LA MISSION DU PRINCE MENCHIKOF
LA MISSION DU FRINGE M£NCUIKOF
Avant d'exposer les circonstances dans lesquelles le prince Menchikof arriva à Constantinople et les divers incidens de son ambassade, il importe de bien fixer le caractère que le gouvernement russe avait cherché à donner à cette mission extraordinaire aux yeux de la France et surtout de l'Angleterre.
M. de Nesselrode avait répondu aux ouvertures du gouvernement français dont nous avons parlé, par une dépêche du 8 février 1853 adressée à M. de Kissélef. Le chancelier résumait dans cette, dépêche, au point de vue russe, toute la discussion de l'affaire des lieux-saints. Ce docu-
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ment, où les récriminations abondaient, se terminait cependant par les assurances suivantes :
« Le cabinet impérial ne négligera aucun moyen pour hâter une conclusion désirable sous tant de rapports, et à laquelle la Russie entière prend le plus sérieux et le plus légitime intérêt. Il se plaît à compter sur les dispositions et le concours de la France. Il ne doute pas de la coopération efficace que la cour impériale d'Autriche, appelée par ses traités avec la Turquie à intervenir dans la question, y apportera de son côté.
« C'est dans ce sens que nous allons faire à Constantinople de nouvelles et énergiques démarches, qui, tout en rappelant à la Porte ses engagemens vis-à-vis de nous, la convaincront, il faut l'espérer, qu'il n'y a en réalité ni conflit ni antagonisme entre nous et la France aujourd'hui, pas plus qu'à d'autres époques, pour ce qui concerne l'ordre de choses établi depuis des siècles dans les lieux vénérés de la Palestine; que toutes les grandes puissances de l'Europe désirent également la conservation de l'empire ottoman, sa tranquillité intérieure et l'indépendance de son gouvernement dans ses actes, lorsque la justice et ses propres intérêts les lui commandent.
« Nous sommes convaincus, d'après les termes de la dernière communication dont le général Castelbajac a été chargé, que les instructions dont l'ambassade de France à Constantinople est peut-être déjà munie à cette heure s^accordent avec les vues que nous venons
DE LA GUERRE D*0H1EXT. .i.i
de développer ici avec autant de fmacliiseque de confiance. Dans ce cas^ l'entente, *qui n'a pu jusqu'ici s'établir entre nos représentans à ConstaQtinople autant que nous l'avions désiré, pourra avoir incessamment les plus heureux résultats dans la question qui nous préoccupe (1). »
M. de Lavalette ayant été rappelé sur sa demande, tout prétexte personnel fut enlevé par la France aux ombrages de la Russie à Gonstantinople. Un ambassadeur nouveau , sans antécédens et sans parti pris dans la question, M. de Lacour, fut chargé de suivre les négociations avec le nouvel envoyé de l'empereur de Russie. M. Drouyn de Lhuys s'était plaint des récriminations par lesquelles M. de Nesseirode avait répondu à ses ouvertures; le chancelier témoigna le regret qu'une pareille impression eût pu être produite par ce qu'il regardait comme un simple exposé des faits. Il dit à M. de Castelbajac que le tsar avait reçu avec une vive satisfaction les déclarations conciliantes de la France, qu'il y répondrait dans le même esprit, que le rappel de M. de Lavalette et les nominations de MM. de Lacour et de Bourqueney
(I) Le comte de Nesseirode à M* de Kissélef. Corresp*, part I, no 83.
oG HISTOIRE DES CAUSES
étaient regardées comme une preuve des bonnes intentions de l'empereur des Français ; Kjue le tsar serait heureux d'agir de concert avec la France pour prévenir la chute de l'empire turc ; que ses mouvemens de troupes vers la frontière ottomane n'avaient pas pour but d'attaquer la Turqpiie, mais seulement d'agir moralement sur les ministres ottomans pour vaincre en eux une obstination qui amènerait la catastrophe que tout le monde voulait éviter (1) . La France dut donc attendre l'effet des assurances de M. de Nesselrode.
On a pu remarquer le prix que la Russie mettait à concilier l'Angleterre à ses vues, et avec quel art elle cherchait à lui inspirer des préventions défavorables à la France. Aussi la diplomatie russe employa-t-elle toute son habileté à cacher au gouvernement anglais le vrai but de la mission du prince Menchikof. Elle n'épargna aucune protestation pour rassurer l'Angleterre sur ses desseins. Dans la dépèche du là janvier que nous avons citée, M. de Nesselrode disait que le seul objet de la Russie était a un
(1) Lord Cowley to the earl of Clarendon. Paris, march 10, 1853. Corr,, part i, ii» 96.
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arrangement qui puisse rendre au firman la validité qu'on lui a ôtée, rétablir à Jérusalem les deux rits sur un pied d'égalité, et concilier leurs prétentions sans léser les droits de l'un et de l'autre. » Le 5 février, en annonçant à sir Hamilton Seymour l'ambassade du prince Menchikof, M. de Nesselrode lui assurait que les instructions données au nouvel ambassadeur étaient d'une nature conciliante, et que, quoique militaire, le prince lui-même était animé des intentions les plus pacifiques (1). Le 9 février, le comte de Nesselrode, parlant des instructions du prince Menchikof, les représentait de nouveau comme modérées : « Elles sont un peu vagues, ajoutait-il, car il est difficile de préciser jusqu'à quel point les droits assurés aux Grecs l'année dernière ont été violés. » Dans tous les cas, il n'était pas question de revenir sur les privilèges acquis aux Latins : tout ce que voulait la Russie, c'était d'obtenir pour les Grecs quelque équivalent des privilèges qu'ils avaient perdus (2). Enfin, le 2A mars, sir Hamilton Seymour
(1) Sir G. H. Seymour to lord Joha Russell. Corresp., part I, n» 87.
(2) Sir G. H. Seymour to the earl of Glarendon. Corresp,, part I, no 117.
écrivait à lord Clarendon : « J'ai dit au comte de Nesselrode que je désirais fort savoir si rarrangement des difficultés relatives aux lieux-saints terminerait toutes les discussions entre la Russie et la Porte, ou bien si le prince Menchikof avait d'autres réclamations à présenter. Le chancelier n'en savait rien : — Il reste peut-être, a-t-il dit, quelques réclamations privées, mais je n'ai pas connaissance d'autres demandes. — En un mot, pas d'autres afFaires, ai-je repris (avec insistance et afin de prévenir toute méprise), que celles qui peuvent exister entre deux gouvernemens amis? — Exactement, a répondu Son Excellence, les demandes qui forment les affaires courantes de toute chancellerie. — Cet aveu me parait très satisfaisant (1) . »
Ces assurances de la Russie à l'Angleterre étaient corroborées, comme lord Clarendon Ta dit à la chambre des lords, par des communications privées non moins explicites,* et d'une telle nature que lord Clarendon a affirmé qu'il n'aurait pas plus songé à douter des déclarations de la Russie que de la parole d'honneur d'un de
(i) Sir G. H. Seymour to the earl of Clarendon. Corresp,, part I, n» 124.
ses collègues. Le gouvernement anglais crut complètement aux promesses de la Russie ; si nous constatons sa confiance dans les paroles que lui donnait le gouvernement russe, ce n'est point pour Taccuser d'imprévoyance : c'est pour établir sa bonne foi, la sincérité de ses intentions pacifiques, et montrer à quel point cette bonne foi a été trompée. Le gouvernement anglais crut donc que la mission du prince Menchikof n'aurait d'autre objet que la solution de l'affaire des lieux-saints; il vit cette mission sans crainte, plutôt même avec une nuance de prévention favorable. Les instructions qu'il donna en ce moment à ses agens portent toutes ce caractère. Le 28 janvier 1853, lord John Russell écrivait à lord Gowley : « Pour un gouvernement qui envisage avec impartialité ces contestations (entre la France et la Russie) , une attitude des deux côtés si menaçante parait lamentable. Nous regretterions profondément une dispute qui pourrait aboutir à un conflit entre deux grandes puissances européennes; mais quand nous songeons que cette querelle a pour motif des privilèges exclusifs sur les lieux auprès desquels l'homme-Dieu est venu annoncer la paix aux hommes de bonne volonté, — lorsque nous
voyons des églises rivales combattre pour la domination à l'endroit même où le Christ est mort pour Thumanité, — nous ne pouvons assister sans tristesse à un pareil spectacle. Votre Excellence comprendra donc : 1" que le gouvernement de Sa Majesté n'a pas à entrer dans le fond de ce débat; 2* que le gouvernement de Sa Majesté désapprouve toute menace et encore plus l'emploi immédiat de la force; 3* qu'il faut dire aux deux parties que si elles sont sincères dans le désir qu'elles proclament de maintenir l'indépendance de la Porte, elles doivent s'abstenir d'employer des moyens propres à montrer la faiblesse de l'empire ottoman. Par-dessus tout, elles doivent s'abstenir de mettre en mouvement des armées et des flottes pour faire de la tombe du Christ un sujet de querelle entre chrétiens (1) . » Le 19 février, lord John Russell , trop confiant évidemment dans les promesses de la Russie, écrivait au colonel Rose, en lui annonçant comme ayant un but de conciliation la mission du prince Menchikof : « Vous aurez à tenir au ministre du sultan, au prince Menchikof et au ministre français un langage propre
(1) Cofresp., pari i, n» 77.
à ramener la question au point où elle était au mois de février de Tannée dernière; ce résultat doit être atteint de la manièi*e la plus compatible avec la dignité du gouvernement français , qui avait été quelque peu compromise par le langage de M. de Lavalette. On dit que l'empereur de Russie exigera la destitution de Fuad-Effendi. Sur ce point, vous vous abstiendrez de prendre parti dans un sens ou dans l'autre (1). )> Enfin lord Stratford de RedcliiTe, en retournant à son poste, emporta les instructions de lord Clarendon, qui venait de remplacer lord John Russell au Foreign-'Office. Ces instructions recommandaient à l'ambassadeur, qui devait passer par Paris et par Vieïme avant iîe se rendre à Gonstantinople, d'entretenir M. Drouyn de Lhuys et M. de Buol. Il devait promettre au ministre français la coopération cordiale de l'Angleterre pour le maintien de l'intégrité et de l'indépendance de la Turquie, en lui recommandant la mode* ration dans l' affaire des lieux-saints. Il devait donner les mêmes conseils de modération visà-vis de la Turquie à M. de Buol, et prendre acte des assurances de l'Autriche en faveur d'une
(iy Corres^,^ part i, n*» 89.
politique'conservatrice en Orient. Il devait exprimer au sultan, avec les ménagemens dus à sa dignité, l'opinion du gouvernement anglais sur la gravité de la crise où T empire ottoman était engagé. Il ne devait pas lui dissimuler que si la Porte laissait subsister les griefs des populations chrétiennes, gue si elle autorisait par la faiblesse et les désordres de son administration le ton dictatorial que plusieurs gouvernemens avaient pris récemment à son égard, elle marchait à une catastrophe. Il devait lui donner tous les conseils propres à détourner un danger suprême, •il avait le pouvoir, si l'existence du gouvernement ottoman était mise en question, d'avertir la flotte de Malte qu'elle eût à se tenir prête; mais il ne devait pas appeler cette flotte aux Dardanelles avant d'avoir des instructions nouvelles et positives de son gouvernement (1).
Telles étaient les dispositions de l'Angleterre à l'époque où le prince Menchikof allait se rendre auprès du sultan. Le prince arriva le 28 février. On se rappelle les circonstances qui signalèrent son entrée à Constantinople. Le prince Menchi-
(1) The earl of Clarendon to the viscount Stratford de Redcliffe, feb. 25, 1863. Corresp,, part i, u» 94.
D£ LA GUERRE D'ORIENT. (i3
kof, amiral et ministre de la marine, . était accompagné du prince Galitzin, aide de camp de l'empereur, et du comte Dimitri de Nesselrode, fils du chancelier. Il fut rejoint deux jours après par le vice-amiral Kornilof , aide de camp et adjudant-général de l'empereur et commandant de Tescadre de la Mer-Noire, par le général Nikapotchinski , chef d'état-raajor de Tarmée qui se rassemblait sur la frontière, et par d'autres officiers. On apprenait en même temps à Constantinople que le cinquième et le septième corps d'armée s'étaient concentrés en Bessarabie, que l'avant-garde du général Dannenberg n'était qu'à deux heures de marche de lassy, et que la flotte de Sévastopol était prête au premier ordre à mettre à la voile. Les premiers actes .du prince Menchikof confirmèrent les rumeurs d'intimidation qui avaient précédé et accompagné son arrivée. Le jour où il débarqua, il avait envoyé ses lettres de créance au ministre des affaires étrangères, Fuad-EfTendi, Le lendemain, il se rendit à la Porte : Fuad- Effendi l'y attendait dans les appartemens de son ministère, les portes toutes ouvertes. Il est de règle invariable qu'un ambassadeur nouveau auprès du sultan fasse sa première visite au
grand-visir, et la seconde au ministre des affaires étrangères. En quittant le grand-visir, le prince, quoique invité par l'introducteur des ambassadeurs à se rendre auprès du ministre des affaires étrangères, passa, à travers la haie des soldats et des kavass, devant l'appartement de Fuad-Effendi, situé à côté de celui du grandvisir, et se retira sans y entrer. L'affront était d'autant plus blessant que de grands préparatifs avaient été faits pour la réception de l'ambassadeur russe, et que cette cérémonie avait attiré un immense concours de population, et surtout de Grecs. Le lendemain, le prince Menchikof envoya dire au grand-visir par son premier drogman qu'il n'avait pas entendu, par cette infraction aux usages, porter atteinte à l'autorité du sultan, mais que l'ambassade russe ne voulait pas traiter avec Fuad-Effendi les négociations dont elle était chargée. Fuad-Effendi donna sa démission et fut remplacé par Rifaat- Pacha.
Cet incident produisit à Constantinople une impression profonde ; le grand-visir en fut irrité et consterné. Le sultan ressentit l'outrage et ne cacha point son indignation. Les chargés d'affaires de France et d'Angleterre, M. Benedetti
et le colonel Rose, portèrent le même jugement sur la situation. Il était évident que le prince Menchikof, en montrant que la Russie savait atteindre et punir dans la cour du sultan im ministre qui lui déplaisait, voulait agir par l'intimidation sur l'esprit de la Porte. Le grand* yisir dit au colonel Rose que l'indépendance de la Turquie était menacée, et le pria de faire venir Tescadre anglaise au mouillage de Smyme, à Vourla. Le colonel Rose et M. Benedetti promirent au grand-visir de demander à leurs gouvernemens T envoi des escadres. Ces assurances ne tranquillisèrent pas le ministre turc : « La Turquie sera perdue , dit-il , avant que les réponses de l'Angleterre et de la France aient pu arriver, w Le colonel Rose était convaincu, par ce qui venait de se passer, que la Russie manquait aux assurances qu'elle avait données à son gouvernement. « Au lieu de retirer ses troupes ou d'arrêter leur marche, la Russie, écrivait-il à son ministre, les fait avancer vers le territoire turc; elle fait préparer des approvisionnemens pour son armée dans les provinces turques (en Moldavie et en Valachie ) , sans avoir encore déclaré et exposé à la Porte les griefs qu elle a con Lie elle : chose inouïe et contraire aux droits
des nations civilisées. Elle prend d'autres grandes mesures militaires et maritimes dans la pensée manifeste de détruire l'indépendance de la Turquie ou de lui faire la guerre. » Croyant donc que si le sultan n'était pas appuyé dans cette crise , il livrerait son gouvei^ement à l'influence russe, il écrivit à l'amiral Dundas, en le priant d'amener l'escadre de Malte à Vourla, et fit part au grand-visir de cette démarche (1).
L'ensemble de ces circonstances ne fut point au premier moment apprécié de la même façon à Paris et à Londres.
Le gouvernement français comprit avec une sagacité remarquable la portée des premiers actes de l'ambassade du prince Menchikof. Directement engagée dans le débat qui était le prétexte de cette ambassade, la France devait veiller d'un œil plus attentif et plus intéressé qu'aucune autre puissance au caractère qu'elle allait prendre et aux complications qu'elle pouvait entraîner. Elle devait être sur ses gardes, car après les démarches qu'elle venait de faire à Saint-Pétersbourg, elle ne pouvait se dissi-
(1) Goioncl Rose to lord John Russell, mardi 7, 1853. Cor^ fesp., paît 1, n» 105;
muleF que l'envoi du prince Menchikof à Constantinople, coïncidant avec une démonstration militaire aux frontières de la Turquie, n'était point une réponse satisfaisante à ses ouvertures. Aussi, avant l'arrivée de l'ambassadeur russe à son poste, M. Drouyn de Lhuys appelait l'attendon sérieuse de lord Clarendon a sur les complications qui pouvaient surgir en Orient par suite de la mission de M. le prince Menchikof (1). » Il résolut sur-le-champ d'envoyer l'escadre d'évolutions de Toulon dans les eaux de Salamine. Cette démonstration n'avait pour le moment que le caractère d'une mesure de surveillance et de précaution et d'autre effet que de placer notre escadre à peu près sur la même ligne d'observation que celle de l'Angleterre; mais les instructions adressées quelques jours plus tard à M. de Lacour montrent que le gouvernement français avait envisagé toutes les éventualités qui pouvaient sortir de l'état des choses à Gonstantinople avec une prévoyance, une prudence, une décision que le dévelop-
(1) Le ministre des affaires étrangères à M. le comte Walewski, 21 fév. 1853. Documens français relatifs aux affaires d^Orient, U9 2.
peinent des faits ultérieurs a justifiées •avec éclat (1).
L'équité commande de reconnaître que le gouvernement anglais était alors dans une situation différente. Premièrement, il était étranger à la querelle dans laquelle le. prince Mencbikof allait intervenir. Cette querelle ne le touchait que par l'influence qu'elle pouvait avoir sur l'existence de la Turquie. A ce point de vue, il en souhaitait la conclusion la plus prompte, et se réservait d'exercer au profit de la Porte et de la paix européenne un rôle de modérateur et d'arbitre conciliant. En second lieu, le cabinet anglais croyait aux assurances solennelles et chaque jour réitérées de la Russie. Il ne s'associa donc pas à l'initiative prise par son chargé d'affaires à Gonstantinople ; il approuva au contraire l'amiral Dundas, qui ne s'était pas rendu à T appel du colonel Rose, et regretta que la France se fût hâtée d'envoyer son escadre dans les eaux de Grèce. « Le gouvernement de Sa Majesté, disait lord Clarendon au comte Walewski, est disposé à se fier à l'empereur de Russie, de qui nous avons reçu les assurances les plus solennelles
(1) Documens français, etc., no« 3, 4, 5 et 6.
que c'est à la fois son intérêt et son intention de maintenir Tempire turc, et que s'il s'opérait un changement dans ses vues à cet égard, il nous en ferait part immédiatement sans hésitation et sans réserve. Aucune communication de ce genre ne nous ayant été faite, nous sommes tenus de croire jusqu'à preuve contraire que la mission du prince Menchikof n'a pas un caractère menaçant pour l'indépendance et l'intégrité de la Turquie (1) . » En même temps le gouvernement anglais se servait du témoignage de sa confiance vis-à-vis de la Russie pour lier davantage l'empereur Nicolas aux promesses qu'il avait faites. Dans une dépêche du 23 mars, adressée à sir Hamilton Seymour pour être communiquée à M. de Nesselrode, lord Glarendon, après avoir dit l'émotion excitée en France et en Angleterre par les nouvelles de Constantinople et les bruits répandus sur les exigences du prince Menchikof, ajoutait : « Le gouvernement de Sa Majesté n'a point ressenti l'alarme ni partagé les appréhensions que les faits et les rumeurs auxquels je viens de faire allusion peuvent paraître justifier,
(I) The earl of Glarendon to lord Gowley, march 22, 1853. Corresp., part i, n*» 111.
car en plus d*une occasion il a reçu l'assurance personnelle de Terapereur de Russie qu'il était déterminé à maintenir l'indépendance de l'empire turc, et que si les vues de Sa Majesté Impériale venaient à subir quelque changement à l'égard de cette importante question, il le ferait franchement savoir au gouvernement de Sa Majesté. Aucune communication semblable n'ayant été reçue , le gouvernement de Sa Majesté est sûr que, quels que soient les objets de la mission du prince Menchikof , ni l'autorité du sultan, ni l'intégrité de ses États, ne sont en danger. » Lord Glarendon cherchait ensuite à expliquer l'envoi de la flotte française et à en atténuer l'effet. (( La France, disait-il, n'était pas dans la même position que l'Angleterre. Elle était engagée dans la question des lieux-saints; elle n'avait pas reçu du gouvernement russe les mêmes assurances sur les vues de l'empereur. Il n'était donc pas étonnant que, dans la crainte d'un démembrement prochain de la Turquie, elle eût pris une détermination hâtive ; mais le gouvernement anglais espérait que, dans l'intérêt de la paix, l'empereur Nicolas recommanderait au prince Menchikof d'avoir soin, en assurant les droits de l'église grecque , qu'il ne fût imposé
aux Latins aucune condition blessante pour l'honneur et les intérêts de la France (1). »
M. de Nesselrode se hâta de répondre à cette dépêche de lord Glarendon et n'épargna rien pour entretenir l'Angleterre dans sa fausse se* curité. Il écrivit le 7 avril au baron Brunnow :
« n nous a été bien agréable^ monsieur le baron^ de voir par cette pièce (la réponse de lord Clarendon)| comme par le résumé de vos entretiens avec les ministres britanniques, que tous les faux bruits répandus à Constantinople à Tégard de nos intentions n'avaient causé aucune alarme ou appréhension au cabinet de Londres , convaincu , par les assurances personnelles qu'il a reçues à ce sujet de l'empereur, que le d^ir et la résolution de Sa Majesté sont de respecter l'indépendance et l'intégrité de l'empire turc, et que si ses vues à cet égard venaient à subir un changement quelconque, notre auguste maître serait le premier à en avertir le gouvernement anglais.
tt Veuillez assurer les ministres de la reine, dans les termes les plus positifs, que les intentions de Tempe» reur sont toujours les mêmes, et que toutes les vaines rumeurs auxquelles a donné lieu dans la capitale ottomane l'arrivée du prince Menchikof : — occupation des principautés, agrandissement de territoire du côté de nos frontières asiatiques, prétention de nous assurer la nomination du patriarche grec de Gonstantino-
(1) Corresp.^ part i, n» 113.
ple^ langage hostile et comminatoire tenu à la Porte par notre ambassadeur^ — sont non-seulement exagérées, mais dénuées même de toute espèce de fondement; qu'en un mot la mission du prince Menchikof n'a jamais eu et n'a encore d'autre but que celui dont Votre Excellence a été chargée de faire part au gou* vernement britannique. »
En même temps que la Russie renouvelait ses promesses et redoublait ses protestations à l'Angleterre, elle employait toutes les flatteries, toutes les ruses pour la séparer de la France. Exciter contre nous les défiances de l'Angleterre, empêcher l'alliance des deux grandes nations libérales de l'Occident, tel était dès le principe le but du gouvernement russe. On va voir le langage que la Russie tenait sur notre compte, langage où l'acrimonie se cachait mal sous des grimaces de dédain , langage que par modération nous ne voulons point qualifier, mais qu'il nous suffit de reproduire pour faire comprendre à des lecteurs français la vraie situation d'intérêt et d'honneur où la France est placée dans cette question vis-à-vis de la Russie. M. de Nesselrode continuait en ces termes :
« Quant à la recommandation qui nous est faite de ménager autant que possible l'amour-propre de la
France dans la question délicate des lieux-saints, et, tout en revendiquant les droits de l'église grecque, de chercher à ne rien imposer aux Latins qui pût blesser trop directement Thonneur et les intérêts de cette puissance, vous pouvez assurer également les ministres anglais que dans l'arrangement à négocier il n'est point question de faire révoquer ou ôter aux Latins les dernières concessions qu'ils ont obtenues par la note ottomane du 9 février de l'an passé, mais simplement de faire concorder ces concessions avec les dispositions du hatti-chérif, en les dépouillant de ce qu'elles peuvent avoir d'exclusif, d'obtenir aux Grecs quelques compensations poiu» le tort qui leur a été fait, et surtout de les mettre à l'abri contre le retour de nouveaux préjudices.
(( En général nous ne demandons pas mieux que de nous entendre à l'amiable avec le gouvernement It^nçais, en ayant égard à la position où il s'est luimême placé, quoique toutes les concessions qu'on peut faire à sa susceptibilité n'aient presque toujours pour effet que de le rendre plus exigeant, en ce qu'il en prend acte comme d'un succès qui l'autorise à en chercher d'autres; mais il faut qu'il se prête lui-même à nous en faciliter les moyens, au lieu d'agir en sens contraire, comme il vient de le faire si précipitamment par une démonstration dont les conséquences peuvent mettre en opposition nos désirs de conciliation et le soin de notre dignité. Le gouvernement anglais doit voir lui-même gue la France n'est pas toujours accessible aux conseils de la modération, puisque les sages représentations qu'il lui a fait faire par
loïd Cowley n'ont pu «mpêcher le départ de Tescadre française.
a L'empereur vous charge^ monsieur le baron, de remercier très particulièrement, en son nom, lord Aberdeen et lord Glarendon de la salutaire impulsion qu'ils viennent de donner aux résolutions du cabinet britannique. Le premier nous a offert, en cette occa* sion, un nouveau témoignage de confiance, auquel notre auguste maître est infiniment sensible. Le second, avec lequel nos relations viennent à peine de se nouer, les ouvre ainsi sous des auspices qui nous autorisent à espérer qu'elles seront des plus satisfai* santés. En se fiant à nos assurances, en refusant de suivre la France dans une mesure, sinon hostile, au moins empreinte de défiance envers nous, l'Angleterre, dans les circonstances actuelles, a fait œuvre de bonne politique. Rien n'eût été plus à regretter que de voir les deux puissances maritimes s'associer, ne fût-ce qu'un moment et d'apparence plutôt que de fait, sur la question d'Orient, telle qu'elle est posée à cette heure. Quoique leurs vues à cet égard diifèrent au fond toto cobIo, cependant, comme le public européen n'est guère en état d'en faire la distinction, leur identité ostensible n'aurait pu manquer de lés présenter sous l'aspect d'une alliance intime. L'ardeur française se fût hâtée d'exagérer, en les exploitant dans son intérêt, ces nouveaux semblans d'entente cordiale, et toutes les situations en Europe en auraient été à l'instant faussées. L'appari|Lon simultanée des deux flottes rendait la question insoluble à Gonstantinc^ie. Elle nous plaçait dans une position que nous n'au-
rion8 pu accepter^ et qui n'eûf plus permis à Tempereur^ se trouvant ainsi sous le coup d'une démonstrfttion comminatoire 9 de suivre librement ses inspiralions conservatrices et pacifiques.
« De la part de la France isolée, la mesure perd beaucoup de ses inconvéniens, quoiqu'elle soit encore lobi d'en être exempte. Aussi l'empereur ne s'en préoccupe-t*il que peu, et Sa Majesté n'y voit point de raison pour rien changer pour le moment à ses dispositions et vues antérieures. L'attitude de l'Angleterre suffira pour neutraliser celles qui, de la part des Français ou des Turcs, — si ceux-ci se sentaient encouragés par la présence de la flotte française,— pourraient entraver ou reculer trop longtemps la solution favorable du litige. Sous ce rapport, lord Aberdeen nous semble avoir parfaitement compris le beau rôle qu'avait à y jouer l'Angleterre, et nous aimons à l'en féliciter, persuadés d'avance de l'impartialité qu'il mettra à le remplir (1). »
Taudis q[ae ces communications s'échangeaient entre les cabinets européens, le prince Menchikof dévoilait peu à peu à Constantinople les véritables objets de sa mission.
L'ambassadeur russe voulut d'abord amuser les chargés d'affaires de France et d'Angleterre. Il tâcha de les rassurer en leur déclarant qu'i
(1) Corresp,j part !, n» 138.
<( était un négociatebr, et non, comme le comte de Leiningen (qui peu de temps auparavant avait été envoyé par T Autriche pour arranger les affaires du Monténégro) , porteur d'ordres péremptoires. » 11 disait au colonel Rose qu'il avait ordre d'exiger de la Porte l'exécution du firman accordé aux Grecs et une réparation visà-vis de l'empereur de Russie; mais il ajoutait que cette demande en réparation était déjà satisfaite par la retraite de Fuad-Effendi. Il répondait légèrement à M. Benedetti, qui venait l'entretenir de l'affaire des lieux-saints, qu'il considérait cette question comme secondaire, et qu'il était en train de l'étudier. Quand les chargés d'affaires de France et d'Angleterre le pressaient à l'endroit des armemens de la Russie, il répondait que ces préparatifs militaires avaient été faits en vue de la guerre du Monténégro, et que si le comte de Leiningen n'avait pas obtenu satisfaction de la Porte sur ce point , la Russie serait intervenue de concert avec l'Autriche en faveur des Monténégrins. « Mais cette question est réglée, lui faisait-on observer; les troupes russes se retireront-elles ? — Elles resteront où elles sont, répliquait le prince; elles occupent leurs cantonnemens ordinaires. » Poussé davan-
DE LA GU£RR£ D'oRIEST. 77
tage, il s'échappait par une autre série d'argumens. Il prétendait que les mouvemens militaires d'Omer-Pacha avaient inspiré des soupçons au gouvernement russe, qu'on craignait qu'Omer- Pacba ne portât la guerre et les doctrines de Hazzini sur le territoire autrichien et dans les provinces danubiennes, a De toutes les excuses données par la Russie pour ses menaçantes démonstrations militaires, écrivait le colonel Rose, celle-là est assurément la moins bonne. Je dis au prince Menchikof que je pouvais lui donner Tassurance positive que la Porte n'avait jamais eu ridée de mettre à exécution de si grands projets de conquête et de propagande révolutionnaire, si disproportionnés avec ses ressources et si ruineux pour ses intérêts; qu'Omer-Pacha avait l'ordre le plus sévère de s'éloigner de la frontière autrichienne; et je demandai à Son Excellence comment il était possible que ce général , avec les troupes peu nombreuses et défectueuses dont il disposait , fit un mouvement au milieu de populations slaves hostiles, en ayant contre lui de front les armées russes , sur son flanc gauche celles de l'Autriche, et les belliqueux Monténégrins sur ses derrières. » Acculé, le prince Menchikof répondait : « Tout ce que
je puis vous dire, c'est que j'ai les intentions les plus pacifiques (1) . »
Cette attitude et ce langage évàsif étaient bien faits pour inspirer des inquiétudes aux chargés d'affaires de France et d'Angleterre. Les premières communications du prince Menchikof avec la Porte ne tardèrent pas à confirmer leuris défiances. Le prince, accompagné de son ambassade, fit sa visite officielle à Rifaat-Pacha , le successeur de Fuad-Effendi, le 17 mars. Les ministres turcs se montrèrent fort boutonnés sur ce qui s'était passé dans cette entrevue, principalement à regard du chargé d'affaires français. Peu à peu cependant Rifaat-Pacha et surtout le grand-visir se laissèrent arracher par le colonel Rose d'importans demi-aveux. Il en résultait que le prince Menchikof imposait à la Porte le secret, sur les ouvertures qu'il lui faisait, vis-àvis des représentans de la France et de l'Angleterre, qu'il voulait obtenir un traité secret entre la Turquie et la Russie d'une portée plus grave que celle du traité d'Unkiar-Skelessy, et qu'il engageait la Porte à se défier des avis de ce
(1) Dépêches du colonel Rose des 10 et 15 mars et 3 avril 1883. Corresp., part i, n<» 119, 123 et 146.
qu'il appelait les puissances mal intentionnées, parmi lesquelles il désignait spécialement la France (1). Nous croyons devoir citer une de ces curieuses confidences du grand-visir au colonel Rose telle que la résumait en français un drogman de l'ambassade anglaise :
« Le prince !ilenchikof ne nous a pas encore déclaré quelles sont les demandes de son gouvernement^ ni les a-t-il spécifiées. 11 parle toujours dans des termes généraux et vagues de la question des Lieux-saints, de Taffaire des réfugiés, mais il n'a encore rien précisé. Nous savons cependant que sa mission est de faire avec nous un traité secret d'alliance. 11 ne Ta pas demandé officiellement, mais il a dit à quelques personnes de sa confiance, et qu'il sait qui communiquent avec nous, que nous avons tort de nous fier aux gouvememens anglais et français, car l'expérience devrait enfin nous prouver que nous avons beaucoup perdu et rien gagné en suivant leur politique et leurs conseils. C*est par ce langage qu'il cherche à gagner leur appui, et s*assurer de leur concours dans l'œuvre du traité secret qu'il Chei'che à faire. Sa politique est très confuse. Tantôt il veut nous faire aller vers la Russie par la douceur, en faisant répandre le bruit que les intentions de son gouvernement sont pacifiques; tantôt il cherche à nous attirer en signalant les^ désavantages
(1) Colonel Rose to the earl of Clatendon, march 24, 25. Cx^rresp., part i, n©» 138, 134;
et l'inutilité de notre confiance en l'Angleterre et la France, et combien nous avons eu tort de suivre les conseils de ces deux puissances, auxquelles nous ne devrions pas être attachés, surtout si nous considérons que la nature de leur constitution diffère de la nature de la nôtre, qui est au contraire comme celle de la Russie et de l'Autriche.
« Le prince Menchikof a eu une conférence avec Rifaat-Pacha il j a deux jours. Dans cette conférence, il lui a dit qu'avant de faire connaître à la Sublime- Porte la nature de sa mission et les demandes de son gouvernement, et avant de s'expliquer, il demandait à Rifaat-Pacha la promesse formelle de la Porte qu'elle ne communiquera ni au représentant de l'Angleterre ni à celui de la France absolument rien de ce qu'il a à lui demander ou à lui proposer; qu'il voulait que cela eût à se passer sous le sceau du plus grand secret, sans quoi il ne voulait pas entrer en matière, Rifaat-Pacha lui a répondu qu'il lui est impossible de garder le secret, vis-à-vis des représentans de ces deux puissances les plus amies de la Porte, dans une question si importante; qu'au contraire il considère comme un devoir de la Porte de tenir ces deux puissances au courant de ce qui intéresse la Turquie, — cet empire auquel ces puissances se sont toujours intéressées et qu'elles ont toujours protégé. Cette réponse de Rifaat- Pacha a beaucoup fâché le prince Menchikof, qui le quitta sans lui rien dire; mais cet état de choses, cette mystification, cette politique confuse, ne peuvent pas continuer. Le prince Menchikof aura dans le courant de cette semaine une autre conférence avec Rifaat-
Pacha^ et je crois que les véritables prétentions de la Russie y seront déclarées et mises au jour.
« Dans une note verbale qu'il a donnée à Rifaat- Pacba^ le prince Menchikof s'exprime dans des termes très-vagues et en faisant rouler toutes ses phrases sur la question des lieux-saints ^ et dans une partie de cette note il dit^ en parlant de l'Angleterre et de la France^ les puissances bed hah, c'est-à-dire mal disposées (1). »
Le prince Menchikof se déclara en effet dans la nouvelle conférence qu'il eut avec Rifaat- Pacha. Il discuta d* abord l'affaire des lieuxsaints ; puis , suivant le récit du grand-visir au colonel Rose, il exposa le désir de l'empereur de conclure un traité secret avec la Turquie. En vertu de cette convention, la Russie mettrait à la disposition de la Turquie une année de quatre cent mille hommes et une flotte, si elle avait jamais besoin de secours contre les puissances occidentales. En retour, la Russie demandait ime addition secrète au traité de Kainardji, par laquelle l'église grecque serait placée sous la protection russe. .Le prince Menchikof exigeait que le plus grand secret fût
(1) Colonel Rose to the earl of Clarendon. Corrcip., part i , uo 135, inclosure 2.
gardé touchant cette proposition ; si la Turquie, la faisait connaître à l'Angleterre et à la France, il menaçait de quitter sur-le-champ Gonstantinople avec sa mission. Le grand-visir, en donnant ces détails au colonel Rose, l'assura que rien ne serait ajouté au traité de Kainardji, et que plutôt que d'accepter les propositions fatales à la Turquie, que venait de lui- faire le prince Menchikof , il quitterait le ministère (1) .
Les choses en étaient là lorsque, le 6 avril , l'ambassadeur d'Angleterre, lord Stratford de Redcliffe, arriva à Gonstantinople. Il y précéda de quelques jours le nouvel ambassadeur français, M. de Lacour.
Je ne commets d'injustice envers personnel et je ne serai démenti par aucun de ceux qui ont lu toute la correspondance politique relative à la crise orientale, en disant que parmi les diplomates qui ont pris part à ces difficiles transactions, la première place appartient à lord Stratford de Redcliffe. La connaissance approfondie des hommes et des choses de la Turquie, l'intelligence des intérêts de son pays et
<i) Colonel Rose to the earl of Glarendon, april 1, 1853. Corresp., part i, no 136, inclosure 1.
DE lA GUERRE B'ORIENT. 83
le coup d'œil sûr du patriotisme, la prudence unie à l'énergie, la perception vive et claire des difficultés, l'esprit de ressources qui trouve les expédiens, la résolution prompte et l'exécution rapide qui les 'appliquent à temps, la hauteur et la vigueur du caractère, lord Stratford a déployé toutes ces qualités avec une rare distinc* tion, et, il faut le reconnaître, c'est un honneur et un bonheur pour l'Angleterre, que sa politique, en un moment si critique, ait été représentée k Constantinople par un pareil homme d'État.
Lord Stratford ne fut ni surpris ni décontenancé par la situation qui l'attendait. Il vit le lendemain de son arrivée le grand-visir et le reis^ffendi. A travers leurs aveux et leurs ré-
ticences, il démêla la situation vraie. Il y avait dans le langage tenu à la Porte par la Russie un mélange de plaintes amères et d'amicales assurances, des demandes formelles relatives aux lieux-saints, l'indication de vues ultérieures, et sur le tout un ton général d'insistance qui frisait l'intimidation. Le sultan n'avait pas ré-< pondu comme son père aux offres et aux démar-* ches amicales du tsar; il se laissait trop influencer par des puissances mal intentionnées pour la
Russie ; il avait manqué récemment aux égards dus à r empereur : voilà pour le chapitre des plaintes. — Les assurances amicales s'exprimaient par le désir de maintenir Fempire turc et de renouveler les relations cordiales qui , disaiton, avaient autrefois tant profité à la Porte. Les demandes relatives aux lieux-saints portaient sur la confirmation du statu quo au moyen d'une convention écrite, sans rien retirer cependant des privilèges récemment accordés aux Latins. Quant aux indications sur les vues ultérieures, elles étaient à la fois vagues et menaçantes. Le prince Menchikof avait commencé par sonder la Porte sur un traité d'alliance défensive avec la Russie ; puis, ne recevant aucun encouragement sur ce point du côté des ministres turcs, il semblait avoir abandonné cette idée. Cependant il parlait d'assurer des garanties d'indépendance aux patriarches grecs et de les faire nommer à vie, de définir et de développer le traité de Kainardji par une convention formelle entre les deux gouvernemens, de façon à assurer le protectorat religieux de la Russie sur les sujets grecs et arméniens de la Porte. Enfin l'intimidation se trahissait par la demande péremptoire d'une réparation pour la prétendue offense que
les dernières vacillations de la Porte avaient faite à la dignité de l'empereur, par l'insistance avec laquelle on . exigeait de la Porte une décision immédiate, par la menace de rompre les relations diplomatiques, si le divan laissait transpirer quelque chose des négociations, et de se retirer à Odessa, si les ministres cherchaient à les faire traîner en longueur. Ce système d'intimidation prenait un caractère plus grave, rapproché des préparatifs militaires et maritimes de la Russie, et surtout de la position du prince Menchikof, sous l'autorité duquel étaient placés les troupes et les vaisseaux suspendus sur la Turquie.
Les ministres ottomans annoncèrent à lord Stratford qu'ils n'avaient rien décidé encore : ils attendaient l'arrivée de M. de Lacour pour finir raifaire des lieux-saints, qui ne leur donnait pas d'inquiétude; mais les autres propositions du prince Menchikof excitaient leur anxiété.
Leurs craintes se traduisaient, auprès de lord Stratford, en demandes d'avis, sans aller jusqu'à dire si leurs questions étaient motivées sur des communications positives de 1^ Russie ou sur de simples hypothèses.
Lord Stratford donna à ses réponses le même
tour hypothétique, et cependant traça sur-lechamp aux ministres turcs un plan de conduite habile et net. « Efforcez-vous, leur dit-il, de séparer l'affaire des lieux-saints des propositions ultérieures, quelles qu'elles soient, de la Russie. La marche que vous avez suivie pour l'affaire des lieux-saints me paraît la meilleure, et je suis heureux de voir qu'il y a chance de la terminer à la satisfaction de la France et de la Russie. Ce point réglé, quand le prince Menchikof viendra vous présenter des propositions nouvelles, vous serez parfaitement libres de refuser d'entrer en négociation, si on ne vous explique complètement la nature, l'étendue et les motifs de ces propositions. Si l'on veut les appuyer sur un traité existant, il faudra que l'on vous fournisse des explications semblables. Dans le cas où, après examen , on jugerait que ces propositions seraient de nature à établir en faveur d'une puissance étrangère une influence sur les sujets chrétiens de la Porte qui pourrait être daiigereuse ou embarrassante pour l'exercice de l'autorité légitime du sultan, on ne saurait contester aux ministres de Sa Hautesse le droit, de lee repousser, ce qui d'ailleurs n'empêchera pas le sultan de réfermer, de son autorité swveraine,
les abus existans, ou la Porte d'exécuter ponctuellement ses traités avec la Russie. Il n'y a pas à craindre que l'empereur Nicolas tente de vous imposer ces propositions par la force. Son caractère personnel, ses obligations vis-à-vis des autres grandes puissances chrétiennes, ses fréquentes déclarations touchant l'indépendance de l'empire turc, repoussent un pareil soupçon. Il ne pourrait jeter le masque et contraindre la Porte à accepter des propositions qui affecteraient matériellement les relations du sultan avec uiic portion considérable de ses sujets, sans encourir un blâme sévère et sans compromettre de grands intérêts. Si pourtant les prévisions les plus raisonnables étaient déjouées, si son am« bassadeur était autorisé à pousser les choses aux dernières extréijaités, il resterait encore à la Porte la ressource de réserver son consentement jusqu'à ce qu'elle eût consulté ceux de ses alliés iqui sont, conjointement avec la Russie, parties au traité de 1841 (1). »
Trois jours après, lord Stratford, écrivant à lord Clarendon, précisait l'objet véritable de la
(1) Lord Stratford de Redcliffe to the earl of Clarendon, aprU 6, ^f 53. Corresp., part i, n* 150.
mission du prince Menchikof et la nature des difficultés qui allaient naître. « On peut présumer, disait-il, que l'objet immédiat de la cour de Saint-Pétersbourg est d'acquérir une influence plus large et plus efficace sur la population grecque de cet empire, et de faire peser le joug d'une plus lourde responsabilité sur. le gouvernement du sultan, si celui-ci cherche à se soustraire aux conséquences d'un pareil protectorat. En envisageant la question d'un point de vue européen, j'ose penser que votre seigneurie ne sera point surprise de la répugnance de la Porte pour de pareilles propositions venant d'un pareil endroit. J'ai des raisons de croire que tout le monde les voit ici avec soupçon et alarme. Un ministre turc a dit que l'acceptation de ces propositions serait virtuellement le partage de l'empire. Cette opinion est peut-être exagérée; elle représente néanmoins l'impression dominante, et témoigne d'une prévoyance dont il serait dangereux de ne pas tenir compte. Dans mes communications avec les ministres turcs, sur un sujet si délicat, je ne perdrai pas de vue les intérêts importans qui pourraient en être affectés; et quoique vivement frappé des objections que soulève le principe des propositions russes, je
DE LA GUERKE d'orient. 80
me tiendrai prêt à y introduire au besoin les amendeinens propres à en prévenir les mauvais effets dans l'application (1). »
Lord Stratford exécuta fidèlement son plan, qui fut adopté par les ministres de la Porte. On travailla activement à l'arrangement de la question des lieux-saints. Malgré le fracas que la Russie avait fait des prétendus triomphes de l'ambition et de l'influence française, quand on en vint à l'examen sérieux des choses, il fallut bien reconnaître que les plaintes de la Russie avaient été démesurément exagérées. Il s'agissait d'abord de concilier pratiquement la note française et le firman grec de février 1852. M. de Nesselrode fit à ce sujet à sir Hamilton Seymour un aveu qui mérite d'être relevé : « J'ai eu, disait-il (6 avril), l'occasion de comparer la note de la Porte à l'ambassade française, datée du 9 février de Tannée dernière, avec le firman communiqué à la Russie le 10 du même mois; la différence est si insignifiante, que je ne comprends pas que le cabinet français ait élevé une question sur un point si peu digne de fixer l'at-
(1) April 9, 1853. Corresp., part i, n» 152.
tention (1). » Sur qui, nous le demandons, de la France ou de la Russie, tombait le poids d'un pareil aveu, de la France, qui avait tout fait pour assoupir l'affaire, et qui avait consenti à toutes les concessions, ou de la Russie, qui avait choisi ce prétexte pour dénoncer l'insatiable ambition de la France, préparer des armemens et menacer l'indépendance de la Porte? Si quelques mois plus tôt M. de Nesselrode eût étudié la note et le firman, et eût exprimé une pareille opinion, quel motif sérieux eût-il pu donner à la mission du prince Menchikof ? 11 y avait en outre à fixer deux autres points : la réparation de la coupole du saint-sépulcre et le règlement du service religieux des différentes communions dans Téglise du tombeau de la Vierge. M. de Lacour à Constantinople, M. Drouyn de Lhuys à Paris, comprirent qu'il fallait se hâter, dans cette question, de ne plus laisser un prétexte aux plaintes et aux entreprises de la Russie. Lord Stratford mit en présence le prince Menchikof et M. de Lacour, et grâce à l'esprit conciliant de notre ambassa-
(1) Sir G. H. Seymour to the earl of Glarendon. Corresp.j part I, no 142.
deur, il amena entre eux une entente définitive sur ces dernières contestations. La coupole serait réparée aux frais du sultan; le patriarche grec, qui prétendait d'abord diriger les réparations, ne serait admis qu'à donner des conseils; dans la distribution des heures de service, les Grecs auraient les premiers la jouissance du sanctuaire, puis viendraient les Arméniens et enfin les Latins. Les deux firmans rendus par la Porte pour légaliser cette solution la lieraient pour l'avenir. La question des lieux-saints fut ainsi arrangée à la satisfaction du prince Menchikof. La France, outre la confirmation des petits avantages qu'elle avait obtenus l'année précédente, n'avait pas trop à se plaindre au fond d'un acte qui établissait le statu quo sur de pareilles bases, car, comme M. Drouyn de Lhuys le faisait remarquer à lord Cowley, l'expérience des soixante dernières années prouve que les Latins ont plus à craindre les usurpations des Grecs que les Grecs n'ont à redouter, en Terre- Sainte, les usurpations des Latins (!)•
(1) Lord Stratford dé Redcliffe to the earl of ClareiHion, april 20, april îi. Corresp., part !« n«« 166, 167. — Lord Gowley to the earl of Clareudon> may 19 1 Corresp., part i, n«» 183;
Ce résultat obtenu, le seul motif apparent, donné par la Russie à l'Europe, de la mission du prince Menchikof avait disparu. La Russie était obligée de démasquer les desseins qu'elle avait jusque-là dissimulés. Une question bien plus grande allait s'élever. La situation était complètement changée.
Nous allons résumer rapidement les actes du prince Menchikof relatifs à ces nouvelles exigences de la Russie; nous nous dispetoserons de citer tout au long ses diverses notes et les projets de traité, de sened ou de note qui les accompagnaient. Ces documens, livrés dans le temps à la publicité, sont dans toutes les mémoires.
Les prétentions de la Russie furent d'abord exprimées dans toute leur crudité dans le projet de traité secret que le prince Menchikof remit à la Porte quelques jours après son arrivée, en lui interdisant de le communiquer aux ministres d'Angleterre et de France. Le premier article de ce traité stipulait formellement le protectorat de la religion grecque; il était ainsi conçu : « Dans le but désiré de faire cesser à jamais toutes les causes de dissension, tous les doutes et tous les différends relativement aux immunités, aux droits et aux privilèges qui ont été accordés et assurés
par les anciens empereurs ottomans anx habitans de la Moldavie, de la Valachie et de la Servie, qui, de même que différentes autres nations chrétiennes dans Tempire turc, professent la religion gréco-russe, on est convenu, par la présente convention, des conditions suivantes, savoir : la religion grecque sera toujours protégée dans toutes les églises ; les représentans de la cour impériale auront le droit, comme par le passé, de donner des ordres aux églises, tant à Gonstantinople que dans d'autres endroits et villes, ainsi qu'aux ecclésiastiques, et comme ces conseils viennent de la part d'un gouvernement voisin et ami, ils seront bien accueillis (1) . » Le 19 avril, après avoir reçu de son gouvememeût de nouvelles instructions, le prince Menchikof envoya à la Porte une note verbale où, après avoir spécifié les demandes de la Russie au sujet des lieux-saints, il n'insistait plus sur le traité secret, et le remplaçait par un sened ou une convention, a La Russie, disait-il en allant au-devant de l'objection fondamentale que sa proposition soulevait, ne demande pas à la Porte
(1) Projet de traité secret proposé à la Porte par le prince Menclùkof. Corresp., part i, inclosure in n^ 153.
de concessions politiques ; son désir est de calmer les consciences religieuses par la certitude du maintien de ce qui a toujours été pratiqué jusqu'à notre temps. Elle requiert, dans l'intérêt des immunités religieuses du culte orthodoxe, un acte explicatif et positif de garanties, — acte qui n'affecterait en rien ni les autres cultes ni les relations de la Porte avec d'autres puissances. )) Le 5 mai, le lendemain du jour où les firmans qui réglaient l'affaire des lieux-saints avaient été remis aux ambassadeurs, après l'arrivée d'instructions nouvelles et toujours plus pressantes de Saint-Pétersbourg, il adressa une note à la Porte. « N'ayant obtenu jusqu'ici, y disait-il, aucune réponse au plus important point, qui réclame des garanties pour l'avenir, et ayant tout récemment reçu l'ordre de redoubler d'insistance pour arriver à la solution immédiate de la question qui forme le principal objet de la sollicitude de Sa Majesté l'empereur, l'ambassadeur se voit dans l'obligation de s'adresser aujourd'hui à son excellence le ministre des affaires étrangères, en renfermant cette fois ses réclamations dans les dernières limites des directions supérieures, »
Le prince Menchikof poursuivait en disant
que ses demandes étaient substantiellement les mêmes que celles qu'il avait faites dans le prin* eipe en faveur du culte orthodoxe; il présentait un nouveau projet de sened plus adouci dans la forme que le premier, et demandait une réponse pour le 10 mai, ajoutant qu'il considérerait tout délai plus long « comme un manque de procédés envers son gouvernement, ce qui lui impo«« serait les plus pénibles obligations. »
Le jour où expirait le terme fixé par le prince Henchikof 9 le ministre des affaires étrangères turc répondait par une note où la Porte protestait solennellement de son respect pour les im-> munités religieuses de ses sujets chrétiens, mais où elle refusait de prendre à cet égard aucun engagement ayec la Russie. « Quels que soient les sentimens d'amitié qui existent entre la Sublime-Porte et la Russie, disait Rifaat-Pacha, il est constant pour tout le monde que si un gouvernement, pour une question aussi grave que celle-ci, — qui annulerait et détruirait les bases de son indépendance, — signait un engagement avec un autre gouvernement, il ferait un acte entièrement contraire au droit international, et il effacerait totalement le principe de son indépendance, » Le 13 mai, le prince Menchikof de-
vait avoir une conférence avec le grand-visir, Méhémet-Ali-Pacha. Au lieu de s'y rendre, il alla au palais du sultan, et, sans égard pour la situation d'Abdul-Medjid, qui venait de perdre sa mère, il réclama une audience du souverain.
Celui-ci le renvoya à ses ministres; mais Méhémet-Ali et Rifaat-Pacba, offensés de cette démarche,, donnèrent leur démission. Une crise ministérielle s'ensuivit. Mustapha -Pacha fut nommé grand-visir, et Rechid-Pacha ministre des affaires étrangères. L'ambassadeur russe parut croire un instant que le ministère remanié lui serait plus favorable. Il voulut avoir l'air de faire une concession en donnant à l'engagement qu'il exigeait de la Turquie la forme d'une note qui lui serait adressée par la Porte; njais le nouveau ministère refusa, comme l'ancien, d'aliéner l'indépendance de l'empire ottoman. Dans un conseil composé de ministres et de hauts fonctionnaires, les dernières propositions de la Russie furent rejetées à la majorité de 42 voix contre 3* Le prince Menchikof partit le 21 mai. Le comte de Nesselrode adressa le 31 mai l'ultimatum de la Russie à Rechid-Pacha. Le 3 juillet, les Russes passaient le Pruth et occupaient les principautés danubiennes.
Il est maintenant superflu de discuter l'atteinte portée par les prétentions 3e la Russie à l'indépendance et à la souveraineté du sultan. L'opinion de l'Europe est luianime sur ce point.
Lorsque la Russie disait qu'elle ne recherchait aucun avantage politique en liant le sultan visà-vis d'elle par un engagement bilatéral qui lui aurait donné à chaque instant le droit de représentation et d'intervention dans toutes les affaires religieuses de 10 ou 12 millions de Grecs sujets turcs, elle avançait une de ces assertions contradictoires dont les tennes mêmes réfutent brutalement le mensonge qu'elles expriment. Changer un droit inhérent à la souveraineté, le droit de dispenser librement des garanties à une communion religieuse en une obligation contractuelle vis-à-vis d'un État étranger, c'est évidemment arracher à cette souveraineté un de ses principaux pouvoirs politiques, c'est usurper sur elle l'attribution politique dont on la dépouille. Le principe est absolu, à quelque État qu'on en fasse l'application; mais en Turquie, et par rapport aux Grecs, le fait se joint au principe pour dé-r mentir l'assertion de la Russie. Les dignitaires de l'Église grecque sont en même temps des magistrats civils. En s'arrogeant la protection du
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clergé grec, la Russie dépassait donc inévitablement les limites religieuses qu'elle traçait k ses prétentions, Cependant elle ne se bornait pas à demander le protectorat, elle exigeait la perma^ nence du statu quo dans la constitution ecclésiastique des Grecs. Or il est notoire que cette constitution, en ce qui touche auic attributions civiles et temporelles qu'elle confère au clergé, est pleine d'abus dont la population laïque ré» clame la réforme. Si donc les prétentions de la Russie avaient acquis l'autorité d'une convention internationale, tout espoir de réforme dans l'autorité civile de V Église grecque eût été perdu, Une scandaleuse perpétuité eût été assurée à des privilèges abusifs, ou bien pour obtenir des re« dressemens indispensables, la population gre&* que de l'empire turc aurait porté ses réclamations et sa gratitude non au gouvernement du sultan, mais à l'ambassade russe. Il était donc impos» * sible de donner ou de prendre le change sur la portée des demandes du prince Menchikof. En Europe comme à Constantinople, devant les ça* binets européens comme aux yeux du gouverne»
ment turc, elles constituaient une prétention aussi injustifiable qu'imprévue, la prétentimi de soustraire moralement à l'autmté du gouver- ]
nement turc 10 ou 12 millions de ses sujets.
Telle fut dès le premier moment Topinion de la Porte. Cette opinion fut partagée à Constantinople par les représentans des quatre grandes puissances. Lord Stratford de Redclifie, M. de Lacour, les ministres d'Autriche et de Prusse, s'interposèrent officieusement jusqu'au départ du prince Menchikof pour le faire revenir sur une exigence aussi extrême. Lord Stratford raconte lui-même, dans une lettre adressée au ministre anglais à Saint-Pétersbourg, sir Hamilton Seymour, les efforts infructuetix qu'il avait faits conjointement avec ses collègues. Nous pensons qu'on lira avec intérêt cette lettre remarquable, qui expose la conduite de l'ambassadeur anglais durant la mission du prince Menchikof, et qui fut écrite le lendemain du départ du prince.
« Constantînople, S8 mai 1853.
«Monsieur, 633449 A
^ Vous aurez sans doute appris, longtemps avant que cette lettre n'arrive à Saint-Pétersbourg, le départ de Gonstantinople du prince Menchikof et la suspension des relations diplomatiques entre la Russie et la Porte. Je m'estimerai heureux si ma lettre arrive assez à temps pour vous donner une Juste idée des causes
de son échec^ avant qu'une résolution erronée ou hâtive ne soit prise par le cabinet russe par suite de ce désappointement. Je suis d'autant plus désireux de vous présenter la chose dans son vrai jour, qu'il me revient que je suis soupçonné d'avoir contribué fortement à la déconfiture de l'ambassadeur. Ce n'est pas pour des considérations personnelles que je prends la peine de dissiper cette erreur, o'est dans la crainte qu'elle ne répande de fausses impressions sur notre politique, et ne diminue xm instant pour vous le moyen d'exercer une influence salutaire dans les affaires d'Orient.
« Lorsque j'ai quitté l'Angleterre et même lorsque je suis arrivé ici, après être passé par Paris et par Vienne, on supposait généralement que le seul objet important de la mission du prince Menchikof était le règlement de la question des lieux-saints. Personne, même à Vienne, ne songeait aux demandes bien autrement importantes que la Russie tenait en réserve^ et qui, lorsqu'elles ont été révélées aux ministres turcs, ont été strictement renfermées entre eux, comme chose qu'ils ne pourraient divulguer avec impunité. Bien que je ne sois pas resté longtemps sans être initié au secret, je n'en ai pas moins travaillé avec zèle à amener un arrangement amiable en ce qui touchait aux lieux-saints, et j'ai eu la bonne fortune de recevoir du prince Menchikof lui-même le témoignage de sa reconnaissance pour mes bons offices. Les entrevues confidentielles que nous eûmes me fournirent l'occasion, et je la saisis, d'apprendre à Son Excellence les difficultés que je prévoyais qu'il devrait rencontrer.
lorsqu'il entrerait sur le terrain de la protection russe et des privilèges grecs.
« Je dois lui rendre la justice de dire qu'il m'écouta avec courtoisie, et plus tard il me donna à entendre qu'il avait modifié en partie ses demandes par égard pour les considérations que je lui avais présentées. Malheureusement l'amendement n'était qu'à la surface. Lorsque les ministres turcs; immédiatement après la solution de la première question^ furent contraints, par une réquisition péremptoire du prince, d'entrer sérieusement dans les questions qui restaient à résoudre, ils manifestèrent la détermination arrêtée de ne point accorder celles de ces demandes qui se rapportaient à une garantie sous forme d'engagement liant les deux parties et ayant force de traité.
« Je n'étais point disposé à combattre cette résolution des ministres turcs. J'en ai donné les raisons dans une lettre adressée postérieurement par moi à l'ambassadeur russe, moins dans l'espoir de changer ses vues que pour le détromper de l'opinion étrange où il persistait, à ce que j'appris, qu'il pouvait compter sur ma coopération. Je vous adresse une copie de cette lettre (1).
(1) Nous croyons devoir placer sous les yeux de nos lecteurs cette curieuse lettre, écrite par lord Stratford, dans un français un peu britannique, au prince Menchikof :
« (Confidentielle.)
« Péra, le 8 mai 4853.
« Monsieur Tainbassadeur,
« Votre départ pour la campagne m'oblige d'avoir recours
« Ce qui s'est passé depuis a noirci beaucoup de papier et rempli un grand nombre de journées, et peut se résumer en une série d'efforts d'un côté pour ob-
à la plume pour vous entretenir des affaires qui dans ce moment occupent péniblement tous les esprits capables de réflexion. Si je devais me justifier d'une démarche qui a pour motif le désir de contribuer à la solution amicale d'un état de choses compliqué, pour ne pas dire menaçant, je me rapporterais aux grands principes déclarés par les cinq puissances en foveur de llndépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman dans Tannéft 1841 ^ mais il m'est plus agréable de citer les communications franches et confidentieUes qui ont eu Uea à Saint- Pétersbourg et à Londres entre nos gouvernemens respectifs au sujet de votre ambassade, et de tirer quelque espoir rassurant de celles qui, marquées au même coin, se sont passées ici entre Votre Altesse et moi.
« Il résulte des premières que la cour de Russie, non moins tjue celle que j'ai l*honneur de représenter, continuerait à respecter l'indépendance de la Porte et désirerait la voir à l'abri de toute sec^sse qui pourrait ébranler les bases de sa tranquilUté. Nous étions fondés à croire que les demandes de la Russie, adressées au gouvernement ottoman par votre intermédiaire, seraient bornées aUx strictes exigences de l'afijaiire des saints lieux de la Palestine, et qu*il n'entrait pas dans les Vues de Sa Majesté remperetiJr de Russie de chercher aucune extension de droit ou de pouvoir dans ce pàys-ci au delà de ce que lui assurent les traités existans.
« Malgré que les propositions soumises pab Votre Altesse aiix ministres de la Porte avaient pris des proportions qui, à inon avis, n'étaient pas exactement conformes à ces impressions, les déclarations que vous avez bien voulu me faire de iemps à autre dans nos entretiens me laissaient dans l'assu-
tenir le consentement de la Porte aux mômes propositions inacceptables^ variées dans la forme, mais identiques en substance, et de l'autre en une ferme
jance que les mêmes sentimens de modération et de respect pour rautorité souveraine de la Porte qui se manifestaient à. Saint-Pétersbourg ne manqueraient pas en dernière analyse, de votre côté, aux négociations ici. Je me plaisais, dans cette oonyiction, à employer mes bons offices dans les limites d'une stricte discrétion diplomatique, pour écarter les incertitudes qui pesaient encore sur la question des lieux-saints, et je me flattais de Tespoir que la conclusion satisfaisante de cette affaire amènerait une heureuse entente par rapport à ce que les parties en litige pourraient avoir encore à régler entre elles,
« J'ai besoin de toute votre indulgence, monsieur l'ambassadeur, quand je vous avoue la difficulté que j'éprouve en cherchant à concilier le ton et la portée de vos dernières démarches avec les dispositions que je me croyais, pour ainsi dire, en droit de vou» attribuer. Usant de la franchise qui convient, dans ce moment de crise, à ceux qui professent d'être guidés par les mômes principes, je ne saurais vous cacher combien me semblent insurmontables les objections qui s'opposent à ce que la Porte accepte volontairement les premiers articles de votre projet de sened. Permettez que je sollicite en termes généraux votre attention sur le caractère et l'étendue des propositions qu'ils renferment.
« Tai présentes à l'esprit les modifications que Votre Altesse y avait préalablement introduites par rapport aux patriarches et au protectorat; mais qu'il me soit permis de douter si, à côté de cette modération, la rédaction actuelle n'aurait pour effet de transférer virtuellement de Tune à l'autre des deux parties, — c'est-à-dire du plus faible au plus fort, — par le moyen d'un acte ayant force de traité, des pouvoirs réservés
résistance à tout ce qui entraînerait l'abandon à la Russie d'un droit reconnu d'intervention et de protection dans les privilèges de l'église grecque et de son clergé en Turquie.
(( Malgré la parfaite connaissance qu'il avait du danger auquel il s'exposait par ce refus prolongé, malgré un changement partiel que Ton avait cru favorable aux vues de la Russie, le cabinet ottoman a persisté dans sa première résolution, sans l'ombre d'un changement, et a fini par laisser partir le prince Mencliikof, quoique les représentans de l'Autriche, de la France et de la Prusse se soient réunis à moi pour refuser de donner un avis sur le dernier ultimatum du prince Menchikof.
ailleurs à l'autorité suprême de TÉtat, et d'entraver ainsi au bénéfice d'une influence étrangère la baute surveillance da souverain par rapport à des objets qui, dans cet pmpire, malgré leurs dénominations spirituelles^ touchent, les ressorts intimes du gouvernement et affectent les intérêts et spécialement les sympathies d'une population de plus de dix millions de sujets dépendante en grande partie de son clergé. Je n'ai pas besoin de vous rappeler, monsieur Tambassadeur, qu'une telle extension des traités existans courrait risque d'être regardée ailleurs comme une innovation hors de toute proportion avec la question, cause principale de votre ambassade, et peu en harmonie avec l'esprit de légalité consacré de commun accord par le traité de 1841.
« J'aime à vous supposer de tout autres intentions, et, comptant sur la justesse de mon appréciation, je vous supplie, au nom de tous les grands intérêts qu'un mouvement précipité de votre part pourrait exposer aux plus sérieux hasards, de
DE LA GUERRE D'ORIENT. lt)o
« Cette résolution n'a pas été adoptée légèrement; elle a été sanctionnée non-seulement par le sultan, mais par un conseil où elle a été votée par 42 voix contre 3.
« Permettez-moi d'ajouter que Topinion de mes collègues, semblable à la mienne, donne raison à la décision de la Porte, et que cette opinion est partagée même par la portion du public dont le rejet des demandes du prince Mencbikof excite les craintes et compromet les intérêts. Il y a même quelque raison de croire que le synode grec et la portion la plus éclairée des Grecs laïques ont moins de sympathie que d'habitude pour leurs protecteurs du Nord, dont les prétentions, si elles étaient acceptées, tendraient
peser dans votre sagesse les moyens qui, sans le moindre doute, vous restent encore de mener vos négociations à une issue amicale ^ pour peu que la dignité et Tindépendance d*action inséparables de la souveraineté en temps de paix soient mutuellement ménagées , et que les heureux résultats déjà obtenus dans rintérêt de la conciliation fassent foi des dispositions n^ cessalres pour les couronner d'un succès complet.
« Soyez persuadé, monsieur l'ambassadeur, que de mon personnel, ainsi que dans l'esprit de mes instructions, je m'estimerais heureux de pouvoir contribuer encore, dans cette circonstance décisive, à un dénouement ayant pour but d'asseoir les relations amicales de la Russie et de la Porte sur une base solide et permanente, sans déroger à des principes qui doivent être aussi chers à. votre cour qu'à la mienne et à leurs hautei^
alliées de la chrétienté. Je vous prie, etc.
Stratford de Redcliffe (*). »
(*) Corresp.y part t, inclosare in n» 184.
106 HiëTOIEE DES CAUSES
à perpétuer deê eLbus eccléftiastiques^ en même temps qu'eUes empiéteraient sur les droitd et l'indépendance de la Porte.
« Un gouvernement qui s'expose au péril avec ce courage, en ne s'appuyant que sur la force de ses convictions, et qui est soutenu par un pareil concours d'opinion, mérite, malgré ses préjugés et ses erreurs, d'être respecté et d'être traité avec ménagement.
« La Porte s*est déclarée prête à satisfaire, sur tous les autres points, aux désirs de la Russie, et à répondre avec reconnaissance aux assurances cordiales de cette cour. Une résistance morale est tout ce qu'elle opposé à une pression qui peut bien l'écraser, mais qui ne peut lui arracher im consentement.
« n me semble, dans mon humble opinion, que la Russie suit une marche qui ne peut aboutir à aucun résultat avantageux. Elle ne peut espérer de réussir que par la force, et un triomphe acheté à ce prix entraînerait probablement de sérieux dangers pour elle sous beaucoup de rapports, lui aliénerait davantage ici les esprits, et courrait risque d'exciter une périlleuse perturbation d'un bout de l'Europe à l'autre.
« Je n'irai pas plus loin. Ce serait une grande consolation pour moi d'apprendre qu'en m'ouvrant ainsi à vous, j*ai pu détruire des impressions erronées et servir la cause de la paix sans préjudice pour la cause de l'indépendance de la Turquie (1). »
L*impression produite sur les cabinets euro- Ci) Corrwp., part t, inclosure iil n» Î40.
BS LA GU£IiRE B'ORIENT. i07
péens par l'explosion du Becond et principal objet de la mission du prince Mencbikof fut la même partout. D'abord on pensa que le prince Mencbikof avait dépassé les instructions de son cabinet. Quand cette dernière illusion tombi^, }8 blâme fut unanime.
Mais le gouvernement que ce coup de tbéàtrtt devait le plus froisser était naturellement le gouvernement anglais. Plus il avait témoigné de confiance aux assurances de la RussiOt et nou9 avons vu que sa confiance avait été sans bornes, et plus la déception était blessante pour lui. Au premier moment, lord Clarendon ne voulut pas croire que les propositions du prince Mencbikof fussent sanctionnées par son gouvernement; il écrivait le IQ mai à sir {lamUton Seymour :
« te baron Brunnow m'a }u une dépêche^ k Ivà adressée p^r le prince Mencbikof^ où il est 4it qUQ dans le règlement de la question des lieux-saints il a reçu une assistance importante de ^amba&sa4^ur ^e sa majesté à Constantinoplei mais que^ dans 1^8 autrçg demandes qu'il a (SU ^ faire auprès de la pprte, U4 rencontré ropposition de lord Slratford.
«J'ai répondu qu'en ne ponseillant point aux ministres turcs d'acicéder k i^ demandes qui doivent être préjudiciables à Tindépendance de la Turquie, lord Statford avait agi non-seulement suivant ce qu'il savait
être la politique du gouvernement de Sa Majesté^ mais aussi conformément à ce qu'il avait tout lieu de regarder coname les intentions de l'empereur de Russie.
« J'ai dit aussi au baron Brunnow que, dans l'opinion du gouvernement de Sa Majesté, le prince Menchikof ne pouvait être autorisé par sa cour à chercher à étendre l'influence religieuse, et par ce moyen la puissance politique de la Russie en Turquie, attendu que le comte de Nesselrode vous avait informé qu'une fois la question des lieux-saints arrangée, le prince Menchikof n'aurait plus qu'à traiter d'affaires ordinaires, et de plus que nous possédions les vues de l'empereur sur la nécessité de maintenir l'indépendance du sultan.
« Le gouvernement de sa majesté se trouvait donc placé dans la nécessité ou de croire que le prince Menchikof avait dépassé ses instructions, ou de douter des assurances qu'il avait reçues; mais il ne s'était pas arrêté à cette dernière alternative. Le gouvernement de Sa Majesté avait reconnu au contraire l'avantage des explications franches et amicales qui lui avaient été offertes par l'empereur de Russie, lesquelles l'avaient autorisé à ne point partager et à dédaigner même les appréhensions excitées en Europe par les procédés du prince Menchikof, unis, aux préparatifs militaires qui se faisaient dans le midi de la Russie (1).
Le moment ne tarda pas à venir cependant où le gouvernement anglais dut s'avouer qu'il avait
(1) Corresp,, part i, n® 176.
DE LA GUERRE D'ORIENT. lOi
été trompé. Ce fut lorsqu'il apprit le départ de Constantinople du prince Menchikof. Lord Clarendon écrivit sous cette impression à sir Hamilton Seymour une longue dépêche, destinée à être communiquée à M. de Nesselrode. C'était une récapitulation de toutes les assurances officielles données par lè gouvernement russe sur l'objet de la mission du prince Menchikof: entre le 8 janvier et le 16 mai, le comte de Nesselrode avait affirmé à Ijuiïize reprisés que le seul but de la mission du prince était le règlement de la question des lieux-saints, et voilà que cette patrole, quinze fois donnée, se trouvait maintenant démentie (1). En réponse à cette dépêche, sir Hamilton Sëymour envoyait à lotd Clarendon ces excuses caractéristiques: «C'a été, je puis l'affirmer S Votre Seigneurie, un grand soulagement pour moi d'apprendre qtie éî mes rapports ont Contribué à égarer le gouvernement de Sa Majesté touchant les intentions dû cabinet impérial sur la Turquie, la faute ne peut en être attribuée à mon inexactitude. J'aurais pu me méprendre sûr les explications et les assurances de M. de Nesselrode, si elles ne m'eussent été don-
(1) Corresp., part i, n® 195.
nées qu'une fois; mais on imaginera difficilement que j'aie pu me méprendre sur le sens de ses protestations, répétées sans cesse, et l'hypothèse de ma méprise devient inadmissible, lorsqu'on voit que la série des déclarations faites à l'envoyé britannique par le cabinet russe est successivement répétée au secrétaire d'état des affaires étrangères de Sa Majesté par le ministre russe à Londres. Je veux bien avouer cependant à Votre Seigneurie que j'ai encouru tout le blâme qui peut s'attacher à la foi complète donnée à des assurances solennelles, et que c'a été mon malheur, comme mon devoir, d'exprimer au gouvernement de sa majesté la confiance que m'inspiraient ces assurances (1) . » Non-seulement lord Clarendon amnistiait sir Hamilton Seymour de la faute dont il s'accusait ironiquement, mais il portait sur la sincérité du ministre resté à Londres, M. de Brunnow, un témoignage qui allait durement retomber sur la tête du cabinet russe.- « Notre conviction est que M. de Brunnow a agi pendant tout le temps avec franchise et droiture, et qu'il n'a rien caché au gouvernement de sa majesté de ce que lui laissaient savoir ses in-
(1) Corresp., part i, n» 268. -i
DE LA GUERRE D'ORIENT. ili
formations limitées ; mais ce qui prouve que ses informations étaient limitées, c'est que c'est de moi qu'il a appris plusieurs des demandes du prince Menchikof, et qu'il ne voulait pas y croire (1) . » On doit comprendre à présent ces qualifications sévères de mensongère et de frauduleuse que lord John Russell et lord Palmerston viennent d'appliquer en plein parlement à la conduite du gouvernement russe.
La déception de la France fut moins forte que celle des autres puissances, parce que c'était à propos d'elle et contre elle gue la Russie avîdt soulevé ce grand débat. Plus défiante au début, elle fut moins surprise du dénoûment. Les cabinets allemands n'avaient pas reçu les mêmes protestations et les mêmes flatteries que l'Angleterre : ils furent moins piqués, mais non moins étonnés de l'issue de l'ambassade du prince Menchikof, et il faut leur rendre cette justice, que dès le premier moment ils n'hésitèrent point à désapprouver les extrémités où s'emportait la politique russe. L'ambassadeur anglais à Berlin, lord Bloomfield, transmettait en ces termes, à
(1) The earl of Glarendon to sir G. H. Seymoor, june 21, 1853. Corresp., part i, n» 273.
la date du 30 mai 1853, la premièrp impression du cabinet prussien :
« Je suis allé hier chez le baron ManteufFel, Son Excellence m'ayant fait prévenir qu'elle désirait me voir au sujet des dernières nouvelles d'Orient.
« Il a commencé par me dire que le roi avait désiré qu*il me fît savoir l'intérêt que prend Sa Majesté au départ du prince Mencbikof de (Clonstantinople, annoncé par le télégraphe, et à la suspension probable des relations diplomatiques entre la Russie et la Turquie. Il m'a demandé ensuite si je pouvais le renseigner sur la politique du gouvernement de Sa Majesté dans cette conjoncture. Je lui ai répondu que je n'avais pas d'instructions sur le tour que les affaires avaient pris, mais que je connaissais assez les opinions du gouvernement de Sa Majesté pour pouvoir l'assurer qu'il ne s'attendait point au sened présenté par le prince Menchikof , document dont l'objet nominal était la protection des sujets grecs de la Porte dans l'exercice de leur religion, mais qui donnerait en réaUté à la Russie un droit d'intervention dans les affaires intérieures de la Turquie incompatible avec l'indépendance de ce pays. Je communiquai alors à Son Excellence, et j'espère que Votre Seigneurie m'approuvera, votre dépêche du 16 courant à sir Hamilton Seymour. Le baron Manteuffel me remercia, et me dit que les opinions qu'elle contenait coïncidaient entièrement avec celles du gouvernement prussien, et que la connaissance de ces opinions était pour lui
DE LA GUEEIRE B'ORIENT. i^
d'un prix ipestimable. U ajouta que l'impression produite sur lui par les nouvelles reçues de Saint-Pétersbourg et d'autres endroits était la même que celle qu'annonce Votre Seigneurie, et qu'il paraissait que les cabinets de Londres, de Berlin et de Paris avaient tous lieu de penser qu'une fois la question des lieuxsaints terminée, il ne resterait plus rien d'important à faire au prince Menchikof. Gonséquemment, aucune déclaration contraire ne lui étant venue de Saint- Pétersbourg, il voulait croire que le prince Menchikof avait outrepassé ses instructions et serait désavoué.
d Je répondis que ce serait la façon la plus satisfaisante de sortir de la difficulté, mais que les désaveux étaient rares dans la diplomatie russe.
a L'impression produite par les dernières nouvelles de Turquie est très défavorable au gouvernement russe. Le baron Manteuffel pense que le prince Menchikof a dépassé tout ce qu'on pouvait attendre, et que les grandes puissances doivent maintenant s'efforcer de découvrir quelque moyen de concilier le différend et de prévenir une rupture; je crois pouvoir assurer avec certitude à Votre Seigneurie que la conduite du gouvernement russe est généralement condamnée, et que l'opinion du corps diplomatique et du public est unanime ici pour désapprouver les procédés du prince Menchikof. Tout le monde est d'accord qu'il est impossible à la Porte de signer un pareil traité sans encourir la perte de son indépendance (i). »
(1) Corresp.f part i, n^ 213.
L'Autriche éprouva la même surprise que la Prusse, et témoigna la même conformité de vues avec le gouvernement anglais. Lord Westmorland écrivait de Vienne à lord Glarendon, le 30 mai , que le comte de Buol envoyait des représentations au gouvernement russe sur le danger des procédés suivis par le prince Menchikof , et qu'il attendait du cabinet de Saint-Pétersbourg des explications sur des actes auxquels on devait si peu s'attendre d'après ses assurances antérieures (1) .
Quelle fut l'attitude de la Russie, prise ainsi par l'Europe en flagrant délit de dissimulation préméditée et de contradiction entre ses paroles et ses actes? Les circulaires par lesquelles M. de Nesselrode annonça aux cabinets les mesures de violence dont la Russie allait appuyer ses injustes prétentions en Turquie furent publiées au moment même , et sont connues depuis longtemps ; mais ce qui est moins connu et plus curieux, c'est le ton que M. de Nesselrode prit vis-à-vis de l'Angleterre. On l'avait caressée lorsqu'on voulait l'abuser sur la mission du prince Menchikof, la prévenir contre la France et se servir
(l) Corresp., part i, n» 214.
d'elle en rendormant, pour soustraire à l'autorité du sultan la population grecque de son em* pire. Dévoilée, la politique de la Russie paya d'audace : au lieu de s'excuser, elle accusa ; elle passa sans transition delà flatterie à l'arrogance, de la ruse à la menace altière et obstinée. Tout le venin de la question , suivant elle , y avait été introduit par lord Stratford de Redcliffe. A chaque phase de cette affaire, il lui fallait apparemment pour victime un ambassadeur. C'était maintenant le tour de lord Stratford après M. de Lavalette. Voici les violentes récriminations contre l'ambassadeur anglais que M. de Nesselrode adressait à M. de Brunnow dans une dépêche du 1" juin :
« En agissant comme il Ta fait et comme il se propose de le faire si on l'y oblige , l'empereur croit être resté fidèle aux déclarations qu'il a faites au gouvernement anglais. 11 avait promis de pousser la modération et la patience aussi loin qu'elles pourraient aller; mais en portant à la connaissance du cabinet de Londres les préparatifs militaires qui coïncidèrent avec l'ouverture des négociations , il ne lui avait pas dissimulé qu'il pourrait arriver un moment où il se verrait contraint d'y avoir recours. C'est pourquoi il priait l'Angleterre d'employer son influence à Constantinople pour y faire entendre les conseils de la
ii6 HISTOIRE DES CAUSES
prudence, et de s'efforcer de son côté d'y conjurer une crise imminente, en éclairant les Turcs sur les conséquences, au lieu de les encourager dans leur aveugle obstination par des espérances de secours. Le cabinet britannique, — c'est là une justice que nous nous plaisons à lui rendre, — a agi dans cet esprit. Il s'est montré persuadé de nos intentions conciliantes. Il nous a franchement aidés à Paris dans cette partie épineuse de la question des lieux-saints qu'il s'agissait d'arranger avec la France. Quand celle-ci, sur la foi des bruits mensongers répandus à Constantinople, a envoyé sa flotte dans les mers de Grèce, l'escadpe anglaise de Malte n'a fait aucun mouvement. Malheureusement l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople était animé d'autres dispositions envers nous. Une incurable défiance, une activité passionnée, ont caractérisé toute sa conduite dans la dernière phase de la négociation. Même après la conversion du projet de convention en simple sened^ même après les modificatioAS importantes apportées à ce dernier par la suppression de l'article des patriarches, il a continué à nous refuser pour l'avenir toute espèce de garantie quiconque. Nous connaissons les efforts qu'il a faits auprès du sultan, comme auprès des membres de son conseil, pour l'encourager à la résistance, en cherchant à lui persuader que nos menaces ne dépasseraient pas la portée d'une pression morale, en lui promettant l'appui et les sympathies del'Eiirope, s'il accordait à ses sujets l'égaUté devant la loi et des privilèges plus conformes aux mœurs libérales de l'Occident. Enfin au dernier ipoment, quand le prince Men-
cfaikof avait consenti à abandonner même le sened modifié pour se contenter d'une note, quand Rechid- Paclia lui-même, frappé des dangers que le départ de notre légation pouvait faire courir à la Porte, conjurait rambassadeur britannique avec instance de ne pas s'opposer à la remise de la note formulée par le prince Menchikof, lord Redcliffe l'en a empécbé, en déclarant que la note avait la valeur d'un traité, et qu'elle était inacceptable. »
Il va sans dire que cette accusation de M. de Nesselrode contre lord Stratford était fausse. Hechid-Pacha la démentit formellement en se référant aux dates et en faisant appel aux témoins de ses relations avec lord Stratford (1). M. de Nesselrode, après avoir dénoncé l'ambassadeur, s'adressait à son gouvernement :
« Nous en appelons de ce jugement passionné à la raison et à l'impartialité du gouvernement britannique lui-même. Qu'il veuille bien examiner froidement le contenu et les termes de cette note, et après l'avoir méditée, qu'il nous dise ce qu'elle offre véritablement de compromettant pour la dignité de la Porte, de dangereux pour sa sécurité intérieure, quel accroissement si grand d'influence elle nous donne, et si le prétendu
(1) Rechid-Pacha to lord Stratford de Redcliffe, 21 juin 1853. Corr., inçlosure 2, no 322.
risque qu'elle fait courir aux intérêts ultérieurs de la Porte pouvait un instant seulement entrer en balance avec les risques bien autrement graves auxquels son rejet, — entraînant, comme il était devenu inévitable, le départ immédiat de la légation impériale, —pouvait et peut encore exposer la Porte Ottomane, l'Europe, et je dirai même, dans les circonstances actuelles, le monde social tout entier. »
Que pense-t-on de cette étrange façon de raisonner qui présentait comme un motif de céder aux exigences de la Russie les maux dont elle menaçait l'empire ottoman résistant à d'injustifiables prétentions? En finissant, du reste, M. de Nesselrode proclamait comme un fait cette influence de la Russie sur les Grecs de l'empire ottoman que l'on ne voulait point lui reconnaître et régulariser comme un droit. Pour dernier mot, il disait à l'Angleterre que l'empereur ne pouvait plus reculer, et que toute concession de sa part serait un échec moral qu'il n'accepterait jamais.
« Que le gouvernement anglais nous permette de le lui dire en toute franchise : en se préoccupant à tel point des inconvéniens d'une convention, comme donnant à la Russie des droits d'ingérence qu'elle ne possédait pas, on se crée un monstre à plaisir, on se débat, contre un fantôme. Pense-t-on sérieusement que nous
ayons besoin d'un pareil acte pour intervenir en Turquie en faveur des grecs orthodoxes, si leurs droits, leurs intérêts, leurs propriétés ou leurs vies venaient à être menacés ? Le possédions-nous quand nous avons, à répoque de la révolution grecque, rompu nos rapports avec la Turquie à la suite des persécutions exercées sur le culte orthodoxe? L'absence d'une convention semblable a-t-elle empêché l'Angleterre et la France elle-même d'intervenir en Turquie chaque fois que les principes de la tolérance religieuse leur ont paru méconnus par le gouvernement ottoman? il y a un fait que toutes les précautions et les méfiances diplomatiques ne seront pas en état de déplacer : c'est celui de la sympathie et de la communauté d'intérêts qui attachent notre population de 50 millions d'orthodoxes aux 12 millions et plus qui composent la majorité des sujets du sultan. Que cela puisse être fâcheux pour ceux qu'inquiète notre influence, le fait n'en existe pas moins. Apparemment on n'exigera pas de nous que nous renoncions à cette influence pour dissiper des alarmes exagérées. Nous le voudrions par impossible, que nous ne le pourrions pas. En s'armant contre ce fait-là, en cherchant avec une affectation si marquée à se prémunir contre lui, en forçant la Porte Ottomane à nous braver pour en conjurer les conséquences éventuelles sur de vaines suppositions, on ne fait que le mettre davantage encore en lumière aux yeux des sujets chrétiens de la Porte, qu'affaiblir d'autant dans leur esprit l'autorité morale de celle-ci, et au lieu de nous témoigner à cause de lui des défiances aussi peu méritées qu'injurieuses, il serait
mieux de s'en fier à la modération de Tempereur du soin de ne point en abuser.
« Mais au reste ce n'est plus là qu'est la question. A l'heure qu'il est, il ne s'agit plus d'une convention bilatérale ni même d'un sened, mais d'une simple note. Le rejet de cette note, si nous le tolérions, constituerait pour nous un échec moral que nous ne pouvons accepter, et de concessions en concessions, étant arrivés aux dernières hmites que l'esprit de conciliation puisse atteindre, nous sommes obligés d'honneur à nous en tenir à ce dernier mot. A son acceptation pure et simple sont encore subordonnées les mesures que nous allons prendre. »
On peut à présent mesurer le brusque et profond revirement produit par la mission du prince Menchikof. L'affaire des lieux-saints avait complètement disparu. Il n'était plus permis à la Russie d'en parler. Une autre q[uestion avait été suscitée par elle, et en présence de cette question toutes les positions étaient changées. La Porte n'était plus, comme au commencement, un arbitre tiraillé entre les prétentions de deux cultes et le juge inconséquent d'un différend qui au fond la touchait peu. C'était maintenant ellemême, elle seule qui était enjeu; on ne recourait plus à sa souveraineté pour le règlement d'un litige, on voulait lui ravir par la force un des
DE LA GUERRE D'ORIENT. i21
premiers attributs de cette souveraineté. La Russie n'était plus l'avocat des prétentions ou des griefs d'une communion chrétienne de l'empire ottoman; sa politique en Orient s'était tout à coup démasquée. Elle ne voulait peut-être pas tenter la conquête matérielle de la Turquie, bien sûre de rencontrer à Constantinople quelque chose de plus redoutable que la résistance des Turcs, la civilisation occidentale tout entière combattant pour la liberté du monde sur un champ de bataille suprême; mais elle voulait absorber moralement l'empire ottoman, et attirer à elle, par une surprise qui lui permettrait d'attendre son heure, tous les chrétiens, c'est-à-dire presque toute la population de la Turquie d'Europe. Pour atteindre ce but, la question des lieux-saints avait été l'occasion, le prétexte; la dissimulation avait été le moyen. Maintenant le dépit, l'orgueil, l'ambition, la poussaient aux entreprises de la force, auxquelles elle aurait sans doute préféré les succès de la ruse, et, au mépris de ses protestations les plus solennelles, elle allait attaquer l'intégrité de l'empire ottoman, dont elle n'avait pu réussir à entamer l'indépendance. — Contre ses prétentions et son agression, la Russie voyait se lever devant elle non plus seulement la France,
mais les quatre puissances qui avaient garanti avec elle l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman. La question avait pris des proportions européennes, et entrait désormais dans une période nouvelle.