SONNET
C'est grand dommage que ma Chatte,
Aille au pays des trépassés ;
Pour se garantir de sa patte,
Jamais Rat ne courut assez;
Elle fut Matrone Romaine,
Et fille de nobles ayeux ;
Mon Laquais la prit sans mitaine,
Près du Temple de tous les Dieux ;
J'aurai toujours dans la mémoire
Cette peluche blanche & noire,
Qui la fil admirer de tous ;
Dame Gloton l'a maltraitée,
Pour plaire aux Souris de chez nous.
Qui l'en avoient sollicitée.
Il n'est pas étonnant que M. Menard ait regretté si tendrement sa Chatte ; elle étoit sans doute les délices de sa solitude, & l'appui de sa philosophie, lorsqu'il composa ces vers qui caractérisent si bien ses mœurs & son esprit.
Las d'espérer & de me plaindre De l'amour, des Grands, & du sort.
C'est ici que j'attends la mort.
Sans la désirer ni la craindre.
Mais quels avantages n'ont point été occasionnés par les Chats. Une des plus célèbres maisons de l'Angleterre leur doit sa richesse & son illustration. Richard Whigtington, dans sa grande jeunesse, dépourvu de tous les biens de la fortune, mais né avec d'excellentes inclinations; voulut
aller dans l'Inde chercher une plus heureuse destinée. Il se présenta comme passager pour s'embarquer. On lui demanda avec quels secours il comptoit de vivre dans le trajet, il répondit qu'il n'avoit pour toute richesse qu'un Chat, & le désir de se signaler. On fut touché de cette franchise noble avec laquelle il exposoit sa situation. On ï le reçut lui & son Chat, & le vaisseau fit voile. Comme | ils étoient dans les mers de l'Inde, une tempête les surprit, i & les fit échouer sur une côte, où bientôt les naturels du •! pays s'emparèrent de leur navire, & de leurs personnes. ;• j Le jeune Anglois, portant son trésor entre ses bras, fut •! conduit comme les autres devant le Roi de ces peuples ; ; & tandis qu'ils étoient à son audience, ils apperçurent un ] nombre immense de Souris & de Rats, qui parcouroient ; le Palais, & s'attroupoient jusques sur le trône duMonar- ; que, qui en paroissoit très-ennuyé. Whigtington reconnut : la voix de la fortune qui l'appeloit. Il ne fit que laisser ! aller son Chat, & voilà un monde de Souris et de Rats i étranglés, & le reste mis en fuite. Le Roi, charmé de | l'espoir d'être bientôt délivré du fléau qui désoloit ses ' Etats, entra dans des transports de reconnoissance qu'il ne savoit comment exprimer assez vivement. Il embrassoit tantôt ch Chat libérateur, & tantôt le jeune Anglois ; & pour accorder à l'un & à l'autre de dignes marques de sa reconnoissance, il déclara Whigtington son favori, & donna à ce merveilleux Chat le titre de Généralissime de ses Armées, n'ayant eu jusques-là d'ennemis à combattre que cette immensité de Souris & de Rats qui l'assiégeoient sans cesse.
Whigtington, soutenu par la considération que lui donnoit le Chat son émule, surmonta toutes les cabales de la Cour. Il gouverna plusieurs années cet Empire ; enfin gagné par l'amour de sa patrie, il obtint la liberté d'y retourner. Le Monarque, en échange du Général Chat qui lui fut laissé, lui donna un navire chargé de richesses. A peine le jeune Anglois fut-il de retour en Angleterre, qu'il y fut élevé à la dignité de Maire de Londres. Dans ce nouveau rang, pour donner des témoignages publics de la reconnoissance qu'il devoit aux Chats, il en prit le nom : il fut appelé Mylord Cat. Ses descendants ont succédé aux honneurs de cette dénomination ; ses images sont encore répandues en plusieurs endroits de Londres : on le voit pompeusement représenté dans les enseignes, portant en triomphe sur l'épaule ce Chat auquel il fut redevable de son bonheur & de sa gloire.
M. Bayle, à l'occasion de la reconnoissance qu'on doit aux Animaux des services qu'ils nous rendent, rappelle le testament d'une Mademoiselle Dupuy, témoignage bien sensible des obligations qu'elle croyoit avoir à son Chat. Mademoiselle Dupuy avoit le talent de jouer de la harpe à un degré surprenant, & c'étoit à son Chat qu'elle devoit l'excellence où elle étoit parvenue. Il écoutoit attentivement chaque fois qu'elle s'exerçoit sur sa harpe, & elle avoit remarqué en lui des degrés d'intérêt et d'attendrissement, à mesure que ce qu'elle exécutoit avoit plus ou moins de précision &. d'harmonie. Elle s'étoit formée, par cette étude, un goût qui lui avoit acquis une réputation universelle. A sa mort, elle voulut donner à son Chat une
marque convenable de sa reconnoissance, elle fit un testament en sa faveur ; elle lui légua une habitation très agréable à la ville, & une à la campagne : elle y joignit un revenu plus que suffisant pour satisfaire à ses besoins & à ses goûts ; & afin que ce bien-être lui fût fidèlement procuré, elle légua en même tems, à plusieurs personnes de mérite, des pensions considérables, à condition qu'elles veilleroient sur les revenus de cet aimable légataire, & qu'elles iroient une quantité de fois marquées par semaine lui tenir compagnie. Ce testament fut attaqué. Les plus furieux Avocats se partagèrent & écrivirent. J'ai fait inutilement jusques à présent les recherches les plus exactes pour trouver les factums qui furent faits sur cette importante affaire. U se perd comme cela tous les jours des Ouvrages aussi curieux qu'intéressans, dont il est bien injuste que le public se trouve privé.
J'ai l'honneur d'être etc.