CHAPITRE V
tants de la Balagne en particulier, et en s'initiapt aux affaires de l'ile il sentit grandir en lui la pensée de jouer un rôle dans cette terre romanesque. Aussitôt il se rendit à Livourne, où était Orticoni chargé d'une mission diplomatique. Il se mit en relation avec lui, eut le talent de captiver son admiration et de lui inspirer pleine confiance dans ses pompeuses promesses. Il se disait en excellents termes avec toutes les cours et s'engageait à fournir aux Corses, dans l'année, les moyens nécessaires pour se débarrasser des Génois. Il ne leur demandait en retour qu'une couronne de roi. Orticoni, entraîné par cet esprit extraordinaire, plein de ressources, rompu â toutes les combinaisons de la diplomatie, de l'économie et de la politique, et reconnaissant qu'un pareil homme pouvait rendre à la Corse des services réels, demanda l'avis des généraux. Ceux-ci étaient dans une situation désespérée ; ils donnèrent à Orticoni pleins pouvoirs. Une convention fut signée, par laquelle les Corses s'engageaient à proclamer roi Théodore de Neuhoff, le jour où il les mettrait à même de secouer la domination génoise.
Après avoir reçu cette assurance, Théodore travailla à la réalisation de ses projets avec une telle énergie, que seule elle suffirait à témoigner de son génie. Il noua des relations avec le consul anglais de Livourne et avec les marchands qui trafiquaient en Barbarie. Chargé de lettres de recommandation, il passa en Afrique, et après avoir, par luimême dans cette contrée et au moyen de ses agents en Europe, remué ciel et terre, il parvint à se mettre en possession des ressources nécessaires pour un débarquement.
Il arriva en Corse à l'improviste, alors que le dénùment y était arrivé à son comble. En livrant aux chefs du pays les provisions de guerre, il déclara que ce n'était qu'une faible partie de ce qui viendrait ensuite. 11 leur dit que ses solides relations avec les cours de l'Europe deviendraient encore plus puissantes le jour où les Génois seraient
battus, et qu'en portant lui-même le titre de roi, il pourrait traiter sur un pied d'égalité avec les autres souverains : c'est pourquoi il demandait la couronne. Hyacinthe Paoli, Giafferri et le savant Costa, hommes très positifs, pénétrés autant que d'autres du sentiment de la réalité et du devoir de délivrer et de constituer le pays^, adhérèrent eux aussi à cette demande. La reconnaissance pour les services déjà rendus, le nouvel essor donné à l'esprit public par cet événement inespéré, la perspective de secours plus considérables, enfin le dénùment extrême auquel on était réduit commandaient une pareille résolution.
Théodore de Neuholï, roi désigné aux suffrages des Corses, étabht sa résidence au palais épiscopal de (^ervione, et le 15 avril le peuple se réunit en assemblée générale au couvent d'Alesani, pour délibérer sur l'investiture du royaume. Deux représentants de chaque commune et les députés des églises et des couvents se rendirent à cette assemblée, autour de laquelle campaient plus de 2,000 citoyens.
On proposa au parlement la constitution suivante : La couronne du royaume de Corse sera héréditaire dans la famille du baron de Neuhoff ; le roi aura auprès de sa personne un conseil composé de vingt-quatre membres, choisis par le peuple ; sans l'approbation de ce conseil et du parlement le roi ne pourra prendre aucune décision, ni lever aucun impôt; les charges publiques ne seront confiées qu'à des Corses ; c'est au peuple et à son parlement qu'appartiendra le pouvoir législatif.
Le docteur Gaffori lut les articles de cette constitution au peuple assemblé, qui les approuva par acclamation ; Théodore les signa de sa main devant les représentants de la nation et jura sur les saints Evangiles d'y rester fidèle. 11 fut ensuite conduit à l'éghse et, après la grand'messe, couronné par les généraux. Les Corses étaient pauvres : n'ayant pas de couronne d'or, ils en tressèrent une avec des branches de laurier et de chêne et la placèrent sur la tête de leur premier et dernier roi. C'est ainsi que le baron