuit leur cœur s'ouvre aux tendres sentiments de leur perte. On Îes voit danser, pleurer et chanter en même temps, mais d’un ton lugubre. Ils ne disent que deux ou trois mots qu ils répètent souvent entrecoupés de soupirs, comme : « Pourquoi es-tu mort ? Étais-tu las de vivre? As-tu manqué de manioc,» etrecommencent toujours la même chanson, tournant autour. Ou s’il a été tué, ils disent quelque chose contre son meurtrier et des louanges du défunt. S'il a des parents en d’autres carbets, ils s’assemblent pour venir aussi pleurer. La veuve donne des caconis à ceux qui ont mieux pleuré, et pour dernier témoignage de leur deuil, ils coupent leurs cheveux. »

D'autres relations disent plus expressément que les Caraïbes avaient aussi bien que les naturels d'Haïti des chants poétiques dont on cite une strophe qui serait le débris d'un hymne guerrier. La voici :

« Je vais en guerre venger la mort de mes frères : je tuerai, « j'exterminerai, je saccagerai, je brûlerai mes ennemis; j'em- « mènerai des esclaves, je mangerai leur cœur, je ferai sécher « leur chair, je boirai leur sang, j'apporterai leur chevelure et « je me servirai de leurs crânes pour en faire des tasses. »

Il n'ya assurément rien dans ce fragment qui donne une haute idée de la poésie caraïbe. Constatons au contraire que l’anthropophagie est une vilaine muse, stérile de sa nature. En

tout cas, les historiens ne font pas de doute que la littérature haïtienne fut bien supérieure à cette dernière. Ils se bornent à mentionner l’une, tandis que d’autre part ils n’ont pas assez de louanges pour célébrer l'autre, ni assez de regrets pour en déplorer la perte. Il est donc inutile que je m’arrête moi-même à les comparer.

Au surplus, les Caraïbes des petites Antilles et du continent ont suffisamment survécu aux Haïtiens pour que le temps ni l’occasion n'eussent manqué de recueillir et de conserver leurs œuvres poétiques, si elles en avaient valu la peine. Ce qui fait juger au contraire que celles des Haïtiens étaient dignes des honneurs de la postérité, c’est l'importance qu'eux-mêmes y attachaient. La poésie était en effet un culte et une passion pour ce peuple qui a appelé « fleur d’or » l’une de ses reines, parce qu'elle était poète. Ce nom, ce mot à lui seul révèle que les Haïtiens avaient réellement le sens poétique, l'imagination délicate et impressionnable, et qu’ils étaient reconnaissants à leurs poètes des jouissances intellectuelles qu'ils leur prodiguaient. Cela serait à peine croyable d’un peuple sauvage, sans l’irrécusable témoignage de l’histoire.

Est-ce assez poursuivre une pensée qui s'est évanouie à jamais avec sa forme harmonieuse? Evidemment on ne parviendra jamais à la ressaisir dans des textes qu’elle-:même n’a pas dictés.

Nous avons pensé à réunir tous les mots échappés à l’anéantissement de la langue haïtienne et nous en avons dressé la nomenclature suivante. Les dénominations géographiques et plusieurs autres noms d'arbres et d'animaux, inscrits ailleurs n’y sont pas compris. Il serait superflu de les répéter ici. Voyez la note sur la géographie primitive d'Haïti, et la liste de quelques

plantes et animaux

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