‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 167 sur 236 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

rien à redouter de la puissance française, si la concorde avait régné chez elle'. »

Comme Philippe-Auguste lors de sa première invasion, Philippe-le-Bel voulut attaquer la Flandre par terre et par mer tout à la fois. Ainsi, tandis que lui-même se dirigeait vers cette contrée qu'il avait résolu d'anéantir, une flotte composée de quelques grands vaisseaux et d'une multitude de galère^ en infestait les côtes. Elle était montée par des soldats nombreux, aguerris, que commandait le Génois Reynier Grimaldi, amiral de France, le plus habile homme de mer de ce temps-là. Le péril était imminent : les Flamands le savaient et se hâtaient de prendre partout les armes, de garnir les villes et de préparer les mesures d'une énergique défense. Philippe de Chiéti rassembla à Courtrai les quatre principales milices du pays : celles de Bruges, de Gand, d'Ypres et de Courtrai ; Guillaume de Juliers prit position à Cassel et dans les environs pour contenir les garnisons de Saint-Omer, Calais, Béthune et autres places d'Artois : les gens d'Alost, de Waes et des Quatre-Métiers se chargèrent de garder les frontières contre ceux du Hainaut; et Henri, le plus jeune des fils du comte, alla s'enfermer dans Douai . On sait que Gui et Jean de Namur étaient alors en Zélande.

Une patriotique exaltation régnait parmi les Flamands. Sans avoir recherché la guerre, ils attendaient impatiemment l'heure de se mesurer de nouveau avec l'ennemi acharné qui depuis si longtemps méditait leur extermination. Les Gantois et les Brugeois se disputèrent à qui marcheraient les premiers contre le roi ; les uns et les autres aspiraient aux honneurs de l'avant-garde, et cette querelle devint sérieuse^. Philippe de Chiéti dut', pour l'assoupir, interposer sa médiation; mais les retards qu'elle causa empêchèrent l'armée flamande d'arriver aux frontières d'Artois pour l'expiration de la trêve et le roi de France eut le loisir de pousser un fort détachement par un étroit défilé qui existait près de Pont-à-Vendin au milieu des marais. Cette troupe saccagea le village de Vendin, n'épargna ni hommes,

(Ij Meyer, ad. ann. Mcccmi. (2) Mon. Garni. 406,

ni femmes, ni enf;ints, et emmena un butin considérable. Philippe de Chiéti n'était qu'à deux ou trois lieues de là; il n'eut pas plutôt connu ce désastre, qu'il prit les devants avec une poignée de cavaliers, repoussa les Français et laissa un poste pour garder le passage. Toute l'armée arriva bientôt après, et Philippe la campa de manière à mettre des marais et des fossés entre elle et les Français. Les défilés étaient défendus par des postes solides qui journellement se trouvaient exposés aux escarmouches de l'ennemi. Il s'j passa de part et d'autre de beaux faits d'armes.

Un jour, le sire de Joinville, l'un des fils de l'historien de saint Louis, vint se jeter impétueusement avec quelques autres chevaliers contre un passage occupé par les Brugeois ; une rude action s'engage : Joinville, noble et valeureux guerrier, lutte avec acharnement; mais on l'entoure, il est jeté à bas de cheval et meurt percé de mille coups. Aucun de ses compagnons n'échappa. Les Gantois stationnés près de là se piquent alors d'émulation, et pour prouver qu'ils ont autant de courage que leurs voisins ils franchissent, sans prendre l'ordre des chefs, le défilé confié à leur garde et lancent en avant leurs arbalétriers pour exciter les Français. A cette vue les gens de Bruges, qui ne veulent pas rester en arrière, se précipitent sur le territoire artésien , et les autres milices des villes suivent à leur tour; mais la nuit avançait, on n'y voyait plus, et c'est ce qui empêcha la bataille. On s'y prépara des deux côtés pour le lendemain matin. La division française ne se trouva point sans doute en force ; car à peine sa ligne était-elle formée, qu'on aperçut les bagages et le matériel prendre le chemin d'Arras, et les Français eux-mêmes faire volte-face en bon ordre et s'en aller. La campagne fut alors à la disposition des Flamands : ils s'y répandirent brûlant les tours et les palissades de bois plantées en travers des routes. Plusieurs châteaux furent pillés, on mit le feu aux faubourgs de Lens ; et un butin considérable fut le résultat de cette expédition qui s'opéra sans résistance aucune^. En revenant, ils

(3) Ibid. 107.

GUI DE DAMPIERRE

assiégèrent La Bassée , que les Français avaient pourvue d'hommes et de munitions, et s'en emparèrent.

Le 15 juillet, le roi de France arriva de sa personne à Arras avec le gros de son armée; perdant que l'amiral Reynier Grimaldi cinglait vers la Zélande pour combattre les forces navales de Gui de Namur et forcer le prince à lever le siège de Ziericksée, qu'il tenait toujours investie. C'était une des conditions de l'alliance conclue avec le comte de Hainaut. Ptiilippe-le-Bel espérait aussi qu'après avoir détruit une partie de la puissance flamande, il ruinerait l'autre plus facilement. Du reste les opérations devaient être simultanées. L'intervalle qui sépare Arras de Lille est en plusieurs endroits couvert de marécages et de défilés malaisés et impraticables au développement d'une grande armée. Quoique ce fût le chemin le plus court pour pénétrer en Flandre, Philippe-le-Bel ne le prit pas et fit une marche oblique afin d'arriver par Douai et Tournai. En passant, il essaya un coup de main contre la première de ces villes ; mais Henri de Flandre se tenait sur ses gardes et se défendit bravement.

Le roi ne s'y arrêta pas plus longtemps et, après avoir eu quelques hommes tués, il poursuivit sa route lentement, péniblement, avec des frais énormes et une extrême pénurie de subsistances pour sa nombreuse cavalerie." De son côté, Philippe de Chiéti ne perdait pas de vue la marche de l'armée ?byale. Il manœuvrait avec habileté sur son flanc, à petite distance, se maintenant sur le territoire flamand , empêchant les Français d'y faire une trouée, plaçant toujours entre eux et lui une rivière, un marais, quelque accident de terrain ^ Arrivé à Tournai, le roi s'y reposa quelques jours; tandis que les Flamands, à cause de l'abondance des fourrages, s'établissaient dans la plaine fameuse de Bouvines, où ils purent trouver, blanchissant encore à l'air, les ossements de leurs aïeux.

Sur ces entrefaites, l'armée navale commandée par Grimaldi avait opéré sa jonction avec la flotte que, pendant la maladie

(1) Monachus Gandavensis, 408.

de son père Jean d'Avesnes, Guillaume de Hollande avait équipée et garnie de soudoyers français, hollandais, frisons et hainuyers. L'amiral se trouvait donc en tête de forces maritimes imposantes. Ce n'est pas que Gui de Namur n'eût également à sa disposition de nombreux navires, il possédait même à lui seul plus de petits bâtiments que ses ennemis ; mais ces derniers en avaient plus de grands- : aussi fut-il décidé dans un conseil de guerre que Gui éviterait de livrer bataille en pleine mer ; qu'il tiendrait sa flotte aux environs de Ziericksée et continuerait le siège de cette ville jusqu'à ce qu'on essayât de le lui faire lever par une attaque de terre ou de mer; qu'alors il serait temps de combattre. Ce plan fut adopté et Gui promit de s'y conformer ; Jean de Namur, qui n'était pas indispensable en Zélande, revint auprès de Philippe de Chiéii ; il y fut bientôt rejoint par son neveu Robert de Nevers, fils du comte Robert captif, qui, laissant son frère Louis dans le Nivernais et abandonnant les seigneuries qu'il possédait en France sous la juridiction royale, accourait unir ses eff'orts à ceux de sa famille^.

On était donc en Flandre sur le qui-vive. Un engagement très-meurtrier pour les gens de Bourbourg avait eu lieu entre ceux-ci et une troupe de cavalerie de la garnison do Saint-Omer. Aux environs de Tournai, les deux armées s'épiaient, s'observaient, et l'on s'attendait d'un moment à l'autre à voir le roi de France prendre une résolution : l'on ne comprenait pas pourquoi il temporisait tant; mais Philippe-le-Bel avait ses raisons pour agir ainsi. Il voulait connaître d'abord le résultat de l'expédition de Zélande ; s'il ne lui avait pas été favorable, il est douteux qu'il eût poursuivi la guerre. Il fut bientôt rassuré à cet égard.

L'amiral Grimaldi arrivé dans les eaux de Zélande manœuvrait en vue de Ziericksée, s'approchant souvent de la ville et de l'armée, cherchant par tous les moyens possibles à engager un combat naval. Fidèle aux dispositions approuvées, Gui ne bougea point d'abord et resta au siège. Saflotte était

(2) Mon. Gand. 409.

(3) nid.

HAPITRE XX.

en sûreté, Grimaldi ne pouvait l'aborder; ni même nuire aux troupes assiégeantes, à moins de débarquer. Il se serait bien gardé de le faire ; car il eût de la sorte perdu toute sa supériorité, attendu que sur terre les forces de Gui étaient beaucoup plus considérables que les siennes. D'ailleurs un débarquement était chose à peu près impossible. C'est ce que le brave Jean de Renesse ne cessait d'écrire d'Utrecht au comte Gui, le conjurant de rester en place, lui démontrant qu'il n'y avait rien à craindre de la flotte ennemie, et qu'il y avait tout à gagner à la laisser là où elle était K Le sire de Renesse connaissait parfaitement ces parages; lui-même était un habile marin, un homme prudent et expérimenté en toutes choses. Le comte aurait bien fait de suivre ses conseils; malheureusement cette belle flotte qu'il avait sans cesse devant les yeux excitait sa convoitise : il lui semblait que ce serait une bien grande gloire que de vaincre cet illustre amiral Grimaldi dont on racontait partout les merveilleuses prouesses sur les côtés d'Italie, d'Espagne et de France.

Enfin, il se laissa entraîner par un violent désir de le combattre. Le 10 août, après avoir laissé quelque infanterie à la garde du siège, il monte à bord avec son armée, et vers le soir, il profite de la marée pour faire toutes voiles sur l'ennemi. Les gros bâtiments étaient attachés ensemble avec d'énormes câbles et portaient les hommes les plus aguerris ; tous armés de pied en cap sur le pont et dans les haubans, où se trouvaient à profusion des flèches, des carreaux, des dards et mille autres projectiles. Les galères, ou bateaux à rames, étaient également chargés de combattants déterminés, et se déployaient au large pour harceler l'ennemi. La bataille s'engagea au déclin du soleil avec un acharnement terrible : les cris, les éclats des trompettes, le bruissement du vent et des flots, le craquement tumultueux des navires qui s'entrechoquaient formaient une si prodigi'euse clameur qu'on l'entendait, dit-on, à trois lieues au loin ^. Une multitude de gens périrent des deux côtés et les ténèbres delà nuit

(1) Mon. Gand. 409. (2) Meyer, ad ann. Mcccnii.

mirent seules fin au carnage; puis la mer se retira bientôt, et laissa les deux flottes échouées dans la vase à proximité l'une de l'autre. A l'aube du jour, lorsque la mer monta, on vit les vaisseaux de l'amiral unis par des chaînes de fer, comme ils étaient durant le combat; les gros navires de Gui au contraire flottaient dispersés à l'aventure. Grimaldi avait pendant la nuit fait couper les câbles^.

La position était perdue pour les Flamands : la lutte recommence néanmoins, mais sans unité, sans direction ; le découragement et le désordre se mettent bientôt dans la flotte de Gui. Tandis qu'un grand nombre de ses navires se sauvent , il reste et veut résister jusqu'au bout. En vain le sire d'Axel, homme âgé et prudent, l'exhortait-il à chercher son salut dans la fuite, lui remontrant que tout effort serait insensé; il ne voulut rien écouter. Se défendant en désespéré, il tomba au pouvoir de l'amiral; celui-ci l'envoya au roi de France par la voie de Calais. Quand les gens laissés au siège virent la castastrophe, ils coururent vers la mer dans un coin de l'ile où se trouvaient quelques bateaux. Ils s'y jetèrent avec précipitation et à l'envi; mais il resta trois mille Flamands auxquels Gui n'avait laissé ni tentes pour s'abriter, ni vivres pour se nourrir. Ceux-ci furent prisonniers. Peu de temps après, Jean de Renesse périt misérablement. Comme l'ennemi approchait d'Utrecht, il prit une barque pour lui échapper en franchissant le Lech avec les siens ; trop surchargé, ce batelet coula et Renesse fut noyé.

Tels furent les désastres que l'imprévoyante ardeur de Gui de Namur occasionna. La nouvelle en vint rapidement aux oreilles du roi, et il la connaissait avant qu'on en sût rien en Flandre; il résolut d'en tirer parti et le moment était propice, car, le troisième jour après la déroute, les Flamands s'étaient rapprochés du campfrançais et provoquaient l'ennemi au combat.

Un court espace séparait seul les deux armées rangées en bataille, et les arbalétriers commençaient déjà à se lancer leurs

(3) Monachus Gandavensis, 410,

GUI DE DAMPIERRE

traits. Le rusé monarque envoie sans tarder cfSs hérauts pour demander une conférence et traiter de la paix. On ne pouvait penser quePhilippe-le-Bel voulùtseulement gagner du temps; c'était là cependant tout ce qu'il désirait, afin qu'avant la bataille les Flamands apprissent le funeste événement. Il espérait les voir alors découragés et prêts à subir sa loi. Des pourparlers s'engagent : les gens des communes disent qu'ils ne demandent pas mieux que de déposer les armes, sauves la vie et les antiques libertés de la patrie ^ Ils promettent d'élever cent chapelles expiatoires et d'y fonder des messes à perpétuité pour les victimes de la première révolte de Bruges. Le roi demandait plusieurs villes, une somme énorme et grand nombre (le Flamands pour en faire justice. Il savait bien que ces exigences seraient repoussées avec dédain, et c'est pour cela qu'il les mettait en avant. Bref un armistice fut conclu pour le jeudi, le vendredi et le samedi ; le samedi était le jour de l'Assomption de la sainte Vierge. Les conseillers du roi dfirent astucieusement aux gens de Flandre que le monarque, en raison de la solennité, se montrerait peut-être plus accommodant, et que l'intercession de Notre- Dame rendrait la conclusion de la paix plus facile^.

Dans l'intervalle, les Flamands apprirent la défaite de Ziericksée; elle les attrista, mais n'abattit point leur courage ainsi que le roi l'avait espéré. Les hésitations de Philippe-le-Bel ne leur avaient pas échappé. Dès le lundi, de grand matin, le monarque avait quitté la position qu'il occupait à Mons-en- Pevèle, sur la droite du chemin de Lille à Douai, pour se rapprocher un peu de cette dernière ville vers le village de Faumont. Ils suivirent ce mouvement, s'établirent sur la colline abandonnée par l'armée royale, et résolurent de livrer bataille le lendemain, mercredi 18 août.

Le soleil n'était pas encore levé que déjà les Flamands, pleins de résolution et trèsdésireux d'en venir à une action décisive, faisaient leurs préparatifs de combat. Comme à Courtrai, tous ceux qui avaient des

(Ij Monachus Ganâavensis, 413.

(2) lua.

chevaux les quitteront et se mirent à pied ; cuire qu'ils aimaient mieux guerroyer de cette façon, ils avaient encore un autre motif pour se défaire de leurs montures : s'il faut en croire un homme qui assistait à cette bataille, ils ne se fiaient guère aux nobles qui se trouvaient dans leurs rangs^. En forçant les chevaliers et écuyers à se battre à pied comme eux, ils n'avaient pas à craindre qu'ils fissent volte-face aussi facilement. Le corps de bataille s'étendait sur une seule ligne longue et profonde. A droite étaient les gens de Bruges commandés par Philippe de Chiéti; à gauche ceux de Gand, que dirigeait Jean de Namur : au centre les milices de Lille, d'Ypres et de Courtrai, en tête desquelles figuraient Robert de Flandre et Guillaume de Juliers, le belliqueux prélat. Derrière cette ligne on avait étendu en forme de rempart, pour n'être point pris à dos par la cavalerie française, une grande enceinte circulaire composée des innombrables chariots et fourgons de l'armée liés ensemble et dégarnis chacun d'une de leurs roues. A six heures du matin, l'ennemi s'approchant dans la plaine, les arbalétriers commencèrent à échanger des traits. Bientôt la cavalerie française s'ébranla au galop et arriva sur le front gauche de l'armée flamande. Serré en masse et les lances en arrêt il tint bon et ne fut pas entamé. Les arbalétriers gantois, avec un sang-froid et une intrépidité admirables, coupèrent la corde de leurs arbalètes et se mirent à frapper violemment les chevaux aux jambes. Les Brugeois, qui n'avaient pas démonté leurs armes, firent une légère conversion'et lancèrent une grêle de flèches sur la cavalerie ; elle fut obligée de céder devant cette rude et double agression, et se replia en arrière.

Il y eut alors un temps d'arrêt pendant lequel les deux armées s'observèrent. En ce moment le soleil montait à l'horizon, le brouillard du matin commençait à se dissiper et la chaleur devenait très-forte. Le roi de France, désespérant de pouvoir entamer avec ses escadrons la ligne compacte des Flamands, avait donné l'ordre d'attendre qu'elle se rompît d'elle-même par quelque

(3) Ibid. 414.

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