‹ Histoire des comtes de Poictou et ducs de Guyenne; contenant ce qui s'est passé de plus memorable en France, depuis l'an 811 jusques au roi Louis le Ieune ed. by J. Besly the youngerChapitre 4 sur 38 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

SOMMAIRE

ET Dt'CS DE GUYENNE. I*)

réputation pour laquelle vulgairement en leur pays on l'appelle Charles Martel , ils desplièrent les roaistresses voiles, et à l'aide des avirons et du vent se sauvèrent de vitesse. Charles là dessus s'appuyant sur une fenestre du costé d'Orient , Adelbert qui s'estoit trouvé avec luy en la guerre de Saxe et d'Esclavonie raconte qu'on le vit sur l'heure plorer à chaudes larmes avec une contenance affligée et un cœur fort triste et marri. Aucuns s'en émerveilloient en eux-mêmes sans oser luy en rien dire , ne sachant pas que eeste action luy a esté commune avec les plus grands héros, et signalez capitaines qui furent jamais au monde. Pour se purger envers eux et les contenter: ne croyez pas, leur dit-il , que j'appréhende leur valeur , et que leur nation me puisse nuir : certes il me desplaist qu'ils ayent esté si hardis , moy vivant , d'aborder à ceste cfcte. Mais à dire vray je me contriste grièvement en mon cœur, prévoyant combien ces barbares causeront un jour de maux et de traverses à ma postérité , et apporteront de désolation et de ruine à la France. Voilà le présage qu'en fit ce très-prudent et advisé empereur, suivy d'événemens trop véritables. Car les Danois 1 an 820 avec treize navires d'une flotte (nous retenons ce mot de leur langue, ce dit Glaber) se mirent à courir la côte de Flandres d'où repoussez , détournèrent à l'emboucheure de Seine , où fortune ne leur disant pas mieux, ils prindrent la routte de Guyenne, descendirent au bas Poictou , et sacagèrent Bouin, une isle sur la marche de Bretaigne, proche de Noirmoustier, entourée de toutes parts de marais quasi inaccessibles et de la grand mer Occéane , puis se retirèrent en leur pays pour descharger leurs voleries. Mais affriandez du butin ils fréquentèrent depuis continuellement la mes me place tellement que l'an 833, au mois de juin, ils se saisirent del'isle de Héro (1) maintenant Noirmoustier marquisat de la maison de la Trimouille , là ravagèrent et bruslèrent le monastère de S. Phil-

(1) Norlhmanni codein tempore , intelligentes nimirum frustralim divisant imperium per discordes fralrcs, Aquilauiam vastant, posthanc IJieratn insulam , moxtjue longiùs progressi y in G allia s Bourde g alum , Sanctonas, Luteliam , Tvroniam , Noriomcgum, Autelianas , Pictanos miseris modis afflixerunt. ~ Hildricus Mutius, lib. *■/., de Germants.

l8 HISTOIRE DES COMTES DE POICTOU

bert, institué sous Dagobert et Ansovaut, évesque de Poictiers, et de naguères richement doté , et basti par Charles-M agne. Les religieux qui estoient de Tordre de S. Benoist dont l'habit a donné occasion de changer le nom de l lsle , enfouirent sous terre le corps sainct , et abandonnèrent le lieu l'an 835 , le 1 8 d'aoust an mois de septembre. Le comte Renaud de Poictiers en cest endroit appellé comte d'Herbauge et marquis de Bretaigne les fut combalre. Un mémoire dit qu'il fut repoussé , les autres se taisent du succez de la victoire. Mais il y a bien apparence que les ennemis furent rudement traitez et quitèrent la place , puisque le 6 de juin de l'an 836 , les religieux déterrèrent le corps de l'abbé Philbert et l'emportèrent au pays de Bourgongne au récit d'Aymar de Chabanais, autheur non encores imprimé , qui a escrit sous le règne du roy Robert. Toutesfois cela est dit un peu cruëment, car les religieux de Noirmoustier ne se retirèrent pas incontinent à Tournus , mais seulement Tan 875 ayant cependant demeuré en divers endroits , que le roy Charles le Chauve leur aumosna , et à Hilbaud leur abbé , comme Cunaut en Anjou et Messay en Poictou au ressort de Loudun , avec la chapelle ou église du lieu , et sept mas ou masures de terres, et trois quarterons qui sont termes en usages encores aujourd'huy en la coustume de Poictou. Leur donna pareillement quelques autres domaines, sis à Oirvaut, et au vicomté de Thoiïars, dont y a charte donnée à Orléans du i4 des calendes de février, indiction 2, de son règne le i£, qui revient au 18 de janvier 854* Or l'an 838 au mois de novembre , Pépin I , roy de Guyenne, mourut après avoir régné 21 ans, et environ 9 mois, car il avoit esté déclaré roy l'an 817 , selon le vieux annaliste suivy de tous. Si est-ce que les Chartres monstrent qu'il y a erreur, car elles sont toutes dattées de l'année après celle de l'empire de son père qui fut 8i4« Ainsi Pépin a régné près de 23 ans , et cela se confirme encores de ce que Nitard, neveu du Débonnaire, dit qu'il regist la Guyenne l'espace de 37 ans, et l'empire 27 ans 6 mois, et vesquit 64 ans , gist à S*. Croix de Poictiers , conspira contre son père et causa un grand trouble , revint à résipiscence , et fust le premier à mettre une armée sur mer pour le secourir et délivrer, après que

ET. DUCS DE GUYErtNF.

Lothaire , par une seconde conjuration , l'eust fait dégrader de l'empire. Au commencement il molesta les églises , et s'empara de leurs héritages, depuis, devenu plus religieux, en fit restitution, se monstrant large et libéral envers elles ; bastit le monastère de S. Jean d'Angéli , Brantosme près rte la Rochefoucaud , et S. Ciprian de Poictiers, selon que rapporte Aymar l'historien. Odon ou Eudes de S. Maur des Fossés, tesmoigne que l'empereur son père luy donna la comté d'Anjou, avec toutes ses abbayes , et fiefs de la province qu'il tenoit à son- domaine. Ailleurs ne se trouve n'y si ce fut en simple gouvernement, ou parappanage. ou réunion à la Guyenne qui est plus vray semblable , veu que le don du tout en fut. fait en un mesme temps. L'an 822 il espousala fille de Tiébert comte de Mets, et si un ancien (1) autheur dit vray, elle estoit soeur du comte Robert, principal seigneur de son palais, mary d'Ode, ou Huette fille de Vuifred , ou Gerfroy , comte de Bourges capitale de Guyenne , lequel estoit issu de la race des roys par l'un des Seigneurs de ceste généreuse bande de noblesse que Pépin , père de Charlcs-Magne laissa dans la ville de Bourges pour guerroyer Gaifer , duc de Guyenne. Pépin laissa de sa femme deux fils, Pépin II et Charles , et deux filles r l'une mariée à Girard, que Loup de Ferrières appelle pf ince. Si c'est celuy que Vignier très-judicieux annaliste pense avoir esté surnommé de Roussillon , Bouchet le fait « père d'Ebles I si bien ou mal il se verra r.y-après. Ceste princesse avait nom Berthe ,. la soeur de Berthe n'est nommée , elle prit en mariage le comte Rothairc, selon la.suitte d'Aymoin: du Tillet dit Regioard, qu'on pourroit prendre pour nostre Renaud I , comte de Poictiers, certes non sans, apparence veu que la postérité l'a tousjours possédé , et en a porté le tiltre , si ce n estoit que le petit aagc de la princesse fist juger le contraire; Par défaut de meilleure instruction nous avons suivy le vieux annaliste en la cotte de l'an du maiiagede Pépin : Et semble que les deux princesses , ses filles, n'estoyent nubiles lors de son déceds jusques auquel depuis ses nopces

Pierre de S. Julicu.

ne se trouve intervalle, sinon de 26 à 27 ans. Son trépas engendra d'est ranges remuemens en ses païs et seigneuries , qui se divisèrent en deux puissantes ligues et factions. Le£>ébonnaire pour sa désobéissance l'avoit privé du royaume de Guyenne, pour le conférer au Chauve, qui receut les hommages des seigneurs: Mais Pépin revint à son devoir, la privation ne lira conséquence. Comme il fut décédé, l'empereur voulut tenir en cour le jeune Pépin II, afin de le faire nourrir et instituer royalement, loin g des corrnptèkes et desbauches qui avoient gasté le père. Le bruit courut en Guyenne qu'il avoit redonné le royaume au Chauve à la persuasion de l'impératrice Judith ; c'est ce qui causoit les deux différents partis. Du premier qui favorisoit au Chauve, estoient chefs Hébrouin E. de Poictiers , seigneur d illustre maison. Nostre Renaud comte de Poiclicrs, le prince Giraud ou Girard, et le Comte Rolhaire, on Rohier, quoy que deux de ceux-cy fussent gendres du feu roy. Emenon au contraire porloit le jeune Pépin > et le tenoit près de soy, avec plusieurs autres barons de son intelligence, le comt.. Aymar nommant par exprès Renaud devant Girard et Rothaire, donne assez à entendre la grandeur de son extraction , sa créance , et son auctorité. Quanta Emenon un mémoire antique le fait comte de Poictiers, néantmoins il le fut seulement d'Angoulesme , sinon que durant les troubles il ait pris ceste qualité , il touchoit de parenté ou estoit frère de Robert le Fort marquis de France , car selon Abon qui a vcscu durant le règne du roy Eudes, Aymar cy-après comte de Poictiers fds d'Emenon estoit consanguinus, possible consin germain du mesme Eudes du costé paternel ; lequel Eudes tous les historiens unanimement reconnoissent pour fils du marquis Robert. Les divisions venaus à s'eschauffer l'an 83g, Hébrouin, et le comte Renaud accempagnez de plusieurs seigneurs vont trouver l'empereur à Flateres, luy exposent leur créance, et qu'il ne reste que ses commandemens en ceste occasion , parce qu'ils sont résolus d'exécuter sa volonté et le servir fidèlement. L'empereur les remercie , et donne à l'évesque l'abbaye de S. Germain des Prez , ce dit le supplément d'Aymoin. Quels présens les autres barons receurent, l'histoire ne le dit pas, néantmoins on peut estimer que

te bon office rendu par Renaud servit de fondement pour faire continuer le comté de Poictou en la main de ses descendant , et de mettre la duché en leur famille. Car pour Hébrouin , Charles le Chauve puis après l'institua Archichappelain de son Palais, de ce temps-là une très- grande > et illustre dignité, comme onpeutveoir au livre de l'estat , et ordre du palais, ou maison du rby composé par le comte Adelard; prince François, et abrégé par Hincmar archevesque de Reims. Davantage il luy confirma l'abbaye de S. Maur sur Loire lors appellce Glanafolium, qui luy avoit autresfois esté donnée par le fèu roy Pépin I ; mesraes en sa faveur il èstendit la confirmation pour la personne de Goslin, depuis évesque de Paris , cousin remué de germain d'HébrOuin , et pour le patronage à sa famille , car encores que le mot soit plus moderne , si estce qu'en effect la chose se pratiquoit et estoit en usage dès l'heure; ce que monstre la charte qui en fut lors faite, et le sinode d'avril de l'an 853, et le parlement tenu àPoissi sur Seine l'an 869, comme aussi se peut en cest endroit remarqué!- une espèce de survivance aux bénéfices. Mais quant à Hébrouin et Goslin , nous réservons à en parler line autrefois en la suite de cest œuvre. Et reprenant nos-* tre histoire dirons que l'empereur Louys décéda l'an 640, le 19 de juin comme le Chauve son (ils atteste par un tiltre de S. Martin. La mesme année rceluy Charles , qui prenait le tiltre de roy de Guyenne, passa deçà en si grande diligence qu'il surprit son neveu Pépin , et mis ses gens en route ; puis désirant s'asseurer dii païs il en fit trois départemens généraux , establissant à chacun un rendez-vous, où il distribua ses forces. Loup de Ferrières qui ai porté les armes , et servy durant les guerres civiles de ce temps-là , tesmoigne que Modin, évesque d'Autan, et Adelbert, comte d' A va- Ion, furent mis a Clermont en Auvergne : le prince Girard gendre du feu Pépin à Limoges, et Renaud comte de Poictiers à Angotnlesme , d'où paravanture le président Fauchet , personnage digne d'immortelle mémoire , a pris occasion de le faire comte de ceste ville-là. Cela fait le Chauve à son propre récit qui se void en la complainte de Savonnières de l'an 864 » 5e fit- oindre, et sacrer roy de France en église de S« Croix d'Orléans, par Vuenillon ou Gane-

Ion archevesque de Sens la mesme année 84o , le 22 de décembre ; ce que monstre un tiltre de la pancarte noire de S. Martin du 8 , des calendes de may indiction 10, de son règne le 22, qui revient au 24 avril 862 , et quant au tiltre de S. Denis qui datte son sacre du 6 de juin allégué par du Tillet , et dont nous avons copie , il se doit entendre du royaume de Guyenne ; aussi qu'il ne fut sacré sinon après le déceds de son père, lequel n'advint que le 19 du cu«pian, ia r.-f< mesme mois. Le 25 de juin de Tannée suivante nostre comte se «[ u'm!» lrouva ^ u P* 1 ** du roy Charles à la fameuse , mais trop funeste r*ctioo * Notre bataille de Fontenay près Auxerre au duché de Bourgongne , où la s*.g.«ur, n " L France versa tant de sang et de forces , que de là en avant sa foiblesse là fit diminuer de réputation envers les estrangers. Renaud s'y porta si vertueusement et en homme de bien , qu'en ceste con- „ sidération et de ses autres services le Chauve luy donna la comté ,u» (rtgni) 0,10* de Nantes, de laquelle le comte Lambert très-courageux , et expé-

Hotiît duo F r cttxco

rom r,,.. . «k> rimenté capitaine fut dés-apointé. De là se meut division et guerre îw!' J*ï!Zn. entre ccs deux seigneurs. Lambert quittant le service de Charles *.<• «m., .f- embrassa celuy de Nomené , tyran de la basse Bretaigne , lequel il a 'cu.pmiw, « persuada d'usurper le tiltre de roy, (ce dit la chronique de Van- *■* dosme) le comte Renaud chargea leurs troupes à Massac sept lieues

près de Rennes; ayant à demy trajetté la rivière de Vilaine en tua mille , et tourna le reste en fuite , las de suivre la victoire et de chasser les ennemis , recreu du travail et eschauffé de la chaleur du jour, comme il se fut reposé près de Blain sur le rivage d'Isar cuidant prendre halaine et se rafreschir , Héripoux , fils de Nomené, et Lambert survenus au secours de leurs gens les surprindrent à l'impourveu, et fut tué en vaillant homme le 22 de juin de de l'an 843; par ce moyen Lambert s'empara de Nantes dont il ne jouit pas long-temps , et en fut chassé par Héripoux sur quelque division survenue entre eux , comme il se void par une relation de l'abbaye de S. Sierge d'Angers. Ainsi finit ses jours le comte Regnaud de Poictiers après avoir tenu la comté environ huit ans , selon que nous avons peu recueillir de plusieurs petits fragmens espandus çà et là en divers endroits, la plus-part si corrompus et dépravez qu'il y a bien eu de la peine de les redresser, et en for-

mer le corps de ces mémoires. Il laissa plusieurs enfans des-jà connus et advancez aux charges. L'aisné (ce dit Adravaldus) se nommoi t Hervé et estoit comte d'Auvergne; Bernard le puisné fut successeur de son père au comté de Poictiers selon Aymar de Chabanays et le petit Chronicon de Limoges , et de luy sont descendus de masle en masle tous les comtes de Poictiers, et ducs Guyenne , jusques à la reine Aliénor femme du roy Louys VII, comme aussi de Ray mon frère puisné de Guillaume IX, dernier duc héréditaire de Guyenne, sont issus plusieurs princes d'Antioche, comtes de Tripoli, roys de Hiérusalem , Arménie et Chypre, comme l'histoire déduira cy-après.

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