MONCRIF
(Les Chats. — Lettre U.)
A postérité a des façons curieuses de répartir la gloire ou tout au moins la renommée. Avec l'aisance que donne le consentement à peu près universel des hommes, elle distribue les places dans l'immortalité, sans scrupules excessifs. Tel, qui mériterait d'être honoré, à l'égard des plus illustres, est relégué, en dépit de l'injustice, dans les bas côtés de son Panthéon. Tel autre se trouve assez avant dans ses bonnes grâces, pour que Ton s'étonne de cette faveur. Il semble qu'elle agisse à la manière de certaines grandes dames, qui tiennent salon littéraire dans le monde.
En vérité, l'on ne me croirait pas si j'avançais que François-Augusiin-Paradis de Moncrif est au nombre des méconnus. Sans doute, il est patent quil encombre fort peu l'histoire des lettres françaises, car Ton se croit quitte envers lui, lorsqu'on a cité son Histoire des Chats, mais si le procédé est quelque peu injuste — j'essaierai de le montrer— l'injustice n'est pas grande, car ce diable d'homme, qui jouait les dévots à l'occasion, se rattrape, par ailleurs. Un ne peut pas écrire un livre sur la société française, au temps de Louis XV, sans qu'apparaisse sa sémillante silhouette, aux marges de l'œuvre, sur un propos ou sur l'autre.
Parle-t-on de la bonne Marie Leckzinska? Son lecteur vient aussitôt faire l'empressé au cours des chapitres de cette biographie. Il trémousse son ombre falote, hypocrite et fine, autour du prie-Dieu de la Reine. 5i l'on démolit quelque vieille maison, comme l'Hôtel de Bussy dans ce Paris d'autrefois que nous aimons à cause de ses souvenirs, et si l'on conte l'histoire de ces vieux murs (1) on retrouve son nom au premier rang de ceux qui le fréquentèrent. C'est la trogne libertine et sans contrainte d'un joyeux drille, d'un des meilleurs buveurs du « Caveau » de Landelle qui enlumine alors ces pages.
Mais, dans une époque de curiosité émue comme lanôtre, où l'on aime peut-être le XVIII» i^iècle, surtout à cause de ses histoires d'amour, le grand triomphe de Moncrif, c'est la chronique scandaleuse. A chaque pas on bute dans sa personne. Il est mêlé à l'existence de toutes les danseuses célèbres. Il rôde dans leurs jupes. Sa vie pourrait porter en sous-titre : De la Camargo à la Mazarelli (2). Il compose des
(1) G. Lenôtre. — La petite histoire ; L'Hôtel de Bussy : « Le Temps » 2déc. 190S.
(2j A. Jullien. — Amours de danseuses, Daragon, 1909.
ballets innombrables, bien plus avec l'idée de vivre l'existence de ces interprètes que de faire œuvre d art. Que lui importe que Rameau en écrive la musique pourvu qu'il devienne Tamant des filles d Opéra ? Il ronronne auprès de la Guimard ou de la Salle, avec des souplesses de chat amoureux. Il fréquenie toutes les sociétés où Ton s'amuse, pour oublier le cavagnole de la Reine. Chez M"* Legrand, dans le monde de la galanterie, on le rencontre, avec Grébillon fils, Collé ; il y connaît la Dubarry, hier encore grisette, qui se forme aux délicatesses de la femme de volupté. Les mémoires secrets de M. de Sartines ne l'oublient pas: on suit sa trace dans tous les lieux de débauche de la capitale 11) chez la Lacroix ou la Gourdan(2). Enfin, quoique obligé à Versailles de se montrer avant tout le ser «^iteur onclueux, empressé et terne de Marie Leckzinska, il gravite dans ce tourbillon de fêtes que Mme de Pompadour créa autour de la mélancolie royale et pour elle, il compose ces Pastorales à grand décor, où elle incarne tour à tour Ragonde, Ismène ou Almazis.
Cinquante années durant, il papillonne ainsi, dans ce siècle, le plus fou et le plus délicieux de tous les siècles, autour de toutes les puissances et de toutes les gloires. I^ butine sans cesse, cueillant ici des honneurs, là des plaisirs. Il est de toutes les fêtes, celles de la Cour et celles des petites-maisons. A ce seul titre, sa vie est déjà intéressante à étudier. Il représente toute une espèce, qui sous Louisle-Bien-Aimé, se développa jusqu'à l'engeance. Homme de lettres, parasite, fonctionnaire, académicien,am ant de cœur de ces demoiselles, roi cynique de l'esprit et de l'âme, il est un Neveu de Rameau bourgeois — moins vigoureux que le plébéien, moins pittoresque aussi, et plus complexe d'autre part. Mais bien plus, si nous rééditons aujourd'hui son œuvre la moins mauvaise. Les Chats, c'est d'abord et avant tout parce qu'elle n'est pas aussi mauvaise qu'on le croit généralement, et aussi, parce qu'elle nous offre un document curieux, une manière d'autobiographie énigmatique
(1) Paris sous Louis XV t. I, p. 118-149-339. — Mercure de France. '2) La maison de M"* Gourdan par E. Defrance. — Mercure de France :
de telle qualité qu'elle devient un chef-d'œuvre spécifique d'ironie, envers soi-même et envers les autres. C'est par excellence le livre à clef delà courtisanerieet du parasitisme.
Ce François-Augustin-Paradis de Moncrif vint au monde à Paris. C'est le propre d'un homme qui veut faire son chemin dans la société. Il naquit en 1687, alors que la France était encore heureuse sous le Grand Roi.D'Alenibert, qui assuma la lourde tâche d'écrire l'Histoire des Académiciens de son siècle, nous dit en termes dignes de la compagnie; qu'il était issu de parents pauvres mais honnêtes.
A l'occasion de sa naissance, s'accomplit dans la vie des braves bourgeois anglais — ses père et mère — une formalité, qui peut sembler providentielle et miraculeuse lorsqu'on sait le devenir de l'enfant. Ils francisèrent, en l'honneur de cette nativité, leur nom, comme s'ils eussent eu le tendre pressentiment qu'il fallait aplanir la route, sous les pas du l'eune Paradis.
Ils a'aient — et ce petit fait suffit à nous renseigner à cet égard — l'intention formelle de soigner son éducation, afin qu'il put un jour faire figure d'honnête homme dans le monde. Mais ces braves gens étaient, comme c'est le cas de la plupart des parents, par rapport à leur progéniture, des attardés. Ils concevaient le perfectionnement d'un jeune homme, selon les traditions des académies les plus envogiie sous Louis XIV, — et principalement avant son règne magnifique;^ et ces méthodes apparaissaient comme fâcheusement austères à celte ardeur iuvénile: « Le jeune Moncrif — c'est ici d'Alembert, son panégyriste qui guide mon discours — déconcerta ces vues par des inclinations toutes contraires : il préféra aux études sérieuses les talents agréables : la poésie, la danse et la musique. Il cultiva jusqu'à l'escrime, dans laquelle même il se rendit très profond et presque célèbre; mais, en fréquentant les salles d'armes, il eut le mérite, très rare à son âge, de n'en prendre ni le ton ni les mœurs. Ce fut au contraire ce talent qui servit le plus à l'mtroduire dans les sociétés brillantes, en lui fournissant souvent l'occasion de se trouver avec la jeunesse la plus distinguée du Royaume. »
Ce tableautin, détaché d'un « Eloge >> de Moncrif, (1) appartient vraisemblablement au genre rosse, et Jean le Rond d'Alembert dût bien se divertir à le composer. Tous les détails, réunis ici, sont vrais. Et cependant l'impression générale est sinon fausse, au moins « truquée ». Le bon petit collègue oublie de dire que le jeune Paradis fit aussi des études; très sérieuses et que s'il négligea certaine culture, chère à Port-Royal, inutile à son gré, il se pourvut à tout hasard d'une solide érudition. Bien mieux même, lorsqu'on regarde d un peu près ce petit livre que nous réimprimons aujourd'hui, l'on peut se rendre compte que son auteur avait plus de connaissances qu'il n'en laissait paraître en société et que n'en avaient la plupart de ses contemporains.
Tel qu'il fut pris d'ailleurs, ce croquis de d'Alembert est bien vivant. Après tout, sa rosserie ne dépasse pas les limites d'une bonne critique académique. Si nous ajoutons par surcroît l'éloge qui convient, nous avons le portrait fort exact de ce jeune arriviste, qui soignait son avancement fignolant le détail, ne répugnant à aucun efiFort pour réaliser son dessein. Sans nul doute, il avait une connaissance précoce de l'àme humaine de tous les temps et de celle de ses contemporains en particulier. Il savait que la carrière qu'il choisissait n'était pas exempte d'aventures et que si Ton veut vivre paisiblement, dans une situation tant soit peu fausse, il est bon de savoir l'escrime. C'est Tacite au cours de ses lectures qui lui avait enseigné la maxime : « Si vis pacem, para hélium. ».
Tout ce souci qu'il avait pris de sa formation ne pouvait demeurer sans récompense, dans une société où les frivolités absorbaient toute la vie.
Bon danseur, chansonnier, poète d'alcôve et le mollet bien fait. Paradis de Moncrif avait tous 1 s titres à s'intituler homme de lettres. Il en prit le nom et courut les sociétés littéraires. Il faisait ici un rondel, là un madrigal et il
(i) Histoire des membres de l'Académie française, morts depuis 1700 jusqu'en 1771 par M. d'Alembert. — Tome VI. Paris; 1782.
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instaura sa réputation, grâce aux grandes dames, à qui il rendait des services mondains et aux bonnes filles qui s'euorgueillisaient davoir pour amant un écrivain.
Toutefois, comme il était avisé et qu'il ne s'en faisait pas autrement accroire à lui-même, il nimprima pas ses petites œuvres. Il réserva pour la belle circoastance, sa première édition. Louis XIV étant mort, il écrivit une ode sur ce thème admirable,éten homme avisé,au cours de ce poème, il parlait surtout des vivants. S'adressant d'abord au Régent, puis à Louis XV, il disait à celui-ci :
D'un Héros l'active prudence De nos cœurs assume la foi Il tient l'épée et la balance Trop pesantes encore pour toi.
Ces vers sont de toutes façons d'une « platitudp désespérante». Moncrif après les avoir publiés éprouva-t-il le sentiment qu'il dépassait dans un tel genre la médiocrité permise à un débutant ? On ne sait. Mais tout est possible de sa part. Et Ton serait enclin à le croire, lorsqu'on le voit tenter, à partir de ce moment, de moindres ascensions poétiques. Ce qu'il avait cherché en composant son Ode, c'était à acquérir la faveur de Philippe d'Orléans. Ayant atteint son but, il se borna désormais à écrire des vers imités d'Anacréon ou de petites fables insignifiantes. Moyennant cette concession au bon sens dans le pays qui avait connu, l'âge précédent. Racine, Molière, la Fontaine et même Boileau, il passa pour un poète.
Non point sans doute pour un grand poète. Les gens du XVIII* avaient trop d'esprit pour s'en laisser conter à ce point. Mais on trouvait agréable ce jeune homme qui composait des pièces de vers sur commande pour toutes les circonstances de la vie, pour les baptêmes, les mariages et les enterrements. Et comme, d'autre part, il était homme, et au-delà, à réaliser les prouesses amoureuses dont il se vantait dans ses décasyllabes, on lui passait sa douce manie, à laquelle d'ailleurs il était sans doute le moins attaché.
Ces œuvres lui procuraient au surplus l'avantage qu'il souhaitait en les écrivant. Il était reçu chez la duchesse du
Maine. Il appartenait à « l'Académie de ces Dames et de ces Messieurs ». 11 était membre du « Théâtre deBagnolet» et de « la Société dramatique de Berny ». Convive assidu aux « Dîners du Bout du banc » ; il avait reçu ses brevets de « rOrdre de la Calotte «.Avant de participer aux bénéfices, aux honneurs et aux places sérieuses, que donne la société, il se faisait admettre dans toutes les compagnies où l'on s'amuse...
En s'instituant ainsi,par calcul et peut-être aussi, disons-le à sa décharge,par tempérament, le maître Jacques des plaisirs des grands, il gagna leur confiance,et cette sorte d'indulgence qu'ils réservent volontiers à ceux qui les divertissent On se l'arracha bientôt. Il devint indispensable. Pour l'avoir aux heures de loisir, on lui donna des charges et des fonctions grassement rétribuées, qui l'attachèrent. A ce sapajou humain, on fit une cage dorée, où renfermer entre les intermèdes, qui étaient son triomphe. On se le passa de main en main comme une curiosité. Pour quil consentit à être régisseur des plaisirs, qu'il montât des pièces, réglât des ballets, ramenât des danseuses et des comédiennes, on le prenait pour secrétaire de ses commandements.
Ce moment, dans l'existence de Paradis de Moncrif est un des plus savoureux. Quelques très grands seigneurs, que sa verve et ses complaisances livertissent, et servent tout à la fois, se le disputent à prix d'or. Ainsi, tour à tour et à bon escient, ce boute-en-train patenté passe de la maison du duc de la Vallière, à celle du grand prieur d'Orléans. Le comte de Maurepas se le voit enlever par le comte de Glermont.D'Argenson,lecadet,se l'attache enfin. Il ne quittera ce dernier maître que pour se consacrer au service exclusif des souverains, qui apprécient mieux que quiconque l'art de la flatterie.
Entre deux pirouettes.pour consolider son crédit et pour étendre sa renommée, Moncrif travaillait à des ouvrages de théâtre : Cet homme qui avait le besoin insatiable de plaire, voulait recueillir le suffrage du public. En même temps, il ressentait une volupté secrète à évoluer dans ces
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milieux de théâtre, à fréquenter la société des comédiennes qui ont les jaœurs faciles, les atours luxueux, le propos spirituel. Il faisait jouer au Théâtre Français, une comédie, intitulée l'Oracle de Delphes. Elle réussit, mais mieux encore elle eut un succès imprévu. Après la quatrième représentation elle fat interdite, en dépit ou peut-être à cause des applaudissements qui lavaient accueillie, sous le prétexte d'impiété. C'était la gloire.
Pour une première œuvre,Moncrif avait tous les bonheurs: le succès littéraire et le scandale. Après cela, il fut classé parmi les meilleurs écrivains dramatiques de son temps, encore qu'il ne connut par la suite que des échecs: Les Abdérites, représentés en 1732 à Font.ùnebleau furent accueillis froidement. Mais au théâtre, cela n'a jamais eu d'importance.
C'est à l'Opéra, à TAcadéraie nationale de musique que Moncrif devait le plus brillamment réussir. Son ballet Zélindor, roi des Sylphes, lui procura une réputation qui dura autant que le régime, les suffrages les plus flatteurs — celui de Voltaire entre autres — et de beaux droits d'auteur. Non seulement, il fut joué à l'Opéra, mais le 18 décembre 1752, il était représenté à Vp.rsailles, devant le Roi, et certains vers, lâchés à bout portant dans ce monde de l'Allusion, ne durent pas médiocrement contribuer à l'enthousiasme. Zélindor, le roi des Sylphes délaisse les Sylphides pour une mortelle et s'en explique ainsi :
Une Sylphide sait aimer,
Mais une Mortelle est charmante
Hé! comment ne pas m'enflâmer Pour l'aimable objet qui m'enchante !
Oui, la jeune Zirphé m'a fixé dans ces lieux : Par raille enchantements, mon art ingénieux Prénent ses vœux, l'élonne et l'amuse sans cesse ;
Cent fois pendant les nuits,
Les songes que j'instruis Lui peignent mon image, annoncent ma tendresse
J'ai soin qu à sa félicité
Tout conspire dans la nature Cherche-t-elle ses traits au sein d'une onde pur«. Elle y voit les Amours couronner sa beauté.
Si l'on songe que ce ballet avait été composé en 1745, l'année même où Madame de Pompadour devenait maîtresse royale — le bal masqué de l'Hôtel-de-Ville avait eu lieu fin février — et qu'en 1752, Z'''lindor — Louis XV dédaignait encore toutes les Sylphides du monde —lisez: toutes les Dames de la noblesse — en rhonneur de cette « mortelle »,on reconnaîtra que cet incorrigible flatteur ayant trouvé cette fable n'avait pas besoin d'autre génie pour triompher. On comprendra aussi que ce ballet ait assuré à Moncrif la protection et l'amitié de la favorite. ..
Les œuvres dramatiques de l'auteur d'Ismène nous ont entraîné assez loin dans la vie de Moncrif. Il nous faut revenir sur nos pas, pour assister à Téclosion de cette fortune. C'est d'ailleurs à peu près à ce moment que se place la seule erreur de conduite qu'il ait jamais commise.
Le comte de Glermont avait soufflé ce modèle des serviteurs à M. de Maurepas. Il crut aussitôt avoir réali«ié le plus magnifique exploit. Ayant nommé Moncrif, secrétaire de ses commandements, il le soignait et le cajolait comme l'oiseau rare. A la Gour,à la ville, il célébrait perpétuellement ses mérites. Volontiers, il l'eut égalé aux plus grands génies du passé. A la bonne Reine elle-même, il vantait l'auteur des Chats. Il se fit à ce point éloquent que celle-ci décida d'acquérir ce phénomène pour son propre compte. D'emblée, sur sa description, elle nomma ce phénix son lecteur ordinaire.
Moncrif savait qu'il est utile de reconnaître les bienfaits. Il semble qu'à la suite de cette promotion inespérée, qui transformait sa condition jusqu'au miracle, il eut dû témoigner à son protecteur une gratitude sans borne. D'une certaine façon, il parut le faire. Il ne quitta pas la maison du comte de Clermont, ce qu'il eut pu faire aussitôt, sans inquiétude du lendemain désormais. Mais, en y demeurant, il se révéla d'une légèreté admirable et stupéfiante : au foyer même de celui-ci, il s'oublia dans les bras charmants et ronds de la maîtresse du Comte-Abbé, rexquise,la divine, la frivole Camargo. ..
Trait qui déconcerta si l'on songe au sang-froid de notre arriviste ! Fut-ce un éblouisspment de la chair ou ce vertige, que ne dominent pas les mieux assurés ? On ne sait. Pour ma part, je ne suis pas loin de penser que ce geste de l'amour fut lui-même réglé comme un pas de danseuse ou, plus minutieusement encore, comme tout autre acte de Moncrif . Grâce à cet expédient délicieux, en effet, ce modèle des littérateurs de maison évita à M. de Glermont de con«ierver, en se séparant de lui, le regret de le perdre. Bien mieux même, de la sorte il l'obligea à le renvoyer — ce qui était son dessein secret et son désir.
Ce scandale, consommé et devenu public, lui fut d'ailleurs très utile. A partir de ce moment, il se sentit rassuré dans son amour pour les femmes. 11 put avcir des liaisons et des bonnes fortunes, de façon continue, sans que l'on en parlât autrement que pour en rire et l'envier. Entrant au service du Comte d'Argenson, il prit prétexte de l'aventure pour définir sa condition de façon plus précise. Respectueusement il fit sans doute valoir à son protecteur par quelque apologue oriental dans le goût de ses contes, que le service de sa Majesté très Chrétienne n'était pas comparable à celui de Sa flautesse et qu'il eut été très impertinent, même auprès de la Princesse la plus pieuse de TEurope, d'être privé d'un des ornements naturels que Dieu donna à l'homme. Les honneurs suscitaient chez Moncrif, non point certes une audace qui eut pu nuire à sa carrière, mais cette bonne assurance qui procure à tous les fonctionnaires une sérénité à peu près inébranlable.
En adoptant cette attitude, il se montrait d'ailleurs logique avec lui-même. Il conformait sa conduite aux théories qu'il avait développées, tour à tour sous le couvert de l'histoire naturelle et de la morale. En 1727, il avait publié un petit livre, qui paraissait uniquement rédigé par un ami des bêtes, contre les détracteurs de la race féline. En fait, rhistoire des Chats était une première et discrète apologie pour ces êtres charmants, d'une jolie souplesse de reins, qu ont des grififes mais font patte de velours, frôleurset amoureux jusqu'à la mort, paresseux et ami de leurs aises. C'était, en dépit des planches de Coypel, gravées par Gaylus, et
figurant les chafs les plus illustros de l'histoire, une première épreuve de son portrait qu'il avait dessinée de la sorte.
Onze ans plus tard, en 1738, alors que depuis cinq années déjà l'Académie l'avait appelé à recueillir la succession de Monseigneur l'évêque de Blois, il reprenait son thème,mais dépouillé cette fois des ornements que la crainte avait disposé autour de ses propos cyniques. Il publiait, assuré dans ses honneurs, VEssai sur les nécessités et les moyens de plaire^ où il ne craignait pas de formuler sa philosophie de la vie dans des maximes de cette qualité : « Un dos fruits que l'on doit naturellement se promettre des avantages de l'esprit, c'est de se procurer une vie agréable. »
Cette vie agréable, il la vécut avec un art, une inconscience admirables qui désari^eraient un moraliste même. A son esprit, il ne demanda aucunes tâches sérieuses. Il ne le força à aucun travail personnel. Il lui imposa seulement d'être toujours en éveil, afin de pouvoir satisfaire aux demandes de la clientèle, quelles qu'elles fussent.
C'est un bien gros mot de dire quille prostitua. Et cependant, Moncrif fut bien un homme fou de son esprit, comme il y a d^s filles folles de leur corps. Il le vendit à tout venant, indifférent à la corvée, uniquement préocupé d'en tirer de l'argent, afin de vivre par ailleurs sa propre vie.
Il avait obtenu les premiers avantages de sa carrière, au temps de la Régence, en écrivant des chansons à boire et des poésies libertines, qui ravissaient d'aise les grands seigneurs qui l'accueillaient. Certaines p'^tites œuvres de lui, composées au Caveau, dans la société de Piron, de Vadé. de Voisenon ou de Crébillon fils, n'ont rien à envier aux productions les plus libres de ces bons esprits. Devenu académicien, il travailla avec la même aisance dans le genre ennuyeux pour assurer sa réputation. Lecteur de la Reine, pour accroître ses pensions ou recueillir de nouvelles charges il s'astreignit à une piété de Cour. Il composa des Cantiques spirituels. Et M. Octave Uzanne, dans la charmante notice qu'il plaça jadis, en tête de son édition des
Contes de Moncrif, rapporte un trait qui achève de nous peindre le bon homme : « Moncrif, nous dit -il, ne se contentait pas d'alimenter, si l'on peut s'exprimei' ainsi, par ses Cantiques spirituels la tendre piété de la Reine, il était encore — pour faire complètement sa cour à cette religieuse princesse — le médiateur de quelques correspondances dévotes qu'elle entretenait avec des personnes confites dans l'onction et la prière, entre autres, avec une ancienne comédienne qui s'était donnée à Dieu après s'être maintes fois prêtée au diable ; cette ancienne fille de théâtre se nommait Mlle Gautier et vivait en Carmélite, servant le ciel avec le même zèle qu'elle avait servi le monde. »
La mascarade ne saurait aller plus loin, je crois. Et cependant, je ne suis pas de ceux, avec M. Uzanne, qui traitent Moncrif de Tartufe (1). Il ne fut pas un hypocrite, et s'il consentit à des besognes religieuses, peu en rapport avec sa pensée et avec ses goûts, il ne se cacha jamais pour vivre, en dehors de ses fonctions, son existence de débauches Il y avait en lui deux personnages qui ignoraient tout l'un de l'autre, le fonctionnaire et l'homme. L'un gagnait de l'argent à des tâches pénibles, l'autre le dépensait avec grâce, avec esprit, avec prodigalité.
Et c'est à cause de cette duplicité de vie que le chefd'œuvre de Moncrif, n'est ni une de ses poésies, ni un de ses ballets, ni un de ses contes ni même cette histoire des Chats, mais cette vie elle-même. Nul homme, avec moins de précautions, dans une condition, somme toute, modeste par l'origine et précaire en conséquence, ne réussit aussi bien à satisfaire la dévotion de ses protecteurs et sa passion du libertinage. Avec ses vices et malgré eux, il sut, une fois admis à la Cour, se faire nommer encore secrétaire général des Postes, lecteur de Madame la Dauphine, censeur royal et secrétaire du duc d'Orléans. Et avec l'argent que lui procuraient ces places, il entretenait des maîtresses, choisies parmi les plus belles filles de la galanterie et du théâtre.
Jamais — et c'est là encore une chose à noter — ce diable d'homme ne se fit ermite. Grimm, au lendemain de sa
(1) Loe. cit. Quantin 1879, page X.
mort, l'enterrait sous cette phrase qui voulait être méchante et qui ne parvient qu'à nous émouvoir : « Il a poussé la passion pour la créature ou plutôt pour les créatures jusqu'à Fextrême vieillesse. » Il eut pu dire jusqu'à sa mort.
A soixante-dix-sept ans, Moncrif en effet avait encore une liaison, à la fois très vive et très tendre, avec une des courtisanes les plus cotées delà capitale. Grâce à la jeunesse miraculeuse de ses sens et à l'exquise fraîcheur de son cœur,il satisfaisait tous ses désirs. Leurs nuits étaient légendaires dans la galanterie, et, proche la mort, le vieil amoureux se libérait des convenances qu'il avait observées jusque-là. Pour le plaisir de cette fille magnifique, il scandalisait l'Académie et pour satisfaire un de ses caprices, lui qui n'avait pas de goût à écrire, il composait un Elooe du duc de Sully qu'elle signa et un conte intitulé Camédris qui eut le même sort. Jusqu'à sa mort et jusque dans son lit d'amoureux ce devait être le destin de Moncrif d'«'èrire pour les autres. Mais jamais commande, même royale, ne dut lui sembler plus douce, malgré que le sujet en fût tant soit peu ennuyeux.
Il vint un moment cependant, où la Statue du Commandeur se dressa devant ce don Juan-fonctionnaire : il dut rendre les armes. Mais, alors avec une bonne grâce parfaite, sans bravad*^, il consentit à la retraite. Il se contenta désormais de vivre, sans tenter le sort, au milieu des danseuses, des comédiennes et des filles. Une vieille habitude ramenait toujours ses pas vers le foyer de l'Opéra, où il avait connu quelques-unes des plus belles heures de sa vie, où il avait cueilli les plus belles roses de sa destinée d'épicurien. Gomme un vieil abonné, portant beau, malgré la détresse de son désir, il allait parmi les ballerines quêtant pour la nuit, avec un sourire mélancolique une compagne , un beau corps à voir dévêtu et à caresser : « Si quelqu'une de ces demoiselles était tentée de souper avec un vieillard bien propre, il y aurait quatre-vingt-cinq marches à monter, un petit souper assez bon et dix louis à gagner. »
Il avait gardé son appartement, aux Tuileries. C'est là qu'il mourut, le 12 novembre 1772. Les dix derniers mois de son existence, il ne pouvait plus sortir, mais il attendait
avec calme la mort, sans regret, la mise soignée, la conscience en repos, satisfait de l'œuvre parfaite qu'avait été, à son gré, sa vie dégoiste.Il n'avait aucune terreur des au-delàs et il parlait avec liberté de la mort. Il faut lire dans Bachaumont le récit de ses derniers jours : il n'est pas sans grandeur : « Il a voulu semer de fleurs, écrit-il, le reste de sa carrière et a toujours reçu du monde : accoutumé à voir des filles et des actrices, il égayait encore ses regards du spectacle de leurs charmes ; ne pouvant plus aller à l'Opéra où il se rendait habituellement, il avait chez lui de la musique, des concerts, des danses. »
De l'œuvre entière de François-Augustin Paradis de Moncrif, il ne reste guère aujourd'hui qu'un souvenir incertain. La plupart des hommes seraient fort en peine de citer quelque titre de ses ouvrages. Le moins inconnu de tous reste ce livre de jeunesse Les Chats, que nous rééditons ci-après. Mais comme les exemplaires en sont devenus assez rares, on n'a plus guère l'occa-ion de lire ces onze lettres qui furent fameuse? cependant, du vivant de l'auteur.
Il m'est tombé entre les mains, voici quelques années, un volume du Journal historique sur les matières du tems qui contient à la date de juillet 1727 un des premiers compterendus, qui aient été faits sur Les Chats. Il vaut que l'on en cite quelques extraits, car il nous renseigne sur l'opinion que professaient les contemporains à l'égard de ce livre : « A ne voir que le titre de cet Ouvrage [1) écrit le critique, on ne s'imaginerait pas qu'on y a rassemblé tout ce qui se trouve dans les Auteurs Latins, Grecs, Arabes, Persans, pour composer non seulement l'Apologie, mais l'éloge des Chats. Quelque plaisant que puisse paraître ce dessein, l'exécution l'est infiniment davantage, et rien n'est plus
(1) « 1.65 Chats — Tel est le titre d'un Ouvrage qui vient de paraître, et qui a été imprimé à Paris, chez Gabriel-François Quillau fils, rue Galande, à l'AnnoQciation. "Vol. iii-8*, pa^es 20i, sans la Table.— Le prix est de 3 liV. relié. *
comique que le sérieux de l'Auteur. Il met tout en œuvre pour rehausser la gloire des Chats : l'ancienne Mythologie, TAlcoran, les observations des Philosophes, les Proverbes, et tout cela l'occupe dans onze Lettres ; car il a partagé ainsi son Ouvrage, pour éviter un inconvénient assez
ordinaire En vous permettant pour ainsi dire de quitter
son Ouvrage pour le reprendre une autrefois, il vous donne une avidité de le lire tout entier, que vous ne sauriez vous empêcher de satisfaire »
Gomme on peut s'en rendre compte par ce morceau, Moncrif eut une bonne presse, mais cependant il ne manqua d'être raillé — ce qui est peut-être le meilleur critère du succès. On publia L'Histoire d'un Rat calobrisà citron Barbet au sujet de V H'istoire des Chats, par M. Moncrif (Ratapolis- Mathurin Luaard 1727 et 1731 in-12) ainsi qu'une Lettre galante et divertissante pour régler la vie des Chats (1728, in-12). Bien mieux, c'est à propos de ce livre que le poète Roy composa quelques épigrammes assez vives qui lui valurent par ailleurs, d'être rossé, de la propre main de l'auteur.
Mais, si les contemporains goûtèrent cette fantaisie, ils se laissèrent prendre à la fable. Ils ne surent pas deviner l'humour — ■ n'oublions pas l'origine anglo-saxonne de Moncrif — que recelaient dus phrases comme celle-ci : « Gomme je ne me ne pas à mes seules lumières, je vais consulter tous les sçavans de l'Europe. Vous jugez bien, (Madame) que je n'épargnerai ni le temps, ni le travail. Les ouvrages qui ne sont qu'un jeu de l'esprit, ne demandent que les moments de notre loisir ; mais on se sent emporté par une vraie émulation, quand on a entrepris quelque point essentiel de l'histoire. >> Ils crurent que Moncrif, dans son amour passionné des chats, s'était enlisé lui-même dans la gageure, acceptée peut-être d'abord en manière de divertissement. Comme le croyait ce critique bienveillant que je citais tout à 1 heure, la plupart des gens trouvèrent que rien n'était « plus comique que le sérieux de l'auteur. »
Evidemment, si Moncrif eut tenu sérieusement des propos comme ceux-ci : « L'aimable Brinbelle, ainsi que nous l'avons déjà exposé, avait épousé en troisièmes noces
Ratillon... », et encore : « Quand un Chat mourait de mort naturelle (en Egypte) tout<-s les personnes de sa connaissance... », il eut été tant soit peu ridicule. Et il eut droit à toutes les railleries s'il avait écrit sans sourire d*^s phrases de cette mesure : « Qui sçait si l'exemple de cette fable (dans les incendies, les chats, en Egypte, se jetaient dans les flammes^ ne fut pas le ressort secret qui détermina l'action généreuse de Q. Gurtius ? Il y a toute apparence que son dévouement pour le salut de sa patrie, en se jetant dans le goufifre, ne fut qu'une imitation des Chats de l'Egypte. » Mais, il ne semble pas que Ton puisse prêter à ce galant homme, qui savait son monde, une pareille folie.
On peut aimer les chats jusqu'à professer à leur endroit une tendresse très indulgente, comme le firent Maynard, Nicolardot. Baudelaire, Taine, ou mèmecommp MM. Anatole France et Pierre Loti, — et sans nul doute Paradis par une affinité instinctive goûtait la société des félins — mais de là à leur prêter sérieusement une importance cosmique, il y a loin. Moncrif avait trop de boa sens pour cela. Le sentiment qui l'attira d'abord vers elle fut sans doute l'envie, car dans les salons où il fréquentait, il admirait la place qu'avaient su conquérir silencieusement ces admirables petits êtres, dont les yeux profonds semblaient jugerla frivolité humaine, asservie à leurs caprices.
Mais j ustement parce qu'il pensait ainsi et qu'à l'école de ses « chers amis », les chats, il avait surpris cet enseignement égoïste et dédaigneux, il ne pouvait pas leur accorder toutes ces vertus sans importance qu'il leur prêtait. Peut-être une vieille dame, une marquise spirituelle et maniaque, enfoncée au coin de l'âtre dans sa causeuse, lui avait-elle demandé, mi-ironique, mi-attendrie, d'écrire ce panégyrique des Chats et de dire « quel rôle nos chers amis ont joué dans l'antiquité «»? Peut-être au-si bien était-ce une jolie mondaine, sa maîtresse, qui lui avait imposé ce caprice, qu'il avait accueilli de bonne grâce afin de la payer en monnaie de.,., félin? On ne sait, mais toujours est-il qu'ayant accepté sa lâche, en faisant patte de velours, comiiie c'était son habi-
tude, il montra quelque peu les grifies, dans l'accomplissement.
L'éloge tel qu'il le composa pourrait se comprendre de deux façons, et ce petit chef-d'œuvre d'ironie et de finesse, comme les livres sacrés du Trismégiste demanderait peutêtre à la rigueur une double initiation. Dune part, ce livre sans prétentions qui exhausse jusqu'à l'apothéose la race féline, qui ramasse autour de ces bêtes toutes les épithètes laudatives, qui fait d elles des héros, des êtres surnaturels, qui leur attribue toutes les vertus, tous les dons, qui contient cette phrase prodigieuse et dépassant toutes limites : «Il y a eu tel Chat dont la vie peut-être a été plus brillante et plus traversée que celle d'Alcibiade ou d'Hélène », ce livre qui soulève tous les problèmes de métaphysique, d'art, de théologie,de science et de littérature pourrait bien n'être à sa façon qu'une moquerie subtile envers ceux-là même qui éprouvent pour ces sortes d'animaux les sentiments passionnés et délirants que la vieille chanson prête à la Mère Michel. Peut-être ainsi fut-il pour Moncrif une façon juvénile et charmante de dire au monde qu'il était vraiment d'une bêtise incommensurable : et c'est peut-être pourquoi aussi bien, en prenant de 1 âge et de la prudence, le désavoua-t-il, craignant que quelqu'un ne le comprit, quelque jour, comme il l'avait écrit.
J'avoue cependant, pour ma part, préférer une interprétation un peu différente. Si Moncrif avait eu un génie de telle qualité, il y aurait eu chance pour qu'on en retrouvât les traces plusieurs fois, dans le cours de son existence. A la réflexion je crois, au fond, comme je l'indiquais plus haut, que ce livre est bien plutôt une autobiographie symbolique et qu'en louangeant les chats, en analysant leurs sentiments, si j'ose m'exprimer ainsi, c'était lui-même et ceux de son espèce qu'il avait dessein de réhabiliter.
Car, il était bien de la race de ces admirables philosophes égoïstes. Il cherchait toujours, au coin de la cheminée, où flambe une bûche parfumée, la bergère où s'enfoncer douillettement comme les chats occupent leur coussin. L'échiné souple, le geste câlin, l'allure toujours majestueuse . même dans les pires débauches, le pelage soigné, paresseux
et amoureux, égoïste, un peu fourbe mais séduisant, il aimait se coucher dans les bras d'une femme, comme se pelotonnent les félins dans le pli tiède de la robe, sur les genoux ronds de leur maîtresse. Il se mirait dans leurs gestes et dans leurs mines. Et ne pouvant à cette époque, n'osant dans sa condition, célébrer la beauté de cette vie à la fois servile et indépendante qui était pour lui l'idéal, il vantait hyperboliquement ses amis, « ses chers amis », plies aux manies des maîtres et libres jusqu'à l'ivresse, sur les gouttières.
Il est piquant de voir ainsi que ce petit livre, qui mérite d'être lu aujourd'hui encore, — - à condition qu'on l'allège comme je le fais de toute l'érudition prodiguée au bas des pages, — résiste à une explication toute simple. 11 demeure énigmatique, comme l'homme, comme le sujet. Tel qu'il est cependant, dans sa jolie langue, dépouillée et ferme, — celle de la prose française au xviii* siècle, — il fera encore les délices des âmes tendres, qui n'ont pas souvent l'occasion d'entendre vanter les chats dans un style de cette qualité et sur un mode aussi magnifiquement louangeur.
Georges GRAPPE.
Versailles^ mai 1909.