DE ROME
Les Catacombes, ou Rome souterraine. — Coup d'œil général. — Noms et positions. — Nombre des différents quartiers. — Pourquoi sur le bord des Voies Romaines. — Formes et dimensions des Catacombes.
(( Trois choses, écrivait Denysd'Halicarnasse, meré- G vêlent la magnificence de Rome : les Aqueducs, les « Voies et les Égouts ^. » S'il les avaitconnues, le grave historien auraitcertainement ajouté les Catacombes, la plus grande de toutes les merveilles de Rome païenne et même de Rome chrétienne. Plus heureuxest le voyageur catholique. Il peut parcourir dans tous les sens, voir de ses yeux, toucher de ses mains, comprendre avec son cœur le chef-d'œuvre de la Tille éternelle, la glorieuse cité des martyrs, l'immense nécropole de la gloire, le dernier effort du génie de la charité, delà patience et de la foi. Tel était notre désir de la visiter nous-mêmes qu'à peine orientés dans la Rome qui brille aux rayons du soleil, nous voulûmes descendre dans la Rome cachée au fond des entrailles de la terre. L'étude des deux cités marcha d'un pas égal;
1 Mihi sane tria magnificentissima videntur, ex quibus maxime apparet amplitude romani imperii : Aquœdiictus, Viœ stratœ et Cloacœ. — Hisf.Aih. III.
mais, pour éviter toute confusion, j'extrais' du Yoyage et je place ici tout ce qui regarde les Catacombes.
Accompagnés d'un guide intelligent et munis d'une bonne lunette, nous montâmes sur le dôme de Saint- Pierre. Cetteposition est unique pour saisir d'un coup d'œil la topographie générale de la ville souterraine que nous'devions parcourir. Saint-Pierre se trouve à la circonférence d'un vaste cercle dans lequel Rome est enfermée, soit par le Tibre, soit par les murailles d'Aurélien. Semblables à quinze rayons lumineux, quinze Voies Consulaires partent du cœur de la ville, traversent la circonférence, sillonnent la Campagne romaine, et, s'étendantvers les quatre points du ciel, disparaissent à l'horizon. Ces quinze voies divisent à la surface du sol la grande cité des Martyrs. Bâtie, c'est-à-dire creusée à droite et à gauche des Voies Romaines, elle leur doit le nom géographique de ses principaux quartiers; et, quoique divisée parle Tibre en deux grandes régions, aussi bien que la ville supérieure, elle forme autour de Rome un vaste amphithéâtre.
De la place oii nous sommes il est facile de reconnaître la position relative des cinquante quartiers de la ville souterraine.
A nos pieds et sous nos yeux tournés vers l'orient est la Voie Triomphale. Sur ses bords se trouve le cimetière de Saint-Pierre, ou la Catacombe Vaticane,
Un peu à droite nous apercevons la Voie Aurélienne^ qui fuit vers l'occident. Elle est célèbre par les Catacombes de saint Calépode, de saint Jules ^ des saints Pi'ocès et Martinien et de sainte Agathe. Plus loin s'ouvis la porte Cavalleggieri^ d'où sort la Voie Cornélienne, courant à l'occident comme la précédente. Quoique arrosée du sang d'un grand nombre de martyrs, entre
autres des illustres sœurs Ruffme et Secunda, elle n'a pas de Catacombes; ou, si elle en a, on ne les connaît point encore.
11 en est autrement de la Voie de Porto, qui s'étend au sud'Ouest. Voici les célèbres Catacombes de saint Félix ^ de saint Pontien, de Généreuse ad Sextum Philippi, du Pape saint Jules. Dans le flanc du Monte Verde, voisin de ces lieux, Bosio découvrit le cimetière des Juifs, dont le quartier jette, ainsi que nous le verrons plus tard, un jour précieux sur nos Catacombes chrétiennes.
Au midi, et de l'autre côté du Tibre, la Voie d'Ostie présente la Catacombe de saint Paul et de sainte Lucine, de saint Timothée, des saints Ftlix, Adaucte et Commedilla, de saint Cyriaque et de saint Zenon ad Aquas Salvias.
Plus loin apparaît la petite église Domine, quo vadis^ où commence la Voie Ardéatine. Rameau détaché de la grande Voie Appienne, elle s'étend à gauche ett raverse la campagne entre les portes Saint-Paul et Saint- Sébastien. Dans cette région, qui forme le quartier le plus populeux de la ville souterraine, se trouvent les Catacombes de sainte Pétronille, de sainte F lame Domitille, des saints Nérée et Achillée, de saint Damase et des saints Marc et Marcellin, de sainte Balbine et de saint Marc, pape.
Tournant légèrement à gauche, nous arrivons sur la célèbre Voie Appienne. Reine des Voies dans l'ancienne Rome, elle conserve la même prérogative dans la Rome souterraine. Sous ces dalles fouléespar les héros du paganisme, sous ces tombeaux somptueux élevés en leur honneur s'ouvrent les vastes Catacombes de saint Callixte, de saint Zéphirin, de saint Prétextât, de sainte
Sotère, des saints Eusèbe et Marcelle, Découverts, en grande partie, par l'infatigable Bosio, ces cimetières réunis forment une immense Gatacombe à plusieurs étages, qui s'étend depuis les murailles de Rome à Saint-Paul hors des murs, et de là jusqu'à Saint-Paul Trois- Fontaines et à la Nunziata.
Au sud-est se montre la Voie Latine traversant le Gœlius et franchissant l'enceinte d'Aurélien entre la porte Saint-Sébastien et la porte Saint- Jean. Sur les bords de cette voie, témoin du martyre du disciple bien-aimé, se développent les Catacombes d'Apronien, des saints Gordien et Epimaque^ des saints Sim'plicien et Servilien et de saint Tertullien.
Quand l'œil, continuant de se porter vers l'orient, a passé sur Sainte- Croix en Jérusalem, sur les ruines de l'amphithéâtre Cas^rense et desjardins d'Héliogabale,il se repose sur la Porte Majeure. Delà sort la Voie Lavicane, qui, fléchissant à droite, conduisait à Labicuîn, antique terre du Latium. Elle indique la place des Catacombes des saints Tiburce, Marcellin et Pierre, appelées aussi Inter duas Lauros ; de sainte Hélène, des saints Claude et Nicosirate, de saint Castule et de saint Zotique. La Voie Prénestine, qui passe également sous la Porte Majeure, n'a point de Catacombes ; mais elle redit de glorieux combats. Au nombre des héros chrétiens qui l'arrosèrent de leur sang, l'histoirenommeen première ligne les saints Primitivus et Agapet.
Nous apercevons encore, à l'orient, la Voie Tiburtine, qui court vers Tivoli, où elle se perd dans la Voie Valérienne. Elle montre avec orgueil les vastes Catacombes de saint Laurent et de sainte Cyriaque.
Au nord-est s'échappe de la Porte Pie la Voie Nomentane, qui conduisait à Nomentum, devenu aujourd'hui
le modeste bourg de Montana. A droite et à gauche, elle est bordée de cimetières chrétiens. Nous rencontrons d'abord les Catacombes ad Nymphas, puis les Catacombes de saint Nicomède, de saint Alexandre, des saints Primus et Félicien, de saint Restitut ; enfin celles de sainte Agnès, les plus célèbres de toute cette région.
Un peu plus au nord, remarquez la Voie Salaria JSuova. Comme la porte d"où elle sort, elle a conservé son ancien nom. Elle signale à notre attention les Catacombes de sainte Priscille, de saint Sylvestre, de sainte Félicité et de saint Alexandre, des sainis Chrysante et Darie, de Novella, d'Ostriano, de sainte Hilarie et de saint Thrason.
Le nord n'estpas moins riche que les autres environs de Rome. Sur les hauteurs du MontPincius nous voyons courir au delà de la porte Pinciana la Voie Salaria Vecchia, bordée par les immortelles Catacombes du coteau du Concombre et de saint Hermès.
Enfin, vers le nord-ouest, nous trouvons la Voie Flaminienne, avec les Catacombes de saint Valentin ou de saint Jules et de sainte Théodora. La Voie Claudienne et la Voie Cassienne, qui se détachent de la précédente, au delà de la porte du Peuple, n'ont pas de Catacombes.
Abaissons maintenant nos regards vers le Tibre, traversons la Voie Triomphale, et nous nous retrouvons à notre point de départ. Le cercle est accompli; nous connaissons l'emplacement de la ville souterraine et les noms géographiques de ses différents quartiers ou régions. Quant aux noms sacrés qui les distinguent dans les annales de l'Église, ils demandent plusieurs explications, trop longues pour trouver ici leur place : elle viendra, lorsque nous ferons la visite détaillée de chaque Catacombe.
Je dirai seulement que tous rappellent d'illustres personnages, de glorieuses batailles et des événements qui tiennent une large place dans Thistoire. Résumer un fait dans le nom d'une rue, d'un quartier, d'un édifice, n'est-ce pas une manière également ingénieuse et utile d'écrire l'histoire? L'étranger qui parcourt l'hôtel des Invalides, cette cité de notre gloire militaire, ne se trouve-t-il pas aussitôt en pays de connaissance lorsqu'il voit gravé sur les corridors : Quartier de Metz, quartier à'Austerlitz, quartier de VFa^ram? Dans la cité de leur gloire, les premiers chrétiens ont fait, il y a dix-huit siècles, ce que nous avons imité.
Cinquante cimetières, formant un vaste cercle autour de Rome, venaient de passer sous nos yeux. Nous aurions pu, avec certains archéologues, en compter quelques-uns de plus ou de moins : le P. Marchi en nomme soixante. La différence vient de ce qu'on prend quelquefois le quartier d'une Gatacombe pour une Catacombe séparée, ou , par une marche contraire , qu'on réunit sous la même dénomination plusieurs quartiers dont certains auteurs ne font qu'une seule et même Gatacombe 1.
t La Rome souterraine compte un nombre de quartiers à peu près égal à celui des paroisses de la Rome pontificale. Voici, d'après le Diario di Roma, du 26 décembre, létat de la population, à Rome, pendant l'année 1842 :
Nombre des paroisses^ 54 ; idem des familles, 35,057 ; évoques, 35 ; prêtres, 1,522 ; moines et religieux, 2,496 ; religieuses, 1,4G1 ; séminaristes et élèves des collèges, 625 ; laïques ayant Tâge pour la communion, 119,649; au-dessous de cet âge, 40,940 ; hérétiques, Turcs et infidèles, non compris les juifs, 288; mariages, 1,324 ; baptêmes d'enfants mâles, 2,350; baptêmes de filles, 2,251 ; morts du sexe masculin, 1,922 ; morts du sexe féminin, 4,418. Total de la population : hommes, 85,483 ; femmes, 75,100 ; en tout, 160,589.
En 1842, la population s'est accrue de 1,721 personnes : la pro-
Quoi qu'il en soit, la Ville éternelle apparaît aux regards des hommes et des anges comme une reine environnée d'une armée de martyrs qui la protègent et qui défient les puissances de l'enfer ; comme une Mère justement fière de sa famille et qui veille avec amour sur le berceau de ses fils endormis ; comme l'Épouse toujours fidèle de l'Homme-Dieu, qui voit rangés autour d'elle les nombreux enfants qu'elle a donnés à son divin Époux et dont les robes teintes du sang de l'Agneau forment sa couronne ; enfin, comme la maîtresse de la vérité qui, pour certifier chacun de ses oracles, montre la signature sanglante de plusieurs millions de martyrs, venus des quatre coins du monde.
Dès ce premier coup d'oeil, qui révèle sous un nouveau jour la grandeur exceptionnelle de Rome, est-il possible de ne pas admirer les conseils de Dieu sur la cité providentielle? Est-il possible dene pas la féliciter ellemême de ses glorieuses destinées? Salut donc, ville mystérieuse ! longtemps tu fus la citadelle du princedes ténèbres, le trône d'oii il tyrannisait Tunivers. Pour «olenniserses coupables fêtes, il avait rassemblé dans ton enceinte les dépouilles opimes des nations, les perles, l'or, l'argent, les marbres précieux. Mais voilà que le trompeur a été pris dans ses pièges : il thésaurisait; il ne savait pas à qui profiterait sa peine : lui et les siens ■ont fait un long travail pour orner le trône du Fils de l'Éternel. Reine des peuples! tu échappes à son empire; du haut de sa croix, l'Agneau dominateur te
portion (les naissances à la population est de 1 à 35 ; celle des morts à cette même population, comme I à 34 ; le nombre des naissances et des morts a été à peu près égal. Le dernier a été de 3G7 par mois, environ 12 par jour. — Aujourd'liui, en ISGi, la population romaine s'élève à 200,000 âmes environ.
fait sa noble conquête en inclinant la tête de ton côté au moment de sa mort.
Pour s'assurer à jamais ta possession, pour te rendre digne de lui en purifiant tes souillures, il verse son sang pour toi ; puis il convoque dans tes murailles l'innombrable armée des saints. Il veut que chaque province de son immense empire ait auprès de toi un représentant qui t'appporte de pieux tributs. La Judée te donnera Pierre, chef de l'apostolat; la Gilicie, Paul, docteur des Gentils; la Syrie, l'illustre Ignace; l'Espagne, le glorieux lévite Laurent; la Gaule, Sébastien, le valeureux guerrier ; leur sangempourprera tes forums, cimentera tes murailles; leurs os décoreront tes Basiliques. Des autres régions de l'univers seront députés^ et des martyrs dont le nombre échappe au calcul, et des confesseurs qui, t'offrant à Tenvi leur sang et leur foi, voudront prendre sous ton aile le repos de la tombe et te donner le sceau d'une grande majesté ^.
A cette première harmonie en succède bientôt une autre. Lorsqu'il reporte ses avides regards sur la glorieuse campagne dont il vient de faire le tour, le voyageur demande pourquoi les Catacombes se trouvent, sans exception, sur le bord des Aboies Romaines. Deux réponses s'offrent d'elles-mêmes à sa pensée. Servir de sépulture aux morts, de retraite aux vivants et de lieux de prière, telle était la triple destination des cimetières chrétiens. Il fallait y transporter furtivement un grand nombre de corps ; il fallait, pendant les persécutions , y chercher un asilepour les femmes, les enfants etles vieillards, auxquels les frères restés dans la ville devaient fournir chaque jour les choses nécessaires ; il fallait à tous les fidèles des lieux de réunion pour célébrer les
1 Lucas Tudens., lib. II, Contra Allig., c. xii.
saints mystères et manger le pain qui fait les martyrs.
Ainsi, d'une part, il est évident que les Catacombes ne pouvaient être à une grande distance des murs de la cité. D'autre part, les voies qui traversaient alors les faubourgs, et qui sillonnent aujourd'hui la Campagne romaine, sont tellement rapprochées qu'elles ne laissent entre elles qu'un intervalle peu considérable : de là le voisinage nécessaire des Catacombes. A cette première raison, tirée de la disposition des lieux, s'en joint une autre fondée sur l'usage connu des Romains, qui élevaient constamment sur les bords des Voies les mausolées et les colombaires. Les premiers chrétiens ont suivi cet usage; seulement ils ont fait dans les entrailles de la terre ce que les maîtres du monde faisaient à la surface.
Tout en admettant ces motifs péremptoires, le philosophe chrétien aime à voir dans remplacement dont il s'agit une disposition supérieure de la Providence. Rome devait être substituée à Rome dans l'empire éternel du monde ; les gloires et les coutumes de Rome païenne devaient faire place aux gloires, aux coutumes de Rome chrétienne, et les lieux, théâtre des premières devenir le théâtre des secondes. Dans ce plan divin, manifesté avec tant d'éclat par toute la suite de l'histoire, les Voies Romaines, Voies Consulaires^ Voies Militaires, Voies Triomphales, devaient, en conservant leur gloire originelle, devenir plus dignes que jamais de leur triple nom.
Voies Consulaires, elles avaient vu les chefs àupeup/e-roz"présider à leur création, cimenter avec les sueurs et le sang des esclaves leurs dalles de granit et promener sur leur indestructible chaussée la majesté du nom romain. Toujours dignes de ce premier nom, elles de-
vaientvoirnos grands martyrs, vrais consulsdunoviveau peuple-roi, rehausser leur gloire par l'éclat de la leur, les immortaliser par l'effusion de leur sang, et promener sur toute leur étendue la majesté du nom chrétien.
Voies Militaires, elles avaient retenti sous les pas des légions de Fabius, de Scipion, de César et d'Auguste, partant pour la conquête du monde. Plus militaires qhcore sous le Christianisme, elles devaient être parcourues durant trois siècles par la grande armée des martyrs, dont Pierre, Paul, Laurent furent les illustres chefs, et la conduire à la double conquête du monde et de Rome elle-même.
Yoies Triomphales, elles furent témoins de la gloire la plus grande à laquelle un mortel pût aspirer ; elles contemplèrent les richesses et la force des nations conquises, apportées en tribut à la grande Rome ; puis elles s'enorgueillirent en voyant élevés sur leurs bords les magnifiques mausolées des héros, dont la vie et la mort devinrent pour elles un égal titre de gloire. Depuis qu'elles ont été foulées par les vainqueurs du monde romain; depuis qu'elles ont vu venir de l'Orient et de l'Occident les nations volontairement enchaînées au char des conquérants, parties de Rome, afin de reconnaître, par le double tribut de l'amour et de la foi, la glorieuse suprématie de la Ville éternelle; depuis qu'elles ont vu succéder sur leurs bords les tombes magnifiques des fondateurs et des soutiens du nouvel empire aux tombeaux en ruines des consuls et des Césars, plus que jamais ne sont-elles pas devenues triomphales?
Tels sont les lieux célèbres où la Providence a marqaé la sépulture des chefs et des premiers habitants de la nouvelle capitale du monde. Si grand est le nombre de leurs tombeaux, qu'ils forment une ville souterraine,
dont nous voulûmes connaître la forme et l'étendue avant d'en étudier les détails .
Représentez-vous autour de la Rome qui brille à vos yeux une autre Rome de plusieurs lieues d'étendue, cachée dans les entrailles de la terre^ avec ses différents quartiers, désignéspardesnomsillustres; sesnombreux habitants de tout âge, de tout sexe, de toute condition ; ses places publiques, ses carrefours, ses chapelles, ses églises avec toutes leurs parties; ses peintures, vivant tableau delà foi et des dispositions des générations dont elle est la demeure; ses innombrables galeries étagées lesunes au-dessus des autres jusqu'au nombre de quatre et même de cinq , tantôt basses et étroites , tantôt hautes et larges ; tantôt courant en ligne droite, tantôt se courbant sur elles-mêmes, fuyant dans tous les sens, se coupant, se mêlant, comme les allées d'un immense labyrinthe; ces galeries, ces places, ces chapelles, éclairées extérieurement, de distance en distance, par des ouvertures pratiquées à la surface du sol et illuminées intérieurement par des millions de lampes de terre cuite ou de bronze, affectant la forme d'une nacelle; partout, à droite et à gauche, du sol jusqu'à la naissance des voûtes, des tombeaux taillés horizontalement dans les parois des galeries : telle est, autant qu'il est possible de le représenter par le discours, la forme de la Rome souterraine. Quant à son étendue, il suffit de dire, suivant le calcul des hommes dont la vie se passe à l'explorer, que, si toutes les galeries étaient mises bout à bout, elles formeraient une rue de trois cents lieues de longueur, bordée de six millions de tombes ^.
* i cimiterj milledugento chilometri di lonsrhezza con
sei millioni di sepolcri... Queste misure e proporzioni a me, che sonomi studiato da qualch' anno di mettere la populazione cris-
Quelle est rorigine de cette ville, unique dans l'univers, dont elle est la plus étonnante merveille? A demain la réponse.
Origine des Catacombes. — Opinion de Bosio et de Boldetti. — Opinion du P, Marchi. — Preuves historiques de l'origine exclusivement chrétienne des Catacombes. — Preuves physiques.
Le désir de voir la collection des lampes antiques nous avait conduits au musée du collège Romain. Nousy trouvâmes le P. Marchi, expliquant à des voyageurs anglais le plan des Catacombes de sainte Agnès. Le discours du savant religieux prit bientôt de plus larges proportions et embrassa toute l'histoire de la Rome souterraine.
Yoici, avec de nouveaux développements, le fond de cet entretien, publié plus tard par le P. Marchi luimême. Il importe de s'en bien pénétrer, parce quil est l'introduction nécessaire à l'étude de nos merveilleux cimetières.
Les archéologues des trois derniers siècles prétendent, en général, que nos Catacombes furent primitivement ouvertes par les anciens Roaiains. A leur tête marchent l'immortel Bosio, Aringhi et Texcellent Boldetti. Une étude plus approfondie a démontré que nos cimetières sont d'origine exclusivement chrétienne.
liana di Roma ne" quatre indicati secoli a confronto délia vaslità de" cimiterj in qualche modo percorsi da me medesimo, paiono molto ristrette. Perciô amerei clie chi ail' udire le migliaja e i millioni si sentisse tenlato di tacciarmi d'esagerazione ripetesse prima qiiesto mio studio. — Le P. Marchi, MoJiumeiiti primitivi délie Arti crisfiane nella MetropoU de! Cristicmesitno, etc., p. 90 ; Rome, 1844. Je citerai souvent cet ouvrage, dont la publication n"est pas encore terminée et qui renferme les explications que nous avons entendues de la Louche du savant auteur.
Commençons pa'rl'étymologie du mot. Attenant à la partie de l'église de Saint-Sébastien qui regarde la Voie Ardéatine, on trouve une enceinte souterraine, demicirculaire et construite en maçonnerie ^. Cette enceinte, où furent déposés les corps de saint Pierre et de saint Paul, touche au vaste cimetière de Gallixte, ou de Saint- Sébastien, avec lequel cependant elle n'a aucune communication. A elle seule fut donné originairement et appartient proprement le nom de Catatombes, c'està-dire lieu près des tombeaux, dont on a fait plus tard, suivant quelques auteurs, le nom de Catacombes, appliqué à tous les cimetières de Rome.
De là cette expression si fréquente du Martyrologe : Romœ, ad Catacombas natalis sancti, etc. ; à Rome, près des Catacombes, nativité de saint, etc., pour indiquer que le martyre eut lieu près de l'enceinte dont je viens déparier. D'autres font dériver le mot Catacombe du grec Catacombe, qui veutdire fosse profonde, excavation, souterrain, parce que les cimetières de Rome sont creusés dans les profondeurs des carrières de pouzzolane-.
Quelle main avait primitivement ouvert ces carrières? Évidemment une main païenne. Les Romains, suivant Boldetti, ne tardèrent pas àreconnaitre que la campagne où leurvilleestassise renfermait d'excellents matériaux pour les constructions, tels que le tuf et le sable appelé pouzzolane. La pensée leur vint naturellement d'en opérer l'extraction. Mais, afin de ne point endommager la surface du sol, ils pratiquèrent seulement de petites ouvertures, au moyen desquelles, descendant dans les
1 Voir le plan à la fin du volume.
2 Locus caviis atque profundus, qualia Romœ prœsertim cœmeteria esse solebant in arenariis profundis cryptis excavata. — Baron., Aîi. ad Martyr., '20 jan.
profondeurs de la terre, ils en fouillèrent les entrailles : un pareil système conciliait tous les avantages.
D'unepart,illaissaitàpeuprès intacte lasuperficiede la campagne; d'autre part, il donnait la facilité d'extraire tous les matériaux exigés pour les monuments qui embellirent la capitale du monde. Ce genre d'exploitation était d'ailleurs très-possible aux Romains, grâce à la multitude de leurs esclaves. Placés sur de longues files, comme les maçons que nous voj'ons, échelonnés les uns au-dessus des autres, se passer de main en main les pierres destinées à un édifice, les esclaves se transmettaient de proche en proche le tuf et la pouzzolane, qui parvenaient ainsi jusqu'à la surface du sol.
Ces excavations s'appelaient latomiœ, arenariœ, carrières de pierres, cannères de sable. Plusieurs existaient lorsque le Christianisme s'introduisit à Rome ; d'autres étaient en voie d'exploitation. Parmi les dernières on compte celle des Voies Salaria, Appia, Aurélia et No mentana^. La formation des premières nous est révélée, et par la simple raison, et par le témoignage des auteurs profanes. Partout où il existe de grandes cités, les matériaux employés à la construction de ces villes durent évidemment laisser dans le voisinage des carrières plus ou moins étendues. Ainsi Naples, Syracuse, Paris en possèdent qui sont de véritables Catacombes : Carthage avait aussi les siennes. Cicéron, Suétone, Vitruve, désignent les souterrains de Rome de manière à ne laisser aucun doute sur leur origine.
Dans le Discours pour Cluentius, Cicéron parle d'un certain Asinius qui , attiré dans les jardins des faubourgs et entraîné dans les arénaires hors de la porte Esquiline,
1 BOLDETTI, lib. I, C. II, p. 5.
y fut secrètement égorgé ^ Néron, se voyant au moment d'être pris, fut engagé par Phaon à se cacher dans une arénaire. « Mais, dit Suétone, il refusa de s'ensevelir ainsi tout vivant ^. » Pour désigner ces souterrains, Vitruve se sert du même terme arenariœ ^.
Or, continue Boldetti, les chrétiens, se trouvant poursuivis et persécutés à outrance, cherchèrent un asile dans ces vastes cavernes. Ils pourvurent ainsi à la sûreté des vivants ; mais cela ne suffisait pas. Afin d'ensevelir leurs frères mis à mort pour la foi ou décédés naturellement, ils creusèrent des tombeaux dans les parois des souterrains. Que tel ait été l'usage fait par les premiers fidèles de ces anciennes carrières, la preuve en est non-seulement dans les inscriptions recueiUies, par le pieux et savant Severno, continuateur de Bosio, mais encore dans les Actes des martyrs.
Ceux des saints Marc et Marcellin disent en termes exprès : « Ils furent ensevelis sur la Voie Appienne, à deux milles de Rome, au lieu appelé ^<:/74re/2fts (près des arènes), parce qu'il y avait là des carrières d'où l'on tirait du sable pour construire les murailles de la ville -^ . Telle est, suivant les archéologues dont j'ai parlé, l'origine des Catacombes. Tous accordent néanmoins que les chrétiens ont considérablement agrandi les arénaires païennes, et même qu'à l'exception de la galerie
1 Asinius autem brevi illo tempore, quasi in hortulos iret, in arenarias quasdam extra portam Esquilinam perductus occiditur. C. XIII.
2 Ibi, hortante eodem Phaonte ut intérim in specum egestœ arenœ concideret, negavit se vivum sub terrain iturum. —bi Ner.,
c. XXVIII.
3 De Architect., xi, 4.
* Sepulti sunt via Appia,njilIiario secundo ab Urbe, in loco qui vocatur Ad Arejw.s, quia cryptœ arenarum illic erant, ex quibus Urbis mœnia struebantur. — Bolland., lOjul.
supérieure les cimetières sont Touvrage exclusif de nos pères ^.
Voici maintenant l'opinion duP. Marchi. Comme ses devanciers, il admet l'existence des arénairesetdes latomies, c'est-à-dire des carrières de sable et de pierre ouvertes par les Romains antérieurement au Christianisme; mais il soutient qu'elles n'ont aucun rapport avec nos Catacombes; que celles-ci sont d'origine exclusivement chrétienne, aussi bien dans la galerie supérieure que dans les galeries inférieures ; en un mot» que les païens n'ont donné, suivant son expression, ni un coup de pic, ni un coup de ciseau dans les cimetières chrétiens -.
D'abord, l'origine, moitié païenne et moitié chrétienne, des Catacombes, ainsi que la destination chrétienne donnée aux arénaires ou aux latomies païennes, est une assertion qui ne repose sur aucun témoignage de l'antiquité. Or, le silence absolu des historiens de l'ancienne Home ne paraît-il pas inexplicable? Qui ne connaît la fidélité minutieuse avec laquelle Tite-Live, Pline^ Suétone, Tacite et tant d'autres ont décrit les monuments de la capitale du monde ? Les Théâtres, les Cirques, les Aqueducs, les Voies, les Égouts même, rien n'a été oublié. Et nos Catacombes, la plus grande de toutes les merveilles de Rome, ils ne les ont pas décrites, ils n'en ont pas dit un seul mot ! Leur silence ne devient-il pas une preuve positive qu'ils ne les con-
1 ...Da' sostenitori della opinione contraria aile cristiane origini de' nostri cimiterj si concède un esclusivo diritto e un tranquillo possesso su lutte quelle parti délia Roma Sotterranea che son cavate sotto un primo piano. — Marchi, p. 35.
2 Debbo innanzi tutto l'ar palesi le ragioni per le quali credo che ne' nostri cimiterj il pagano non abbia dato mai un colpo ne di piccone ne di scalpello. — Id., p. 7.
naissaientpas? Et s'ils ne les connaissaient pas, n'eston pas en droit de conclure qu'elles n'existaient pas avant rétablissement du Christianisme, et que les païens sont complètement étrangers à leur création '?
De plus, si la grande nécropole était l'ouvrage des païens, les inscriptions suppléeraient au silence delhistoire et rendraient aumoins quelque témoignage de son origine : pourtant il n'en est rien. Sur tant de milliers de tombes découvertes, depuis trois siècles, dans nos souterrains, on n'a pas rencontré une seule inscription don t le millésime soit antérieur àl'ère chrétienne: toutes les dates sont postérieures à la prédication de l'Évangile.
II faut descendre jusqu'au seizième siècle pour trouver l'origine de l'opinion qui lait de nos cimetières des arénaires oudeslatomies. Mise au jour par les archéologues de cette époque, on Ta répétée sans prendre la peine d'en rechercher les fondements, et de nos jours elle est parvenue à l'état de monnaie courante.
Bosio, le prince de l'archéologie sacrée, ou peut-être ses continuateurs, Severano et Aringhi, l'avancent comme un fait admis, dont ils dédaignent de fournir les preuves 2.
Boldetti se fonde sur les Actes des saints Marc etMarcellin, qui placent la sépulture de deux martyrs près de la Voie Appienne, au lieu appelé Ad Arenas; il en conclut que les cimetières chrétiens étaient ouverts dans
* Je faisais un jour cet argument à une personne qui crut le réfuter en disant : On n'a pas décrit les Catacombes de Paris. — Connaissez-vous un de nos historiens qui ait décrit les routes et les égouts de la capitale ? D'ailleurs entre les Catacombes de Paris et celles de Rome il y a l'infini. Les premières ne sont que des carrières, les secondes sont une ville. Si le silence de Dulaure, de Mercier, etc., est une chose toute naturelle, l'omission de Pline, de Tite-Live, etc., demeure inexplicable.
' Roma subterranea, I, c. i.
les arénaires païennes *. Aurait- on jamais cm ces paroles susceptibles d'une pareille interprétation? N'estil pas évident que l'auteur a voulu exprimer, d'une part, que le cimetière oii les deux martyrs furent ensevelis avait une étroite relation avec l'arénaire du voisinage de laquelle ilprenait son nom, et d'autrepart, que cimetière et arénaire étaient deux choses distinctes?
Il ne dit pas qu'ils furent ensevelis m cryfdis arenarum,CG qui eûtété impossible dans un temps où, suivant le même auteur, on tirait du sable pour la construction des murs de Rome, quia cryptœ arenarvm illic erant, ex quibm Urbis mœnia struebantui\ Il dit simplement : In loco qui dicitur Ad Arenas, (( Au lieu appelé Près des carrières de sable ;)) ce qui est bien différent. Pourquoi confondre deux souterrains si clairement distingués dans le texte? Gomment, sur une relation si légèrement examinée, établir en principe que les chrétiens convertirent à leurs pieux usages les excavations païennes ?
Bottari est encore plus faible. Toute son argumentation seréduitàdire : «Asinius futtué dans les arénaires du montEsquilin: Néron fut pressé de se cacher dans les arénaires de laYoleNomentane;» donc les Catacombes chrétiennes furent originairement creusées parles païens 2. Où en serions-nous, s'il fallait se rendre à des raisonnements de l'évidence et de la force de celui-ci? Les deux faits cités par Bottari prouvent très-bien que cent ans avant l'établissement du Christianisme Rome avait des arénaires hors de la porte Esquiline, et qu'il en existait hors de la porte Colline peu d'années après que les chrétiens eurent commencé à creuser leurs cimetières. Ils prouvent encore que ces arénaires étaient
^ BOLDETTI, Osservazmii, etc. lib. I, c. 11, p. 5.
■^ Pitture e Sculture, etc., i, 2.
des cavernes Irès-favorables aux brigands, qui voulaient commettre des assassinats sans être vus de personne, et aux coupables qui voulaient se soustraire aux recherches de la justice. Mais quel rapport entre ce double fait et l'origine païenne de nos Catacombes?
Non-seulement l'antiquité se tait sur cette origine prétendue païenne de nos cimetières ; laraison etTexpérience prouvent de plus qu'elle est une chimère. Quel était le besoin des chrétiens persécutés, sinon de trouver un refuge contre les recherches passionnées de leurs ennemis ? Or, ce refuge, pouvaient-ils le trouver dans lesarénaires ou les latomies païennes? Les unes étaient encore en pleine exploitation, les autres étaient peut-être abandonnées; mais toutes étaient connues des païens, qui les avaient ouvertes ? S'y établir d'une manièrepermanente, yplacerleurs autels etles tombes de leurs morts, n'était-ce pas pour les chrétiens se livrer un peu plus tôt ou un peu plus tard à une mort certaine ! Chercher leurs victimes dans les seuls lieux capables de leur offrir une retraite, n'était-ce pas la première pensée qui devait venir aux persécuteurs? A moins de supposer les chrétiens dénués de sens, est-il permis de leur attribuer une pareille conduite?
Que dans un premier moment de frayeur, lors^ par exemple, quelapersécutionde Néron éclata, les chrétiens, se trouvant pris au dépourvu, se soientréfugiés passagèrement dans les cryptes païennes, cela estnonseulementpossible, mais encore vraisemblable. De cette circonstance trop peu remarquée est venue, je crois, en grande partie du moins, l'origine prétendue païenne de nos Catacombes. En effet, l'étude attentive des lieux montre qu'à l'entrée des cimetières chrétiens se trouve assez souvent une arénaire païenne ou une latomie»
D'une part, ainsi que nous l'avons dit, il étaitnaturel que les premiers chrétiens cherchassent un asile momentané dans ces vastes cavernes; d'autre part, il est certain qu'ils ne pouvaient mieux placer, du moins au commencement, la porte de leurs cimetières. Telles sont, en effet, les sinuosités, l'étendue et Tohscurité de ces carrières primitives, qu'il est facile de s'y égarer, et àplusforteraison d'y pratiquer des ouvertures secrètes pour s'enfoncer dans les entrailles de la terre. Ces cavernes abandonnées leur offraient uneautre utilité: ils pouvaient, sans se compromettre, y déposer les matériauxprovenant des premières galeries qu'ils creusaient à leur usage ; mais, j e le répète , les arénaires ou les latomies païennes n'ont rien de commun avec les Catacombes, auxquelles elles servent simplement de vestibule. Néanmoins, commejeTaidit, ce voisinage estlacause probable de l'erreur que nous combattons, erreur qu'il étaitpourtant facile d'éviter.Entre les carrières païennes et les cimetières chrétiens, on remarque une telle différence qu'il est impossible à l'observateur attentif de les confondre. Les premières, larges et spacieuses, ouvertes généralement à quelques pieds au-dessous du sol, prouvent évidemment l'intention d'une exploitation matérielle, ainsi que le loisir ettous les moyens de l'opérer. Les autres, au contraire, basses et resserrées, s'enfonçant à une grande profondeur, annoncent avec la même évidence un but tout différent. Ajoutez qu'elles trahissent à chaque pas la crainte de l'ouvrier, le manque de temps et quelquefois la privation des outils ou des ressources nécessaires.
Pour ne conserver sur ce point aucun doute, il suffît de comparer les Catacombes de Naples, ouvrage incontestable des païens, avec les latomies ou les are-
naires de Rome et les cimetières chrétiens. 11 résulte de cette comparaison que la galerie supérieure des Catacombes, la seule dont les adversaires réservent Torigine aux anciens Romains, est tout aussi chrétienne que les galeries inférieures. S'il en était autrement, on y remarquerait quelques traces de sa création et de sa destination primitive. Eh bien! on n'en trouve aucune.
Pour ne citer que deux exemples, dans le cimetière de Saint-Hippolyte les galeries inférieures du quatrième étage, et dans le cimetière de Saint-Thrason celles du second, du troisième, du quatrième et du cinquième étage, sont d'une forme parfaitement semblable aux galeries supérieures. Il est donc clair qu'elles n'ont ni une origine, ni une destination différentes. Or, puisqu'on accorde aux chrétiens l'honneur d'avoir creusé les galeries inférieures, sur quel motif pourrait- on leur refuser celui d'avoir ouvert la galerie supérieure?
J'ai dit que les arénaires ou les latomies païennes servaient de vestibule aux cimetières chrétiens; mais ce fait, dont on connaît la cause, est loin d'être général. Lorsque le Christianisme eut fait à Rome de nobles conquêtes, et il en fit dès le premier voyage de saint Pierre, des Catacombes s'ouvrirent dans l'enceinte des jardins et des propriétés particulières. L'histoire nomme avec reconnaissance les illustres matrones Priscille, Cyriaque, Lucine, qui s'empressèrent d'offrir l'intérieur de leurs villas, pour servir de sépulture aux martyrs. La charité leur donna de nombreux imitateurs. Ouvrir des cimetières inaccessibles aux païens et procurer aux fidèles des asiles où ils pussent sans crainte cacher leur vie, déposer leurs morts, célébrer leurs mystères, était d'ailleurs une nécessité générale ^.
^ Haud procul extremo culta ad Poraœria vallo
Aussi il va de soi-même, que ce n'est ni dans les latomies, ni sur le bord des Yoies Romaines qu'il faut chercher les entrées primitives de ces Catacombes. Les vestiges qui en restent se trouvent aujourd'hui dans les vignes et dans les champs abandonnés des environs de Rome. Quant aux portes actuelles, voûtées, maçonnées, bâties, elles sont postérieures à la paix de l'Église, c'est-à-dire contemporaines du quatrième et même du cinquième siècle. Indépendamment du caractère de l'architecture et des témoignages de l'histoire, qui fixent cette date, il est impossible de leur assigner une époque antérieure, à moins de supposer que les chrétiens ont voulu, de gaieté de cœur, livrer leur refuge aux regards de tous les passants et mettre les persécuteurs sur les traces de leurs victimes i.
Jusqu'à ce moment, trois choses sont établies : la première, que l'antiquité ne dit pas un mot de l'origine païenne de nos Catacombes; la seconde, que les arénaires et les latomies païennes ont servi de vestibule à plusieurs cimetières chrétiens, sans avoir rien de commun avec ces derniers ; et la troisième, que la galerie supérieure n'est pas moins l'ouvrage d'une main chrétienne que les galeries inférieures. 11 reste à prouver que la supposition moderne de l'origine moitié chrétienne, moitié païenne, des Catacombes est une assertion dénuée de fondement, attendu que la nature même du sol en démontre la fausseté.
Le sol de la Campagne romaine n'est pas un terrain
Mersa latebrosis crypta latet foveis ; Hujus in occultum gradibus via prona reflexis Ire per anfractus luce latente docet.
Prvuest:., Hymn. xi. — Boldetti, c. ii, p. 8. 1 P. Marchi, p. 36.
primitif, mais un terrain de formation secondaire. La pierre volcanique ou le tuf en forme le caractère général, et présente au géologue trois nuances bien distinctes :
heiuîlithoïde, qui a la dureté du silex ou du granit, et qui peut être employé avec succès comme assise ou comme base dans les plus grands édifices.
Le tuf granulaire^ qui se taille facilement, mais que le grand air décompose et que le transport, s'il est un peu saccadé, fait tomber en gravats. Employé sur place et dans les fondements des constructions de moyenne grandeur, il offre assez de consistance pour supporter des excavations et des voûtes sans danger d'éboulement.
La pouzzolane, simple nuance du tuf granulaire^ est une roche sablonneuse dont les parties, privées de toute espèce de ciment, n'ont entre elles aucune cohésion; en d'autres termes, c'est du sable, mais un sable excellent.
Gela posé, on comprend sans peine que les Romains aient creusé de vastes carrières de tuf lithoïde et de pouzzolane, double élément de leurs immenses constructions. Qu'ils l'aient fait, etfait sur une large échelle, l'histoire le dit, l'aspect de la Campagne romaine le montre, et toutes les ruines en offrent la preuve palpable. Mais autant ils avaient d'intérêt à rechercher le tuf lithoïde et la pouzzolane, autant ils en avaient peu à extraire le tuf granulaire. Impropre par lui-même à la construction des grands édifices ou même des édifices exposés au contact de l'air extérieur et du soleil, il ne peut y servir que comme sable, c'est-à-dire comme partie intégrante du ciment.
Dira-t-on que les Romains ont suivi jusque dans les
profondeurs du sol et qu'ils ont exploité les filons maigres et irréguliers de tuf granulaire, afin de le réduire en poudre et d'en faire de la pouzzolane? Mais la pouzzolane se trouve en immense quantité et dégagée de tout alliage presque à fleur de terre, sur toutes les collines des environs de Rome. Elle se présente ainsi notamment dans l'arénaire voisine des Catacombes de Sainte-Agnès, arénaire ouverte par les païens et non encore épuisée. Or, peut-on supposer qu'un entrepreneur de bâtiments, qui trouve sous la main et presque sans frais des matériaux excellents, s'impose l'énorme peine et l'énorme dépense d'aller les chercher dans les entrailles de la terre, où ils sont d'une qualité inférieure ?
A cette première question s'en joint une autre. Dans les carrières de pouzzolane, beaucoup plus friable et par conséquent beaucoup plus facile à extraire et à transporter que le tuf granulaire, les païens ont pratiqué des excavations deux, trois, quatre fois plus larges que les galeries des Catacombes ; dans les latomies, les excavations présentent une largeur de vingt, de trente et de quarante mètres ; et dans les carrières de tuf granulaire on se serait réduit au faible espace de huit ou neuf décimètres ! Cela se conçoit-il?
Le désir de trouver la plus grande quantité possible de matériaux, l'avantage de l'entrepreneur, la facilité de la circulation pour les ouvriers, les bêtes de somme et les tombereaux, expliquent très-bien les vastes excavations des arénaires et des latomies. Comment se fait-il que, pour l'extraction du tuf granulaire, on oublie toutes ces considérations? D'où vient qu'on se resserre dans des galeries tellement étroites qu'un fossoyeur peut bien y travailler de front et avec un outil
à manche court, mais qu'il ne peut s'y mouvoir s'il est en compagnie, ou s'il a sur les épaules quelque gros fardeau ?
Ce n'est pas tout; comment expliquer que le marchand de tuf granulaire ait trouvé son avantage à ouvrir toutes cesgaleries en ligne droite, à les tailler toujours perpendiculairement, à maintenir ses excavations à peu près toujours sur le même niveau, sans l'exhausser ni le baisser; enfin à descendre jusqu'aux entrailles de la terre en creusant jusqu'à cinq galeries les unes au-dessus des autres, pour aller chercher des matériaux qu'il trouvait à la surface, ou presque à la surface du sol? Telle est cependant l'absurde méthode qu'il faut imputer aux Romains, quand on suppose l'exploitation souterraine des filons de tuf granulaire pour en obtenir de la pouzzolane.
Si ce fait, sans raison comme sans exemple, est évidemment inadmissible, il y en a un autre qu'il est impossible de nier à moins de nier l'évidence ; c'est que tontes nos Catacombes sont creusées exclusivement dans le tuf granulaire ^. Ajoutons qu'elles ne pouvaient être
^ On ne connaît que deux exceptions : les Catacombes de Sain'- Pontien, à Monte Verde, et celles de Saint-Jules, sur la Voie Flaminienne. Les premières sont pratiquées dans la roche marine. Par cela seul il est prouvé que cette Catacombe n'est pas plus que les autres l'ouvrage des païens. En effet, on n'y trouve ni carrières de pierres pour les constructions, ni carrières de pouzzolane pour faire du ciment. Le sol est un amas confus de pierres siliceuses, calcaires, roulées et réunies par un ciment de sable siliceux, calcaire, argileux et mêlées de détritus végétaux ou d'animaux terrestres et marins. De quelle utifité pouvaient être, pour les constructions, ces débris de toute nature ?
La chaux et l'argile étaient sans doute d'un usage très-commun ; mais comment les Romains auraient-ils laissé la fine argile du JanicLile et du Vatican, qui se trouvent à deux pas, ou les roches calcaires des collines si rapprochées des Cornkulajii et
creusées que là, et que leur destination chrétienne peut seule expliquer, comme défait elle explique admirablement, la création de ces prodigieux souterrains dans la couche volcanique dont nous parlons.
Les Catacombes ne pouvaient être creusées dans la ;)ow2so/«7ie.Il est clair que cette terre sablonneusen'offre pas assez de consistance, pour supporter un pareil travail. Qu'à l'ouverture d'une carrière de sable, avant le dessèchement produit par Tair extérieur, on puisse ouvrir une galerie quelconque, cela se comprend. Mais si on voulait pratiquer une seconde ou une troisième galerie, au-dessus ou au-dessous de la première, un éboulement serait inévitable. Chaque coup de pic ou de pioche donné pour creuser les secondes galeries ébranlerait le fragile milieu qui les sépare de la première ; si bien qu'au terme du travail on aurait pour résultat une ouverture béante et informe, mais jamais des galeries ni des arcades distinctes, propres à recevoir un ou plusieurs tombeaux.
En effet, il ne suffisait pas d'ouvrir des galeries; il fallait encore en percer les parois de mille ouvertures assez spacieuses pour contenir des corps; il fallait enfin pouvoir fermer hermétiquement ces ouvertures après l'inhumation. Sans cette précaution, les miasmes pestilentiels échappés des cadavres auraient rendu la Gatacombe inhabitable. Tienne maintenant le plus habile architecte, et qu'il essaye de fermer ces arcades
et du Lucretile, -pour se mettre follement à creuser dans ce chaos de Monte Verde, afin d'en extraire un mélange informe de chaux et d'argile ? — Les Catacombes de Saint-Jules et de Saint- Valentin, sur la Voie Flaminienne, sont creusées dans la roche fluviale ; elles prouvent par là, comme celles de Monte Verde, qu'elles ne sont ni ne peuvent être l'ouvrage des païens.
pratiquées dans la pouzzolane avec de lourds morceaux de marbre ou de larges tuiles fortement cimentées et incrustées dans un sable qui tombe en poussière au plus léger contact, et il verra s'il est possible à la science humaine de résoudre un pareil problème. Telle est pourtant la manière rigoureusement nécessaire dont les loculi des Catacombes devaient être fermés, preuve évidente qu'ils ne pouvaient être pratiqués dans la pouzzolane.
Les Catacombes ne pouvaient être creusées dans le tuf lithoïck. Sans doute cette roche volcanique permet d'ouvrir de spacieuses galeries, de larges places, d'élégants tombeaux et même des demeures commodes; mais le tuf lithoïde a toute la dureté de la pierre. Le même ouvrage qui dans le tuf granulaire demande les bras et la journée d'un homme, exige dans le tuf lithoïde les bras et la journée de trois hommes, parce que cette roche est, pour le moins, trois fois plus dure que la première. Si donc chacune des paroisses de Rome, avec un collège ou confrérie de huit ou dix fossoyeurs, pouvait suffire à la sépulture des morts en creusant les cimetières et les loculi dans le tuf granulaire, qui offre, d'ailleurs toute la solidité désirable, pour quel motif exiger de ces églises, si pauvres et si peu nombreuses, qu'elles entretinssent constamment vingt-quatre ou trente fossoyeurs, afin d'ouvrir des tombeaux dans le tuf lithoïde, dont l'excessive dureté n'était nullement nécessaire à leur pieux travail ?
Indépendamment de ces raisons géologiques, plus que suffisantes pour expliquer la création des Catacombes dans le tuf granulaire, on peut dire que l'instinct seul delà conservation devait nécessairement les y placer. La pouzzolane et le tuf lithoïde étaient avi-
dément recherchés des Romains , qui en faisaient une large consommation. En y creusant leurs retraites, les chrétiens s'exposaient évidemment à être bientôt découverts. Ils éloignaient, au contraire, le danger, en se formant des demeures et des sépultures dans la partie du sol que le luxe ou la cupidité n'avait aucun intérêt à explorer. Ici, le fait confirme le raisonnement : on ne connaît aucune Catacombe ou partie de Catacombe qui soit creusée dans le tuf lithoïde. Que reste-t-il maintenant ? sinon à bénir la Providence d'avoir disposé les éléments de manière à ce que l'Église naissante trouvât dans le sol même de Rome un asile assuré de toutes parts.
Tels sont en abrégé les motifs sur lesquels s'appuie le savant P. Marchi, pour soutenir que nos Catacombes sont exclusivement l'ouvrage des chrétiens. Dans cette grande cause, j'ai exposé les raisons de l'un et de l'autre sentiment ; le lecteur jugera lequel mérite son adhésion. Je le prie seulement de se souvenir que, quel que soit le parti qu'on embrasse, l'authenticité des reliques n'en demeure pas moins inattaquable : nous le verrons clairement dans la suite de cette histoire.
Caractères généraux des Catacombes. — Les Fossoyeurs. — Histoire des Catacombes. — Catacombe de Saint-Pierre. — Son origine. — Ses gloires.
La Chapelle papale nous avait attirés à Saint-Pierre, et nous étions tout posés pour visiter la Catacombe Vaticane. Avant d'y pénétrer il nous reste à compléter l'étude générale de la Rome souterraine. Déjà nous savons que la main de nos pères créa la merveilleuse .
cité; mais tous les chrétiens sans distinction en furentils les architectes? Aucune direction ne présida-t-elle au travail ? Nos cimetières sont-ils un amas de galeries juxtaposées au hasard et sans règle? L'étude des Catacombes, d'accord avec Thistoire, répond négativement . Dans rimmense labyrinthe on découvre un plan uniforme qui détermine les parties intérieures de chaque cimetière, et qui, reliant entre elles les différentes Catacombes, tend à n'en former qu'un seul et vaste dortoir.
D'abord, la dimension des galeries, inexplicable dans la supposition de l'origine païenne, se justifie d'ellemême au point de vue de la destination chrétienne et témoigne d'un plan sagement conçu. Les galeries sont étroites, et l'on comprend qu'elles doivent l'être. Il suffisait qu'elles donnassent passage à deux hommes chargés de déposer un mort dans la tombe. En outre, il y avait toujours une grande difficulté, quelquefois même un danger sérieux à transporter ailleurs les matériaux provenant de l'excavation. Ainsi les galeries devaient être d'autant plus resserrées que les déblais étaient accrus par l'impérieuse nécessité de creuser les parois, afin d'y pratiquer des ouvertures capables de recevoir deux, trois et même quatre corps.
Ensuite, la direction rectiligne emprunte son explication au rit chrétien, suivant lequel les cadavres doivent être étendus dans le sépulcre, et non point courbés en arc ou en peloton. Quant à la taille verticale des parois, elle est en rapport avec la fermeture des différents étages de tombes. 11 est bien évident qu'ils ne pourraient se soutenir, si la fermeture des tombes supérieures ne tombait perpendiculairement sur la partie pleine de la fermeture inférieure.
Enfin, la profondeur totale des loculi de droite et de gauche surpasse, en général, la largeur de la galerie intermédiaire, ce qui dénote d'une manière évidente que celle-ci a été ouverte pour le service des tombes, et nullement dans un but d'exploitation matérielle.
Pas plus que les tombes et les galeries, la sépulture n'est laissée au caprice ou à l'arbitraire : le mode en est le même dans toutes les Catacombes. Une niche tailléehorizontalement dans les parois, capable de contenir un ou plusieurs corps étendus, et fermée par des dalles de marbre, de pierre ou par de larges briques fortement cimentées, voilà ce qui se reproduit six millions de fois dans les cinquante quartiers de la Rome souterraine.
Non moins que la forme des galeries, cette manière d'ensevelir les corps suppose donc un plan arrêté d'avance et rigoureusement maintenu. Elle prouve encore que ce plan même, ainsi que les Catacombes où il est exécuté, sont d'origine exclusivement chrétienne. Les Grecs et les Romains brûlaient les morts, dont ils renfermaient les cendres dans des urnes ; les Egyptiens les conservaient dans leurs maisons. Les Juifs seuls taillaient leurs sépulcres dans les cavernes et les rochers, oii ils déposaient les corps entiers, enveloppés de linges, après les avoir embaumés.
Comment ce mode de sépulture se trouve-t-il tout à coup en Occident, où il était inconnu ; à Rome, où prévalait, depuis plusieurs siècles, un usage absolument contraire? En dehors des données chrétiennes, cette question demeure insoluble : au point de vue de la foi, elle s'explique d'elle-même.
Saint Matthieu nous apprend qu'après la mort de Notre-Seigneur, Joseph d'Arimathie vint trouver Pilate et lui demanda le corps de Jésus. L'ayant obtenu, il
l'enveloppa dans un linge parfaitement propre, avec des parfums, et le mit dans un tombeau creusé dans le roc, dont il ferma la porte avec une grosse pierre. L'Évangile a soin d'ajouter que telle était la manière d'ensevelir parmi les Juifs ^. Loin d'abolir cet usage de l'ancien peuple, Notre-Seigneur le consacra en l'adoptant pour lui-même.
De plus, le fondateur du Christianisme à Rome, saint Pierre, était Juif d'origine. Quoi de plus naturel que les chrétiens, instruits par l'Apôtre, adoptassent ce mode de sépulture? et quoi de plus évident qu'ils l'ont fait ? Comme celle de l'Homme-Dieu, leurs tombes sont taillées dans le roc et fermées avec des pierres ou des briques. Les corps y sont enveloppés de linges très-propres, quelquefois d'étaffes très-riches, et défend us contre la corruption paritne grande quantité d'aromates. « L'Arabie et la ^bée, dit Tertullien, nous envoient plus d'aromates* pour ensevelir nos morts qu'elles n'en vendent pour enfumer vos dieux 2. » — « Notre manière d'erii^vel^i^^a^iot^te-Prudence, est d'étendre des linges d'une Maiieifèur et d'une finesse extrêmes, sur lesquels nous répandons des parfums, afin de conserver les corps ^. »
Tels étaient le soin religieux et la pieuse prodigalité avec lesquels les premiers chrétiens s'efforçaient de
1 Acceperunt ergo corpus Jesu et ligaverunt illud linteis cum aromatibus, sicut mos est Judeeis sepelire. — S. Joan., c. XIX, 40.
2 Tiiura plane nos emimus ! Si Arabiœ queruntur, sciant Sabœi pluris et carius suas merces christianis sepeliendis profligar quam diis fumigandis. — AjjoL, I, 42.
3 Candore nitenlia claro prœtendere lintea mos est, Aspersaque myrrha Sabseo corpus medicamine servet.
Hymn. Cathemer.
préserver des ravages de la tombe ces corps destinés à la résurrection glorieuse, qu'un grand nombre de locuU, ouverts quinze siècles après la sépulture, laissaient encore échapper Tagréable odeur des parfums *. Dans une foule d'autres les suaires, les étoffes de laine et de soie qui servirent de linceuls témoignent du même fait.
Voici un nouveau trait de ressemblance. Au témoignage de rÉvangéliste, les saintes femmes, ayant acheté des parfums, s'empressèrent de se rendre au sépulcre afm d'embaumer le corps du Sauveur ^. Cette noble conduite ne resta pas sans imitateurs. Rien n'égale l'empressement des chrétiens avenir répandre des aromates précieux devant les tombes des martyrs ^. A l'exemple de Madeleine et de Marie, les femmes chrétiennes se distinguèrent surtout par leur zèle courageux pour ce pieux devoir '\ Né sur le Calvaire, continué dans les Catacombes, l'usage dont il s'agit s'est perpétué avec une grande magnificence dans le monde entier, depuis la paix de l'Église.
Outre l'encensement des rehques, nous avons deux faits qui en rendent témoignage. Dans les somptueuses fondations de Constantin en faveur des Basiliques chrétiennes, on trouve toujours des revenus considérables pour fournir les aromates, l'encens et l'huile de nard destinés aux tombeaux des Apôtres. L'Église de Rome posséda longtemps un vaste domaine dans la Babylonie, dont la redevance annuelle consistait en
1 BOLDETTI, lib, I, C. LIX.
2 Luc, C. XXXIII.
3 Titulumque et frigida saxa liquide spargemus odore.
Prud., Hym. lo.
♦ BOLDETTI, lib. I, p. c.
une quantité de baume suffisante pour ])rûler nuit et jour devant les corps de saint Pierre et de saint Paul ^.
Il est vrai, pourtant, que les Catacombes offrent un certain nombre de corps ensevelis dans la chaux vive. Quand on connaît le zèle extrême des premiers fidèles pour conserver intacte la dépouille de leurs frères, on. s'étonne d'abord qu'ils aient employé un élément dont la propriété est de consumer si promptementles chairs qu'on lui confie. Mais, en y réfléchissant, on ne tarde pas à reconnaître qu'une impérieuse nécessité les contraignit à préférer le salut des vivants à la conservation plus longue des défunts. Il est vraisemblable que les corps dont il s'agit n'avaient pu être inhumés immédiatement après le trépas : ce cas ne devaitpasêtre rare. On sait que les persécuteurs ne négligeaient aucune précaution pour empêcher les chrétiens d'emporter les restes des martyrs et de leur donner la sépulture. Afin de prévenir la putréfaction, qui pouvait nuire aux fidèles et donner l'éveil aux païens, la pauvreté de nos pères avait recours à l'emploi infaillible et peu dispendieux de la chaux vive^
Entre le Calvaire et les Catacombes signalons une dernière conformité. Sur la tombe momentanée de l'Homme-Dieu aucune inscription funèbre ne dut être gravée. Il est ressuscité, il n'est plus ici, telle est la devise triomphale que la foi de l'univers lit sur ce tombeau qui n'aura rien à rendre. Autant que le permettent les lois de la Providence, les premiers chrétiens imitèrent dans leur sépulture le côté glorieux de la sépulture du vainqueur de la mort. Ne pouvant pas écrire : Il est ressuscité, ils ont écrit : Il ressuscitera.
^ Bar., Ami., t. X, an. 1061.
^ P. Marghi, p. 19.
Comme dans la longue obscurité des nuits d'hiver les étoilesbrillentd'un éclat plus vif à la voûte dufîrmament, ainsi dans la profondeur des Catacombes le dogme de la Résurrection future resplendit d'un éclat incomparable.
Les mots depositus, in pace quiescit, gravés sur des myriades de tombes, sont comme autant de rayons étincelants dont Tensemble jette sur cette vérité capitale une lumière éblouissante ; comme autant de voix qui proclament sous les sombres voûtes de l'immense nécropole le grand dogme des chrétiens : Fiducia christîayiorum,resurrectio moriuorum *. Jl est donc vrai, les galeries, les tombes, le mode de sépulture, les inscriptions, tout prouve un plan arrêté dans la disposition particulière des Catacombes, ainsi que l'intention manifeste, de lapartdes chrétiens, d'imiter, dans sa mort comme dans sa vie, le Dieu-Sauveur, leur amour et leur modèle ^
La disposition générale de la Rome souterraine révèle avec la même évidence un autre caractère éminemment chrétien. Si la résurrection des corps est l'article fondamental du symbole catholique, la charité est le premier précepte du Décalogue. Or, le précepte, aussi bien que le dogme, se trouve gravé dans les Catacombes. Je n'en donnerai ici qu'une preuve générale, réservant pour un autre jour les témoignages particuHers.
Le premier effet de la charité chrétienne, c'est l'égalité devant Dieu. Égalité sainte, mère de la liberté et delà dignité qui distinguent encore les nations modernes, de quel éclat vous brillez sur les modestes tombeaux de nos glorieux ancêtres ! Dans leurs cimetières, le martyresl distingué du simple chrétien; mais le si-
1 Tertull., de Kesurrect. car., c. i.
» Marghi, p. G!.
gnede distinction ne consiste ni dans une urne ni dans un ossuaire, ou vase cinéraire de cristal, d'albâtre, de marbre, éclipsant, par sa richesse et la beauté de ses sculptures, les vases en terre cuite des tombes ordinaires. Un vase de sang de la forme et de la matière la plus simple, scellé dans le mur avec de la chaux ; une palme gravée sur la pierre tombale et le plus ordinairement imprimée dans la chaux, en dehors de la tombe, tels sont les signes que permet cette égalité parfaite.
A la vérité, on trouve à l'intérieur ou à l'extérieur de plusieurs tombeaux des peintures, des mosaïques, des objets en bronze, en ivoire, des médailles, des perles et autres signes semblables ; mais ils n'y sont nullement placés pour indiquer une supériorité de naissance ou de mérite. On doit y voir de simples témoignages de l'amour des Aivants pour leurs parents et leurs amis décédés. C'est la traduction palpable de l'affection si vive et si vraie qui respire dans la plupart des inscriptions funéraires. J'ai dit que cette égalité dans la tombe est un caractère distinctif du Christianisme, car tout le monde sait qu'elle était complètement inconnue des païens.
Le second effet de la charité, c'est l'union qui de tous les enfants de l'Église ne fait, suivant l'énergique expression de l'Evangile, qu'un seul cœur et une seule âme. La vie de nos pères en fut un exemple tellement héroïque et tellement continuel, quêteurs persécuteurs eux-mêmes en étaient dans le ravissement^. Filledela foi et immortelle comme sa mère, cette union cordiale survit à la mort et se manifeste radieuse dans nos Catacombes.
1 Vide ut invicem se diligant, et ut pro alterutro mori sint parati. — Tert., Apol.^ p. c.
Perdus au milieu d'une ville immense, toujours épiés ou poursuivis par les païeus,les premiers fidèles de Rome ne pouvaient se réunir que passagèrement dans leurs assemblées religieuses ou dans leurs innocentes agapes. Les prisons où ils souffraient, les amphithéâtres où ils mouraient ensemble furent les lieux dans lesquels ils se rencontrèrent peut-être le plus souvent. Séparés malgré eux pendant la vie, ils aspiraient, du moins, à reposer ensemble après la mort. Ne former qu'un seul dortoir, comme ils ne formaient qu'une seule famille, un seul cœur, une seule âme, était toute leur ambition.
Mais la création d'une seule Catacombe était chose impossible. D'une part, un cimetière unique eût été insuffisant pour la multitude des morts que la maladie et plus encore le glaive desbourreaux, secondés par les lions du Cotisée, moissonnaient chaque jour. D'autre part, cet unique cimetière, forcément éloigné de plusieurs quartiers, aurait créé des dangers inévitables aux fossoyeurs chargés d'ensevelir les corps, ainsi qu'à tous les chrétiens, dont la consolation était d'aller prier aux tombeaux des martyrs.
La prudence et la nécessité firent donc creuser différentes Catacombes autour de la ville ; mais, si grande que soit la distance qui les sépare, il est facile de voir, en les étudiant, que l'intention des fondateurs était de les relier les unes aux autres, de manière à ne former qu'un immense et unique cimetière, partagé seulement, comme Rome elle-même, par le cours du Tibre^ Dans cette sublime nécropole, saint Pierre, inhumé au Vatican, apparaît comme le chef de la région transtibérine et protège Rome au nord et à l'occident, tan-
1 Voir les preuves dans tous les archéologues romains, et notamment dans le P. Marchi, p. 68, 78.
dis que saint Paul, dont le sépulcre se trouve sur la voie d'Ostie, devient le chef de la région cistibérine et protège Rome au midi et à l'orient'.
La résurrection et la charité, ces deux dogmes exclusivement catholiques, gravés de toutes parts dans les Catacombes, dont ils sont l'âme et le secret, distinguent si bien nos cimetières chrétiens qu'il est impossible de les confondre jamais avec les sépulcres païens. Ce n'est pas la moindre preuve que les Catacombes sont l'ouvrage exclusif de nos pères. J'ai vu bien des tombes païennes, bien des mausolées, bien des colombaires, d'autres en ont vu plus que moi ; et nulle part on n'y trouve indiqué le dogme de la résurrection de la chair.
A la croyance de l'anéantissement du corps se joignait, dans le paganisme, le dogme de l'égoïsme. Comme les actes de leur vie publique ou privée, les tombes des païens le réfléchissent dans sa hideuse nudité. Un coup d'oeil rapide suffit pour en acquérir la preuve. Les tombes païennes se divisent en trois classes : les mausolées^ les colombaires et les puticuli ou la fosse commune.
Les Mausolées. On peut douter si jamais l'orgueil et l'égoïsme sont montés plus haut que dans la construction de ces gigantesques monuments, où le marbre, le bronze, les peintures, l'argent et l'or semblent s'être donné rendez-vous pour produire des ouvrages capables de braver les ravages des siècles. Ces tombeaux somptueux s'élèvent souvent pour un seul individu : il suffit de nommer la pyramide de Cestius, le
^ A facie hostili duo propugiiaciila pi\Tsiint Quos fidei tiirres Urbs caput orbis habet.
FORTUN., Car.
monument de Cécilia Métella et l,e môle d'Adrien. Quelques-uns s'ouvraient aux membres de la même famille. Tels étaient le mausolée d'Auguste, destiné à recevoir aussi les cendres de ses successeurs ; celui de la Gens Plautia sur la voie de Tibnr ; les magnifiques hypogées des Scipions, sur la Voie Appienne; les tombeaux, non moins somptueux, des Lentulus, des Dolabella, des Gétliégus, des Cécilius et d'une foule d'autres.
Les CoLOMBAiREs. Si la fortune ne permettait pas à tous de s'édifier des tombeaux somptueux, tous sans exception répugnaient également à une sépulture commune. De là naquirent les colombaires, destinés aux diverses associations d'affranchis, de négociants, d'artistes. Il n'est pas rare d'y trouver quelques esclaves dont le petit pécule servit à leur acheter une place ou qui l'obtinrent de la générosité de leurs maîtres ; pour tous les autres l'exclusion était absolue. Entre une foule d'inscriptions, je me contenterai de rapporter les suivantes, qui constatent cette importante cession :