‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 197 sur 236 · CHAPITRE xxnr · texte numérisé non relu

CHAPITRE xxnr

offensive et défensive dans toute l'acception du mot.

Van Artevelde tenait beaucoup à cette fédération, et c'était là une des bases de sa politique. Il lui semblait avec raison qu'un grand bien devait résulter de la solide union établie entre pays voisins, ayant presque les mêmes mœurs , et les mêmes intérêts en politique comme en négoce. Entre autres choses, il fit décider qu'on battrait une monnaie commune aux trois pays, et dont les pièces porteraient le nom de compagnons ou alliés^. Une chose fort avantageuse pour les Flamands fut encore arrêtée au parlement de Vilvorde : c'est que l'on commencerait les opérations de la campagne par le siège de Tournai. Or l'on sait que cette ville et son territoire, depuis longtemps objets d'inquiétude et de convoitise pour les Flamands, avaient été formellement promis à ces derniers par le roi d'Angleterre.

Philippe de Valois, qui recevait avis des projets de l'ennemi, se mettait en mesure de les déjouer. Sachant bien que Tournai deviendrait le point de mire des premières attaques, il y envoya la fleur de sa chevalerie. Tournai avait été le berceau de la monarchie française et n'avait jamais menti à sa noble origine. Bien que formant, avec son territoire, un petit état indépendant, elle s'était toujours montrée pleine de sympathie pour la France, et de leur côté les monarques français l'aimaient et la protégeaient comme leur fille d'adoption. Le connétable Raoul d'Eu et le jeune comte de Guisnes son fils, le comte de Foix et ses frères, le comte Aymeri de Narbonne, messire Aymars de Poitiers, messire Geofi'roi de Charny, messire Girard de Montfaucon, les deux maréchaux Robert Bertrand et Matthieu de Trye, le seigneur de Cayeux, le sénéchal de Poitou, le seigneur de Châtillon et messire Jean de Landas, en grande compagnie de chevaliers, écuyers et gens d'armes d'élite, vinrent s'y enfermer avec la garnison commandée par Godemar du Fayt.

Le roi les avait conjurés de soigner et garder Tournai de tout dommage, et de la défendre jusqu'à la mort. La ville fut aussi

(1, Chron. de J. Froissm-I, i, 109.

pourvue de vivres, de munitions d'artilk'rîd et mise sur un pied de défense formidable.

Le dimanche 23 juillet, Edouard établit son quartier-général à Chin-lez-Tournai, et le 27 du même mois il adressa le défi suivant au roi de France : « De par Edouard, roi de France et d'Angleterre, seigneur d'Irlande. — Sire Philippe de Valois, depuis longtemps nous vous avons requis par messages et en plusieurs autres manières raisonnables de nous faire raison et de nous rendre le royaume de France, notre légitime héritage, que vous occupez à grand tort; et pour ce que nous voyons bien que vous entendez persévérer dans cette injurieuse détention, sans obtempérer à notre juste demande, nous sommes entrés en la terre de Flandre comme souverain seigneur d'icelle et avons traversé le pays. Or, nous vous signifions qu'avec l'aide de notre seigneur Jésus-Christ et avec la puissance dudit pays de Flandre et de nos autres alliés, considérant le droit que nous avons à l'héritage que vous détenez si mal à propos, nous nous tirons vers vous pour mener nos droites prétentions à bonne et prompte fin. » Il terminait en proposant à Philippe, pour éviter l'effusion du sang humain, de vider la querelle par un combat singulier entre eux deux seulement, ou entre cent chevaliers, ou enfin par une bataille des deux armées sous dix jours ^.

Philippe de Valois lui répondit en substance qu'un suzerain n'accepte point le défi de son vassal, et qu'il espérait le jeter bientôt hors de son royaume. « Et pour ce que vous pensez avoir les Flamands en aide, ajoutait le roi, nous croyons être certains que les bonnes gens et les communes du pays se conduiront envers le comte de Flandre, leur seigneur et notre cousin, de manière à garder leur honneur et loyauté. S'ils ont fait autrement jusqu'à cette heure, c'a été par jnauvais conseil de gens qui ne regardoient pas au profit commun, mais seulement à leur avantage personnel^. «

La ville de Tournai fut investie le 30 juillet par toutes les troupes alliées à la

(2) Rymer, Fœdera, nova edit., vol. ii, pars ii, p. 1131.

(3) Ibid.

LOUIS DE NEVERS

fois. Lo roi d'Angleterre s'en vint loger à la Porte-Saint-Martin, au chemin de Lille et de Douai. Il avait avec lui, outre un grand nombre de seigneurs bannerels, quatre mille hommes d'armes et neuf mille archers sans la piétaille. Le duc de Brabant, en compagnie de plus de vingt mille combattants, prit position au Pont-à-Rieux vers le Bas-Escaut. Prés de lui se plaça le comte de Hainaut avec la belle chevalerie de son pays et quantité de Hollandais et Zélandais. Jacques van Artevelde campa ses quarante mille Flamands près de la porte des Sept- Fontaines, depuis le Haut-Escaut jusqu'au quartier du roi d'Angleterre. Le capitaine de Saint-Jean n'avait point toiU son monde ; car les milices d'Ypres, de Poperingue, de Cassel, de la châtellenie de Bergues et de la Flandre maritime avaient reçu une autre destination , comme on le verra tout à l'heure. Enfin le duc de Gueldres, le marquis de Juliers et les princes allemands serraient la place du côté du Hainaut. H n'y avait pas moins de cent vingt mille hommes autour des murailles de Tournai ^ ; jamais on n'avait vu de ville assiégée par une si puissante armée. Les travaux comgiencèrent aussitôt, et les attaques furent poussées avec une vigueur extrême.

Les Flamands y apportaient un zèle et une ardeur qu'expliquent et leur animosité contre les Tournaisiens et l'appât d'une conquête dont tout le fruit devait leur appartenir. Ils avaient dressé sur bateaux, dans l'Escaut, d'immenses machines qui battaient les murailles sans relâche. Parmi les assauts qu'ils tentèrent il y en eut un qui dura un jour entier ; et il s'y passa de beaux faits d'armes, car les seigneurs et les chevaliers qui défendaient la ville s'y portèrent en foule. Ils combattirent avec tant de valeur et d'impétuosité que les Flamands furent enfin repousses et qu'un de leurs bateaux chargé de monde fut détruit et coulé bas. Plus de cent vingt hommes périrent noyés d'un seul coup.

Il avait été décidé au parlement de Vilvorde qu'en même temps qu'on se porterait sur Tournai, un corps d'armée composé,

(1) Chron. de J. Froissart. édit. Buchon, i, 114.

partie d'Anglais, partie de milices de la Flandre maritime et aux ordres de Robert d'Artois, envahirait le comté d'Artois pour contraindre le roi de France à laisser une portion de ses forces en ce pays. Robert ne fut pas heureux dans cette expédition. Une troupe flamande s'étant aventurée inconsidérément aux environs de Saint-Omer, le duc Eudes de Bourgogne à qui appartenait le comté et qui s'était chargé de le défendre, tomba sur elle et lui massacra dix-huit cents hommes. Le reste accourut à la débandade vers le gros de l'armée et y jeta l'épouvante.

« Or, il advint cette même nuit à tout le monde généralement, dit Froissart, une merveilleuse aventure, ni oncques on n'ouït, je crois, parler ni recorder de si sauvage; car, environ une heure de minuit que ces Flamands gissoient en leurs tentes et dormoient, un si grand eifroi et telle peur et hideur les prit généralement en dormant, que tous se levèrent en si grande hâte et en telle peine qu'ils ne pensoient jamais à temps d'être délogés ; et abbattirent tentes et pavillons ; et troussèrent tous sur leurs chariots en si grand'hâte que l'un n'attendoit point l'autre, et fuirent tous sans tenir voie, ni sentier, ni conroy. Et fut ainsi dit à messire Robert d'Artois et messire Henry de Flandre qui dormoient en leurs logis : « Chers seigneurs, levez-vous bientôt .. et hâtivement et vous appareillez ; car » vos gens s'enfuient, et nul ne les chasse, » et ne savent à dire quelle chose ils ont " ni qui les meut à fuir. » Adonc se levèrent les deux seigneurs en grand'hâte et firent allumer feux et grandes torches, et montèrent sur leurs chevaux, et s'en vinrent au devant d'eux , et leur dirent : « Beaux seigneurs, dites-nous quelle chose » il vous faut qui ainsi fuyez; n'êtes-vous .. mie bien assurés? retournez, retournez, .. au nom de Dieu : vous avez grand toit '. quand ainsi fuyez et nul ne vous chasse. •• Mais quoiqu'ils fussent ainsi priés et requi.:i d'arrêter, et de retourner, ils n'en firent compte, mais toujours fuirent, et prirent chacun le chemin vers sa maison, au plus droit qu'il put. Et quand messire Robei t d'Artois et messire Henry de Flandre virent

CHAPITHE XXIII.

qu'ils n'en auroient autre chose, si firent trousser tout leur harnois et mettre à voiture, et s'en vinrent au siège devant Tournai ; et recordèrent aux seigneurs l'aventure des Flamands, dont on fut durement émerveillé; et dirent les plusieurs qu'ils avoient été enfantosmcs \ »

Le comte de Hainaut se comportait mieux dans le Tournaisis et la Flandre wallonne où il ravageait la campagne, prenant bourgs, châteaux, abbayes et renvoyant au siège d'immenses convois de butin, sans lesquels on aurait eu bien de la peine à nourrir et entretenir une aussi grande multitude de gens.

On travaillait toujours à réduire les Tournaisiens, et néanmoins le siège n'avançait guère, tant la ville était fort et vaillamment défendue. Cependant les nombreuses provisions dont on l'avait munie commençaient à s'épuiser et la famine s'y faisait déjà sentir. Pour y remédier Ton résolut de renvoyer dix mille bouches inutiles, vieillards, femmes et enfants, et on les fit sortir par la porte que tenait investie le duc de Brabant. Ce prince eut l'humanité de ne point s'y opposer, et donna même une escorte à ces malheureux pour les conduire et protéger jusqu'à Douai. Tournai fut un moment soulagée ; mais la cherté des vivres y était énorme ; la livre de beurre se vendait jusqu'à douze livres d'argent ; une oie coûtait dix livres : le reste était à l'avenant. En supposant que la ville eût résisté aux rudes attaques que l'armée ennemie lui livrait chaque jour, elle n'aurait pu endurer longtemps encore une disette qui s'accroissait à toute heure.

Le roi de France était averti de cette dure extrémité. Il se tenait alors à A.rras avec une partie de sa noblesse. Le comte de Flandre, qui suivait toujours son suzerain, s'y trouvait aussi. On délibéra si l'on entrerait en Flandre, ou si l'on se porterait vers Tournai. L'intention du roi n'était pas de livrer bataille ; mais il comptait que les confédérés abandonneraient le siège pour la lui offrir, et il espérait pouvoir alors ravitailler Tournai et se rjplier sur les frontières de France, afin de se tenir sur

;i] Edit, Buchoii, 1, 121.

la défensive. Louis de Nevers fit prévaloii' le projet de s'avancer droit vers Tournai plutôt que de pénétrer au sein de la Flandre, car il pressentait bien qu'il en résulterait de grands dommages pour sa terre^. Le roi s'avança donc jusqu'au lieu célèbre de Pont-à-Bouvines à trois lieues de Tournai, et y campa. Mais en même temps qu'il tentait cette démonstration, sur laquelle il ne fondait peut-être pas grande espérance, on essayait, d'autre part, la voie des négociations.

Il y avait en ce temps-là à l'abbaye de Fontenelle, près Valenciennes, une sainte et noble religieuse qui voyait avec douleur les inimitiés des princes et les maux de la guerre, et qui priait Dieu de lui donner la force de les faire cesser. C'était Jeanne de Valois, propre sœur du roi, et qui, après la mort de son mari, Guillaume d'Aves nés comte de Hainaut, s'était retirée du monde pour passer le reste de ses jours dans le recueillement et la méditation. S'arrachant à sa douce retraite, et oubliant le dégoût qu'elle avait voué aux choses de la terre, elle alla trouver à Gand sa fille, la reine d'Angleterre, et l'exhorta de travailler, de concert avec elle, à arrêter l'effusion du sang humain. Elle employa également l'entremise du sage roi de Bohême, Jean de Luxembourg, et d'un brave et pieux chevalier appelé messire Louis d'Augimont. Elle vint tour à tour se jeter aux pieds de son frère, le roi Philippe, et de son gendre le roi Edouard ; enfin elle agit avec tant de zôle, usa de tant de supplications et répandit tant de larmes, que les princes se décidèrent à nommer des plénipotentiaires pour traiter d'une trêve.

Le roi d'Angleterre et les Flamands n'auraient point sans doute consenti aussi facilement à abandonner une entreprise qu'avec de la persévérance on devait mener à bonne fin, sans la désorganisation qui déjà s'était mise dans l'armée confédérée. Ainsi le dyc de Brabant, soit qu'il fût réellement fatigué de la longueur du siège, soit qu'il ait été séduit par les présents du roi de France, parlait déjà de retourner chez lui avec tout

(■2J Les Grandes Chron. de France, V, 402.

LOUIS DE NEVERS

son monde. Bref, les charges d'affaires du roi de France furent Charles d'Alençon, frère du monarque, Jean roi de Bohême, Adolphe évêque de Liège, Amé comte de Savoie et Jean comte d'Armagnac ; ceux de la partie d'Angleterre,- le duc de Brabant, le duc de Gueldre, le marquis de Juliers et Jean de Hainaut, sire de Beaumont. » Seigneurs, leur dit van Artevelde, prenez garde à la paix que vous allez faire ; si nous n'y sommes pas compris en tout et pour tout, nous ne bougeons point d'ici ^ » Ils s'assemblèrent le 25 septembre dans la chapelle du village d'Eplechin ; et au bout de trois jours de conférence on arrêta une trêve générale jusqu'au jour de la Nativité de saint Jean- Baptiste, 24 juin 134P. Alors fut levé ce siège de Tournai qui avait duré près de onze semaines, et l'on congédia les deux armées.

LOUIS DE NEVERS. 1340-13iS.

Entrevue du comte de Flandre et du roi d'Angleterre.

— Prolongation des trêves. — Conférence d'Arras.

— Rivalité séditieuse des villelî flamandes au sujet de l'industrie des draps. — Van Artevelde réprime les désordres et tue de sa main Pierre Lammens àArdembourg. — Conjuration de van Steenbecke à Gand çoDtre van Artevelde. — Emeute. — Bannissement des conjurés. — Van Artevelde divise la Flandre en trois gouvernements. — Soulèvement des tisserands contre les foulons. — Massacre des foulons. — La ^ille de Tenremonde protégée contre les Gantois par le comte Louis. — L'influence de van Artevelde diminue. — Le tribun se rapproche de plus en plus de l'Angleterre.

— Tentative pour déposséder Louis de Nevers,et faire le prince de Galles comte de Flandre. — Mécontentement du peuple. — Conspiration contre van Artevelde. — La maison du tribun est envahie par une multitude furieuse. —Il harangue la populace. — Il cherche à fuir dans une église et tombe frappé à mort. — Colère du roi d'Angleterre à cette nouvelle. Les villes lui envoient des députés pour le fléchir.

— Le comte Louis, ami du duc de Brabant. — Siège de Tenremonde par les Gantois. — Le comte vend la seigneurie de Malines. — Expiration des trêves. — ■

— Continuation de la guerre entre la France et l'Angleterre. — Le roi Edouard débarque en Normandie et ravage cette province. — Le comte de Flandre se rend à l'armée du roi de France avec son jeune fils

(1) Les Gr. Chron. de France, v, 403.

(2) Rymer, Fœdera. vol. n, pars n, pp. 1135 et 1136, et Arch. de FI., an%. 1340.

Louis de Maie. — Le monarque anglais se replie vers le Vermandois. — Démonstrations des Flamands sur l'Artois en faveur de ce prince. — Bataillt; de Crécy enPonthieu. — • Louis de Nevers y est tué. — Son fils échappe avec le roi de France. — Il est armé chevalier et proclamé comte de Flandre.

Van Artevelde poursuivait avec un rare bonheur la réalisation de son système politique. Il avait obtenu pour la Flandre la liberté du commerce, l'alliance intime avec les princes voisins et la promesse d'un notable accroissement de territoire , en cas de conquête. La force des événements, la volonté du peuple et ses intérêts matériels n'avaient pas permis, il est vrai, de conserver la neutralité; mais jusque-là l'intervention des Flamands dans la guerre entre la France et l'Angleterre n'avait rien produit de fâcheux, et le tribun ne devait pas la regretter. Il en retira même des avantages assez grands en se faisant comprendre dans la trêve. Ainsi l'interdit lancé sur la Flandre fut levé ; le roi de France accorda aux Flamands un pardon général et la remise de toutes dettes et obligations. Philippe de Valois et Louis de Nevers n'abandonnaient pas l'espoir de recouvrer un jour leur autorité sur le comté; mais c'était moins par amour que par crainte et prévoyance qu'ils usaient de ménagements. Il n'est pas jusqu'au roi. d'Angleterre dont le comte de Flandre ne cherchât à gagner l'amitié.

Après la levée du siège de Tournai, Edouard était revenu à Gand oîi se trouvait toujours la reine son épouse. Louis de Nevers s'y rendit de son côté, et les deux princes, dit un historien du temps, « s'enirefètèrent l'un l'autre de grands mangers et de beaux dons^. » Le roi essaya dans ces entrevues d'attirer le comte à son parti, lui rappelant les promesses qu'il avait faites aux vassaux de la Flandre, promesses dont leur souverain devait tirer le parti le plus réel, puisque tout avait été stipulé en son nom. Ni les instances d'Edouard, ni celles que van Artevelde y joignit sans doute, ne parvinrent à émouvoir le comte d^nt le dévoûment à la France était plus inébranlable que jamais'*.

(3) Les Gr. Clir. de Frwice, v, 405.

(4) Ibid.

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