G09. PREMIERS CONCILES SOUS CALIXTE II
abbé de Gluny, mais même Abélard le regardèrent comme le plus dangereux des hérétiques, cherchant à détruire le culte divin et à altérer la doctrine de l'Église i. Pierre le Vénérable donne de
1. L'hérésie, au moyen â<;e, semble une force étiolée. Quand on se rappelle les grands tourbillons théologiques suscités par l'arianisme, le pélagianisme, le monothélisme, le monophysismc, on est tenté de traiter dédaigneusement ces hérésies de Bérenger, de Pierre de Bruys, de Roscelin, d'Abélard. Il s'en faut de beaucoup que ces hérésies fussent méprisables. De ce qu'elles n'ont eu ni l'extension ni la puissance des grands mouvements d'opinion qui nous ont occupé au début de cette histoire, on peut tout au plus conclure que ces erreurs apparurent à un moment défavorable entre tous aux querelles théologiques. Qu'on les laisse retomber dans l'oubli, elles renaîtront d'elles-mêmes à l'heure propice du xvi^ siècle. Le caractère de ces hérésies médiévales en Occident est surtout sacramentaire et hiérarchique : on s'attaque à l'Église dans son gouvernement extérieur et dans ses moyens visibles de sanctification. Les fines objections métaphysiques ne sont pas dans le goût et dans la capacité des gens d'Occident. Il peut sembler surprenant que la propagation d'hérésies de cette nature coïncide avec le progrès de la Réforme dans l'Église et la période du xi''-xii«' siècle. Mais un vieux levain oriental s'infiltrait toujours en Occident par des sectes difficilement saisissables, qu'on désignait sans tant de recherches sous le nom de manichéens et qui sont, depuis quelques années, mieux connues sous leur vocable de cathares. Les croisades contribuèrent à amener jusqu'aux sources mêmes de ces erreurs manichéennes des gens qui, entre deux batailles, se prenaient parfois à raisonner et aussi à déraisonner. On rapportait en Europe des idées pas très précises, mais très suffisamment subversives du vieux fond sur lequel on vivait et que consacrait l'ordre établi. Les cathares se divisaient rn rameaux dont les tendances essentielles variaient peu d'une branche à une autre branche. Il y eut des groupes appelés vaudois, pétrobrusiens, apostoliques, pauvres de Lyon, etc.; parmi leurs chefs, ce Pierre de Bruys qui apparaît ici et dont la succession fut recueillie par un certain Henri, puis Éon de Stella, gentilhomme breton, mort en 1158, qui croyait retrouver la prophétie de sa venue dans ces mots : per euni [= Eon) qui veniurus est, Tanchelin, qui vers 1112 eut une polémique avec saint Norbert de Prémontré, un peu plus tard Amaury de Bène et David de Dinan.
Tout ce monde assez terne n'intéresse plus guère aujourd'hui. En bloc, leurs doctrines se ramenaient à peu près à ceci : Il existe deux principes absolus, un bon et un mauvais, et diverses émanations de ces principes; du mélange de ces émanations est sorti le monde actuel. L'âme humaine est un ange déchu qui a été lié sur la terre à un corps matériel, pour obtenir sa purification et sa rédemption. Dès lors l'Incarnation leur apparaît au point de vue docétistc et l'œuvre de la chair, dans le mariage, est défendue : le jeûne est superflu, le serment criminel; la vie future, un leurre des imaginations. La hiérarchie, les fêtes liturgiques, les sacrements sont les grands maux à faire disparaître et ces sectes ne s'y épargnaient pas, encore qu'elles prissent Ijien mal leur temps. En somme, on trouve dans ces hérésies les germes de celles que Wiclef et Jean IIuss prêcheront plus tard avec un tout autre succès, et la Réforme luthérienne, calviniste et zwinglienne, avec un iinmenso ot laincnlable retenlissemont. Sur Pieii-c i\c BiMiys, cf. Boiu"-
lui cinq fausses propositions et s'accorde en cela avec Abélard ; néanmoins, ce dernier est moins complet. Ces cinq propositions se ramènent à ceci : 1. Le baptême ne saurait être utile aux enfants qui n'ont pas encore l'âge de raison, parce qu'ils n'ont pas encore la foi et qu'une fol étrangère (celle du parrain) ne peut y suppléer. La conséquence était que Pierre de Bruys rebaptisait ceux ([ui avaient été baptisés étant enfants; c'est ce que, de son côté, rapporte Abélard. 2. On ne doit pas bâtir d'églises ; il faut abattre celles qui existent, car les chrétiens n'ont nullement besoin d'un local consacré pour y prier. On peut prier Dieu aussi bien dans une auberge que dans une église, aussi bien dans une écurie qu'à l'autel (propositions qui rappellent les sectes d'un spiritualisme outré qui apparurent dans le siècle précédent). 3. Les croix doivent être détruites, car cet instrument sur lequel le Christ a tant souffert ne saurait être un objet de vénération, mais un objet d'horreur. 4, Ce qui est offert tous les jours dans les églises (à la messe) n'est pas le véritable corps et sang du Christ, c'est un pur néant, et on ne doit pas présenter un néant à Dieu. Voici les propres paroles de Pierre de Bruys rapportées par Pierre le Vénérable : « Ne croyez pas à vos prêtres, qui vous trompent en cela comme en bien d'autres choses ; ils disent qu'ils consacrent le corps du Christ, et nous présentent ce corps. Or, le Christ n'a changé qu'une seule fois le pain en son corps, lors de la cène, et il ne l'a donné qu'une seule fois, ce jour-là même, à ses disciples. » 5. Les offrandes, prières, aumônes, etc., faites par les vivants en faveur des défunts, ne sont d'aucune utilité à ces derniers. Dieu se rit des chants d'église, la piété seule peut lui plaire, et non pas un ton élevé et des mélodies musicales. Pierre le Vénérable ne [347j peut dire si le bruit d'après lequel les pétrobrusiens rejetaient en tout ou en partie la sainte Ecriture était fondé ou non ; mais, en revanche, il raconte qu'ils forçaient les moines à se marier, maltraitaient les prêtres et mangeaient de la viande le vendredi saint ^. Ceci ne s'accorde pas absolument avec ce que le troisième canon de Toulouse raconte des hérétiques qu'il a en vue, à savoir qu'ils
gain, Ilisi. de la chaire française, 1879., p. 15G-157 ; C. Mafîre, Histoire populaire des réformateurs, t. m, Pierre de Brui/s et Henri de Bruys, in-32, Paris, 1862; C. Schmidt, dans KircJienlexicon, t. xi, col. 5'i5-547. (H. L.)
1. Pierre le Vénérable, Epist. ad Arelat. Ebredun. archiep., dans Bibliolheca Cluniacensis , p. 1117, dans Biblioth. maxima patrum, t. xxii, col. 1033; cf. Gieseler, Kirchengeschichte, t. ii, p. 523.