CHAPITRE XIII
près de mille pieds de large, la saccagea, elen démolit les portes et les remparts. Les bourgeois offrirent vingt-deux mille livres au vainqueur pour qu'il consentît à ne pas brûler le reste de la ville. Fernand les accepta, fit couper une douzaine de têtes et prit soixante otages qu'il envoya au château de Gand. Huit jours après la prise de Tournai, le feu se déclara dans le Marché-aux- Vaches et consuma cinq hameaux hors des murs de la ville. A la même heure un autre incehdie éclata hors de la porte de Prune, près de l'église Saint-Martin; enfin, à l'intérieur de la cité, des flammes s'élevèrent également dans le quartier appelé de Dame Odile Aletacque, dans la cour et dans le quartier Saint-Pierre, de sorte que toute la ville semblait devoir être entièrement consumée. On éteignit le feu; mais le comte Fernand, qui avait promis de ne rien incendier et avait reçu de l'argent en conséquence, entra dans une grande colère et fît soigneusement rechercher la cause et les aiteurs de ce désastre. On découvrit qu'ils étaient l'ouvrage de soldats flamands, mécontents de ce que le comte ne livrait pas la ville au pillage. Sur l'ordre du comte, huit coupables furent sur-le-champ torturés et suppliciés de la manière la plus aff'reuse ; tandis que leurs complices prenaient la fuite. Fernand rétablit l'ordre et la paix dans Tournai'. Il y institua des prévôts, des jurés, des échevins, des sergents ; ren'^uvela enfin tous les officiers de la ville : car une grande partie des titulaires avaient été envoyés en otage à Gand^.
Enhardi par le succès, le comte revint ensuite assiéger de nouveaulavillede Lille. Le prince Louis, trompé par les beaux semblants que les bourgeois lui faisaient, enavait retiré les troupes pour les ramener en France^ et n'avait laissé que petit nombre d'hommes d'armes dans un donjon, appelé le château de Regneaux, situé près des remparts et disposé de façon que l'entrée en était également libre soit de l'intérieur soit de l'extérieur de la ville. Les habitants ne demandaient pas mieux que de recevoir leur seigneur
(1) Jacques de Guise, xiv, 88. (2) Ihid.
(3) Li esloredes ducs de Normandie, fol. 106 v».
légitime et détestaient les Français en raison des maux que ceux-ci leur avaient fait souffrir. Ils ouvrirent donc leurs portes et Fernand rentra en possession d'une ville qui devait bientôt expier cruellement son patriotisme et sa fidélité. En effet, Philippe- Auguste apprit les avantages remportés par le comte. Il n'avait jamais espéré conserver les villes de la Flandre tudesque, sur lesquelles il ne voulait qu'exercer sa vengeance; mais il comptait sur la possession de la Flandre v^allonne : et la reddition de Lille, la principale des cités de ce pays, le transporta de colère. Il accourut luimême en Flandre à la tête d'une armée formidable et, signala son arrivée par le siège de Lille. Ce fut un des épisodes les plus atroces des guerres de ce temps-là.
C'était la nuit. Le roi, dans l'impétuosité de sa fureur, avait emporté la cité avant même que les bourgeois surpris se fussent mis sur leurs gardes. Il n'y avait encore personne aux remparts, que déjà Philippe se répandait à travers la ville en tête de ses hommes d'armes, le fer d'une main, le feu de l'autre. Le sac et le pillage sont des moyens trop lentspour assouvir sa fureur; il lui faut l'incendie, et bientôt le feu se déroule de toutes parts. Le comte Fernand était dans Lille, malade d'une fièvre doubletierce qui le tourmentait depuis le siège de Tournai*. Porté sur une litière et enveloppé de tourbillons de flammes, il s'échappe à grand'peine au milieu de l'épouvante et de la fumée. Les malheureux habitants ont deux morts à choisir : ou d'être brûlés vifs entre les murs de leurs logis ou de périr au seuil sous le couteau des Français. Ce que l'action du feu épargnait, les soldats le jetaient bas au moyen de béliers et de crocs de fer dont ils étaient munis ; car le roi avait juré l'anéantissement de la cité rebelle ^. Guillaume-le-Breton chante fort naïvement dans sa Philippide les horreurs de ce siège à la louange de son. maître. « Sous les ■ décombres, de leurs maisons, s'écrie-t-il plein d'admiration pour le conquérant, périssent tous ceux à qui les infirmités de
{■1; Jacques de Guise, xiv, 90.
(5) Philippide, chant i.\.
JEANNE DE CONSTANTINOPLE ET FERNAND DE PORTUGAL
l'âge ou la faiblesse du corps refusent les moyens d'échapper au danger. Ceux qui peuvent se sauver, fuyant à pied ou à l'aide d'un cheval vigoureux, évitent la double fureur des flammes et de l'ennemi, et, le cœur plein d'épouvante, s'élancent à la suite de Fernand, à travers les broussailles et en rase campagne, hors de tous sentiers, se croyant toujours près des portes fatales, n'osant tourner la tété.... La fortune, cependant, vint au secours des vaincus. La terre humide, toute couverte de joncs de marais et cachant ses entrailles fétides sous une plaine fangeuse, exhalait des vapeurs formées d'un mélange de chaleur et de liquide, de telle sorte qu'à travers les brouillards l'œil du guide pouvait à peine atteindre l'objet qu'il conduisait et que nul ne pouvait distinguer ce qu'il y avait devant, derrière lui ou à côté de lui; une atmosphère épaisse changeait le jour en nuit. Les nôtres donc ne poursuivirent les fuyards que tant qu'ils purent s'avancer à la lueur de l'incendie de la ville; car le soleil ne pouvait luire à travers les brouillards. Ils tuèrent toutefois un grand nombre d'hommes et firent encore plus d% prisonniers. Le roi les vendit à tout acheteur pour être à jamais esclaves, les marquant du fer brûlant de la servitude. Ainsi périt tout entière la ville de Lille réservée pour une déplorable destruction' »
Guillaume-le-Breton ne savait pas que, peu de jours après, les Lillois échappés à la mort revenaient, la nuit, errant sur les débris fumants de la ville, chercher au milieu de cette terre brûlante la place de leurs foyers anéantis. Il ignorait surtout que l'amour du sol natal ferait bientôt surgir de ce lieu de désolation une cité nouvelle, et que cette cité deviendrait un jour l'une des plus riches et des plus puissantes du royaume dévolu aux descendants de l'exterminateur.
Le comte Fernand s'était réfugié à Gand. Philippe-Auguste ne l'y poursuivit point et ne pénétra pas plus avant en Flandre. Il fît démolir le chàteau-fort de Lille, abattit la forteresse d'Erquinghem, dont les Flamands s'étaient dernièrement emparés, et rasa le donjon de Cassel; après quoi il rentra en
(1) Philipplde, chant ix.
France pour reconstituer son armée et préparer les moyens de défense qu'il comptait opposer à la grande coalition formée contre le roj'aume : car tout indiquait qu'elle était organisée et devait bientôt agir.
En effet, durant la guerre de Flandre, de nombreux messages avaient été échangés entre l'Allemagne et l'Angleterre. Dans les ports de ce dernier pays on équipait des vaisseaux; des hommes d'armes étaient levés de tous côtés, et 'in grand mouvement se manifestait depuis les bords du Rhin jusqu'aux embouchures de la Meuse et de l'Escaut.
Pendant l'hiver qui suivit la dernière invasion du roi en Flandre, Fernand se rendit en Angleterre auprès de Jean-sans-Terre, son allié. Il était accompagné d'Arnoul d'Aiidenarde, de Rasse de Gavre, de Gilbert de Bourghelles, de Gérard de Sotenghien, et de beaucoup d'autres nobles hommes des deux comtés. Le monarque anglais vint audevant de lui jusqu'à Cantorbéry; et lorsqu'il fut en sa présence il descendit de cheval, lui donna le baiser de paix et d'amitié, et le reçut en tout honneur ainsi que les barons de sa suite. Le lendemain il y eut un grand repas; puis un conseil, où furent arrêtées les dispositions de la ligue'^.
Fernand revint sans retard en Flandre, tandis que Jean-sans-Terre se disposait à s'embarquer avec une armée nombreuse afin d'envahir la France au midi de la Loire, et de seconder ainsi le mouvement des alliés vers le nord. Louis, fils du roi, avait profité de l'absence de Fernand pour s'emparer de Bailleul, Steenvoorde et de plusieurs autres places appartenant à la reine Mathilde. Le comte, avec ses auxiliaires les comtes de Boulogne, de Salisbury, et ses vassaux les plus puissants, tels que Hugues de Boves et Robert de Béthune, se jeta en représailles sur Saint-Oraer. Tous les environs furent ravagés et brûlés, la ville elle-même fut prise et livrée au pillage.
De Saint-Omer Fernand entra dans le comté de Guines, que le prince Louis avait naguère confisqué à son profit, et dont il
(2) Jacques de Guise, xiv, 92. — Li estore des ducs de Normandie, fol. 167.