LIVRE XXII
est celui, de tous les chroniqueurs, qui nous fait le'niienx connaître Constantinople, cette magni- Jique cité, qui mrpassait toutes les autres par ses richesses et même par ses vices, redoutant tout le monde à cause do sa faiblesse , redoutable ellemême pour ses perfidies. Odon de Deuil , qui a souvent la précision et quelquefois la vivacité' de Salluste, s’anime surtout en nous montrant les misères et la bravoure malheureuse des croisés. Nous croyons assister dans son récit au désastre des pèlerins allemands , à l’entfevue de l’empereur Conrad et de Louis VII, au passage du Méandre, à la défaite de l’armée française près do Laodicée. Les malheurs des guerriers de la France touchent vivement le moine de Saint-Denis, et lorsqu’il nous les raconte, il notent retenir ses larmes. Quel lecteur ne s’attendrirait point, avec Odon de Deuil, sur cette multitude de pèlerins arrivés à Satalie, presque sans vétemens , manquant de vivres , n’ayant point de vaisseaux pour s’embarquer, ne pouvant continuer leur route par terre, remplissant le rivage de leurs plaintes, implorant en vain l’assistance des Grecs, et se livrant à la compassion des infidèles, compassion plus barbare peut-être que la trahison et la perfidie. L’historien se plaît à célébrer les sentiincns généreux du roi de France; il nous montre* ce prince toujours prêt à se dévouer pour son armée , car il savait quun roi riétait pas né pour lui seul , mais pour le salut de tous. Lorsque Louis VII est arrivé à Antioche, le chroniqueur s’arrête cl n’a pas le courage de suivre
4ji ' HISTOIRE DES CROISADES, les croisés à Jénisalein et jusqu’à Damas. Oll\pn de Frelsingue, qui avait aussi commencé l’hisloire de la seconde croisade, s’arrête de même au milieu de son récit, et ne revient sur celle guerre malheureuse que pour nous dire que les désaslres de la sainle expédition ont peuplé la demeure des élus.
Conjme la troisième croisade ne fut pas glorieuse pour la France, nos chroniqueurs contemporains, tels que Rigord et Guillaurnc-le-Breton , on parlent à peine. Mais comme les Anglais s’y distinguèrent, les vieux' historiens de la Grande- Rrelagne n’ont pas négligé d’en raconter jusqu’aux moindres détails. Nous ne parlerons ici que de V itinéraire de Richard {i). L’auteur de celte relation surpasse" tous les autres écrivi^s du même temps par la variété de ses tableaux et par l’étendue de ses connaissances. Gauthier Yinisauf était témoin oculaire des événemens de la’ croisade, et lorsque nous lisons son livre, nous avons, comme lui, sous les yeux, les personnages et les peuples qui ont figuré dans le grand drame de la guerre sainte ; c’est dans son histoire qu’on peut contempler à loisir l’Orient armé contre l’Occident; qu’on peut suivre les Musulmans et les chrétiens avec leurs passions, leurs mœurs et leurs habitudes gucrlières et religieuses. La plupart des chroniqueurs,
(i) Nous avons consacre un long article à Gaiilliicr Vinisaiil , auteur de V Itinéraire du roi Richard. {Diblioth. da Crois. )