Histoire des délassements-comiques
— Ce soir, au théâtre des Associes, ou donnera le Grand Festin de Pierre, ou V Athée foudroyé... Entrez !... Prrr...nez vos billets... M. Pompée jouera avec toute sa garde-robe Faites voir l'habit du pre-
mier acte !... Entrez!... M. Pompée changera douze fois de costumes ! Il enlèvera la fille du commandeur avec une veste à brandebourgs, et sera foudroyé avec un habit à paillettes !
— En avant, la musique!... C'est ici!... c'est ici qu'on voit l'homme squelette et la femme sauvage !
— Entrez!... Prenez vos billets 1... Vous \ errez ce qu'on na jamais vu, le chefd'œuvre delà mécanique!... le joueur de Uùte de M. Vaucanson n'est qu'un polisson, et son canard une oie, à côté de la huitième merveille du monde... L'homme en boisj le colosse en chOne répondra à toutes les questions dont voudra bien l'honorer l'aimable société.
— Prenez vos billets... voici le nain incomparable.
— Les animaux savants vont commencer leurs exercices!... Prenez!... Prrrr...nez vos billets...
Et de midi à minuit, sans trêve ni repos, musique de sonner, tambours de battre, crieurs de s'égosiller devant une foule immense, se renouvelant sans cesse, et toujours aussi curieuse, toujours aussi avide d'émotions !
L'ouvrier^ allant à son ouvrage, ses outils sous le bras, s'arrêtait devant le pêrc lîousseau. La grisette stationnait devant Bobèche, une oreille tendue du côté du pitre, l'autre ouverte aux propos d'un gardefrançaise !
Devant Galimafré, le paillasse, on se pressait, on se heurtait, on se coudoyait, l'officier à côté du magistrat, le robin près du soldat, la petite bourgeoise frôlant la grande
dainc^ toutes les classes de la société se mêlant : noblesse et robe, bourgeoisie, peuple et le clergé lui-même, bravant le cbaud, bravant le froid pour écouter les lazzi toujours drôles, quelquefois égrillards, plus souvent frondeurs, de tous ces artistes en plein-vent qui tirent du boulevard du Temple un lieu unique au monde, dont la réputation fut et est restée européenne.
Rendez-vous de ce que, dans tous les temps, on est convenu d'appeler la meilleure société, le boulevard du Temple, il y a soixante ans, était une véritable kermesse parisienne, une foire perpétuelle, un landit de toute l'année où les viveurs, les désœuvrés, les flâneurs trouvaient à rire.
à jouer, à se délasser aussi bieu do jour que de nuit.
Alors comme aujourd'hui , les théâires y avaient élu domicile; alors comme aujourd'hui, on y trouvait côte à côte un estaminet resplendissant et un café borgne; alors un grand nombre de voitures brillantes stationnaient à la porte de deux modestes res-. taurants, les seuls établissements de ce genre où les gens du monde venaient faire des parties fines. Les auteurs dramatiques de l'époque, les Vadé , les Favart, les Saint- Foix allaient y célébrer leurs succès ou se consoler de leurs chutes; entre le Champagne et le café , une jolie fille, la bayadère de ces cabarets, faisait entendre des couplets de Collé, de Piron , de l'abbé de Lattaignant : c'était Fanchon , Fanchan la vielleuse!...
Tout le pittoresque a disparu peu à peu, par lambeaux, et déjà, il y a vingt ans, Brazier, un auteur dramatique qui eut plus d'un succL's , s'écriait à chaque mutilation qu'on faisait subir au boulevard ^u Temple :
Encore une pierre qui tombe Du boulevard de la Gaîté.
Bientôt, il ne restera plus rien ., rien que le souvenir de ce boulevard ; ce ne sera plus qu'une rue du Paris nouveau et régénéré, une rue propre et bien alignée, avec de belles maisons à cinq étages, avec des boutiques superbes et resplendissantes de glaces et de dorures.
Les artistes, les amoureux du passé y auront beaucoup perdu sans doute, mais...
tout le monde y aura aust-i beaucoup gagné !
Avant 1789, cinq théAfrcs, cinq vrais théâtres, attiraient le public au boulevard du Temple , c'étaient : le spectacle d'Audinot; — le Théâtre des Associés; — les Grands danseurs du Roi; — les Délassements Comiques; — le Salon de figures de Curtius.
Quant aux baraques en bois des bateleurs et des montreurs de curiosités, aux faiseurs de tours de gobelets, aux saltimbanques
de tout genre, il faut renoncer à les cnumérer.
Au moment où nous écrivons, huit Ihéùtrcs existent encore, mais la plupart ont reçu congé et vont complètement disparaître.
Bientôt tous ces théâtres qui animaient le soir cette partie des boulevards, seront démolis et auront transporté leurs quinquets et leurs portants aux quatre coins de Paris.
Avant que leur dernière pierre ne tombe, nous avons voulu écrire la monographie de CCS spectacles qui firent la joie de nos pères et la nôtre; le premier qui dit adieu au boulevard du Temple, c'est le théâtre des Délassements-Comiques ; c'est
par lui que nous allons commencer la série d'éludcs que nous nous proposons de consacrer à chacun d'eux jusqu'au jour de leur émigration.
Nous ne les suivrons pas plus loin , par une raison bien simple, — elle n'en est pas moins bonne : — nous ne prédisons pas l'avenir.