‹ Histoire des causes de la guerre d'Orient d'après des documens français et anglaisChapitre 11 sur 13 · LE DEKNEER ACTE DE LA CONFÉRENCE DE VIENNE · texte numérisé non relu

LE DEKNEER ACTE DE LA CONFÉRENCE DE VIENNE

La Russie parut regretter un moment la téméraire satisfaction que M. de Nesselrode s'était donnée dans son commentaire. Dans l'entrevue que l'empereur Nicolas eut à Olmûtz avec l'empereur d'Autriche, il inspira ce que l'on a appelé le projet d'Olmiitz. Mais ce projet, comme on va le voir, ne fut point de sa part une concession, et ne pouvait être accepté.

Le comte de Buol, à Olmtitz, proposa à M. de Nesselrode d'abandonner la note de Vienne, et de chercher dans une note nouvelle ou dans un

autre expédient un moyen d'arrangement. Il rencontra chez M. de Nesselrode une invincible répugnance à se départir de cette base. Cédant alors à une suggestion du chancelier russe, M. de Buol imagina de conserver la note de Vienne, de presser la Turquie de l'accepter, mais d'adresser en même temps à la Porte une note signée des quatre puissances, qui aurait donné à la note de Vienne un sens contraire à l'interprétation de M. de Nesselrode et favorable à l'indépendance du sultan.

Voici ce projet de note rédigé par M. de Buol.

« En conseillant unanimement à la Sublime-Porte radoption du projet de note concerté à Vienne, les cours d'Autriche, de France, d'Angleterre et de Prusse sont pénétrées de la conviction que ce document ne porte nullement atteinte aux droits souverains et à la dignité de Sa Majesté le sultan.

« Cette conviction est fondée sur les assurances positives que le cabinet de Saint-Pétersbourg a données, quant aux intentions qui animent Sa Majesté l'empereur de Russie, en demandant une garantie générale des immunités religieuses accordées par les sultans à l'Église grecque dans leur empire.

a 11 ressort de ces assurances qu'en demandant, en vertu du principe posé dans le traité de Kainardji, que le culte et le clergé grecs continuent à jouir de leurs

privilèges spirituels sous l'égide de leur souverain le sultan, l'empereur ne demande rien de contraire à rindépendance et aux droits du sultan, rien qui implique ime intention d'ingérence dans les affaires intérieures de l'empire ottoman.

« Ce que veut l'empereur de Russie, c'est le maintien strict du statu quo religieux de son culte : savoir^ une égalité entière de droits et d'immunités entre l'Église grecque et les autres communautés chrétiennes sujettes de la Porte, par conséquent, la jouissance en faveur de l'Église grecque des avantages déjà accordés à ces communautés. Il n'entend point ressusciter les privilèges de l'ÉgUse grecque tombés en désuétude par reffet du temps, ou des changemens administratifs, mais demande que le sultan la fasse participer à tous les avantages qu'il accordera à l'avenir à d'autres rites chrétiens.

ce Le cabinet impérial d'Autriche aime, par cons^ quent, à ne pas douter que la Sublime- Porte, en pondérant encore une fois, avec toute la sérieuse attention que la gravité de la situation exige, les explications données par la Russie dans le but de préciser la nature et l'extension de ses demandes, ne se décide à l'adoption pure et simple de la note de Vienne. Cette adoption, tout en assurant au gouvernement ottoman de nouveaux titres à la sympathie et à l'appui des puissances qui la lui ont conseillée, lui offre à la fois un moyen aussi prompt qu'honorable d'opérer sa franche réconciliation avec l'empire de Russie, réconciliation que tant d'intérêts majeurs réclament si impérieusement. »

Les objections que soulevait l'expédient de M. de Buol sont très-finement présentées dans une dépêche de lord Gowley , que nous croyons devoir citer; car elle montre que la première impression du gouvernement français fut favorable à cette proposition, et elle établit un fait très-significatif et qui a été contesté, c'est que la France accueillait avec un extrême empressement tout ce qui avait l'apparence d'un moyen d'arrangement et d'une espérance de paix.

« Dimanche, M. de Hûbner a fait à M. Drouyn de Lhuys la communication attendue. Il a laissé à Son Excellence des copies de la note que les représentans des quatre puissances à Constantinople seraient chargés d'adresser à la Porte, et de la dépêche où le comte de Buol presse le gouvernement français d'adopter cette marche... M. Drouyn de Lhuys a dit à M. de Hûbner qu'il bornerait pour le moment sa réponse officielle à la promesse d'examiner attentivement la proposition, avec le sincère désir d'y trouver la solution des difficultés actuelles de la question d'Orient; qu'avant d'en dire plus, il devait prendre les ordres de l'empereur, et connaître l'impression que la communication d'Olmûtz aurait faite sur le gouvernement britannique.

« M. Drouyn de Lhuys vit l'empereur le même jour. Le lendemain matin (hier), M. de Hûbner se rendit encore chez Son Excellence; il lui fut dit qu'aucune décision ne serait prise par le gouvernement français

jusqu'à ce que le gouvernement de Sa Majesté britannique ait été consulté.

a Je vis M. Drouyn de Lhuys plus tard dans la journée; il me lut les communications d'Olmiitz^ et me rapporta ce qui s'était passé entre lui et M. de Hûbner. U me dit alors que Tempereur inclinait à regarder favorablement la déclaration proposée; que Sa Majesté pensait qu'elle sauvegardait les points sur lesquels les gouvernemens français et anglais avaient le plus insisté^ savoir la non-ingérence de la Russie dans les affaires intérieures de la Turquie, ou tout droit revendiqué par la Russie d'obtenir pour les Grecs d'autres privilèges que ceux dont jouissent ou pourraient être appelées à jouir les autres communautés chrétiennes sujettes de la Porte; que Sa Majesté avait voulu qu'une communication fût faite dans ce sens au comte Walewski, qui aurait en même temps pour instruction de demander à Votre Seigneurie que dans le cas où, dans votre opinion, il y aurait des objections à la déclaration proposée qui eussent échappé au gouvernement français, vous eussiez la bonté de les lui indiquer.

« M. Drouyn de Lhuys me demanda naturellement alors ce que je pensais de la proposition. Je répondis que n'ayant point encore connaissance de l'impression qu'elle avait produite sur mon gouvernement, aucune observation de ma part ne devait être prise comme ayant un caractère officiel.

« U y a, dis-je, plusieurs points à considérer : la nature de la déclaration, la valeur qu'elle a, et, supposé que ces points, soient résolus d'ime manière satisfaisante, le moment et la façon de la faire connaître

à la Porte. Par rapport à la nature de la déclaration, il me semble qu'on nous demande de donner comme vtnant de la Russie des assurances dont nous n'avons pas connaissance officielle^ tandis qu'on a pris grand soin de nous faire connaître officiellement un document d'un caractère et d'un sens bien différens. En fait, la déclaration nous donnerait plutôt le rôle d'avocats de la Russie que celui d'amis de la Porte. » Lord Cowley critiquait ici la valeur des termes de cette déclaration, puis il repr»iait : a Mais maintenant vient cette question : la Porte, après tout ce qui est arrivé et connaissant, comme les ministres turcs doivent certainement la connaître, l'interprétation donnée par le comte de Nesselrode à la note de Vienne, la Porte se contentera-t-elle de cette déclaration de la part de la conférence? Et si elle ne s'en contente pas, jusqu'à quel point les deux gouvernemens sont-ils disposés à combattre les objections.continuées de la Porte à signer la note de Vienne? Je suis certain, dis-je, que le gouvernement de Sa Majesté n'ira pas aussi loin que le recommande le comte de Buol, et qu'il n'abandonnera pas la Porte à sa destinée parce qu'elle maintiendra son droit à avoir une opinion indépendante touchant un engagement aussi important que celui qu'on veut lui faire souscrire. Je demandai à M. Drouyn de Lhuys si l'empeçeur a^ait considéré ce côté de la question et la position où se trouveraient les deux gouvernemens, avec leurs flottes à Constantinople, s'ils pesaient sur la Porte pour lui faire accepter la note de Vienne, que la Porte persistât dans son refus, et que la guerre en fût la conséquence?

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«M. Dimiyn de Lhuys répondit qu'il n'avait pas posé catégoriquement la question à r.empereur, mais qu'il était convaincu (et il l'avait dit à M. de Hûbner) que la France n'abandonnerait pas la Turquie parce qu'elle aurait maintenu son opinion sur son propre intérêt, tandis que l'acte d'agression de la part de la Russie demeurait le même, et il ajouta que la teneur générale des observations de l'empereur dans le cours de ces longues négociations lui donnait lieu de penser que Sa Majesté avait la même opinion (1). »

Le gouvernement anglais éleva contre le projet d'Olmtitz les objections qui s'étaient présentées spontanément à l'esprit de son ambassadeur à Paris, et le gouvernement français se rendit aisément aux argumens de lord Glarendon. Le 8 octobre, 4ord Glarendon écrivait à lord Westmorland les motifs de son refus. « Le gouvernement turc, disait-il, a déclaré qu'il ne peut accepter la note de Vienne sans les modifications qu'il avait parfaitement le droit de proposer, qui ont été adoptées par la conférence, mais qui ont été malheureusement rejetées par le cabinet de Saint-Pétersbourg. Le gouvernement de Sa Majesté sait donc qu'il serait inutile de recommander la note dans sa forme primitive; il sait de

(1) Cet. 4, Gorresp., part ii, n© 124.

plus qu*il serait déshonnête de le faire, après rinterprétation donnée à la note par M. de Nesselrode, laquelle n'est point neutralisée par le projet de M. de Buol. Le gouvernement de Sa Majesté ne doute point que les assurances contenues dans ce projet n'aient été données dans le désir d'écarter toutes les appréhensions du gouvernement turc; mais il y a des raisons de craindre que cet objet ne soit point atteint; car le projet de M. de Buol parait adopter le sens que la Russie persiste à donner au septième article du traité de Kainardji, interprétation par laquelle, en maintenant que les privilèges et immunités de l'église grecque ont été conférées en conséquence et en exécutiou de cet. article, la Russie s'arroge un protectorat sur les Grecs sujets du sultan... Il semble impossible que l'empereur de Russie. . . , qui depuis son avènement au trône a tavaillé à la conservation de la paix, engage ime guerre sur une interprétation forcée du traité de Kainardji... Si pour une pareille cause l'Europe est exposée aux calamités de la guerre, ce sera un événement sans parallèle dans l'histoire (!)• »

(1) Corresp., part ii, n© 135.

L'arrangement d'Olmutz n'eût été acceptable que si préalablement M. de Nesselrode eût rétracté son commentaire. L'explication de M. de Nesselrode subsistant, l'acte de la conférence serait entré dans le droit public européen, escorté de deux gloses contradictoires. Un pareil expédient aurait eu quelque chose de frauduleux; ce n'était pas une paix solide qu'il eût portée dans son sein, il n'eût pu être qu'un instrument de cliicane, et il n'était pas digne des grands gouvernemens de s'y associer. Il fallut donc chercher une autre base de conciliation. La conférence y était arrivée le 5 décembre 1863 , et ces préliminaires d'arrangement, acceptés par la Porte, sanctionnés par les puissances qui passaient pour les plus favorables à l'empereur Nicolas , ont été repoussés par la Russie. Pendant six mois, la France et l'Angleterre ont donc cherché la paix ; mais toutes leurs tentatives sont venues se briser contre l'intraitable orgueil de la Russie.

Tandis qu'elles s'efforçaient d'amener par la diplomatie le gouvernement russe sur le terrain d'un arrangement, les deux puissances occidentales ne cessèrent d'user de leur influence sur la Porte pour la modérer, la retenir, et retarder la

guerre le plus longtemps possible. Ainsi, quand les provinces danubiennes furent envahies, les conseils de l'Angleterre et de la France décidèrent la Porte à ne point faire un cas de guerre de cette agression en pleine paix. Celui qui prit l'initiative de ce conseil, avant d'avoir reçu les instructions de son gouvernement, fut^l'homme même que la Russie accusait d'exciter la fièvre belliqueuse des Turcs, ce fut lord Stratford. <c L'occupation militadre d'une portion du territoire de l'empire ottoman sans le consentement de la Porte, écrivait-il le 20 juin, justifierait sans doute le recours aux hostilités; mais la conservation de la paix aussi longtemps qu'il est possible de la conserver avec une chance de terminer par des négociations le différend actuel est d'une si grande importance, que je n'ai point hésité à conseiller la prudence à l'approche de l'invasion des principautés (1) . » On aurait pu croire qu'en envoyant leurs escadres aux Dardanelles, les deux puissances encourageaient les dispositions guerrières de la Turquie; mais les déclarations de nos ambassadeurs ramenaient à

(1) Lord Stratford de Redclifife to the earl of Clarendon. Corresp., part i, n» 308.

son vrai sens cette mesure de précaution. « Je parlai, écrivait encore lord Stratford en rendant compte d'une audience du sultan, de l'arrivée de Tarairal Dundas, avec Tescadre sous ses ordres, dans la baie de Besika, et j'expliquai à sa majesté impériale les sentimens amicaux et les vues éventuelles dans lesquelles une force aussi puissante avait été mise à ma disposition. Je lui donnai distinctement à entendre que la paix était le grand objet de la politique anglaise, comme elle était sans doute celui de Sa Majesté, et qu'en conséquence Fescadre britannique ne pourrait être appelée à rendre des services actifs que pour protéger l'empire ottoman contre un danger immédiat, et auquel on ne pourrait parer par un autre moyen (1) . » Lorsque la Russie eut rejeté les amendemens de la Porte à la note de Vienne, et lorsque le grand conseil fut convoqué à Constantinople pour se prononcer sur la déclaration de guerre, lord Stratford essaya encore de retarder une résolution suprême, et ne voulut laisser subsister aucune illusion dans l'esprit des ministres turcâ.

« Le conseil, écrivait-il, dans sa séance d'hier, n'est (1) Corresp.y part i, U9 299. ,

pas encore arrivé à une décision irrévocable. Il devait se réunir aujourd'hui, et il existait encore une faible chance de prévenir un parti précipité.

« Pour saisir cette chance dernière, j'ai soumis à la considération de Rechid-Pacha la substance de la dépêche de Votre Seigneurie. Je lui ai appris avec quelle attention et quelle disposition amicale les modifications de la Porte ont été examinées par le gouvernement de Sa Majesté, et la conviction délibérée de Votre Seigneurie qu'elles n'ajoutent en réalité aucune garantie aux termes et à l'esprit de la note du comte de Buol. J'ai peint sous de fortes couleurs le danger auquel la Porte s'exposerait en jouant seule ses ressources contre toutes celles de l'empire russe. Je ne lui ai pas fait mystère des circonstances sous l'influence desquelles se trouve l'Europe, et qui interdisent à la Porte de compter sur une coopération active du dehors. Reconnaissant l'énergie réelle et imprévue que la Porte a déployée dans la prévision de la guerre, je rappelai au ministre ottoman quelques points faibles et surtout la pénurie financière sous laquelle la Porte sera obligée de lutter avec la Russie. Je ne lui cachai point que lors même que nos escadres paraîtraient dans la Mer-Noire, il ne fallait pas attendre de leur part un secours efficace pour forcer les Russes à évacuer les principautés, et pour empêcher les progrès d'une invasion en Bulgarie (1). » *

(1) Lord Stratford de Redcliffe to the earl of Glarendon, septemb. 26, 1853. Corresp., part ii, n» 142.

Enfin, au moment où le désastre de Sinope devait naturellement exalter les sentimens belliqueux à Gonstantinople, lorsque, comme lord Stratford le rapportait dans sa dépèche du 6 décembre (1) , Rechid-Pacha lui-même, sortant des habitudes pacifiques ^ conciliantes de son caractère, s'unissait de parole et de pensée aux plus violens de ses collègues, quand il y avait une sorte d'émulation guerrière entre le grand conseil, le ministère et le sultan, et une sorte de brigue jalouse de popularité entre ces trois pouvoirs qu'il fallait convertir aux idées de négocialion et de paix (2) , les représentans des quatre puissances, ayant à leur tète les ambassadeurs de France et d'Angleterre, parvenaient à faire adopter par la Porte des bases de paix ainsi appréciées par la conférence de Vienne dans son protocole du 13 janvier 1854 : « De plus en plus pénétrés de la gravité de la situation et de l'urgence d'y mettre un terme, les soussignés expriment la confiance que la Russie acceptera la reprise des négociations sur les bases qui, dans leur opinion, en assurent le succès, et offrent aux

(1) Corresp., part ii , n« 348.

(2) Lord Stratford to the earl Clarendon, deceml). 17, 1853. Cûrresp.^ part ii , 369.

deux parties belligérantes F occasion de se rapprocher d'une manière digne et honorable, sans que l'Europe soit plus longtemps attristée du spectacle de la guerre. »

En regard de cette conduite, quel contraste que l'attitude de la Russi^I Depuis l'invasion des principautés jusqu'à l'affaire de Sinope, c'est toujours le même mélange de protestations pacifiques et d'audace agressive. Le gouvernement qui a eu l'initiative de ces complications qui troublent et inquiètent si profondément l'Europe est le seul qui ne fasse point une tentative, un pas vers la conciliation. Un pied sur le territoire turc, la Russie semblait regarder d'un air de pitié et de moquerie les efforts de tous ces diplomates occupés, de Londres à Constantinople et de Paris à Vienne, à éplucher et à peser ce qu'il fallait de mots pour remplir une note de vingt lignes; il était impossible de montrer plus de dédain pour ces actifs et féconds intérêts qui attachent à la paix l'Europe civilisée. Il était également impossible de manquer avec une persévérance plus systématique à ses assurances*

On a vu comment la Russie avait .essayé de donner le change sur l'objet de ses armemens avant la mission du prince Mençhikof; maîtresse

des principautés, elle continua ce système de contradictions entre les paroles et les actes. Elle ne devait, disait-elle, qu'occuper temporairement les principautés; elle y respecterait les droits du sultan. M. de Nesselrode alla un jour jusqu'à dire à sir Hailfllton Seymour « qu elle les rendrait à la Porte dans un meilleur état que celui où elle les avait trouvées (1) . » Le premier soin de la Russie, une fois qu'elle y fut entrée, fut au contraire de ne rien laisser subsister des liens qui unissaient les principautés au sultan. Tout rapport avec le gouvernement turc fut interdit aux hospodars, qui furent bientôt forcés de se retirer. Le tribut dû à la Porte fut confisqué; la milice locale fut incorporée dans l'armée russe. Dans sa circulaire du 20 juin , le comte de Nesselrode avait dit : « Sciemment et volontairement nous ne chercherons à exciter aucun soulèvement parmi les populations chrétiennes de la Turquie. » Au mois d'août, lord Clarendon était obligé de lui demander des explications sur les menées des agens russes qui répandaient à profusion en Bulgarie, traduits dans les dialectes du

(1) Sir G. H. Seymour to the earl of Clarendon, august 12, 4853. Corr.y part ii, no 60.

pays, les manifestes et les circulaires russes, en annonçant la guerre religieuse (1) . Peu de temps après, un consul russe, M. Mutchin, se rendait à Belgrade sans bérat du sultan, et nouait en Servie contre le gouvernement turc des intrigues qui inquiétèrent T Autriche elle-même.

Lorsque la Russie eut rejeté la note de Vienne et que la Turquie lui déclara la guerre, M. de Nesselrode dit à sir Hamilton Seymour : « Voici notre situation en peu de mots : la guerre nous est déclarée par la Turquie; nous ne publierons probablement pas de contre-déclaration, nous ne ferons aucune attaque contre la Turquie; nous resterons les bras croisés, uniquement résolus à repousser toute agression faite contre nous, soit dans les principautés, soit sur notre frontière d'Asie, que nous avons renforcée. Nous passerons l'hiver ainsi, prêts à recevoir toutes les ouvertures de paix que pourra nous faire la Turquie (2). » M. de Nesselrode confirmait quelques jours après cette assurance dans une dépêche adressée au baron de Meyendorf : « Pour

(1) The earl of Glarendon to sir G. H. Seymour. Corresf^,, part II, no 64.

{2) Sir 6. H. Seymour to the earl of Glarendon^ oct. 14, 1853. Corresp.y part ii, n^ ITf.

ne rien faire qui puisse entraver le succès de cette dernière tentative de conciliation (un projet de la conférence de Vienne), l'empereur, nonobstant la déclaration de guerre de la Porte, compte ne rien changer à son attitude actueUe. Nos troupes auront Tordre de rester sur la défensive, attendant l'attaque des Turcs et les repoussant s'il y a lieu (1) . » La Russie avait donc formellement promis à T Europe de rester sur la défensive. Peut-être cette magnanime promesse n'avait-elle d'autre cause que la conviction où était le cabinet russe ( « je le sais de source certaine, » écrivait sir Hamilton Seymour) que les armées turques ne pourraient pas tenir ensemble jusqu'au printemps. Quoi qu'il en soit, la France et l'Angleterre durent en prendre acte. Lorsque leurs flottes entrèrent dans les Dardanelles, elles durent veiller à ce que, dans la sphère d'action de leur marine, cette promesse ne fût point violée. Au commencement d'octobre, les deux gouvernemens envoyèrent sur ce point à leurs ambassadeurs et à leurs amiraux des instructions précises, dont la lettre suivante de lord Clarendon à lord Stratford pourra donner une idée :

(1) Corresp., inclosure in n*> I8i.

« Mylord,

« Il sera nécessaire que l'amiral Dundas informe l'amiral russe commandant à Sévastopol que si la flotte russe sortait de ce port pour débarquer des troupes sur une portion quelconque du territoire turc, ou pour commettre un acte d'hostUité ouverte contre la Porte, ses ordres sont de protéger contre de pareilles attaques les États du sultan. Il exprimera l'espoir que l'amiral russe n'aura recours à aucune mesure qui pourrait mettre en danger les relations pacifiques de la Grande- Bretagne et de la Russie.

tt Une communication semblable sera probablement faite en même temps par l'amiral français (1). »

Pour mieux préciser la nature de la protection garantie ainsi par nos escadres, lord Glarendon avertissait lord Stratford le 18 octobre que les flottes ne devaient pas s'opposer au transport des troupes russes par mer d'un point à un autre du territoire russe, mais devaient intervenir uniquement dans le cas où une attaque navale serait dirigée contre la Turquie (2). Sir Hamilton Seymour fit part de ces instructions à M. de Nesselrode le 27 octobre; il lui indiqua les cas où les vaisseaux russes ne seraient point inquiétés,

(1) Corresp., part n, n® 134.

(2) Corresp, t part ii, n® 152.

et ceux dans lesquels « la force serait repoussée par la force (1). » Les promesses d'attitude défensive de la Russie avaient donc été prises au mot; elle avait été prévenue que les escadres de France et d'Angleterre avaient ordre d'employer au besoin la force pour les faire observer. La ^ Russie couronna pourtant par la surprise et l'incen^e de la flottille de Sinope, qui étaient un défi jeté à nos escadres et à leurs instructions, la longue série de ses agressions obstinées et de ses paroles violées. Enfin, lorsque sous l'impression de cet épouvantable événement la France et l'Angleterre, défendant le droit et l'humanité, ont été obligées de prendre, suivant le mot angliéd, le commandement de la Mer-Noire, là Russie du même coup a refusé les dernières propositions d'arrangement que lui recommandaient les quatre puissances, rompu les relations diplomatiques avec la France et l'Angleterre, et bravé, avec le désespoir de l'orgueil, la guerre européenne.

Sait-on en eifet commtfflt la Russie a répondu à ces dernières avances de la conférence? Le voici.

(1) Cùiresp,, part n , n<> 206,

Par la forme et par le fond, les dernières propositions de la Russie couronnent dignement les procédéis auxquels elle nous a habitués depuis un an. Ces propositions furent communiquées à M. de Buol par M. de Meyeudorf, sous le nom de <( préliminaires de paix. » Dès le premier coup d'oeil, M. de Buol les jugea inacceptables; mais il annonça au ministre russe qu'il les soumettrait à la conférence. Â ce mot de

conférence, M. de Meyendorf s'écria que la conférence n'existait pas pour lui, et que sa communication s'adressait uniquement au gouvernement autrichien. Malgré cette dénégation hautaine dû concert et de l'autorité des quatre puissances réunies dans la même, tâche pacifique, M. de Buol apporta le lendemain à la conférence les « préliminsdres de paix » de M. de Nesselrode.

A la lecture de ces propositions, les représentans des quatre puissances furent unanimes. Au lieu d'y atténuer ses exigences, la Russie les a exagérées dans cette gommunication ; au lieu d'une ouverture de conciliation, on dirait plutôt un ultimatum. D'après ces singuliers k préliminaires de paix, » la Russie ne se contenterait plus, de la part de la Turquie, d'une note ou

même d'un sened; elle voudrait un engagement par traité, elle regarderait comme non avenus les actes récens qui placent sous le patronage collectif des puissances les populations chrétiennes de l'empire ottoman ; elle continuerait à revendiquer exclusivement pour elle la protection des Grecs. Enfin elle ne consentirait à l'évacuation des principautés que lorsqu'elle aurait traité avec la Turquie et après, que les escadres française et anglaise auraient non -seulement quitté la Mer-Noire, mais repassé les Dardanelles. La conférence de Vienne, dans sa séance du 7 mars 1854, a déclaré ces propositions inadmissibles; elle a fait plus, elle a motivé son jugement sur une série de considérans péremptoires, et ce protocole du 7 mars, dernier acte de la conférence, a été signé par les représentans des quatre cours. Il n'est plus resté dès lors à chacune des puissances qui ont repoussé les propositions dérisoires de la Russie qu'à conformer ses actes au jugement auquel elle s'est associée.

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