‹ Histoire des canadiens-français, 1608-1880 [microforme]Chapitre 13 sur 19 · CRETE · texte numérisé non relu

CRETE

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chauffage et d'eau potable pour boire ou cuire les aliments. Tout paraît étrange aux yeux du lecteur canauien dans les misères et les souffrances des colons de Roberval, Chauvin et de Monts. Avoir sous la main de l'eau fraîche, du bois, de la viande, le tout en quantité, et ne pas savoir s'en servir, voilà qui dépasse le sens commun. Nous expliquons ces mécomptes par le choix des hommes appelés à vivre dans ce milieu nouveau. La majorité d’entre eux n'avaient connu que les villes; ils étaient incapables de se suffire à eux-mêmes; l'esprit d'initiative qui règne dans les populations des campagnes leur faisait absolument défaut. Ce ne fut point la même chose lorsque, plus tard, Champlain se vit en position d'enrôler des cultivateurs pour les terres du bas Canada! Les ressources du pays s'offraient alors à ces hommes d'e :périence et de bonne volonté; ils en tiraient parti : l'esprit canadien régnait chez eux. Les gens de de Monts, au contraire, n'ayant aucune éducation préalable, s'appuyaieut uniquement sur leurs chefs, et comme ces chefs ne savaient pas les inspirer, toute la colonie pâtissait. Il n’y a pas de théorie qui vaille : ce vice rédhibitoire constituait un obstacle infranchissable,

L'été venu, on fit choix du Port-Royal pour asseoir la colonie, non sans explorer auparavant les rivages de la mer jusqu'au cap Cd. Rien ne se présentait qui fût préférable au site du Port-Royal.

Soixante-dix ans après le premier voyage de Jacques Cartier, un noyau de colonisation prenait donc racine dans la Nouvelle-France. C'est de Port-Royal que datent les établissements européens sur notre sol. Des soixante dix-neuf personnes qui avaient surécu à l'hivernage de l'ile Sainte-Croix, quarante-quatre se transportèrent dans l'endroit rhoisi ; mais le découragement 88 faisait sentir chez tous les individus qui composaient cette maigre colonie,

L'ile Sainte-Croix est un îlot, à proprement parler. De Monts et Champlain ne cherchaient pas à cultiver la terre lorsqu'ils s'y établirent. Jls ne croyaient donc pas à l'Aabitant ? Alors, qu'espéraient-ils fonder ? Nous le savons, leurs récits nous l'apprennent : Prévert avait prétendu qu'il existait des mines de cuivre en Acadie, et l'on visait à l’exploitation des mines. L'automne de 1604, le bassin des Aires avait été explor ans résultat: un peu de gangue et quelques morceaux d'un métal très-peu riche était tut ce que l'on avait trouvé ; c'est pourquoi l'on pensa qu'il valait mieux se réfugier au Port-Royal et attendre les événements. Une idée fausse ne produit rien qui vaille. Fausse était l'idée de s'attacher aux mines, L'Espagne a vu couler des flots d'or dans ses comptoirs; mais cet or, comme l'eau, a suivi la pente ; il avait été arraché aux entrailles de l'Amérique ; des millions d'indigènes l'avaient payé de leur vie; le commerce l'a enlevé à l'impitoyable Espagne, et lorsque les manufactures de France et d'Angleterre l'eurent absorbé, le royaume auquel Colomb avait donné un monde dût se ranger humblement derrière les puissances de deuxième ordre, La mine par excellence, c'est le #0), c'est la culture, c'est le travail de l'4aértant.

De Monts, décontenancé, ne recevant aucun secours, voulut repasser en France. Le voilà si doucereux qu'il cherche à amadouer les pauvres pêcheurs dont il se faisait le tyran

l'année précédente. I1 désire profiter du départ de leurs bâtiments pour revoir son pays. De simples barques chargées de morues ne lui font ni honte ni chagrin. Cette fois, il ne songe pas à les capturer et à les faire vendre aux enchères à son bénéfice. Le plus comique de l'affaire, c'est que les pêcheurs, terrifiés par les ordonnances de Sa Majesté, s’éloignaient autant que possible de la baie Française (la baie de Fundy'), où était logé ce pirate à patente royale.

Force fut donc à de Monts d'attendre.

Il attendit jusqu'au 15 juin (1605), moment où Pontgravé arriva sur une chaloupe, portant avis que son vaisseau était mouillé à six lieues de là, tout prêt à relever de sentinelle la troupe des hivernants, car il avait avec lui quarante hommes. “Ce fut au grand contentement d'un chacun, et canonnades ne manquèrent pas à l'abord, ni l'éclat des trompettes.” Le lendemain, le vaisseau se montra.

Pontgravé fut fort désappointé. Pensant revoir une colonie prospère et vigoureuse, il ne rencontrait que fiévreux, souffreteux et gens désespérés, qui n'avaient pas même préparé de logements pour lui et sa suite.

Sainte-Croix était vouée à l'abandon. Ce furent Pontgravé et Champlain qui choisirent définitivement Port-Royal (maintenant Annapolis), célèbre dans les guerres de l'Acadie, Après que la nouvelle demeure fût préparée, à l'automne, le sieur de Monts se délibéra de repasser en France, laissant Pontgravé pour son lieutenant, “lequel ne manqua de promptitude, selon son naturel, à faire et parfaire ce qui était requis pour loger soi et les siens. Le dit de Pont n'était pas homme pour demeurer en repos, ni pour laisser ses gens oisifs.”

Nous le répétons, on ne tire rien qui vaille d'un faux principe. Le commandeur de Chaste entendait son devoir autrement que le sieur de Monts. En dépit de l'activité de Champlain et de Pontgravé, la situation ne s'améliorait pas, car il eût fallu changer les hommes qui composaient l'établissement de Port-Royal.

Ce joli commenceraent de colonie avait un autre côté assez étrange. Ecoutons ce qu'en dit Champlain :

“ Deux religions contraires ne font jamais un grand fruit pour la gloire de Dieu, parmi les infidèles que l’on veut convertir. J'ai vu le ministre et notre curé s’entrebattre à coups de poing sur le différend de notre religion. Je ne sais pas qi était le plus vaillant et qui donnait le meilleur coup, mais je sais très-bien que le ministre sc plaig it quelquefois au sieur de Monts d'avoir été battu ; et ils vidaient en cette façon les questions de controverse, Je vous laisse à penser si cela était beau à voir. Les Sauvages étaient tantôt d'un côté, tantôt de l'autre: et les Français, mêlés selon leurs diverses croyances, disaient pis que pendre de l'une et de l'autre religion.”

Comme bénéfice clair, Champlain s'est souvenu, en temps et lieu, qu'il n'était pas

possible de réussir avec des éléments si disparates.

1 Fond de la haie, X1 paraît que les Anglais ont transformé ces mots en baie de Æundy,

DRE Per age»

De Monts n'avait pas été honnête dans le recrutement de ses colons. Ta patente royale était basée sur une idée chrétienne ; il avait embarqué des gens sans aveu, par conséquent incapables de remplir la mission qui leur incombait. Si nous en croyons Lescarbot, l'assemblage de l'île Sainte-Croix n'était pas du tout rassurant pour les hommes paisibles qui demeuraient dans ce lieu : il fallait monter la garde de nuit et prendre les précautions que l'on observe au milieu des brigands : ‘“ être contraint de se donner de garde, non des peuples que nous disons sauvages, mais de ceux qui se disent chrétiens et n'en ont que le nom,

gente maudite et abominable, pire que des loups, ennemis de Dieu et de la nature humaine."

Pour fonder sa colonie, de Monts n'avait amené ni laboureurs ni bestiaux. Pour prêcher le christianisme aux Sauvages, il avait un prêtre douteux et un ministre protestant, Une comédie selon les règles! Le roi de France obéissait-il à une simple formule lorsqu'il s'exprimait comme suit dans les lettres-patentes adressées au sieur ae Monts : “ Etant mû d'un zèle singulier, avant toute autre considération, et d'une dévote et ferme résolution que nous avons prise, avec l'aide et l'assistance de Dieu, auteur, distributeur et protecteur de tous les royaumes, de faire instruire au christianisme les peuples qui habitent en ces contrées. nous vous avons établi lieutenant-général, etc?” Ce document ne saurait être pris au sérieux, pas plus que ceux adressés à Roberval et aux autres “entrepreneurs.” Ce qui nous étonne, c'est qu'il se soit rencontré des écrivains assez naïfs pour broder sur ce thème des éloges à François Ler, à Henri III et à Henri IV. La duplicité du monarque est évidente ; il cherchait autre chose que la propagation de l'Evangile ; à vrai dire, ce point n'entrait pour rien dans ses calculs, et, cependant, on a réussi à le faire croire aux lecteurs. Non !les Européens ne comprirent pas la ‘“ question coloniale ” avant Richelieu (1626), et le Père Biard, qui écrivait en 1611, était du petit nombre d'hommes expérimentés, Rien pensants, véritables chrétiens, qui savaient ce qu'il convenait de faire en ce pays : “Je suis contraint de cotter aucune raison qui m'émeuve l'âme quand je considère comme nous délaissons cette pauvre Nouvelle-France en friches, et quant au temporel et quant au spirituel, en barbarie et paganisme, Je sais prou que je profite bien plus de les alléguer aux oreilles de Notre Seigneur par ferventes prières, que de les marquer aux yeux des hommes par écriture morte, Néanmoins, tant plus ardemment je m'écrie devant Dieu en les pesant, tant plus je me sens pressé à les spécifier aux hommes en les écrivant.”

De Monts n'eut pas plus tôt mis le pied en France, qu'il jugea sa position désespérée, I] eut à expliquer ses actes de rapine. Les Bretons et les Basques ne se laissaient pas écorcher sans crier ; ils représentaient au roi que le revenu des douanes allait baisser à cause du monopole, et que le commerce et la navisation étaient en souffrance, sans compter les familles qui se trouvaient sans pain par suite de l'exclusion des pêcheurs libres sur les côtes du Canada et de l'Acadie. Ces jalousies et ces rivalités, comme on les a appelées, étaient légitimes, et nous ne voyons pas qu'il y ait lieu d'approuver un monopole dont les exploiteurs font si mauvais usage, On a dit aussi que le roi, en cédant aux plaintes des

adversaires de de Monts, ruinait une entr rise qui ne pouvait se soutenir que par les

Lénéfice, de la traite; mais alors, c'était une fausse entreprise, car la base réelle d'une colonie est l'agriculture.

La supplique de la communauté de Saint-Malo (16 novembre 1604) aux Etats de Bretagne, mentionne “l'abus qui se commet par ceux qui, sous ombre de découvrir des mines, trafiquent à Canada et empêchent les habitants de la dite ville (Saint-Malo) d'y naviguer et trafiquer comme ils faisaient au passé.”

Poutrincourt se rendit à Paris, sur un exprès que lui avait envoyé de Monts pour lui passer la direction de son privilége. Il y a apparence que, désireux de succéder au chef de la compagnie, Poutrincourt le soutint assez peu dans ce pas difficile. D'ailleurs, le nouvel associé comptait sur des protections qui faisaient complètement défaut à un calviniste. De Monts conservait ouvertement ses titres et ses intérêts dans l’entreprise. On le voit se rendre à la Rochelle (avril 1606), où il surveille le départ du navire destiné à l'Acadie. Au mois de juillet, même année, Lescarbot vit, au détroit de Canso, des pêcheurs malouins qui “faisaient

pour les associés du sieur de Monts.”

Une fois les arrangements terminés, restait “de trouver les ouvriers nécessaires à la Nouvelle-France, dit Lescarbot. À quoi fut pourvu en bref {car sous le nom de Poutrincourt il se trouvait plus de gens qu'on ne voulait), prix fait de leurs gages et pour se trouver à la Rochelle, où était le rendez-vous, chez les sieurs Macquin et Georges, honorables marchands de la dite ville, associés du sieur de Monts, lesquels fournissaient notre équipage.”

Plusieurs des hommes engagés par Poutrincourt n'étaient pas aussi paisibles que l'on voudrait bien croire. Rendus à la Rochelle, ils y firent les cents coups; plusieurs furent emprisonnés. “ Toutefois, dit Lescarbot, il y en avait quelques-uns respectueux et modestes ; mais je puis dire que c'est un étrange animal qu'un menu peuple."

‘“ Le sieur de Poutrincourt s'informa en quelques églises s'il se pourrait point trouver quelque prêtre qui eût du savoir, pour le mener avec lui, et soulager celui que le sieur de Monts y avait laissé à son voyage, lequel nous pensions être encore vivant. Mais d'autant que c'était la semaine sainte, temps auquel ils sont occupés aux confessions, il ne s'en présenta aucun ; les uns s'excusant sur les incommodités de la mer et du long voyage, les autres remettant l'affaire après Pâques. Occasion qu'il n’y eut moyen d'en tirer quelan’"" hors de Paris, parce que le temps pressait, et la mer n'attend personne.” On lui proposa de s'adresser aux Pères Jésuites ; il refusa.

Est-ce du prêtre ci-dessus que parle le Frère Sagard lorsqu'il dit: “En ces commencements que les Français furent vers l'Acadie, il arriva qu'un prêtre et un ministre moururent (l'hiver 1605-6, il y eut, à Port-Royal, douze décès, par suite du mal-de-terre) presqu'en même temps. Les matelots qui les enterrèrent les mirent tous deux dans une même fosse, pour voir si, morts, ils demeureraient en paix, puisque, vivants, ils ne s'étaient pu accorder.” Champlain, témoin de ces tristes spectacles, dût prendre dès lors la résciution d’exclure les calvinistes de sa colonie, si jamais il avait mission d'en diriger une.

Si d'un côté de Monts s'était vu retirer une partie de son privilége pour abus de pouvoir,

le même Poutrincourt, qui l'obtint aussitôt, ne se montra ni tendre ni juste envers les pauvres

pêcheurs, Basques, Bretons et Normands, qui avaient porté plainte au conseil du roi contre

les gens de Sainte-Croix.

Le 11 mai 1606, Poutrincourt partit de la Rochelle, sur le Yowas, navire de cent cinquante tonneaux, capitaine Foulques, pilote Olivier Fleuriot, de Saint-Malo, et se dirigea vers l'Acadie, Il avait sur son navire un nommé Ralleau, secrétaire du sieur de Monts, qui en était à son deuxième voyage en Acadie, et Marc Lescarbot, avocat, poète, homme de loisirs. Voici quelques fragments du morceau de vers que celui-ci écrivit de la Rochelle, avant de partir, “lequel, dit-il, je fis imprimer en la dite ville, le troisième d'avril mil six cent

six, et fut reçu avec tant d'applaudissements du peuple, que je ne dédaignerai point de le

coucher ici :”

Après que la saison du printemps nous invite

À sillonner le dos de la vague Amphitrite,

Et cingler vers les lieux où Phébus chaque jour

Va faire, tout lassé, son humide séjour-—

Je veux ains que partir dire adieu à la France, Celle qui m'a produit et nourri dès l'enfance ; Adieu, non pour toujours, mais bien sous cet espoir Qu'encores quelque jour je la pourrai revoir.

Adieu donc douce mère, adieu France amiable ;

Adieu de tous humains le séjour délectable...

Adieu, coteaux vineux et superbes châteaux.

Adieu l'honneur des champs, verdure et gras troupeaux. Et vous, à ruisselets ! fontaines e’ rivières,

Qui m'avez délecté en cent mille manières

Et mille fois charmé au doux gazouillement

De vos bruyantes eaux — adieu semblablement,

De Monts, tu es celui de qui le haut courage

A tracé le chemin à un si grand ouvrage

Poutrincourt, c'est donc toi qui a touché mon âme Et lui as inspiré une dévote flamme

À célébrer ton lot et faire par mes vers

Qu'à l'avenir ton nom vole par l'univers.

Ta valeur, dès long temps en la France connue, Cherche une nation aux hommes inconnue,

Pour la rendre sujette à l'empire français,

Et encore y asseoir le trône de nos rois, Pour m'égayer l'esprit ces vers je composais

Au premier que je vis les murs des Rochelais,

Voici comment Lescarhot raconte le motif de son voyage : “Ayant eu l'honneur de connaître le sieur de Poutrincourt quelques années auparavant, il me demanda si je voulais être de la partie... Désireux, non tant de voir le pays que de connaître la terre occulairement et fuir un monde corrompu, je lui donnai parole.” Il venait de perdre un procès qui lui tenait au cœur; mais à son retour en France, quelques mois plus tard, il en appela et eut gain de cause,

Marc Lescarbot, né à Vervin, vers 1570, se qualifie de seigneur de Saint-Audebert, près de Soissons, et d'avocat au parlement. Îl avait publié (1599) une traduction du “ Discours de l'origine des Russiens,” de Baronius. Nous avons de lui “Les muses de la Nouvelle-France,” et “l'Histoire de la Nouvelle-France," ouvrages dans lesquels les historiens ont beaucoup puisé. “ On y voit un auteur exact et judicieux, dit Charlevoix, un homme qui a des vues, et qui eût été aussi capable d'établir une colonie que d'en écrire l'histoire.” C'est le premier poète qui ait vécu au Canada. En 1617, il visita la Suisse, en compagnie de Pierre de Castille, fils du célèbre négociateur, et imprima, l'année suivante, “ Le Tableau de la Suisse,” en vers. Le contrôleur-général, plus tard président Jeannin', le protégeait. Il devint commissaire de la marine. En 1629, il fit paraître “ La chasse aux Anglais dans l'île de Rhé et au siège de la Rochelle, et la réduction de cette ville en 1628,” en vers également. La date de sa mort n'est pas connue.

Le Ÿonas entra dans le port Royal le 27 juillet. Ecoutons Lescarbot : ‘“ Ce nous était chose émerveillable de voir la belle étendue d'icelui et les montagnes et les côteaux qui l'environnent, et m'étonnais comme un si beau lieu demeurait désert et tout rempli de bois, vu que tant de gens languissaient au monde qui pourraient faire profit de cette terre s'ils avaient seulement un chef pour les y conduire. Peu à peu nous approchâmes de l'île qui est vis-à-vis du fort, où nous avons depuis demeuré ; île, dis-je, la chose la plus agréable à voir en son espèce qui soit possible de souhaiter ; désirant en nous-mêmes y voir porter de ces bâtiments qui sont inutiles par deçà et ne servent que de retraite aux cercelles et autres oiseaux. Nous ne savions encore si le sieur du Pont (Pontgravé) était parti, et, partant, nous nous attendions qu'il nous dût envoyer quelques gens au devant. Mais en vain, car il n'y était plus dès il y avait douze jours. Et, cependant que nous voguions par le müieu du port, voici que Membertou*, le plus grand sagamos des Souriquois, vint au fort français, vers ceux qui étaient demeurés, en nombre de deux tant seulement, crier comme un homme insensé, disant en son langage : “ Quoi! vous vous amusez ici à dîner (il était environ midi), et ne voyez point un grand navire qui vient ici, et ne savons quels gens ce sont !” Soudain, ces deux hommes coururent sur le boulevard et apprêtent les canons en diligence, lesquels ils garnissent de boulets et d'amorces. Membertou, sans dilayer, vint dans son canot fait d'écorces, avec une sienne fille, nous reconnaître, et n'ayant trouvé qu'amitié et nous recon-

1Né à Autun en 1540. Fils d’un t:rneur. Il devint successivement conseill:r, puis président au parlement de Bourgogne, premier président au parlement de Paris, et enfin : arintendant des finances, On l'appelait / Président, I s'était rallié à Henri IV à l'avénement de

ce prince au trône, Son influence était acquise à ceux qui voulaient tenter de coloniser le Canada. 11 mourut en 1622,

2 On dit qu’il était âgé de plus de cent ans, et qu’il avait vu Jacques Cartier. Il portait de la barbe.

naissant Français, il ne fit point d'alarmes. Néanmoins, l'un de ces deux hommes, là demeurés, dit La Taille, vint sur la rive du port, la mèche sur le serpentin, pour savoir qui nous étions (quoiqu'il le sut bien, car nous avions la bannière blanche déployée à la pointe du mat), et sitôt voilà quatre volées de canons qui font des échos innumérables, et de notre part, le fort fut salué de trois canonnades et plusieurs mousquetades, en quoi ne manquait notre trompette à son devoir, À tant, nous descendons à terre, visitons la maison, et passons la journée à rendre grâce à Dieu, voir les cabanes des Sauvages, et nous aller promener par les prairies. Mais je ne puis que je ne loue beaucoup le gentil courage de ces deux hommes, desquels j'ai nommé l'un, l'autre s'appelle Miquelet ; et méritent bien d'être ici nommés, pour avoir exposé si librement leurs vies à la conservation du bien de la Nouvelle-France, car le sieur du Pont, n'ayant qu'une barque et une patache pour venir chercher vers la Terre- Neuve des navires de France, ne pouvait point se charger d: tant de meubles, blés, farine et marchandises qui étaient par delà. si ces deux hommes n'eussent pris le hasard de demeurer là pour la conservation de ces choses, ce qu'ils firent volontairement et de gaité de cœur.”

Lescarbot ajoute en son vieux style : “ Le vendredi, lendemain de notre arrivée, le sieur de Poutrincourt, affectionné à cette entreprise comme pour soi-même, mit une partie de ses gens en besogne, au labourage et culture de la terre, tandis que les autres s'occupaient à nettoyer les chambres, et chacun appareiller ce qui était de son métier.” Ce coup de charrue est le vrai commencement de la colonie française en Acadie,

Louis Hébert, apothicaire de Paris, avait accompagné Poutrincourt dès 1604, et c'est probablement lui qui dirigea les ti: vaux d'agriculture dont parle ici notre poète ; car il ajoute, dans un autre chapitre : “ Durant Îe temps que le dit sieur de Poutrincourt fut là, étant en doute si le sieur de Monts viendrait point faire une habitation en cette côte, comme il en avait désir, il y fit cultiver un parc de terre pour y planter du blé et semer la vigne, comme il fit, à l'aide de notre apothicaire, M. Louis Hébert, homme qui, outre l'expérience qu'il a en son art, prend grand plaisir au labourage de la terre. Et peut-on ici comparer le sieur de Poutrincourt au bon père Noë, lequel, après avoir fait la culture la plus nécessaire qui regarde la semaille des blés, se mit à planter la vigne, de laquelle il ressentit les effets par après.”

Au cours d'une exploration que fit Poutrincourt jusqu'au cap Malbarre, le digne apothicaire herborisa avec un zèle courageux ; ni les côtes escarpées, ni le mauvais temps, ni les Sauvages, pourtant hostiles, ne l'intimidèrent. Il étudia, entre autres choses, les vignes indigènes, dont il voulait faire une culture à Port-Royal. Nous retrouverons Hébert en Acadie, et plus tard à Québ , car il fut le premier laboureur de ces deux contrées, et les

Acadiens comme les Canadiens voient en lui le colon fondateur de leurs races.

L'intention de Poutrincourt était d'amener sa famille à Port-Royal. Hébert pensait probablement de même, puisqu'il était marié (avec Marie Rollet) depuis quatre ou cinq ans au

moins, et avait déjà deux enfants, que nous rencontrerons à Québec en 1617.

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