FIN DES TEMPS HÉROÏQUES
Et au milieu de cette situation, la guerre des Iroquois, les massacres, toujours les massacres.
Les espérances des Canadiens provenaient principalement des succès
remportés par la mère-patrie en Europe. Mazarin disparaissait, La France
restait debout dans la personne de Louis XIV, et ce roi, véritablement digne d'être le chef de la nation, reprenait les idées de son grand-père Henri IV, fortifiées de la politique de Richelieu dont il sut s'inspirer. Un souffle national allait s'emparer des Français. Tout ici, au Canada, était fait pour le comprendre. Si la guerre de trente ans, suivie des troubles de la Fronde, avait fait réfléchir autrefois le jeune souverain, les maux de la colonie ne manquaient pas non plus de porter à la réflexion ceux qui se regardaient comme les fondateurs du Canada. Une députation de Canadiens devait fort bien s'entendre avec les ministres qui recevaient la dictée nouvelle. Et pourquoi pas ? Les besoins étaient les mêmes des deux côtés de l'océan. Louis XIV voulait et pouvait dominer en Europe. Nous de même en Amérique. La seule puissance civilisée qui fût à craindre de notre part était l'Angleterre ; mais Charles II, à peine monté sur le trône, n'osait rien entreprendre contre son cousin de France. Il y avait bien les Hollandais d'Albany et de New-York ; toutefois, cette république de ‘“rchands à courte vue atrendait pour voir se dessiner les intentions de la France. Restait à soumettre les Iroquois. L'apparition d'un régiment, invoqué depuis un quart de siècle, réglerait ce point important. Puisque le roi n'avait plus besoin de ses vieilles troupes, ne pourrait-il pas en envoyer quelque nombre sur nos rivages, et par là consolider la Nouvelle- France si terriblement en proie aux épreuves de la guerre sauvage ?
Un homme était tout désigné pour aller à la cour représenter la situation des Canadiens.
C'était M. Pierre Boucher, anobli en 1660 en raison de ses services militaires. À un extérieur
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imposant il joignait cette autorité de l'expérience qui frappe les gens d'étude — et Colbert. savait apprécier les hommes de cette trempe. M. d'Avaugour, patriote clairvoyant, recommanda au ministre ce vaillant Canadien, L'automne de 1661, lorsque celui-ci partit pour la France, la désolation régnait dans la colonie. A lire les chicanes qui avaient lieu entre l'évêque et le gouverneur, on croirait que tout se bornait à des mots et à des agitations de parti — mais les Iroquois étaient aux portes !
Le roi écouta M. Boucher, 11 demandait des troupes : on lui en promit, Plusieurs réformes appelaient l'attention du monarque : il fut entendu qu'on y verrait. Puis l'avenir ! que serait le Canada si on lui aidait ? M. Boucher parla de la richesse du sol, des mines de fer, du climat, des découvertes, des sauvages, de la traite, de l'esprit qui animait! :….bitants. L'Amérique, jusque là espagnole, anglaise et hollandaise, pouvait donc devenir aussi française! Par le Saint-Laurent, nous pénétrions au cœur de ces vastes contrées : elles pouvaient devenir françaises ! Les vues de Louis XIV coïncidaient avec ce plan. Il voulait dominer l'ancien monde, et pourquoi pas le nouveau ? Ceux qui lui portaient ombrage en Europe étaient ces Espagnols, ces Hollandais et ces Anglais dont les possessions américaines seraient faciles à ruiner. Le Canada, point d'appui colonial, plaisait surtout à Colbert, déjà plein du projet qui devait donner à la marine française l'empire des mers. Il en vint bientôt à placer sous le ministère de la marine toutes les colonies. Le soleil du grand siècle se levait sur le monde. Un rayon matinal éclaira la Nouvelle-France. Vingt années de prospérité furent notre partage — les seules durant un siècle et demi, hélas !
Il fallait, tout d'abord, une force armée pour tenir les Iroquois en échec. Cent hommes partirent dans ce but (1662), et on en promit trois cents pour l'année suivante. Le sieur Dumont, qui commandait ces cent soldats, devait préparer un rapport sur l'état du pays. M. Boucher s'était engagé à écrire un exposé de la situation et des ressources du Canada ; il le fit en 1663 ; certaines influences empêchèrent la distribution du livre; c'est pourquoi celui-ci ne donna pas le résultat attendu. Ces influences ne sont pas citées nommément ; mais, si l'on se demande à qui le crime profite, il est visible que les coupables furent les Cent-Associés et les jésuites. Les uns et les autres, unis par le lien des intérêts matériels, ne voyaient pas sans terreur cette manifestation du sentiment canadien qui allait leur faire perdre le contrôle des affaires de la colonie.
Malheureusement, il n'y avait à bord du navire de M. Dumont de provisions que pour deux mois ; la traversée dura du milieu de juin au milieu d'octobre, quatre mois pendant lesquels quarante personnes moururent de fatigues et de misères. En passant à Terreneuve, M. Dumont laissa un ecclésiastique et trente soldats pour la protection des pêcheries, ce qui réduisait d'autant les bras armés dont le Canada proprement dit avait besoin. Les vaisseaux s'étant enfin rendus à Tadoussac, il fallut s'y arrêter, et, avec de grands embarras, transporter les troupes, les colons et tout le bagage sur des barques et des chaloupes jusqu'à Québec, où messieurs Boucher et Dumont arrivèrent le 27 octobre 1662, en compagnie des prêtres
attachés à l'expédition,
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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS s
Malgré ces contretemps, les renforts ainsi amenés firent renaître l'espoir dans la colonie, surtout lorsque M. Boucher eut expliqué que le roi entendait continuer l'envoi des soldats, et que la compagnie des Cent-Associés serait invitée à remettre ses priviléges, pour faire place à une administration appropriée aux besoins du pays. Toute une ère nouvelle s'ouvrait devant les Canadiens. Le respect qui s'attache encore aujourd'hui au nom de Pierre Boucher s'explique ici suffisamment.
Cependant, l'évêque maintenait vis-à-vis de M, d'Avaugour la position qu'il avait prise contre M, d'Argenson, Le prétex!: était la liberté du commerce de l'eau-de-vie — la raison véritable, le désir de gouverner la colonie, En lui-même, ie commerce des boissons enivrantes n'était pas approuvable, La moindre réflexion le démontre. Etait-il possible de le supprimer ? Et surtout, par qui était-il exercé ? C'est le cas de dire que la querelle était essentiellement “française.” Avec leur persistance à ne regarder le Canada que comme un pays de traite, les Français ne tenaient aucunement compte des besoins des habitants. Ils enivraient les sauvages et en obtenaient des fourrures à vil prix, sans sc précecuper des résultats que de telles pratiques pouvaient avoir pour les colons exposés aux coups de ces féroces voisins. S'il fallait en croire les historiens, tout le Canada n'aurait été à cette époque qu'un comptoir de traite, tandis que, en réalité, le vrai Canada, le seul, se composait de cultivateurs ; les autres n'étaient que des marchands privilégiés, des passants. Mgr de Laval voulut réagir contre les abus des é/rangers ; mais, étranger lui-même, il engloba toute la population dans || | l'objet du conflit. Pour atteindre son but, il s'empara de la direction civile du pays. M. d'Ar- [114 genson partit abreuvé de dégoût. M. d'Avaugour fut révoqué. Le pouvoir public passait |
graduellement aux mains de l'évêque. Celui-ci alla plus loin : il choisit un gouverneur et le fit {| approuver par le roi. M. de Mésy, arrivé le 15 septembre 1663, ne tarda pas à voir l’énor- | mité des prétentions du prélat, et il recula devant le rôle qui lui était imposé. La mort le | | surprit (5 mai 1665) alors qu'il était à la veille d’être relevé de ses fonctions par le vice-roi nommé à l'occasion des changements qui venaient d'être décidés dans l'administration de tout le pays. Mgr de Laval continua, néanmoins, ses tentatives d'empiètement. Il tenait par |] sa naissance à la noblesse, et chez lui, lorsque le prêtre avait fini de parler, l'homme du pri- fl vilége se montrait. C'est à l'aide de ce faux principe qu'il parvenait à se dédoubler et à agir [} à la fois comme pouvoir politique et religieux. Trente années de sa vie nous le montrent sous ce jour désagréable. Et pourtant, il était charitable jusqu'au sacrifice de ses dernières
ressources, pieux à mériter le respect de tous les hommes ; mais il s'était donné la peine de
naître parmi la noblesse, et il voulait se servir de cet avantage. La colonie ne lui doit à peu près que des chicanes. Il a toujours mis des obstacles à la création d’un clergé canadien ; en un mot, il fut Français jusqu'au bout des ongles, et nous ne saurions l'en remercier.
Il est assez probable que les seigneuries situées autour de Québec reçurent de deux à
trois cents personnes de 1654 à 1661, mais il nous a été impossible de retrouver les dates de
ces arrivages. Nous sommes plus heureux du côté des Trois-Rivières, où nous constatons au-delà de soixante nouveaux chefs de famille durant la même période, A Montréal, dans les
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