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sans reproche, Sa Majesté a chargé l'évêque! de Québec de les tirer des endroits qui ne peuvent être soupçonnés d'aucune débauche. Vous aurez soin de les établir le mieux que vous pourrez et de les marier à des hommes capables de les faire subsister avec quelque sorte de commodité.” Cette lettre, dit M. Charles Gayarré, historien de la Louisiane, démontre combien est mal fondée l'impression générale qui admettait comme chose prouvée que dans la première période de la colonisation le gouvernement n’envoyait à la Louisiane que des filles perdues ?, sorties des lieux de prostitution et de tous les receptacles du vice. I} ajoute : “ L'année 1705 fut malheureuse pour les colons. S'il leur arriva de France, dans un vaisseau de cinquante canons, commandé par Decoudray, un surcroît de garnison de soixante-quinze soldats, vingt-trois filles, cinq prêtres, deux sœurs grises, qui devaient être chargées du soin de l'hôpital, et une grande quantité de vivres et de munitions de toute espèce, ils n’en eurent pas moins à souffrir des attaques des Indiens qui leur tuèrent quelque monde, et d'une cruelle épidémie * qui leur enleva trente-cinq personnes, ce qui était une perte considérable, vu leur petit nombre. Ils eurent aussi la douleur d'apprendre que les établissements français sur le Ouabache avaient été entièrement détruits par les Indiens, alliés des Anglais ‘, L'année 1706 ne commença pas sous de meilleurs auspices. Les Indiens, surtout les Chactas et les Chickassas, se battaient entre eux avec fureur. Les Français étaient souvent impliqués dans les querelles que faisaient naître les haînes héréditaires des sauvages et perdaient quelques-uns des leurs dans les escarmouches qui avaient lieu lorsqu'on s'y attendait le moins. La disette même se fit sentir et Bienville écrivit à ce sujet au miuistre : “Les Espagnols n'ont pu nous aider que de blé d'Inde. Les hommes qui sont à la Louisiane s'accoutument à en r..anger, mais les femmes qui sont pour la plupart parisiennes, en mangent avec peine, Ce qui les fait beaucoup pester contre monseigneur l'évêque de Québec, qui leur avait fait entendre qu'elles seraient dans un pays de promission. Il est venu cinquante hommes” du haut du Mississipi avec l'intention de s'établir ici.” Pour comble de malheur les colons, au lieu de s'unir pour résister aux sauvages, et pour combattre la famine qui les menaçait, se querellaient ° entre eux ; la discorde règnait en souveraine parmi cette poignée d'hommes. M. de La Salle, qui était le commissaire-ordonnateur de la colonie, faisait tout ce qu'il pouvait pour nuire à Bienville, et écrivait au ministre, en date du
7 septembre 1706 : ‘“ Iberville, Bienville et Châteaugué, les trois frères, sont coupables de
1 Mgr de Saint-Valier était alors en France, Comme les colons du Mississipi et de la Louisiane sortaient pour la plupart du Canada, on rattachait ces pays au diocèse de Québec, de même qu'autrefois (avant 1659) le Canaüa relevait de l’évêché de Rouen parce que ses colons étaient en majorité Normands. '
2 Ilen est de cette question, en Louisiane, en Acadie et en Canada, comme de celle du métissage : Pour une fille de rnœurs dou: teuses, on implique toutes les filles du pays ; pour un mariage mixte, on ne voit partout que des demi-sangs.
3 Vers la fin de septembre 1704, plusieurs personnes moururent de la peste, entre autres Henry de Tonty et un officier canadier du nom de Levasseur,
* Depuis 1696 au moins, les Anglais se rapprochaient de l’ouest avec plus de rapidité que jamais, et, chose singulière, depuis ce moment le gouvernement de Versailles insistait auprès des Canadiens pour qu'ils se retirassent de ces contrées,
5 Evidemment des Canadiens, A cette époque les coureurs de bois, et tous ceux qui abandonnaient le Bas-Canada pour aller vivre au delà des lacs, étaient plus nombreux que jamais,
6 La division était entre Français et Canadiens,
T Antoine LeMoyne de Châteauguay qui, vers 1720, fut gouverneur de Cayenne,
toute espèce de méfaits, et sont des voleurs et des fripons qui dilapident les effets de Sa Majesté, ”
Le père Gravier, jésuite, s'était 1éridé à prendre fait et cause pour Bienville, qu'il défendit auprès du ministre par une lettre du 27 février. Dédaignant toutes ces cabales, Bienville ne paraissait en avoir aucun souci observe M. Gayarré, et, rendant compte au ministre de l'état de la colonie, par une dépêche en date du 20 février, il passa sous silence toutes ces intrigues, à l'exception de l'opposition qui lui était fait par M. de La Salle : “ Je prends la liberté, monseigneur, de rendre compte à Votre Grandeur de l'état où se trouve à présent la colonie. Nous manquons de vivres, et pourtant il en faut, non-seulement pour ma garnison, mais encore pour les habitants, qui n'ont pas encore fait d'habitations assez grandes pour subsister d'eux-même. Iis me représentent souvent leurs peiies de n'avoir ni nègres ni bœufs pour apprêter leurs terres ; que ce pays est très malsain, et qu'ils se trouvent malades dans des temps où ils devraient faire leurs semences. Je leur assure que Votre Grandeur les secourra, et que la guerre seule leur cause tout le mal qu'ils souffrent. L'espérance d’un avenir plus heureux les console. Ce qui est certain c’est que le retardement des vaisseaux destinés pour la Louisiane réduit cette colonie à des extrémités fâcheuses, auxquelles on ne peut remédier que par des dépenses considérables au roi, Le fort que je m'étais proposé de faire aux Chickassas !, pour m'attacher cette nation, la plus aguerrie de toutes, sera plus longtemps à établir que je ne croyais, et par insuffisance de monde, et par disette de marchandises pour concilier les villages, de manière à assurer la protection du fort. Il est d’une indispensable nécessité de faire des présents aux sauvages, qui sont journellement tentés par les Anglais. Ils nous préfèrent, mais l'intérêt est un mobile si puissant, qu’à la fin ils nous échapperont. J'apprends la mort de M. de Saint-Côme *, missionnaire des Natchez, qui a été tué en
descendant le Mississippi, avec trois Français, par des sauvages de la nation de Tchoumachas
établie au sud du Mississippi, à deux jour! dans les terres, Cette nation avait déjà tué quatre Français, coureurs de bois, il ans. On ne se méfiait aucunement d'eux. Tous les sauvages de ce pays sont là bien des assassinats, et il y a lieu d'appréhender qu'ils n'en fassent davantag l’'appréhen rils ont des Français. Ils en ont une si petite idée, que dernerement les chef: des Chickassas et des Chactas me demandaient, d'un très grand sérieux, s'il y avait b utant de monde en France qu'ici. Je voulus leur faire concevoir par de fortes comparai était, Il me fut impossible de le leur faire croire, quoique j'entende part leur langue. Ils me
donnaient pour raison que s'il y avait effectivement autant de monde que je le disais, il en viendrait ici venger la mort des Français, ou bien vous n'avez pas de naturel, me disaient-ils ; il y a six ans que vous êtes ici. au lieu d'augmenter, vous dimin Les bons hommes meurent, et il ne vient que des enfants à leur place. Il: ont en ison. Des soldats que nous avons, les trois quarts sont trop jeunes et incapables de soutenir les guerres de ce pays
1 Ces sauvages jouèrent en Louisiane le rôle des Iroquois en Canada, se montrant plus hostiles aux Français qu'aux Anglais, ? Jean-François Buisson ou Bisson de Saint-Côme, Canadien, Il s'était rendu à la Louisiane, en 1703, avec trois hommes,
ici. Je vous avoue, monseigneur, que je ne sais ce que serait devenue cette colonie, si j'eusse congédié les Canadiens, comme M. Bégon, intendant de Rochefort, me le mandait. Je pourrais le faire, si j'avais cent cinquante bons soldats. Les Canadiens sont des hommes propres à tout, sur lesquels on peut compter ; au lieu que les soldats et matelots qu'on est obligé d'envoyer à Ja irer désertent à la première terre espagnole, et on se trouve obligé d'en engager à des prix exorbitants pour ramener les bâtiments. Nous n'avons que quarantecinq soldats maintenant, de cent que nous devrions avoir dans les deux compagnies que le roi entretient dans ce pays-ci. Il faudrait envoyer des hommes plus forts et moins enfants.”
A cet état de choses le ministre opposa comme remède (1708) un commissaire, M. Diron d'Artaguette, dont la charge, moitié civile et moitié militaire, correspondait à peu près à celle des intendants du Canada. Malheureusement, d’Iberville n'étant plu, et son pareil ne devait pas se retrouver.
“ Louis XIV, dit M. Rameau, méprisait les opérations lentes et d'apparence mesquine, tandis que les mirages de la grandeur l'ébouissaicat trop aisément ; avec l'argent qui fut dépensé presque sans fruit pour la Lousiane, de 1683 à 1706, il eût été facile de pousser le peuplement du Canada et de l'Acadie, de manière à compter trente mille âmes dans le premier pays, et trois ou quatre mille dans le second ; en accroissant en mêne temps le chiffre des garnisons, non-seulement toutes les colonies anglaises eussent été tenues en échec, mais peut-être en eût-on conquis une portion. Quant à la Louisiane, on l'eût ensuite occupée en son temps et par surcroit, puisque la France eût alors dominé sans conteste torc le nord de l'Amérique ! Mais c'est en vain que les réclamations les plus pressantes et les mieux fondées étaient adressées à la cour à ce sujet : “ Lorsque je compare la fin des guerres de l'Europe depuis cinquante ans, et les progrès que dans dix ans l'on peut faire ici, non-seulement mon devoir m'oblige, mais il me presse d'en parler hardiment !. La France peut en dix ans et à moins de frais s'assurer en Amérique plus de puissance réelle ae ne sauraient lui en procurer toutes ses guerres d'Europe, ” Ainsi écrivait en 1663 M. d'Avaugour, gouverneur du Canada. Ne semble-t-il pas que cet honnête homme ait eu alors une vision de l'avenir !
“ M. de Callières, MM. de Frontenac et d'Iberville, ajoute M. Garneau, demandèrent successivement et inutilement pour le Canada des renforts bien médiocres, qui à cette époque eussent assuré pour toujours la suprématie de la France en Amérique ; d'Iberville, qui avait fait ses preuves, sollicitait la pius faible assistance pour conquérir New-York. On préféra dépenser cinq fois davantage et lui donner le commandement de l'expédition de la Louisiane.”
Personne n'a étudié l'histoire de cette dernière contrée avec le talent de M. Charles Gayarré, lequel descend par sa mère d'une famille canadienne, les Boucher de Grand Pré, établie en Louisiane avec Bienville, Nous lui laissons de nouveau la parole : “ Le 25 février 1708, M. de Bienville ayant appris que M, de Muys !, qui venait pour le remplacer, était mort
1 Nicolas Daneaux de Muy, capitaine aux troupes dites de la marine ; marié deux fois : à Marguerite Boucher et à Catherine d'Ailleboust, Canadiennes, (Voir le présent ouvrage, V. 119),
à la Havane, écrivit au ministre pour lui donner connaissance de cet événement. M, Diron d'Artaguette, que l'on avait adjoint comme commissaire-ordonnateur à M. de Muys, en remplacement de M. de La Salle, destitué, avait été plus heureux que son compagnon de voyage et était arrivé sain et sauf à la Louisiane, M. de Bienville, étant officiellement informé qu'il avait été porté plusieurs plaintes contre lui et que M. de Muys avait eu l'ordre d'en prendre connaissance, pria M. d’Artaguette, vu la mort de M. de Muys, de s'informer auprès des habitants des faits qui avaient été avancés contre lui et qu'il assurait être faux, attendu qu'il n'avait jamais eu d'autre but que de servir fidèlement Sa Majesté. M. de Bienville, dans la lettre qu'il adresse au ministre, en date du 23 février, pour lui annoncer la demande qu'il à faite à M. d'Artaguette, termine en disant, non sans quelque amertume : “qu'il n'a pu savoir du sieur d'Artaguette la nature des plaintes portées contre lui, le sieur d'Artaguette lui ayant répondu qu'il avait ordre du gouvernement de ne les point éommuniquer, °t que par conséquent, lui, Bienville, se trouve dans la dure nécessité de ne pouvoir se justifier. ” Bienville avait certainement raison de se plaindre de cette manière ténébreuse et inquisitoriale de procéder contre lui, laquelle était si contraire aux principes les plus vulgaires de justice et d'équité. Mais le rapport de d’Artaguette, fait le 26 février, fut loin de lui être défavorable. Ce rapport annoncait au ministre que toutes les accusations portées contre Bienville étaient de misérables calomnies. Le major Boisbriant y joignit une attestation confirmant les conclusions de d'Artaguette. Mais M. de Lasalle, qui avait été destitué en même temps que Bienville, ne se tint pas pour battu, et, renouvelant ses accusations, affirma que d’Artaguette ne devait pas être cru concernant M. de Bienville, attendu qu'il s’entendait avec lui et que l'un ne valait pas mieux que l'autre. Non content d'attaquer avec violence Bienville et d'Artaguette, c’est-à-dire l'accusé et le juge d'enquête, il dénonça au ministre le chirurgien de la colonie, nommé Barrot, et le flétrit des titres d'ignorant et de voleur qui vend à son profit les remèdes du roi. La colonie pendant que ses chefs luttaient ainsi de haine et d'hostilité, ne pouvait guère prospérer. Voici quel en était l'état, en auût 1708, d'après l'exposé suivant, envoyé en France par l'ex-commissaire-ordonnateur, M. de La Salle : — Garnison : 14 officiers-majors, compris un garde-marine servant de commandant ; 76 soldats, compris quatre officiers-sc Idats ; 13 matelots, compris quatre officiers-mariniers ; 2 Canadiens, servant de commis dans les magasins par les ordres de M. de Bienville, commandant ; r maître valet aux magasins ; 3 prêtres, compris un curé ; 6 ouvriers ; 1 Canadien, servant d'interprète ; 6 mousses,tant pour apprendre les langues sauvages que pour servir en mer et à terre les ouvriers. Total, 122. — Habitants : 24 habitants, qui n’ont aucunes concessions de terre assurées, ce qui empêche la plupart d'ouvrir des habitations ; 28 femmes, 25 enfants ; 80 esclaves, tant sauvages que sauvagesses, de différentes nations. Total, 157. Total général 279— dont six malades. Plus, 60 Canadiens errants, qui sont dans les villages sauvages situés le long du fleuve du Mississipi, sans permission d'aucun gouverneur et qui détruisent, par leur mauvaise vie libertine avec les sauvagesses, tout ce que messieurs des
Missions-Étrangères et autres leur enseignent sur les mystères de la religion. — Bestiaux : 50
vaches à lait, 40 veaux, 4 taureaux, 8 bœufs, dont 4 appartenant au roi. 1400 cochons et truies, 2000 poules ou environ. ”
“ On verra que la colonie avait fait quelques progrès, si l'on consulte une autre note officielle sur l'état de la colonie, datée du 30 avril 1704, antérieure de quatre ans à la précédente. Elle est ainsi conçue : 180 hommes portant les armes ; 2 familles françaises, qui n'ont que 3 petites filles et 7 jeunes garçons de 1 à 10 ans ; 6 jeunes sauvages, esclaves, de 15 à 20 ans ; un peu de terre défrichée aux environs du fort Louis ; 80 maisons de bois à un étage couvertes en lataniers et en paille ; 9 bœufs, dont 5 appartenant au roi; 14 vaches ; 4 taureaux, dont 1 au roi ; 6 veaux ; 100 cochons ; 3 cabris ; 400 poules. ”
“ Il est à remarquer qu'au moment où M. de La Salle représente, en 1708, les colons de la Louisiane, au nombre de 279 personnes, comme propriétaires de 1400 cochons et truies, 2000 poules, et une centaine de bêtes à cornes, M. de Bienville informait son gouvernement que les habitants mouraient de faim, et qu'ils étaient presque tous nus, parce qu'on ne recevait pas de marchandises de France. Il est difficile de découvrir la vérité au travers de toutes ces versions contradictoires, mais ce qui paraîtra toujours inexplicable, à quiconque connaît la la facilité avec laquelle on pouvait ensemencer le sol de la colonie, et les prodigieuses ressources que devait offrir le pays en fait de chasse et de pêche, c'est que près de trois cents habitants européens, avec tout le savoir-faire qu'ils avaient dû apporter de ce foyer de haute civilisation qu'ils venaient de laisser, avec toutes les ressources dont les avait pourvus et dont les pourvoyait encore le gouvernement qui les avait envoyés, ne pouvaient subsister à la Louisiane, et étaient tellement dépendants, pour leur nourriture, de Saint-Domingue, des autres îles voisines et de France, que leur gouverneur était réduit à écrire que la colonie, après huit ans d'existence, était dans un si grand état de détresse, que les habitants mouraient de faim ! Pour que ce tableau ne fut pas exagéré, il aurait fallu que les colons eussent été inférieurs aux sauvages en intelligence et en industrie. La vérité est qu'ils n'étaient nullement venus dans l'intention de cultiver la terre, mais dans l'espoir de s'enrichir subitement par la découverte de mines précieuses et par la péche des perles. Ils s'étaient habitués à l’idée que,
pendant qu'ils se livreraient à ces recherches, qui flattaient leur imagination, leur paresse et
leur cupidité, le gouvernement fournirait à tous leurs besoins. De là leur obstination à ne
pas se suffire à eux-mêmes, et les disettes continuelles qui étaient la conséquence d'une pareille incurie.
“ Bienville qui, depuis la mort de M. de Muys, et malgré sa destitution, gouvernait la colonie par intérim, avait trop de sens et de capacité pour ne pas voir qu'elle ne pouvait prospérer tant qu'on ne se livrerait pas à la culture des terres. Mais les blancs qu'il avait sous ses ordres ne voulaient pas travailler, et les sauvages que l’on avait cherché à réduire en esclavage n'était guère d'aucune utilité. On ne pouvait leur persuader de prendre des habitudes de travail ; à la moindre apparence de coercition, ils s'enfuyaient dans les bois. Aussi, afin d'y obvier, Bienville, dans une dépêche adressée au ministre, en date du r2
octobre (1708), proposait d'échanger des sauvages pour des noirs avec les habitants des îles.
“On donnera, disait-il, trois sauvages pour deux nègres. Les sauvages, dans les îles, ne pourraient pas fuir, étant dépaysés, et les noirs ne poutraient aller marrons à la Louisiane. parce que les sauvages les tucraient.” Il ajoutait : “ J'ai ordonné de veiller sur plusieurs habitants de la Rochelle qui sont dans le dessein de sortir du pays, Ce sont des gens qui ont amassé du bien en tenant cabaret. Par conséquent, il serait, ce me semble, juste de les obliger à rester.” La logique de ce raisonnement est plus que contestable, et cet acte de despotisme ne pouvait avoir que de fâcheuses conséquences pour la colonie, Ce n'était guère le moyen d'attirer des colons, que de proclamer au monde que la Louisiane était une prison, dont les portes se fermaient sur tous ceux pui y entraient et ne s'ouvraient que difficilement pour ceux qui voulaient en sortir. La demande faite par Bienville au sujet de l'échange des sauvages pour des nègres fut soumise à M. Robert, un des chefs de bureau du ministre de la marine, lequel répondit par cette note, en date du 26 novembre : J'ai examiné la proposition de M. de Bienville, appuyée par M. d'Artaguette, de faciliter aux habitants des îles les moyens d'échanger des nègres contre des sauvages, Cet échange ne peut se faire. Les habitants des îles qui ont de bons nègres les gardent, Le seul moyen d'avoir des nègres, dont le service est en effet fort utile, est de les faire venir de Ja côte de Guinée ou de les acheter de ceux qui les y vont chercher.” Le sieur de La Salle, depuis sa destitution, n’en était pas moins resté dans la colonie ; bien qu'il ne fut plus revêtu d'aucun caractère officiel, il ne s’en occupait pas moins des affaires de la colonie, et ne se faisait pas faute d'envoyer dépêche sur dépêche au ministre. Dans celle du 12 mai, il demande qu'il soit envoyé trente filles, pour empêcher par des mariages les désordres et les débauches qui se commettent avec les sauvagesses, “ Cela, dit-il, retiendrait un- nombre de voyageurs qui ne s'amusent guère qu'à aller chercher des esclaves chez tous les sauvages de la Louisiane qui, par cette raison, sont animés contre nous ; outre que plusieurs de ces libertins se font assommer, ce dont on ne peut tirer vengeance, ce qui fait mépriser la nation par ces sauvages, Le nommé La Barre, Canadien, vient d'être assassiné par deux sauvages et une sauvagesse qu'il amenait pour vendre, Il faudrait des nègres. ”
“ L'année 1710 arriva, sans apporter aucune modification à l'état de détresse dans lequel végétait la colonie, car Bienville fut forcé d'annoncer au gouvernement la mauvaise nouvelle : “ qu'il était dans une si extrême pénurie de vivres, qu'il avait été obligé de donner la plus grande partie de ses hommes À nourrir aux sauvages.” Le gouvernement français, croyant sans doute que la non prospérité de la colonie tenait à la mauvaise administration du gouverneur, nomma pour le remplacer, en date du 3 mai 1710, M. de Lamothe-Cadillac, qui fut chargé, concurremment avec M. d’Artaguette, d'examiner les comptes de M. de La Salle, et les plaintes contre M, de Bienville. On ne pouvait guère faire un choix moins judicieux, comme on le verra par la suite,” !
La guerre qui sévissait toujours en Europe permettait aux corsaires d'attaquer les
1 Sut Lamothe-Cadiline, voir eve Canadienne de 1882, p. 680 ; 1883, p. 14, 406.
o HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS
bâtiments marchands et d'opérer des descentes sur les côt:s. Ces maux s’ajoutèrent à ceux
dont souffrait la Louisiane, En 1711, l'île Dauphine fut ravagée. L'année suivante,
d'Artaguette passa en France et soumit le rapport que voici : “ Les soldats désertent aux Anglais de la Caroline. Ils auraient déserté chez les sauvages, si ceux-ci n'avaient eu ordre de les arrêter et de nous les conduire. Les habitants languissent. Ils sont en petit nombre, et ne peuvent rien entreprendre de considérable. D'ailleurs, leurs femmes les ruinent par le luxe. Ils sont naturellement paresseux. lis n'ont fui le Canada que pour le libertinage et l'oisiveté. Il s’y trouve vingt-huit familles. De celles qui s'attachent à l'agriculture des terres, il n'y en a que dix ou douze. Le reste sont des marchands, des cabaretiers ou des ouvriers. I! est nécessaire d'envoyer des filles et des laboureurs. Je suis persuadé que, lorsqu'on enverra dans le pays des gens qui se connaissent en minéraux on trouvera facilement des mines. ?”
C'est en effet cette découverte de riches minéraux qui préoccupait tous les esprits, et qui faisait que treize ans après la fondation de la colonie, on n'y comptait encore que dix ou douze personnes qui songeassent à ensemencer la terre.