‹ Histoire des catacombes de RomeChapitre 46 sur 172 · ANNV ET MEXSES VIII DORMIT IX PAGE · texte numérisé non relu

ANNV ET MEXSES VIII DORMIT IX PAGE

« Respectus, qui vécut un an huit mois, dort en paix. )) A côté de l'inscription on voit, d'une part, une petite colombe ; d'autre part, une couronne dans laquelle se trouve le buste du petit ange, les bras étendus dans l'attitude de la prière.

L'ancre et le chandelier aux sept branches sont deux nouveaux emblèmes fréquemment employés. Le premier indique l'espérance et la force. Il se rencontre sur les pierres, sur les lampes et principalement sur les tombeaux, où il témoigne du dogme consolateur de la résurrection future. J'en citerai deux exemples seulement.

Le premier est une pierre magnifique publiée par Mamachi. Afin de montrer que leur constance, leur force, leur espérance, avaient leur principe en Notre- Seigneur, les chrétiens accompagnèrent le symbole de ces différentes vertus du nom et de l'emblème du divin Maître : ainsi, dans la pierre qui nous occupe, on lit au-dessus de l'ancre : ihcoyc, au-dessous xpeiCTOC ; de chaque côté est un poisson i.

L'autre exemple est l'inscription déjà citée de la courageuse martyre sainte Faustine. Pour exprimer son héroïque constance, on ne s'est pas contenté d'é-

1 Orig. et Ant. christ., lib. III, p. 102 ; et t. I, p. 31.

crire dans son épitaphe Virgini fortissimœ ; on a représenté celte vertu par une ancre ^

Le chandelier aux sept branches, emblème de Notre- Seigneur et des sept esprits qui reposent sur lui et qui émanent de lui, orne aussi les galeries de la Rome souterraine. Telle est la signification que lui donnent positivement les Pères de l'Église, interprètes et inspirateurs des monuments primitifs ^ Nous l'avons vu entre autres sur une belle lampe en terre cuite publiée par Bosio ^.

Des Catacombes de Sainte-Priscille au cimetière de Saint-Sylvestre la distance n'est pas longue : c'est le même quartier de la grande cité des martyrs sous deux noms différents. A l'exemple de ses prédécesseurs, le glorieux pontife qui baptisa Constantin voulut être inhumé auprès des amis de Dieu et placer sa mort comme sa vie sous leur puissante protection *.

Bien qu'éloigné de plusieurs centaines de pas, le cimetière de Sainte-Félicité,des Saints Alexandre, Yital, Martial, des Sept-Yierges et des Saints -Chrysante-et- Darie^ est regardé par les archéologues comme une partie intégrante des vastes Catacombes de Sainte- Priscille ^. Il en est aussi une des parties les plus glorieuses, puisqu'il fut la sépulture des illustres martyrs que je viens de nommer.

Il est impossible de passer sous silence la noble matrone sainte Félicité, mère de sept fils martyrs et martvre elle-même. Arrêtée l'an 175, sous l'empire de

1 BOLDETTl, lib. II, C. 111, p. 339.

- Clem. Alexaxd., Strom., lib. V.

3 Lib. W, c. XLYi, p. 353.

"* Bosio, lib. IV, c. xxviii, p. 95.

"^ BoLDETTl, lib. II, c. XYllJ, p. 570. — Mazzolari, t. V, 391.

Marc-Aurèle Antonin, par Publius, préfet de Rome, elle fut conduite chez ce magistrat, qui ne négligea m politesses, ni promesses, ni belles paroles, pour la faire abjurer. Félicité se contenta de répondre : « N'espérez pas, Publius, qu'une molle complaisance ou une lâche crainte fasse oublier à Félicité ce qu'elle doit à son Dieu : vos menaces ne sauraient m'ébranler, ni vos promesses me séduire. » Le lendemain Publius, séant sur son tribunal dans le champ de Mars, commanda qu'on lui amenât Félicité et ses fils. Promesses, menaces, conseils, tout fut employé pour obtenir une apostasie : vains efforts!

Cependant un peuple immense assistait à l'interrogatoire, qui dura longtemps et que rédigèrent les greffiers du tribunal. Comme il s'agissait de personnages de haute distinction, Publius renvoya le procès-verbal à l'empereur, qui prononça la sentence de mort, dont il confia l'exécution à cinq juges, libres d'y ajouter les tortures qu'il leur plairait. L'aîné des flls, nommé Janvier, fut assommé à coups de cordes garnies de plomb ; Félix et Philippe périrent sous le bâton; Sylvain eut la tête tranchée, ainsi que ses trois jeunes frères, Alexandre, Vital et Martial. Le dernier des juges fit endurer la même peine à la mère de ces admirables enfants, qui par des routes différentes arrivèrent à la même gloire devant Dieu et devant les hommes i.

Aux sept jeunes héros que nous venons de nommer se joignent, pour immortaliser la même Gatacombe, sept vierges illustres, glorieuses prémices des martyrs de la grande Rome : les saintes Pauline, Donata,

1 Quelques auteurs placent ce martyre l'an 150, sous Antonin le Pieux ; nous avons suivi BaroniuS;, 07z. 174, n. 3.

Rusticana, Serotina, Nominanda, Saturnina et Hilaria furent inhumées par leurs dignes compagnes, sainte Praxède et sainte Pudentienne *. Quant à saint Chrysante et à sainte Darie, l'événement mémorable dont leur tombeau fut le théâtre, sous l'empire de Numérien, leur donne un droit particulier au pieux souvenir des générations chrétiennes.

Le 25 octobre de l'an 284, Numérien avait fait enterrer tout vivants les saints martyrs Chrysante et Darie, à trois milles de Rome environ, sur la voie Salaria. Dieu accepta cette hostie vivante, et associa à la même gloire et au même pouvoir ceux qui avaient partagé le même supplice. Or, ce pouvoir se révéla par d'éclatantes faveurs. Au jour anniversaire des martyrs, une immense multitude de chrétiens descendit secrètement dans leur tombeau pour célébrer leur fête, en participant aux saints mystères. On vint en prévenir Numérien, qui ordonna de combler l'entrée de la crypte, et ces courageux chrétiens, étouffés tout vivants, furent associés à la gloire des martyrs dont ils étaient venus honorer la mémoire 2.

Ce fait prouve, comme nous 1 avons déjà indiqué, que les persécuteurs finirent par connaître au moins certaines entrées des Catacombes.

1 Mazzolari, t. Y, p. 392. — Bosio, lib. IV, c. xxviii, p. 95.

2 igitur cuni multa bénéficia Deus venientibus ad eonim sepulcra prœstaret, evenit ut die natali eorum infinita populi multitudo concurreret, viri simiil et mulieres, pariter et infantes et innupta.' puellse et jiivenes. Hoc cum fuisset Numeriani auribus intimatum^ jussit ut in introitu quo introierant in crypta paries levaretur ; quod cum fuisset impletum, desuper a sabulone super eos montera dejecit. Omnes ergo pariter, dum communiter sacramenta perciperent et martyrum gloriam celebrarent, ipsi quoque ad coronam martyrii pertigerunt. — Act. SS. Diod. et Mort., Cod. Vatic, S. Petr. et ValL, 'à, 10. — Bar., Martyr. ,To oci., an. 284, n. G.

Catacombes de la Voie Salaria Nuova. — Catacombes de JXovelIa, — d'Ostrîano. — Histoire. — Nouveau coup d'oeil sur l'art chrétien. — Confirmation des vérités de la foi. — Catacombes de Sainte-Hilarie et de Saint-Tlirason. — Histoire.

Pendant que Rome accomplissait par une vigile sainte le vœu solennel renouvelé à perpétuité en 1803, l'Université célébrait un service, avec oraison funèbre, pour le pape Léon X, qui fonda ce bel établissement en 1513. Honneur aux peuples reconnaissants ! Cette vertu des nobles âmes se manifesta pour nous dans la belle église de Sainte-Suzanne, près de laquelle nous passâmes, en nous rendant sur la Voie Salaria. Suzanne, illustre vierge romaine, martyrisée sous Dioclétien et ensevelie par l'impératrice Séréna, est une des gloires des grandes Catacombes de Sainte-Priscille * .

Les cimetières de Novella et d'Osù^iano devaient d'abord nous occuper. Le premier, fondé, selon toute apparence, par quelque matrone dont il conserve le nom, est célèbre par la retraite du pape saint Libère. Banni de Rome par l'empereur Constance, le courageux pontife convoqua, la veille de Pâques, tous les catholiques de la ville dans sa cathédrale souterraine. Le peuple s'y rendit en foule ; les sombres galeries brillèrent de mille flambeaux, et, de sa chaire de marbre, le pape fugitif, ayant à ses côtés Damase, son vicaire et son futur successeur, puis le prêtre Denys, fit à l'assemblée un de ces discours qui font couler des ruisseaux de larmes.

1 Bûsio, lib. IV, c. XXIX, p. 98. — Bar., An7i., t. II, ayi. 294, n. 1 ; «71. 295, n. C.

Après quinze siècles, ce discours, placé dans la bouche du pape régnant, serait encore la peinture fidèle des maux de l'Église : tant il est vrai que la lutte de Terreur contre la vérité, du pouvoir temporel contre la liberté de l'Église, peut changer de forme et de tactique ! mais elle reste éternellement la même dans son essence ^. Après le discours, le prêtre Denys pria le pontife de bénir le saint chrême, et l'on administra le baptême solennel. Quel spectacle présentèrent alors les Catacombes de Sainte-Priscille !

Des galeries d'une médiocre longueurrelient le cimetière de Novella à celui d'Ostriano. Ce nouveau quartier des Catacombes de Sainte-Priscille doit son nom, suivant Onuphre, Bosio etBoldetti, à quelque membre de la noble famille Ostriana, dont parle Tacite. Les mêmes auteurs nous apprennent que saint Pierre y administra le baptême -.

Depuis que nous parcourons la Rome souterraine, nous avons montré que les Catacombes sont un grand livre dont l'éloquence égale l'authenticité, et nous en avons tourné les unes après les autres les différentes pages : le temps est venu d'interroger les tombes innombrables qui nous environnent et de leur demander quels sont leurs habitants. Toutefois, avant d'entamer cette magnifique question, il n'est pas inutile de jeter un coup d'œil rétrospectif sur l'art dont nous

1 Dies tribulationis et angustiœ, fratres carissimi, incesserunt, in quibus navis Pétri, ventis insurgentibus perturbata, tanquam Christo dormiente, naufragium pertimescit. Nara et piratœ undique imminent, et interdicitur nobis gubernandi facilitas, etc. — Voyez ce discours dans Bosio, lib. IV, c. xxx, p. 101.

2 Bosio, lib. IV, c. xxxi. — Boldetti, lib. II, 571. — Le P. Marghi semble élever quelques doutes sur l'assertion de ses illustres devanciers, p. 79.

avons étudié les ouvrages et de résumer les enseignements qu'il nous donne.

Le grand fait qui domine tous les siècles, non- seulement parce qu'il commence avec le monde pour aller se perdre, sans finir, dans les profondeurs de l'éternité, mais encore parce qu'il attire à lui tous les événements et toutes les créatures, comme le soleil attire à lui et entraîne dans son orbite tous les astres du firmament, le Christianisme, sans lequel l'homme et le monde sont également inexplicables, se pose avec justice comme le dernier mot de toutes choses. Héritier de l'univers, Jésus-Christ, son divin auteur, •était hier, il est aujourd'hui, il sera aux siècles des siècles!. Sa grande figure resplendit sur toutes les époques de l'histoire ; et la charité, qui est l'essence de son cœur, se manifeste dans toutes ses œuvres. Chargée de faire connaître ce type immuable aux générations qui passent sur la terre, l'Église cathohque eut toujours un double enseignement : l'enseignement oral et l'enseignement figuré.

En communiquant la céleste doctrine dont elle est l'organe, elle ne cesse de répéter avec saint Paul que tout l'Ancien Testament est la figure du Nouveau; que le peuple juif est la préparation au peuple chrétien, qui trouve dans les annales mosaïques l'histoire anticipée de ce qui doit lui arriver ; que tout se faisait pour Jésus-Christ, que tout l'annonçait, le figurait, le préparait, en sorte qu'il est l'âme, la réalité, le but de l'ancienne loi comme de la nouvelle; qu'il est la pierre angulaire qui unit les deux parties du grand

1 Quem constituit haeredem universomm, per qiiem fecit et sœcula. Hebr., c. i, 1.

édifice, et en forme l'éternel monument, dont la base repose d'un côté sur le Sinaï, de l'autre sur le Calvaire, et dont le couronnement s'élève jusqu'au ciel. Depuis saint Paul jusqu'à saint Augustin, depuis saint Augustinjusqu'à saint Léon, et depuis saint Léon jusqu'à Bossuet, tous les interprètes des conseils divins nous montrent cette grande unité chrétienne, dont le développement, commencé dans le paradis de la terre, ira se consommer dans le paradis du ciel.

Elle dit la même chose dans son enseignement /?^wre. Pauvre et fugitive, l'Église naissante ne pouvait, suivant le désir de son cœur, réunir, instruire, édifier ses enfants par de longues et fréquentes instructions : l'art vint au secours de la parole. Inspiré par le même principe, il fixa sur les voûtes des chapelles souterraines, sur les compartiments des sarcophages, sur le contour des lampes ou les parois des verres, toutes les grandes vérités qui devaient être la lumière et la consolation des néophytes persécutés : telle est la clef de l'art aux Catacombes.

Jésus-Christ dominant le monde et les siècles, promis, figuré, prédit, préparé, persécuté, triomphant, associant ses disciples à sa résurrection glorieuse et à sa victoire éternelle après les avoir associés à ses épreuves; l'Ancien et le Nouveau Testament, toujours mis en regard, comme la figure à côté de la réalité, l'ombre à côté de la lumière, l'aurore à côté du soleil, le fleuve près de l'Océan, dans lequel il vient décharger le tribut de ses eaux ; Marie, les Apôtres, quelques martyrs, heureux disciples de l'Homme-Dieu et glorieuses prémices de sa victoire, tel est, comme nous l'avons vu dans la partie historique, le sujet invariable de toutes les peintures et de toutes les sculptures

primitives ; tel est le premier enseignement de l'art chrétien.

Roi des siècles, des peuples et des événements, Jésus- Christ Test aussi des créatures. Dégradées par le péché, détournées de leur fm par les hommes et trop longtemps devenues des instruments d'iniquité et d'idolâtrie, il faut qu'elles soient régénérées à leur tour et rappelées à leur véritable destinée. Le divin Restaurateur de tout ce qui est au ciel et sur la terre ne les a point oubliées. Dans la partie décorative de ses monuments, l'art primitif leur fait rendre au vrai Dieu le tribut de louanges et d'adoration qu'elles prostituèrent durant tant de siècles aux passions déifiées.

Dans les modestes essais des Catacombes, les trois règnes de la nature, les animaux de la terre, de l'air et de la mer, les arbres, les plantes, les fleurs, les saisons, les métaux les plus riches et les plus simples, chantent à leur manière la gloire du Dieu rédempteur, et redisent, sous le voile transparent du mystère, les qualités adorables du Maître, qu'elles donnent aux disciples comme les modèles obligés de leur conduite: tel est le second enseignement de l'art primitif.

Il n'est pas jusqu'aux démons, antiques ennemis de Dieu et de l'homme, tyrans trente fois séculaires de la création, qui ne doivent orner le char du vainqueur. L'art primitif, dont la main tremblante écrivait au plus fort du combat, prélude par de timides esquisses aux magnifiques tableaux du moyen âge, alors que le ciseau du sculpteur représentera, dans toutes les parlies de nos immenses cathédrales, les démons vaincus et constatant par leur attitude humiliée, leur figure grimaçante, l'éternel triomphe du vainqueur. C'est ainsi que l'art primitif exprime cette vérité fondamen-

taie, qu'en récompense de ses souffrances et de ses travaux, le divin Auteur du Christianisme a reçu un nom au-dessus de tous les noms et devant lequel tout genou fléchit au ciel, sur la terre et dans les enfers.

De même que l'enseignement oral traverse tous les siècles, de même l'enseignementfiguré marche surune ligne parallèle, et des Catacombes s'étend, en passant par le moyen âge, jusqu'à Saint-Pierre de Rome et à Saint-Jean de Latran. Tour à tour au service du génie sombre et puissant des peuples du Nord, il traduit la pensée catholique avec une énergie, avec une rudesse qui reflète les mœurs des fils d'Odin et des vainqueurs de Varus; ou bien, s'inspirant aux beautés de la Grèce et de l'Italie, il émaille de ses mosaïques, de ses fresques, de ses mille ouvrages plus gracieux les uns que les autres, les églises d'Assise, de Padoue, de Rome et de Ra venue.

Mais, si la forme est diflerente, la pensée est partout la même. Ainsi l'art chrétien, qui, semblable au diamant à facettes, brille de mille reflets glorieux, est né avec l'Église : les Catacombes furent son berceau. C'est là qu'il faut aller l'étudier pour le comprendre dans son esprit, dans sa mission et dans les sujets qu'il admet et qu'il repousse.

Le considérer seulement depuis l'époque de la Renaissance jusqu'à nous, c'est courir le double danger de le rendre responsable d'une foule d'anomalies choquantes et de contre-sens ridicules dont il est parfaitement innocent, et de le condamner dans sa grande manifestation du moyen âge, dont les admirateurs de la Renaissance ont ignoré le symbolisme et, on peut le dire aujourd'hui, si malheureusement ridicuhsé la forme.

D'un autre côté, ne pas remonter au delà du moyen âge, c'est étudier un livre auquel manque la première page ; c'est scinder un magnifique ensemble et prendre l'effet pourla cause, le développementpour le principe, et la virilité pour l'enfance. L'art, au moyen âge, est fils de l'art aux Catacombes. Héritier de son père, il a fidèlement marché sur ses traces et conservé son esprit, tout en agrandissant sa succession. Gomme son père, on le voit reproduisant constamment d'un côté l'Ancien Testament, de l'autre le Nouveau, pour les fondre dans une même unité, répétant ainsi cette parole suprême : « Jésus-Christ était hier, il est aujourd'hui, il sera aux siècles des siècles; » puis montrant dans les parties essentielles et décoratives de ses monuments toutes les créatures du ciel, de la terre et des. enfers, entrant, ou comme moyens ou comme obstacles, dans la grande épopée dont le Fils de Dieu est le héros.

La Renaissance et les écoles dont elle est la mère ont singulièrement oublié cette idée fondamentale de l'art chrétien. Du jour oii elle est montée sur le trône, les figures de l'Ancien Testament, mises en regard des réalités de TÉvangile, sont devenues de plus en plus rares dans les monuments sacrés : c'est là un triple malheur. Malheur, parce que c'est une déviation de l'art : Ab initio autem non fuit sic. Malheur, parce que c'est rompre l'harmonie qui doit toujours exister entre l'enseignement oral de la religion et l'enseignement figuré. La Bible que l'enfant lit sur les genoux de sa mère et qui le conduit aux vérités de l'Évangile, il doit la lire, et avec lui tous les fidèles, sur les murs du temple.

Malheur, parce que c'est tronquer la majestueuse perpétuité du Christianisme; c'est le présenter comme

un fait isplé, sans préparation dans le passé, succédant ?i une religion vraie, en attendant lui-même un successeur, comme le prétendent certains esprits de nos jours, amenés peut-être à cette conséquence déplorable par le vicieux enseignement dont nous signalons le danger. Cette crainte nous paraît d'autant mieux fondée que, sous l'influence moderne, le Catéchisme ou par conséquent la Théologie des trois quarts des hommes ne présente plus le Christianisme commençant avec le monde, sortant du Paradis terrestre, et posant un pied sur leSinaï et l'autre sur le Calvaire.

On le voit, les Catacombes sont un livre où se trouvent écrits les traits saillants de l'histoire du Christianisme. Tandis que les cryptes et les sarcophages nous donnent cet enseignement général, les inscriptions font redire aux marbres, aux tuiles, aux pierres, aux verres, aux lampes primitives, les dogmes de la foi, dont elles contiennent l'expression aussi explicite que le permettait la discipline du secret. Tel n'est pas le seul mérite des œuvres de l'art dans la Rome souterraine. Non-seulement elles enseignent la lettre de la religion; elles en révèlent encore l'es/jnV. Patience, mansuétude, charité et miséricorde, voilà bien l'esprit du divin Rédempteur, et par conséquent l'esprit qui anime son œuvre et qui doit inspirer ses disciples.

Or, soit dans leur partie historique, soit dans leur partie décorative, les monuments des Catacombes respirent tous l'esprit que nous signalons ; il est facile de s'en convaincre par les sujets qui reviennent le plus souvent : Abel tué par son frère ; Isaac immolé par son père; Daniel dans la fosse aux lions; les trois enfants dans la fournaise, voilà bien, dans leur expression la plus éloquente, la patience et la mansuétude prati-

quées par le Maître et enseignées aux disciples. Jonas dans le sein de la baleine et couché sous le lierre ; Notre-Seigneur sous la figure du bon Pasteur, la colombe avec le rameau d'olivier, voilà bien la charité et la miséricorde sous les emblèmes les plus populaires et les plus touchants. Les chrétiens en prières, la sérénité sur le front^ les yeux et les mains levés vers le ciel ; le Fossoyeur creusant le loculus de son frère ; les Agapesréunissant àla mêmetable les enfants del'Église naissante, sans distinction de riches et de pauvres, voilà bien la traduction catholique de ces deux préceptes : Aimez Dieu par-dessus toute chose et votre prochain comme vous-même.

Je suis heureux de pouvoir confirmer cette observation capitale par l'autorité d'un savant archéologue de nos jours : a Les Catacombes, dit M. Raoul Rochette, destinées à la sépulture des premiers chrétiens, longtemps peuplées de martyrs, ornées à des époques de persécution et sous l'empire d'idées tristes et de devoirs pénibles, n'offrent cependant de toutes parts que des traits héroïques et des sujets aimables et gracieux : des images du bon Pasteur, des représentations de vendanges, des scènes pastorales, des agapes, des figures de chrétiens en prières, des symboles de fruits, defleurs, de palmes, des couronnes, desagneaux, des cerfs, des colombes ; en un mot, rien que des motifs de joie, d'innocence et de charité.

(( J'ai montré ailleurs et je puis certifier de nouveau que le crucifix ne s'est encore rencontré dans aucun des cimetières occupés, à partir des premiers siècles ; j'ajoute qu'on n'y a encore trouvé aucune des scènes de la Passion... Le martyre même n'est indiqué symboliquement qu'au moyen de ces traits héroïques de

TAncien Testament, tels que les trois enfants dans la fournaise, Daniel dans la fosse aux lions, Isaac sur le bûcher, oii les chrétiens de cet âge, soumis aux mêmes épreuves, voyaient tout à la fois une image de la réalité, un modèle à imiter, un motif de consolation ou d'espérance...

« Occupés seulement, au milieu des épreuves d'une vie si agitée et souvent d'une mort si horrible, de la récompense céleste qui les attendait, les chrétiens ne voyaient dans la mort et même dans le supplice qu'une voie prompte et sûre pour arriver à ce bonheur éternel. Loin d'associer à cette image celle des tortures ou des privations qui leur ouvraient le ciel, ils se plaisaient à l'égayer de riantes couleurs, à la présenter sous des symboles aimables, à l'orner de pourpre et de fleurs; car c'est ainsi que nous apparaît l'asile de la mort dans les Catacombes chrétiennes...

(( Il y a là surtout un trait qui caractérise éminemment le Christianisme et qui est bien fait pour honorer son génie : c'est que, pendant une si longue période de persécutions, sous l'influence habituelle d'impressions douloureuses, le Christianisme, réfugié dans les Catacombes, réduit à prier sur des tombeaux et sans cesse occupé de devoirs tristes et sévères, n'a cependant laissé, dans ces cimetières, parmi tant d'objets sinistres, aucune image de deuil, aucun signe de ressentiment, aucune expression de vengeance; et que tout, au contraire, respire, dans les monuments qu'il a produits, des sentiments de douceur, de bienveillance.et de charité. Je me trompe fort, ou cette observation, qui résulte si positivement de l'examen des peintures chrétiennes, présente le Christianisme primitif sous un aspect aussi propre à lui conci-

lier le respect et l'amour qu'aucun des traits de son histoire ou des monuments de son génie ^ »

Tel est, dans les Catacombes, l'enseignement figuré du Christianisme. Quand on a lu ce livre tout à la fois si sublime et si simple, deux sentiments naissent dans l'âme. On regrette vivement que les sculpteurs, les peintres, les archéologues modernes, que certains auteurs de livres d'instruction religieuse et de certains sermons, d'ailleurs estimables, aient trop oubUé de puiser le véritable esprit de l'art et de la religion dans les monuments des premiers âges, alors que la sève divine coulait à pleins bords du pinceau de l'artiste comme de la plume de l'écrivain et de la bouche des Pères. Non moins vif est le vœu qu'on forme pour le retourinteUigent etconsciencieux des arts, des doctrines et des mœurs du monde chrétien aux exemples de son berceau.

Pénétrés de ce double sentiment, nous nous dirigeâmes vers les cimetières de Sainte-Hilarie et de Saint-Thrason. Ces deux nouveaux quartiers de la grande Catacombe de Sainte-Priscille ont aussi leurs gloires à raconter. Le premier nous parle de l'héroïne dont il porte le nom.

La grande Rome, qui venait de se repaître de l'horrible supplice de saint Ghrysante et de sainte Darie, ensevelis tout vivants dans la voie Salaria, n'attendit pas longtemps de nouvelles jouissances. Le 3 décembre de l'an 284, l'empereur Numérien faisait expirer au milieu des tortures le tribun Glaudius, ses deux fils Jason et Maurus, avec soixante-dix soldats dignes de leur chef et coupables comme lui d'avoir cru à Tévidence des miracles opérés par les deux illustres martyrs.

1 Tahl. des Cnt., p. 18-2-5.

Tous, excepté Claudius, sont livrés aux licteurs, dont la hache fait tomber leurs têtes innocentes. Quant au tribun, il devait épouvanter par sa mort ceux qui seraient tentés de suivre son exemple. L'empereurordonne qu'on le traîne comme le dernier des scélérats sur les bords du Tibre, qu'on lui attache au cou une pierre énorme et qu'on le précipite dans le fleuve. Pendant ce temps-là, que fait Hilarie, épouse et mère des martyrs? Avec le courage d'une matrone chrétienne, elle vient recueillir les membres sanglants de ses fils et le corps inanimé de son époux ; puis, sans craindre le sort qui la menace, elle les dépose dans son jardin, situé aux portes de Rome, sur la voie Salaria.

Vivre auprès de son trésor, prier comme chrétienne ceux qu'elle chérissait comme épouse et comme mère, telle était la consolante occupation de ses jours et de ses nuits. Numérien en est informé, et l'ordre est donné de la saisir. « Je n'ai qu'une grâce à vous demander, dit la courageuse matrone aux soldats qui veulent l'entraîner : laissez-moi achever ma prière ; puis vous ferez de moi ce que vous voudrez. » Elle s'arrête, prend le corps du Seigneur, et, étendant les mains, elle dit : «Seigneur Jésus-Christ, que je con fesse de tout mon cœur, réunissez-moi à mes enfantS; sortis de mon sein pour aller au martyre. » A ces mots, elle tombe à genoux et rend le dernier soupir. Les soldats, la voyant morte, la laissèrent aux mains de ses deux suivantes, qui l'ensevelirent auprès de son époux et de ses enfants ^

La Catacombe de Saint-Thrason doit son origine à l'illustre chrétien dont elle rappelle tout à la fois le

' Bar., An., t. II, on. \Bi\; Movtijv. 3 décemb. — Bosio, lib. IV, c. xxxn.

nom, le courage et la charité. L'an 298, les empereurs Dioclétien et Maximien faisaient construire leurs Thermes. Quarante mille chrétiens, soldats pour la plupart, travaillaient nuit et jour à ce monument gigantesque, dont la construction dura sept ans. Ce qu'avaient à souffrir ces illustres condamnés, il est plus facile de le deviner que de le dire. Deux chrétiens, Maxime et Thrason, unis par les liens d'une étroite amitié, résolurent d'apporter quelque soulagement à tant de souffrances . L'un et l'autre étaient à la tête d'une grande fortune. Maxime vend la sienne en détail, et en donne le prix à Thrason, qui, pendant la nuit, parcourt les geôles, les carrefours et les prisons pour secourir ses malheureux frères.

Lui-même ajoute ses richesses à celles de son ami, qu'il distribue par ses mains ou par celles de quatre chrétiens dévoués, qui reçurent comme lui la palme du martyre en récompense de leur charité. Non content de soulager les vivants, Thrason prenait un soin religieux des morts. C'est lui qui, de concert avec le le prêtre Jean, recueillit les corps du saint vieillard Saturnin et du diacre Sisinius, martyrisés sur la Yoie Nomentane, et les déposa de ses propres mains dans sa villa, située sur la voie Salaria, où se trouve aujourd'hui son immortelle Catacombe ^.

1 Bar., an. 303, n. liO. — Bosro, lib. IV, c. xxxm.

— 'àSi

Catacombes de la Voie Salaria Vecchia. — Catacombes du coteau du Concombre. — Histoire. — Inscriptions des Catacombes. — Inscriptions sur les verres et les tasses. — Vérités qu'elles enseignent. — Inscriptions des Catacombes.

Commencer la journée par s'unir aux exercices de la piété romaine, et par vénérer les martyrs sur les autels où ils reçoivent la glorieuse récompense de leur courage est bien, ce nous semble, la meilleure préparation au pèlerinage des Catacombes. De là naissent des impressions et des lumières qu'on ne trouve pas ailleurs. Autant que les circonstances l'avaient permis, cette méthode avait été la nôtre. Pour y demeurer fidèles, nous descendîmes aujourd'hui à Sainte- Marie in via Lata. Dès la pointe du jour, la vénérable Basilique était envahie. Rome célébrait la fôte de saint Biaise, évêque de Sébaste en Arménie, dont la gorge, conservée dans le trésor de Sainte-Marie, est exposée dans ce jour aux hommages des fidèles. Le martyre du saint évêque est une des pages les plus éloquentes de notre héroïque antiquité.

C'était en 316 ; Licinius continuait de persécuter en Orient la religion que Constantin faisait monter, en Occident, sur le trône des Césars. Le troisième jour de février, Agricola, président de la province, faisait saisir 1 évêque de Sébaste, vieillard trois fois vénérable par ses cheveux blancs, par sa sainteté et par l'éclat de ses miracles. Après une longue flagellation, il est pendu à un arbre, et les bourreaux lui déchirent les côtés avec des peignes de fer. Ensuite on le jette en prison, puis on Ten tire pour le précipiter dans un lac.

Il en sort vivant, et Agricola lui fait trancher la tête ainsi qu'à deux jeunes enfants, compagnons inséparables de leur père dans la foi. Quelques heures avant l'exécution, sept femmes chrétiennes avaient subi le dernier suppUce. Pendant qu'on déchirait le corps du saint évêque, elles s'étaient approchées et mises en devoir de recueillir les gouttes de son sang : reconnues à ce trait, elles furent livrées aux bourreaux, qui les firent expirer dans les plus horribles tourments ^

Partons maintenant pour les Catacombes; le souvenir de tant d'héroïsme transporte la pensée à dixhuit siècles, et vous fait entrer en quelque sorte de plain-pied dans les lieux où vécurent les courageux athlètes dont on vient de relire les combats et vénérer les restes immortels. Bien que l'histoire profane ne connaisse qu'une Voie Salaria, les auteurs chrétiens en distinguent deux : la première, dont nous avons parlé, qui sortait par la porte du même nom, traversait le pont du Tévérone et conduisait au pays des Sabins ; la seconde, qui part de la porte Pinciona, tourne à gauche, rejoint le pavé de la Yoie Antique, rase la villa du collège Germanique et aboutit aux Catacombes ^.

La première que Ton rencontre sur la droite, à un mille et demi des murailles, presque en face de la villa BorghèsCj est celle du coteau du Concombre (ac? clivum cucumeris): Que ce nom lui vienne de la forme du terrain ou des concombres qui abondaient en ce lieu, il importe peu de le savoir ; ce qui intéresse le voyageur chrétien, c'est de connaître les titres de cette Catacombe au souvenir de la postérité. Or, il seraitlong de

1 Bar., an. 316, n. 45; Id., Martyr., 3 fév. . '-2 Bosio, lib. IV, c. XXMii, p. 93.

les rapporter en détail ; bornons-nous à quelques-uns.

Le 1" mars de l'an 170 fut un jour de gloire pour ce noble quartier de la Rome souterraine. Irrité des progrès de l'Évangile dans les classes élevées de la société romaine, l'empereur Claude venait de rendre un édit par lequel il était ordonné de mettre à mort, sans interrogatoire, tous les chrétiens détenus en prison ou saisis dans les rues, sur les places et dans les maisons. Or, deux cent soixante chrétiens, condamnés aux mines, travaillaient dans les arénaires de la Voie Salaria.

On les enferme dans l'amphithéâtre, où des soldats les tuent à coups de flèches: digne occupation d'une légion romaine ! Après l'exécution, un grand feu est allumé pour consumer les corps des martyrs et les priver des hommages de leurs frères ; mais de courageux chrétiens, entre lesquels l'histoire nomme Marins et Marthe, son épouse, avec leurs fils Audifax et Abacum, venus d'Orient au tombeau des Apôtres, re^ tirent du brasier une partie des saintes reliques et Vont les déposer avec honneur dans la crypte de la Voie Salaria, au coteau du Concombre ^.

Dans une autre circonstance, l'empereur, apprenant qu'un certain nombre de soldats avaient reçu le baptême, ordonne d'assembler dans les jardins de Salluste la légion dont ils fontpartie. Ordre est donné aux néophytes de sortir des rangs, et à leurs compagnons d'armes de les conduire hors des murs, sur la Voie Salaria, et de les mettre à mort. La sentence est exécutée ; ces généreux soldats étaient au nombre de quarante-six. Deux prêtres, Jean et Justin, accom-

1 Et sepelierunt eos in crypta via Salaria^ ad clivum Cucumeris. — Cod. Lot., v., 8; ValL, i, 5.

pagnés d'un grand nombre de fidèles, déposèrent leurs corps au coteau du Concombre : c'était le 1" novembre de l'an 269 ^ Sous Dioclétien, le même cimetière fut obligé de multiplier ses galeries et ses loculi pour recevoir les restes sacrés de mille martyrs, tous soldats, et de leur illustre chef saint Maxime ^. Voilà quelques-unes des gloires qui recommandent cette Catacombe à la vénération religieuse de la postérité.

En parcourant les différents quartiers de la Rome souterraine, témoins authentiques d'un héroïsme surnaturel, on se demande quel fut le ressort puissant qui éleva et qui soutint à cette hauteur sublime ces millions d'hommes, de vieillards, de femmes, d'enfants, nés sur les marches du trône impérial, dans l'humble demeure des pauvres ou dans les ergaHulo. des esclaves, énervés dès Tenfance par les habitudes voluptueuses de la société païenne ou avilis par les traitements ignominieux de la servitude, et de toutes les cryptes, de toutes les galeries, de toutes les tombes, sort une voix qui répond : C'est la foi !

Quel noble orgueil pour le pèlerin catholique de pouvoir répondre : Cette foi, c'est la mienne! Ses prétentions sont bien fondées. Déjà nous avons vu l'histoire de la religion, dont nous sommes les enfants, tracée à grands traits sur tous les monuments de la cité des martyrs; il nous reste à reconnaître chacun de nos dogmes gravés dans des inscriptions quinze et dix-huit fois séculaires. Telle est l'intéressante étude à laquelle nous allons nous livrer en résumant, comme nous l'avons fait pour les peintures, les ensei-

1 BàR., Ânn.,i. II, an. 569, ad fin.

2 Ad. S. Marcell. Pap.

gnements contenus dans la partie épigraphique des Catacombes.

Autant que le pouvait permettre la discipline du secret, il n'est pas un article du Symbole qu'on ne trouve dans les inscriptions de nos vénérables cimetières. Je me contenterai de citer d'abord les grandes vérités qui sont la base de tout le Christianisme et ensuite celles qu'ont attaquées avec si peu de science les novateurs des derniers temps.

En tête de tous les dogmes brille l'unité de Dieu ; c'est le premier caractère qui distingue l'Église naissante et la sépare du monde païen. Tel est aussi le premier acte de foi exprimé dans les inscriptions :

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