AVANT-PROPOS
IT existe plusieurs histoires du Languedoc et de [a ville de Toulouse ; cependant nous ne connaissons qu'une histoire des comtes de Toulouse, celle qui a été écrite, en 1703, par Guillaume Catel.
Cette circonstance ne tiendrait-elle pas à ce que nos devanciers se sont occupés plutôt des détails particuliers à certaines localités que des considérations relatives aux formes des gouvernements, à la politique des princes, aux vues plus ou moins éclairées et libérales des dépositaires du pouvoir ? Sous une inspiration étroite, des faits sans une grande valeur ont été minutieusement recueillis, parce qu’ils concernaient telles provinces ou telles villes; tandis que les hommes assez haut placés pour commander aux événements, assez forts pour décider de la destinée des peuples, restaient, au contraire,
Des écrivains d'un grand talent nous ont retracé la vie des ducs de Bourgogne (1), des ducs de Bretagne (2), des dues de Lorraine (3), et les comtes de Toulouse, qui ont joué un si grand rôle, non-seulement en France, mais jusqu'aux rives de l’Euphrate, ont à peine attire l'attention des historiens et des poètes. Le Tasse luimême, dont les vers, pleins d'éclat et de charme , nous ont dit les hauts faits des preux de la Palestine, accorde à peine quelques paroles fugitives au comte Raymond de Saint-Gilles, qui, par sa sagesse et sa valeur, méritait de passer à la postérité avec lé chantre immortel de Godefroi et de Tancrède.
Pourtant l'existence des comtes de Toulouse n'offret-elle pas des tableaux et brillants et terribles. Au souvenir de ces chefs illustres, nous apparaît le moyen âge avec ses guerriers héroïques, son faste éblouissant, ses croyances simples et naives. À ces peintures chevaleresques etsuaves succèdent des superstitions sauvages, des trahisons infâmes, d’horribles et lâches vengeances. Puis, au milieu des scènes les plus dramatiques, les plus émouvantes, nous voyons ces grands vassaux de la couronne faire connaître à leurs peuples les douceurs de la civilisation, la haute mission des beaux-arts, les nobles inspirations de la liberté. Trouve-t-on souvent, dans l'histoire, des
(4) M. de Barante.
(2) M. Daru.
(3) M. d'Haussonville.
princes redoulés de leurs ennemis, même après leurs défaites; adorés de leurs sujets jusque dans leurs infortunes ; assez généreux pour se sacrifier à la patrie; assez habiles, quoique tributaires des rois, pour les surpasser en richesses et en puissance?
Nous devons, il est vrai, à une plume élégante une autre histoire des comtes de Toulouse, publiée en 1827 (1): malheureusement, nous le regrettons, l’auteur, doué de toutes les qualités nécessaires pour bien traiter ce sujet, s’est renfermé dans des proportions tellement réduites, que son ouvrage est plutôt une table
raisonnée des matières qu'un livre destiné à combler, dans nos annales, la lacune fâcheuse signalée déjà plus d'une fois.
Cette lacune, nous essayons de la remplir. Sans nous faire 1llusion sur les difficultés d’une telle tâche, nous nous sommes flaité que, dans un temps où l’on se montre si impatient de toucher au but, on nous tiendrait compte peut-être d’avoir conduit à sa fin un travail exigeant des recherches longues, des lectures trop souvent rebutantes, des années d’un labeur suivi et ardu. Nous avons pensé d’ailleurs que, lorsque le roman historique venait, chaque jour, si audacieusement mentir à la vérité, outrager la religion, blesser la morale, il était, pour ainsi dire, du devoir de lous ceux qu’anime encore un senti-
(1) M. B. A. Marturé.
ment national, de défendre leur pays contre de dangereuses erreurs, en mettant le passé en regard du présent, et en opposant au matérialisme de notre époque les saintes croyances et les nobles vertus de nos pères.
Notre ouvrage est précédé d’un aperçu sur la situation de la France méridionale avant la création des comtes de Toulouse. Il devenait essentiel, selon nous, pour bien apprécier certains actes et certains faits, de connaître les antécédents des populations ; de savoir les influences dont l’action a pu modifier leur nature, leurs goûts, leurs habitudes. Les peuples ne sont pas entraînés seulement par la fatalité et le hasard ; les lecons transmises par la tradition et l'expérience décident, à leur insu, de leurs vertus et de leurs vices, de leurs désirs et de leurs volontés. Il est donc indispensable de remonter dans le passé, pour savoir quelles raisons les ont déterminés, quels motifs les ont conduits, dans les diverses phases d’une existence soumise toujours à de nombreuses vicissitudes.
Sans vouloir, comme chaque jour on nous en donne Pexemple, flatier les passions populaires, et conquérir ainsi les éloges de ceux qui voient le progrès dans l'avilissement du pouvoir et l’anéantissement des distinctions sociales, notre ouvrage, c’est au moins notre intention, ne mérilera pas non plus ce reproche inspiré à l'un de nos premiers écrivains : « L'histoire est un récit vaquement pompeux où un petit nombre de personnages occupent
UNE ere
seuls la scène, et où la masse de la nation disparaît derrière les manteaux de cour (1). » Nos observations porteront sur les grands et sur les petits; mais nous ne chercherons pas, nous l’avouons , à plaire à la foule inintelligente, en écrasant sans raison les individus isolés par leur élévation ou leurs services. C’est, à nos yeux, une victoire facile et peu désirable, celle qui s'obtient en excitant les jalousies et les haïnes de la multitude. Nous n’encenserons ni les peuples n1 les princes ; nous jugerons les uns et les autres selon notre conscience; et surtout nous nous attacherons à prouver, par les faits, sinon par de brillantes paroles, qu’une nation peut ne désespérer jamais de son avenir, quand 1l existe un attachement réciproque, une alliance sincère et étroite, entre celui qui commande et ceux qui doivent obéir.
Bien que différents auteurs, se fondant sur le silence gardé par Eginhard dans sa vie de Charlemagne, et par Canisius dans ses vieilles annales, prétendent que l’origine des comtes de Toulouse doit être postérieure à la fin du vru° siècle, tant d'anciens documents font remonter la création des comtes de Toulouse à l'an 778, qu’il nous a paru impossible de ne pas admettre l'authenticité de cette date. Nous nous sommes, au reste, conformé en cela à l'opinion des critiques les plus éclairés. Nous voudrions qu'il y eût autant de certitude en ce qui concerne lor-
(1} Lellres sur l’histoire de France, leltre 17°, p. 15. Aug. Thicrrv.
crea, 1 3? ARS
dre suivant lequel les comtes de Toulouse se sont succédé pendant le vin‘, le 1x° et le x° siècle. Pour établir ce tableau généalogique, il n'existe que des notes éparses, soit dans l’histoire des Croisades, soit dans les chroniques espagnoles, relatives aux alliances des comtes de Toulouse avec les comtes de Barcelonne, les rois de Navarre, d'Aragon, de Castille, de Léon et de Portugal; soit enfin dans les relations des guerres de Henri II et de Richard, son fils, contre le roi de France. Il fallait le jugement exercé de Catel pour découvrir la vérité à l’aide de matériaux si incomplets, et souvent même si inexacts. Avant lui, tous les historiens ne s'étaient nullement altachés à résoudre une question rendue presque inso- Juble par la similitude des noms, cause principale des méprises sans nombre commises dans ces temps reculés par les contemporains eux-mêmes.
Guillaume de Puylaurens {1) donne une généalogie des comtes de Toulouse; mais il la commence seulement en 1100. Bernard Guido, ou Guidonis (2), la fait remonter à une époque un peu plus éloignée , sans cependant s'appuyer sur aucune preuve. Nicolas Bertrand, dans son livre intitulé de Tolosanorum gestis, ajoute quelques noms à ceux qu'ont cités ces deux auteurs, et il a été suivi par un anonyme auquel sont dus les por-
(4) Histoire des Albigeois.
(2) Il écrivait dans le xiv° siècle.
traits de ces comtes. Nicolas Bertrand a été copié par Tegula, prieur de Moissac; par du Bouchet, dans ses Annales d'Aquitaine; par Zurita, dans ses Annales d’Aragon; par Noguiez, dans son Aistoire toulousaine; par Gaultier, dans sa Chronique des chroniques ; par Euenne de Lusignan, dans son Histoire des rois de Chypre; par Paradin, dans ses Alliances généalogiques; par Malmesbury, auteur anglais; par Mathieu Paris, dans son Histoire d'Angleterre; par du Tillet, dans son recueil de l'Histoire de France; par le président de Lestang, dans son Histoire des Gaules, etc,, etc.
Tous ces écrivains, en reproduisant aveuglément l’opinion de leurs devanciers, ne nous avaient donc rien appris sur les premiers comtes de Toulouse, lorsque Catel, en remontant aux sources les plus sûres et en discutant les faits avec une sagacité et une lucidité remarquables, est venu dissiper les incertitudes et les doutes.
Néanmoins, malgré son coup d'œil pénétrant, il était difficile qu'il ne se trompât jamais ; il s’est trompé en effet, entraînant hors de la bonne voie Cazeneuve, Marcel, Besse, de Marca, etc., et les historiens venus ensuite ne pouvaient manquer de s’égarer aussi.
Heureusement, quoique beaucoup de matériaux précieux aient été détruits ou perdus dans nos tourmentes révolutionnaires, des hommes que rien ne saurait décourager, en consultant de nouveau les chartes et les
vieux manuscrits de nos bibliothèques, sont parvenus à éclairer différents points restés jusqu'à présent fort obscurs. Grâce à leur zèle infatigable , laissant de côté les conjectures plus ou moins plausibles, les suppositions plus ou moins ingénieuses, il nous est permis aujourd'hui d'établir la suite non interrompue des comtes de Toulouse, depuis lan 778 jusqu’à l'an 1249; c'est-à-dire depuis celui qui le premier a été revêtu de cette dignité jusqu’au comte Alphonse, frère de saint Louis, dont le mariage avec la fille unique du dernier héritier de la maison de Toulouse amena la réunion de ce comté à la couronne de France (1).
Le tableau généalogique placé en tête de ce livre fait connaître l'ordre de succession de ces princes, les alliances contractées par eux, leurs descendants les plus directs et les détails indispensables pour la clarté et l’intelligence de cette filiation.
Il nous à semblé inutile de donner copie des documents sur lesquels nous nous sommes appuyé ; en général, les pièces justificatives sont rarement consultées , et en citant les ouvrages où elles se trouvent, nous procurons à ceux de nos lecteurs qui voudraient y recourir les moyens de remonter sans peine aux sources où nous avons puisé nous-même. De celte manière nous fournis-
(4) Cette réunion, comme on Île verra, ne devint définitive qu’en 1361, par les Ictires patentes de Jean IT dit Le Bon.
LUS ue sons des preuves de notre exactitude, nous facilitons les recherches à l'esprit de critique, et nous ne grossissons pas sans nécessité nos volumes d’un nombre considérable de pièces qui, toutes, on doit le comprendre, ne présentent n1 un égal intérêt ni une égale importance.
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