ASIE
vainqueurs maintiennent plus ou moins longtemps leur t)ouvoi)*, selon les circonstances. Puis, tôt ou tard, de leurs anciennes demeures sortent de nouveaux peuples , qui , purs de corruption, fondent un nouvel empire sur les débris de Tancien, et qui régnent à leur tour jusqu'à ce que les mêmes causes amènent le même résultat. »
Des empires ainsi fondés ne pouvaient être régis que par un gouvernement militaire ^ l'organisation hiérarchique des tribus conquérantes en renfermait d'ailleurs le principe , comme elle en présentait le modèle. De là, le gouvernement des satrapes , a la fois maîtres absolus de leur province comme ils Tétaient de leur tribu , et soumis au chef de l'empire comme ils l'étaient au chef de la horde. C'est ainsi que dans l'empire que lui a livré la conquête, celui-ci, selon la formule asiatique, est littéralement le roi des rois.
Ceci , néanmoins , ne suffit pas seul à rendre raison du triste spectacle que présente le monde asiatique, celui d'un esclavage absolu et sans bornes. Dans les contrées les plus belles, les plus riches, les plus fertiles de la terre, là où l'esprit humain aurait dû , ce semble , prendre son plus sublime essor , pourquoi les forces intellectuelles de l'homme sont-elles emprisonnées dans un cercle de fer qu'il ne leur a jamais été donné de franchir? Comment se fait-il que les habitants de ces régions favorisées , même aux périodes les 'plus florissantes de leur histoire , n'ont pu secouer ce joug qui les dégrade ?
Aux yeux de l'écrivain que nous avons cité tout à l'heure , ce serait dans l'organisation de la société domestique qu'il faudrait surtout chercher la cause de cet affligeant phénomène. Cette organisation, en effet, est tout autre chez les Asiatiques que chez les peuples de l'Europe civilisée ; la polygamie y a régné de tout temps, et \a, polygamie ^ selon Heeren , conduit naturellement à un despotisme illimité. « Cette organisation de la famille, dit le savant professeur de Gœttingue, constitue nécessairement le despotisme intérieur, parce qu'elle fait de la femme une esclave, et par cela même du mari un maître. La société des citoyens ne consiste donc plus ici en un nombre de pères de famille , mais de despotes domestiques; et ceux-ci ; voulant .exercer une autorité absolue, reconnaissent aussi uh pouvoii*
càràctëre houâL. polygamie. 11
despotique. Celui qui commande en aveugle ne peut qu'obéir aveuglément. »
Sans doute , il est incontestable que Torganisalion bonne ou mauvaise de la société domestique doit réagir sur la constitution politique. Mais c'est aller trop loin , si nous ne nous trompons 5 que de faire dépendre uniquement de l'état de la famille l'esclavage civil et politique des peuples du midi de l'Asie. La polygamie était en usage chez les Phéniciens, dont le gouvernement fut une véritable république , aussi bien que chez les Babyloniens, les Persans , les Mèdes, les Hindous et les autres nations asiatiques courbées sous le sceptre d'un despote. La Grèce , antique foyer de la liberté de l'Occident , admettait aussi la pluralité des femmes, et ses philosophes eux-mêmes regardaient la femme comme un être d'une nature inférieure (0. Cet lîsage exista de même à Rome et dans la république carthaginoise. La polygamie, nous ne l'ignorons pas, fut dans TOccident un usage permis plutôt que dominant, une affaire de luxe plutôt qu'une coutume ordinaire ] mais dans l'Orient même, où la nature en fait une loi , cette loi , bien que générale , est loin d'être universelle : le nombre relatif des hommes et des femmes y met nécessairement des bornes. Et d'ailleurs, si l'Asiatique est despote dans sa famille , est-il indispensable que par cela même il se reconnaisse esclave dans l'État? Le sauvage , maître absolu de sa femme et de ses enfants , en a t-il moins le vif sentiment de son indépendance? Dans l'enfance de la civilisation, alors que la société, sans lien politique, laisse à chacun de ses membres le soin de sa propre défense et de sa conservation, l'homme estime avant tout le courage et la force physique; faible et timide, quelle influence la femme pourraitelle obtenir? L'homme est fort : il doit commander-, la femme est faible, 'elle doit obéir. Et si un climat brûlant développe de bonne heure et les désirs et les organes ; si la femme , épouse et mère â l'âge qui dans nos climats tempérés ou froids est encore l'enfance , usée bientôt par les jouissances de la maternité et par ses fatigues prématurées, perd de bonne heure aussi sa fraîcheur et ses charmes , l'homme plus robuste sentira le
^ Arlsloté , PoUL lib. 1 , ch. i et 5.