‹ Histoire des deux conspirations du général MaletChapitre 2 sur 2 · XXIX · texte numérisé non relu

XXIX

Une foule de personnes/ plus ou moins suspectes de jacobinisme, furent arrêtées au premier moment: les unes à cause de leur attachement à la cause républicaine, les autres comme ayant favorisé la conspiration. Citons, parmi ces personnes, Mme de Malet, soupçonnée d'avoir connu les projets de son mari; la dame Lemare, femme de l'ancien membre du comité de la rue Bourg-1' Abbé; le guichetier de la Force, Ducatel, qui pourtant n'était pas tendre pour les détenus, et sa femme; une demoiselle Simonet, ancienne femme de chambre de Mme de Malet, qui allait souvent voir le général durant sa captivité; un médecin nommé Guillé, à qui cette arrestation valut d'être nommé, à la Restauration, médecin en

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chef des Jeunes-Aveugles, et le cordonnier Ladre, que Malet, on s'en souvient, avait fait prévenir par un marchand de vin de la rue Saint-Honoré, lequel fut également arrêté, comme tant d'autres dont je n'ai pas recueilli les noms.

Après un examen sommaire, vingt-quatre des personnes arrêtées furent renvoyées devant une commission militaire; les autres, indistinctement jetées dans des maisons de. force décorées du nom de prisons d'État, étaient destinées à y rester indéfiniment, selon le bon plaisir du gouvernement. La plupart ne durent leur délivrance qu'aux malheurs de la patrie.

A l'exception des généraux Malet, Lahorie et Guidai, et du Corse Boccheiampe, tous les malheureux livrés à la justice expéditive d'un conseil de guerre étaient des officiers bu sousofficiers appartenant à la 10 e cohorte de la garde nationale et au régiment d'infanterie de la garde municipale de Paris. C'étaient le colonel Soulier, commandant de la 10° cohorte, Nicolas-Josué Steenhower, capitaine à la 10° cohorte; Antoine Piquerel, adjudant-major à la 10° cohorte; Amable-Aimé Provost, Louis- Charles Fessart, Joachim-Alexandre Lebis,

Louis-Marie Régnier, tous quatre lieutenants à la 10° cohorte; Gomont, dit Saint-Charles, et Louis-Joseph Lefèvre, sous-lieutenants à la 10° cohorte. Tous ces prévenus étaient d'anciens officiers, rentrés dans l'armée depuis l'organisation de la garde nationale en cohortes; la plupart étaient des pères de famille, et ne se trouvaient à Paris que depuis quelques mois à peine.

Ensuite venaient Jean-François Rabbe, colonel dû régiment d'infanterie de la garde de Paris, Pierre Borderieux, Georges Rouff et François Godard, capitaines au môme régiment ; Hilaire Beaumont, lieutenant au même régiment ; Pierre- Charles Limozin, Jean-Henri Caron et Joseph-Antoine Viallevielhe, tous trois adjadants-sous-officiers au même régiment; Jean- Joseph Julien et Jean-Baptiste Caumette, sergents-majors au même régiment; et'enfîn Jean-Auguste Râteau caporal au même régiment et aide-de-camp improvisé du général Malet. Tels furent les infortunés livrés en proie à la justice militaire.

La justice militaire ! Je ne puis m' empêcher de sourire en écrivant ces deux mots, qui semblent se heurter. S'il y a, en effet, quelque

chose qui soit de nature à confondre l'imagina-., tion, c'est bien cette horrible institution des commissions militaires et des conseils de guerre. Contradiction étrange! un homme, un misérable, commet les plus épouvantables forfaits, tue son père ou sa mère, égorge toute une famille; il comparaît devant un jury de citoyens qui présente.^ toutes les garanties d'impartialité possibles; un autre homme> parfaitement honnête, celui-là, et entouré de l'estime publique,- prend un jour les armes pour défendre ou pour revendiquer les libertés de son pays. Il a eu tort, soit ! il a violé, sinon le droit, du moins les lois établies, d'accord ! Et comme il appartient à l'armée, où qu'il a le bonheur de vivre sous le régime de l'état de siège, il est, par la plus subtile des distinctions et en vertu d'une fiction réprouvée par le bon sens, renvoyé devant ce qu'on appelle la justice militaire, c'est-à-dire devant des hommes dont il a été l'adversaire et qui sont ses ennemis ; devant des magistrats improvisés, qui jugent sans l'assistance de jurés, et qui,, habitués à exposer incessamment leurs jours dans les hasards des combats, n'ont d'ordinaire pour la vie humaine qu'un médiocre respect. Je le

répète : il y a là de quoi confondre l'imagination. Et devant les arrêts trop souvent meurtriers de ces commissions sanglantes, le philosophe ne peut s'empêcher de s'écrier : Pauvre justice humaine, que de crimes on commet en ton nom! Il en était ainsi sous le Directoire, sous le Consulat, sous l'Empire, sous la Restauration, et il en sera toujours ainsi jusqu'au jour, peut-être, hélas! bien éloigné encore, où les pouvoirs établis seront imbus des saines notions de la justice.

La commission militaire instituée pour, prononcer sur le sort de Malet et de ses vingt-trois compagnons d'infortune était ainsi composée :

Président, le général de division Dejean, comte et grand officier de l'empire, grandaigle de la Légion d'honneur, premier inspecteur général du génie.

Juges, le général de brigade Dériot, baron de l'empire, commandant les dépôts de la garde impériale, sur lequel Malet avait cru pouvoir compter; le général de brigade Henri, également baron, major de la gendarmerie d'élite; le colonel de la 18 e légion de gendarmerie Géneval; le colonel Moncey, premier

aide de camp du maréchal duc de Conegliano, inspecteur de la gendarmerie, et le major du 12 e régiment d'infanterie légère Thibault.

Rapporteur, le capitaine-adjoint à l'état-major de la l 1 * division militaire, Delon.

Il est bon que l'histoire retienne les noms de ces hommes qui, avec une docilité étrange et sans le moindre remords de conscience, allaient vouer à la mort une douzaine d'innocents.

Le procès — si l'on peut appeler procès une parodie sans nom — commença le 27 octobre, dès sept heures du matin, c'est-à-dire trois jours seulement après la tentative avortée de Malet. On ne se plaindra pas du moins que la justice militaire ait laissé languir les prévenus en prison.

On pouvait croire que l'ancienne affaire de 1808, étouffée avec tant de soin, allait apparaître dans ces débats; il n'en fut rien. On eût craint d'apprendre au monde qu'il y avait encore au fond de cette. France, si honteusement asservie, des cœurs généreux où brûlait la flamme de la liberté, et, dans l'entourage même du gouvernement, certains dignitaires que le dégoût de la tyrannie avait

envahis. et, qui n'attendaient qu'une occasion* propice;- pçur échapper au régime avilissant dont ils avaient cependant accepté les faveurs. Aussi, au général Lahorie, qui réclamait des pièces où se trouvait la justification d'un fait antérieur mis à sa charge par le conseiller d'Etat Real, le président Dejean répondit que la commission n'insisterait que sur le fait actuel.

Dans le cours des débats dérisoires auxquels donna lieu l'affaire du 23 octobre, Malet ne démentit pas un seul instant son caractère admirable. Sous une forme toujours polie, il sut flétrir les juges dont la basse complaisance allait se traduire par quatorze arrêts de mort. L'abbé Lafon a dit avec raison que si toute sa conduite n'avait pas été un prodige de courage, de présence d'esprit et de générosité, ses réponses seules suffiraient pour l'immortaliser.

Interrogé le premier, Malet revendiqua pour lui tout seul la responsabilité delà conspiration. Il commença par affirmer hautement que les officiers assis avec lui sur le banc de l'accusation étaient absolument innocents. Il disait vrai, et les juges le savaient bien; mais la

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fameuse raison d'État ne pouvait se contenter d'une victime.

t— Alors, quels sont donc vos complices? lui dit le président Dejean.

— La France entière; vous-même, monsieur* si j'avais réussi, riposta Malet. ■

Il était impossible de faire une réponse plus juste. Le comte Dejean ne trouva pas un met à répliquer.

Lahorie eut une attitude non moins ferme et non moins digne. Il déclara qu'il avait cru de bonne foi, sans réfléchir, aux paroles de Malet, et s'il faisait cette déclaration, ce n'était point pour sauver ses jours. Il savait que sa tête était dévouée; c'était uniquement pour rendre hommage à la vérité. Il avait cru à l'existence du sénatus-consulte; il avait cru à la mort de l'empereur. Et comme on trouvait excessive sa crédulité, il invoqua l'exemple du coup d'Etat du 18 brumaire, auquel il avait concouru de la même façon, et dans lequel l'armée avait trempé sans se rendre exactement compte de ce qu'elle faisait.

Le rapprochement était écrasant pour Bonaparte. Qu'était-ce en effet que l'aventurier de Brumaire? Un conspirateur favorisé par la

fortune. Seulement, c'était la conspiration du crime, au lieu d'être celle de la vertu. Fort de T ambition et de la cupidité des gens en place, comme Ta si bien dit Nodier, il s'était attaqué à un gouvernement fondé sur le droit, sur la raison et sur la liberté, dont le temps eût fait disparaître les imperfections, et qui eût assuré aux Français un long avenir de gloire, de bonheur et de dignité; Malet, au contraire, s'inspirantdela seule pensée delà justice, s'en était pris à un gouvernement né de la plus scélérate des actions, qui n'était que l'assemblage de tous les forfaits couronnés, qui d'un peuple libre avait fait un troupeau d'esclaves, et qui vouait ce grand pays de France à l'opprobre et au mépris.

Telle était la signification du rapprochement soulevé par Lahorie. Qu'y avait-il à répondre à cela ? Rien. Aussi l'accusation demeura-t-elle muette. Ces généraux, devenus comtes et barons par la grâce d'un forban, galonnés sur toutes les coutures comme des chambellans de l'ancien régime, et qui, après avoir été les fiers soldats de la République, courbaient l'échiné jusqu'à terre devant le crime heureux, n'eurent pas un mot à répondre à cette parole d'honnête

homme. (Tétait pour eux comme la voix du châtiment.

Guidai témoigna son mépris à ces juges de circonstance en gardant un silence dédaigneux.

Le colonel Soulier se contenta d'invoquer sa bonne foi. En se conformant aux ordres d'un général muni de pièces qui lui avaient paru régulières, il avait cru remplir son devoir de soldat. Gomme on pouvait croire qu'il avait cédé à la promesse -d'un grade plus élevé et d'une forte rénumération pécuniaire, il rappela dans sa défense que deux. années auparavant, commandant le fort Mont- Jones, à Barcelone, il avait refusé cinq cent mille francs et le grade de général au service de l'Espagne que lui avait offert l'ennemi, et qu'à la tête de quinze cents Français il avait repoussé douze mille Espagnols. C'était peine perdue, il parlait à des sourds.

Le pauvre colonel était d'ailleurs si troutyé que Malet fut; à plusieurs reprises, obligé de lui venir en aide et de répondre aux questions insidieuses qui lui étaient posées. Le général démontra par des explications si franches, si loyales, d'une clarté si saisissante, l'innocence du commandant de la 10 e cohorte et des autres

prévenus, que des juges plus honnêtes et plus impartiaux eussent tenu à honneur de rendre à leur égard uii verdict de non culpabilité/

Les réponses fournies par les autres accusés militaires furent à peu près conformes à celles -du colonel Soulier. Il n'était venu à la pensée (Faucun d'eux que le bruit de la mort de l'empereur fût un bruit supposé. « Gela m'a donné un coup de foudre, dit Rabbe, j'ai perdu ma présence d'esprit. » Quant . aux simples officiers et sous-officiers, qui avaient conservé tout leur sang-froid, ils' n'avaient fait que suivre les ordres de leurs supérieurs; leur crime était l'obéissance passive.

Gela fut démontré d'une façon saisissante parle capitaine adjudant-major Piquerel. « Ma défense est simple, dit-il. Je ne connais que les lois militaires. Chargé de l'instruction du régiment, c'est moi qui faisais la théorie aux sous-officiers. Les règlements disent : Dans tous les cas, le grade inférieur doit obéissance au grade supérieur ; le caporal au sergent ; le sergent-major à l'adjudant; l'adjudant au sous-lieutenant; le lieutenant au capitaine; le. capitaine au chef de bataillon. Défense de commenter ou interpréter les ordres. Peine de

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mort contre la désobéissance et la révolte... Or, on me reproche ici : quoi ? d'avoir obéi. Doit-on me fusiller tout de môme ? Je suis capitaine. Le colonel Soulier, qui est mon supérieur, me dit : « Rassemblez la cohorte. » Je la rassemble. « Allez à FHôtel-de- Ville ; » j'y vais. Ensuite, M. le major de place, qui est aussi mon supérieur, me dit : « Criez : vive l'empereur, ! » Je crie aussi : vive l'empereur ! « Retournez à la caserne ; » je retourne à la caserne. Ma conduite est conforme au règlement; donc je ne suis pas coupable. »

L'adjudant-major Piquerel, dont Charles Nodier a fait un conspirateur émérite, sacrifiant sa vie plutôt que de dévoiler le secret de la conjuration, était un soldat naïf, voilà tout, et il n'était pas possible d'expliquer d'une façon plus simple et plus vraie pourquoi une partie de la garnison de Paris avait si docilement suivi le général.

Le capitaine rapporteur Delon,méconnaissant ce principe juridique, à savoir que l'intention seule constitue la criminalité, se borna à invoquer la matérialité des faits, et requit l'application terrible de la loi contre « ces soldats infidèles qui avaient manqué k h foi

jurée à leur empereur, mis en question tous lesprincipes sur lesquels repose Tordre social et menacéde replonger la France dans les horreurs delà Révolution.» N'est-ce point là, dans toute son hypocrisie béate, la, phraséologie d'usage?

Ce procès, ai-je dit, n'a été qu'une parodie de la justice, une odieuse et sanglante parodie; qu'on en juge :

Le Corse Boccheiampe, dont tout le rôle s'était borné à suivre Lahorie et Guidai en sortant (Je la Force, parlait à peine français. Il réclamait un défenseur. « On vous comprendra assez,» s'écria l'un des juges!

Soulier alors, invoquant la loi qui veut que tout accusé soit défendu, se plaignit de ne pas avoir d'avocat.

— Il fallait en faire venir un, dit le juge rapporteur.

: — Mais reprit Soulier, je n'ai été prévenu qu'à huit heures du soir.

— Un juge intervenant : On écrit le soir.

Tous les avocats ne sont pas couchés à huit heures du soir.

— Mais, répliqua Malet, à cette heure les geôliers sont couchés et les prisonniers sous clef sans lumières.

Cette explication irréfutable déplut au rapporteur. « Je prie M. le président d'imposer silence à Malet, qui dicte les réponses de tous les accusés, c'est intolérable. » Brave capitaine Delon, comme on reconnaît bien là le langage d'un homme honnête et modéré !

Quand, après le réquisitoire de ce Torquemada à épaulettes, le président Dejean eut prononcé le mot sacramentel : « la parole est à la défense, » Malet se leva et dit :

« Monsieur le président, ceci est une étrange ironie. Pas un avocat ne s'est présenté. Au surplus, un homme qui s'est constitué le défenseur des droits de son pays n'a pas besoin de plaidoyer : il triomphe ou il meurt. » Puis il se rassit, heureux d'offrir sa vie en sacrifice à la liberté.

Lahorie se contenta de reproduire les considérations qu'il avait développées dans son interrogatoire.

Quant à Guidai, lorsque le président comte Dejean lui demanda ce qu'il avait à dire pour sa défense, il répondit, sans se lever, et avec un suprême dédain : « Qu'on me fusille le plus tôt possible. »

A défaut d'avocats, les accusés trouvèrent

dans le général Malet un défenseur dévoué, et qui avait réponse à tout.

Le président reprochait très-vivement au colonel Soulier de n'avoir pas fait arrêter le général quand il • était entré chez lui. Le malheureux commandant, ahuri, interdit, tout troublé, balbutiait, ne pouvait dire deux mots de suite. « Allons, répondez, parlez donc, »

lui criait Dejean. « Le coloijel, dit simplement Malet, ne pouvait soupçonner que je le trompais. Ceux qui l'accusent m'auraient obéi de même plus facilement peut-être. J'ai prouvé que je savais me faire obéir. » Cette fois ce fut au tour du général comte Dejean de garder le silence, et de ne pas trouver un mot à répondre.

lue général Malet se constitua également l'avocat d'office du caporal Râteau, son aîdede-cainp. Il n'eut pas de peine à démontrer comment, le plus naturellement et le plus innocemment du monde, ce. jeune soldat avait pu se laisser entraîner dans la conjuration, ne se doutant, ne pouvant se douter de rien.

« Vous le voyez, s'écriait Râteau tout joyeux, le général lui-même est mon témoin. » Le pauvre garçon se croyait déjà absous.

Tous les accusés, comme je l'ai dit, se

bornèrent à déclarer qu'ils avaient cru obéir à des ordres légaux. Aucun, du reste, ne protesta de son attachement à la personne de l'empereur ou aux institutions de l'empire ; aucun, à l'exception toutefois d'un vieux capitaine d'infanterie de la garde de Paris, nommé Pierre Borderieux. C'était un ancien enfant de troupe. Sa mère avait toujours suivi les armées, et sa femme était blanchisseuse des pupilles de la garde. Ce brave homme invoqua . vainement ses vingt-cinq ans de service, quatorze campagnes et cinq blessures.

Vainement il s'écria que le clocher de son village, c'étaient les aigles impériales; vainement il poussa à pleine poitrine le cri de : Vive l'Empereur ! ce cri ne devait guère toucher le cœur de ses bourreaux.

Au moment où le président donnait la parole au capitaine Steenhower, un avocat se présenta à la barre. Cet avocat nommé M e Gaubert était le beau-frère du capitaine. Il avait été prévenu depuis quelques heures seulement-, et n'avait môme pas lu l'acte d'accusation. Cependant il venait prêter à son beau-frère l'appui de sa parole.

Le capitaine Steenhower était né à

Amsterdam, Il était enlré sous la République au service des armées françaises, et s'était maintes fois distingué sur les champs de bataille. Marié et père de six enfants, il vivait assez misérablement, à Beauvais, d'une pension. que lui avait accordée le gouverneur des départements hollandais en 1810, quand, à la formation des cohortes de la garde nationale, il avait repris du service. Il était venu seul à Paris, par mesure d'économie. La dameBrigitte Pizonard, sa concierge, interrogée dans l'instruction, avait déclaré que jamais elle ne lui avait entendu dire, rien de contraire au gouvernement. Il s'inquiétait peu de la République et de la liberté. En dehors de son service, auquel il était toujours très-exact, il ne s'occupait que de jeu, et fréquentait assidûment les tripots du Palais-Royal, au grand détriment de sa famille.

En défendant son beau-frère, l'avocat Gaubert défendit en même temps tous les accusés, . ceux, du moins, que l'erreur seule avait menés sur les bancs de l'accusation. Il le fit avec un véritable talent. En terminant, il témoigna l'espérance de voir l'indulgence du conseil se répandre sur les accusés, qui

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n'avaient été qu'imprudents, et, sans doute pour toucher le cœur des juges, il insinua que cette conspiration, qu'il qualifia d'insigne folie, serait une occasion pour tous les Français de manifester leur amour pourl'empereur. Paroles inutiles. Il était au-dessus des efforts d'un avocat d'attendrir cette commission militaire, qui n'était qu'une machine à meurtre.

. Lorsque le président demanda aux accusés s'ils avaient quelque chose à ajouter à leur défense, la plupart d'entre eux s'écrièrent : * Mais nous n'avons pas' été défendus!» Pour toute réponse, le comte Dejean prononça la clôture des débats et ordonna aux gendarmes de faire sortir les prévenus.

Alors une voix suppliante: « Monseigneur, nous sommes d'anciens militaires, des pères dé famille... Nous n'avons pas de fortune. Que vont devenir nos femmes, nos enfants ? Ayez pitié de nous ! » C'était la voix du colonel Soulier.

Le capitaine Borderieux protesta de nouveau de son dévouement à Sa Majesté impériale: Vive V empereur ! — Oui, reprit Râteau, Vive Sa Majesté l'empereur et roi! — Et sa justice ! ajouta ironiquement Lahorie.

268 HISTOIRE DES DEUX COtfSPÎRATÎOtfS

« Quant à moi, s'écria Guidai, je n'ai qu'un mot à dire à mes juges, c'est qu'ils sont tous des esclaves ! »

Le président furieux : « Gendarmes, emmenez donc les accusés ! »

Au moment où Malet franchissait, pour se retirer, la porte de la salle d'audience, il se retourna vers ses juges et leur jeta comme un défi sublime, ce cri des grandes âmes qu'ils étaient incapables de comprendre : Vive la liberté!

Ce fut le dernier mot de ces débats dérisoires ; il ne restait plus à la commission qu'à prononcer son arrêt sanglant.

Les débats avaient duré toute la journée et une partie de la nuit. C'était peu, si l'on considère qu'il y avait vingt-quatre accusés. Aussi, pour les abréger, avait-on négligé d'appeler témoins et défenseurs. Ah ! la justice du temps de l'empire était chose expéditive, si l'on peut donner le nom de justice à ces commissions

militaires, qui n'étaient, en réalité, comme je l'ai dit, que des commissions d'assassins.

De tous ces prévenus, dont la plupart allaient être si cruellement frappés, un seul était réellement coupable, c'était Malet. Son crime était un acte de vertu sublime, seulement il avait échoué dans son exécution ; 'donc, en vertu des lois encore barbares de l'époque, il devait être puni de mort. Lahorie, Guidai et Râteau pouvaient être à la rigueur considérés comme ses complices, parce que, quoiqu'ayant été de bonne foi, ils avaient servi à imprimer une certaine direction au mouvement. On aurait donc compris qu'une peine, autre que la peine capitale, les atteignît également. Mais Jes vingt autres étaient de purs instruments, tout à fait inconscients; c'étaient des soldats qui avaient cru exécuter un ordre de service, voilà tout. Ils étaient absolument innocents. Il* fallait les acquitter tous ou les condamner tous, c'eût été du moins de l'équité dans l'assassinat. Le conseil préféra tirer comme à une sorte de loterie les victimes dévouées à la mort.

Il était cinq heures du matin quand la commission militaire prononça son arrêt meurtrier.

Furent condamnés à la peine de mort et à la confiscation de leurs tiens : Claude-François de Malet, pour un attentat dont le but était de détruire le gouvernement et Tordre , de successibilité au trône, et d'inviter les citoyens à s'armer les uns contre les autres; les généraux Lahorie et Guidai, le colonel Soulier, le colonel Rabbe, le capitaine adjudant-major Antoine Piquerel, les capitaine Josué Steenhower, et Pierre" Borderieux, les lieutenants Hilaire Jîeaumont, Louis-Charles Fessart, Marie Reynier et Joseph Lefèvre, le caporal Râteau et le Corse Louis Boecheiampe, en réparation du crime de complicité avec Malet. En tout, quatorze victimes sacrifiées au dieu aveugle des vengeances sanguinaires.

Les autres accusés, les capitaines Georges Rouff et François. Godard, les lieutenants Lebis'et Provost, le sous-lieutenant Gomont, dit Saint-Charles, les adjudants sous-officiers Viallevielhe, Caron et Limozin, les sergentsmajors Julien et Caumette* furent acquittés.

Seulement, quoique acquittés, ils durent rester à la disposition du ministre de la guerre.

Aussitôt après le prononcé de cet arrêt, le président comte Dejean donna ordre aux

gendarmes de ramener dans la salle d'audience de la commission ceux des condamnés qui appartenaient à Tordre de la Légion d'honneur. Ils étaient au nombre de six : le général Malet, les colonels Soulier et Rabbe, le capitaine adjudant-major Piquerel,le capitaine Borderieux et le lieutenant Lefèvre. « Au nom de la Légion d'honneur , dit le président aux condamnés, je déclare que vous avez cessé d'en être membres, » Dégradation dérisoire que n'a pas ratifiée la postérité, qui a placé les conspirateurs du 23 octobre au rang des grands citoyens, et qui élèvera un jour une statue à Malet.

Quand les accusés furent rentrés dans leur prison, le greffier vint leur lire le jugement de mort. Les généraux Malet et Lahorie reçurent avec indifférence cette nouvelle lugubre, à laquelle ils s'attendaient; le général Guidai lança contre l'empire une malédiction suprême; les autres donnèrent les marques du plus violent désespoir.

L'arrêt de la commission militaire portait que le jugement recevrait son exécution dans les vingt-quatre heures ; les . condamnés n'avaient plus qu'à se prépare* à mourir.

Deux d'entre eux cependant, le colonel Rabbe et le caporal ftateau, devaient échapper à la boucherie. D'après les ordres du grandjuge, ministre de la justice, il fut sursis à l'exécution en ce qui les concernait.

Voici l'explication toute simple de cette faveur unique : Le colonel Rabbe avait été l'un des juges du duc d'Enghien. L'empire était son créancier du sang du çrince ; il payait sa dette. Râteau était, comme je l'ai dit, parent, cousin au troisième degré, du procureur général de Bordeaux, qui se nommait également Râteau. Ce fut son salut. Tous deux virent leur peine commuée L en celle de la prison perpétuelle, d'où la Restauration vint les tirer. Quant aux autres, qui n'avaient pas sur la conscience le sang d'un innocent, qui n'étaient pas apparentés à quelque magistrat haut placé/ils étaient nécessairement indignes de tout pardon.

Le 29 octobre 1812, — c'était un jeudi, — à trois heures et demi de l'après-midi, par un temps sombre et pluvieux, six fiacres s'arrêtèrent à la porte de la prison de l'abbaye. Dans chacun de ces fiacres montèrent deux condamnés avec deux gendarmes. Puis le

funèbre cortège s'achemina parles rues Sainte- Marguerite, Taranne, de Grenelle-Saint- Germain et Favenue de Lamothe-Piquet, à la plaine de Grenelle, lieu ordinaire de l'exécution des malheureux envoyés à la mort par les commissions militaires.

On a recueilli officiellement les paroles prononcées par le général Malet pendant ce trajet lugubre. Tandis que le pauvre colonel Soulier faisait retentir l'air de ses plaintes et se lamentait, hélas ! sur le sort de sa femme et de ses enfants, et que le capitaine Borderieux s'évertuait à crier Vive l'empereur! pareil à l'esclave romain qui saluait César au moment de mourir, Malet s'efforçait de donner, en quelques mots, sa signification véritable au mouvement dont il était la victime. « Jeunes gens, dit-il à des étudiants qui, dans la rue de Grenelle, regardaient passer d'un air ému les six fiacres où vivaient et pensaient encore une * douzaine d'hommes *dont on allait faire des cadavres, jeunes gens, souvenez- vous du 23 octobre. »

« Citoyens, s'écria-t-il encore, en passant devant l'Ecole militaire, je tombe, mais je ne suis pas le dernier des Romains. »

H avait raison, car de sa cendre sont nés une foule de citoyens éprouvés, prêts, comme lui, à mourir pour la grande cause de la démocratie et de l'humanité. Le sang des républicains est une rosée féconde; pour un qui meurt sous les balles ou sous le couteau de la tyrannie, il en naît cent. Ne plaignons donc pas trop nos martyrs, mais honorons leur mémoire, et ne perdons jamais l'occasion de citer leur conduite en exemple à nos enfants. ,

Une foule immense garnissait les abords de la plaine de Grenelle. Quelques curieux étaient accourus là, indifférents, pour chercher une émotion malsaine dans ce tragique spectacle de la mort, et voir l'attitude des victimes à leurs derniers instants; mais le plus grand nombre semblait n'être venu que pour rendre hommage aux condamnés et saluer en eux les martyrs de la plus sainte des causes.

« Chapeaux bas ! chapeaux bas ! » cria-t-on à leur arrivée, et tous les fronts se découvrirent.

La plaine était occupée par une force militaire imposante. Les troupes formaient un vaste carré dont un côté était resté vide. Au centre de ce carré se tenaient les pelotons

chargés d'exécuter la sentence de la commission militaire.

Gomme de coutume, les tambours battirent aux champs quand les condamnés, en descendant de voiture, se rendirent à la place où ils devaient être immolés. Ainsi, dans les temps barbares, on préludait, au son des instruments, aux sacrifices humains. Les condamnés avaient la tête nue et marchaient d'un pas ferme, sachant qu'ils allaient à la gloire en même temps qu'au supplice. Malet, qui les avait conduits, à la mort, leur adressa quelques paroles d'encouragement, leurjappela la grandeur et la sainteté de la cause pour laquelle ils allaient mourir.

On les adossa tous le long du mur d'enceinte du boulevard extérieur de l'École militaire.

Malet était au milieu de ses malheureux compagnons, ayant à ses côtés Lahorie et Guidai. Quatre heures venaient {le sonner à l'horloge de l'École. Le capitaine rapporteur Delon s'approcha et donna aux condamnés lecture du jugement de la commission militaire.

« Misérable, lui dit Guidai, tu sais bien que les trois quarts des gens que tu as fait condamner sont innocents. » Aussi l'histoire doit-elîe

restituer à ces sortes de condamnations le nom d'assassinats, le seul qui leur convienne.

Le général Malet commanda lui-même le feu. Tous tombèrent coïnme foudroyés, excepté lui. Il était resté debout, tout sanglant. Il fallut une spconde décharge pour l'achever.

Frappé à mort* il tomba en criant une dernière fois : Vive la liberté!

Les corps mutilés des douze suppliciés furent placés dans trois charettes garnies de paille et menés au cimetière Glamart. On les jeta pêle-mêle dans une fosse commune, où ils furent recouverts d'une épaisse couche de chaux vive, qui dut avoir bien vite raison de leurs restes mortels. Mais ce que la justice impériale a été impuissante a détruire, c'est la mémoire de ces hommes dont la renommée ira grandissant à travers les âges. L'histoire redira toujours avec éloge les noms de Malet, de Lahorie, de Guidai et de ceux qui sont tombés avec eux dans la plaine de Grenelle, glorieusement, comme sur un champ de bataille.

Elle n'oubliera pas non plus le nom du jeune Boutreux, dont nous tracerons tout à l'heure la fin non moins glorieuse et non moins lamentable.

On a raconté que le capitaine Borderieux, la poitrine trouée de balles, râlait encore son cri de Vive V empereur \ qui n'avait pu le sauver, et que Malet, resté debout, lui avait dit ironiquement : Va, pauvre* soldat, ton empereur a reçu comme toi le coup mortel. »

Malet disait vrai; Bonaparte était dès lors frappé à mort; son agonie commençait.

Triomphant, le général n'eût fait que devancer l'arrêt du destin.

Malheureusement la France devait être grièvement atteinte* en' même temps que son empereur félon. Pauvre vieille mère patrie 1 que de maux, que de hontes, que de douleurs lui eussent été épargnées, si, après avoir été déjouée en 1808, la conspiration de Malet avait réussi en 1812! Elle eût coupé court tout de suite à cette fameuse légende' napoléonienne, née de nos malheurs mêmes, et qui a rendu possible une restauration de cette famille maudite de Bonaparte.

Chose horriblement triste! Daux fois il a fallu, pour nous en débarrasser, que le pied lourd de l'étranger fut sur la gorge de notre pays. Si l'empire eût été jeté bas en 1812, la République S3 fut trouvée fondée dès cette

époque, et nous eussions évité la honte ineffaçable de trois invasions. C'est pourquoi nous ne nous consolerons jamais de l'insuccès d'une entreprise 4ont la réussite eût fait notre patrie plus grande, plus forte, plus libre et plus respectée que jamais.

Les journaux du temps se bornèrent à annoncer sèchement, sans commentaires, la terrible exécution que nous venons de raconter. Aucun écrivain dans la presse de cette époque honteuse n'aurait osé laissé échapper un cri de pitié ou -de sympathie pour les victimes. Un regret exprimé, une larme versée eussent été considérés comme une sorte de complicité par la police impériale.

Malheur à qui, de près ou de loin, avait eu quelques rapports avec Malet! Sa femme, arrêtée chez elle, rue de l'Université, dans la journée môme du 23 octobre, fut écrouée aux Madelonnettes. Elle y resta près d'un an, en compagnie de voleuses et de filles de mauvaise

vie. L'instruction la plus minutieuse ne parvint à relever contre elle qu'un seul fait, celui d'être allée souvent voir son mari dans la maison de santé où il était détenu. Que si elle avait^connu les projets de son mari, — chose au moins douteuse — on ne pouvait lui reprocher de pas les avoir révélés, bien que la délation dans les familles eût *été de .tout temps encouragée par les gouvernements despotiques.

Quoi qu'il en soit, la pauvre femme sollicita sa liberté à diverses reprises, de l'empereur •d'abord, puis de l'impératrice régente, lorsque l'empereur eut quitté la France pour entreprendre sa néfaste campagne d'Allemagne.

L'homme fatal finit par se laisser toucher. Il écrivit deLiebstadt, le 2 septembre 1813, à son ministre de la police d'ouvrir à Mme de Malet les portes de sa prison; seulement il lui prescrivait, en même temps, de l'envoyer dans sa commune natale et de l'y mettre en état de surveillance. Voilà ce qu'était l'indulgence impériale.

Mise en liberté le 24 septembre, Mme de Malet reçut un passeport pour Douai, pays de sa famille, où elle fut réduite à vivre avec son

fils dans un état assez précaire. Sous la Restauration elle obtint du maréchal Soult, devenu ministre de la guerre, le reliquat de solde dont son mari avait été privé pendant sa longue détention de 1808 à 1812. Les faveurs dont elle fut l'objet pourraient laisser croire qu'elle, chercha, comme l'abbé Lafon, à donner à la glorieuse conspiration du général une couleur royaliste qu'elle n'eut jamais. Son fils reçut une épaulette de sous-lieutenant dans un régiment de chasseurs; elle-même eut une pension de trois mille francs. Elle fut au mieux avec les princes, chez qui elle eut ses entrées, et elle resta toujours dans les meilleurs termes avec messieurs de Polignac. Je crois même qu'elle rendit des services d'une nature un peu équivoque. Peut-être n'avait-elle jamais partagé les opinions républicaines du général Malet. Mais je m'arrête ici par respect pour ce grand nom. D'ailleurs le rôle de sa femme doit cesser pour nous à l'heure ou se sont ouvertes devant elle les portes des cachots de l'empire. Et ce ne fut pas seulement la femme de Malet qui fut inquiétée parmi les membres de la famille du général. Un mandat d'arrêt fut également lancé contre son frère, qui habitait

loin, bien loin de Paris, au fond du Jura, où il menait la vie la plus retirée du monde. J'ai déjà parlé de ce frère, ancien officier d'artillerie, qui avait émigré au temps de la Révolution, et dont les opinions politiques étaient diamétralement opposées à celles du général. Peutêtre son passé aurait-il dû le préserver de tout soupçon de complicité dans une* conspiration républicaine. Mais la police impériale n'y regardait pas de si près. Il fut arrêté chez lui, * en vertu d'ordre^ envoyés au préfet du Jura, transféré à Paris et enfermé à la Force, où il était encore dans le courant du mois de janvier 1813.

Rouget de Lisle lui-même ne fut pas à l'abri des recherches de la police, comme si l'ombre de la Marseillaise eût été complice des projets de Malet. Des agpnts furent mis à sa poursuite et fouillèrent, pour l'arrêter, toutes les maisons où il avait demeuré dans Paris.

Or, l'auteur immortel de notre hymne national, retiré au fond de sa province, ne songeait guère à conspirer. La flamme d'enthousiasme qui, aux jours de la Révolution, lui avait tenu lieu de génie, s'était bien refroidie en lui. Il vivait,, sinon indifférent à cette liberté

dont il avait été jadis le chantre inspiré, du moins sans se soucier de souffrir pour elle le moindre martyre. A la nouvelle des recherches dirigées contre lui, il s'empressa d'écrire au baron Destouches, préfet du Jura, la lettre suivante :

« Monsieur le baron,

» Une lettre de Paris m'annonce que le 25 ou le 26 du mois dernier, on est venu me chercher dans les anciens logements que j'y ai occupés.

» Ces perquisitions n'ont pu être faites qu'en vertu d'ordres de la police, et je ne puis leur supposer d'autre motif que mes relations d'amitié et de parenté avec le général Malet.

» Suivant ma coutume constante d'aller audevant de toutes les mesures du gouvernement qui me sont relatives, je crois devoir vous communiquer l'avis qui m'est donné, afin de vous mettre à môme, si vous le jugez à propos, de transmettre à l'autorité les renseignements qu'elle paraît désirer sur mon compte.

» Veuillez observer que de retour ici depuis le commencement de septembre 1811, je ne me suis absenté que du 1 er au 20 janvier

environ, pour un voyage à Paris, où j'ai fait une apparition de sept à huit jours.

» Agréez la considération distinguée avec laquelle je suis, monsieur, votre très-obéissant serviteur,

J. Rouget de Lisle. »

Montaigu, 6 novembre 1812.

Là,, du reste, se bornèrent les menaces dont fut troublé le repos du poëte de la Marseillaise. La caution de son préfet le sauva de l'arrestation dont il était menacé.

Et il dut s'estimer heureux, car tout portait ombrage au gouvernement impérial, affolé par Péchauffourée du 23 octobre^ Un jour, un individu vint raconter qu'un homme d une quarantaine d'années s'était présenté, le jour de l'exécution de Malet et de ses compagnons, chez une vieille marchande du cloître Saint-Germain-PAuxerrois, tenant commerce de vêtements militaires, d'épaulettes et de dragonnes, et qu'il avait dit « Le coup a été manqué; mais sous peu on ne le manquera pas. »

Il n'en fallut pas davantage pour mettre en émoi toute l'administration. L'idée vint même

au ministre de la guerre Clarke, duc de Feltre f de faire saisir tous les habits d'officiers supérieurs qui se trouvaient chez les fripiers dç Paris. On lui représenta qu'il était assez difficile d'exécuter, une pareille mesure sans payer au préalable le prix de tous ces habits. Ce qui n'aurait pas laissé de coûter gros pour un bien mince résultat. On se contenta alors d'exiger des marchands qu'ils livrassent à la police les noms de toutes les personnes auxquelles ils vendraient des effets militaires.

Les hauts ^personnages, les fonctionnaires intelligents commençaient à comprendre le peu de solidité de ce pouvoir réputé si fort. Ils étaient effrayés, en voyant le vide d'affection qui se faisait autour du gouvernement impérial. Nul doute que la réussite de la conspiration du général Malet n'eût été accueillie avec des transports d'enthousiasme par l'immense majorité du pays. Si les journaux de l'époque, soumis à une censure impitoyable, refusèrent un mot de pitié à la mémoire du héros malheureux, il n'en fut pas de même dans les ateliers et dans les salons.

Il n'est pas jusqu'aux écoliers qui ne se soient sentis saisis d'admiration pour l'acte

courageux du général, C'était comme un réveil de la jeunesse, après dix années d'assoupissement. Un enfant de quatorze ans, nommé Lavigne; élève du lycée Charlemagne, .

composa pour Malet l'épitaphe suivante que l'histoire ne doit point dédaigner :

Hic jacetinfelix miseîando carminé Malet Flendns, cui, si non hœsit fortuna, tyranni • Victima si periit, magnis tamen excidit ausis.

« Ici repose l'infortuné Malet. La muse plaintive doit déplorer son sort, car s'il ne fut point favorisé de la fortune, s'il périt victime du tyran, il mourut du moins pour avoir osé une grande action. »

Le jeune auteur de cette courageuse épitaphe fut chassé du lycée par un proviseur trop zélé. Gela devait être : tel maître, tel valet.

L'opinion publique, on peut le dire, était toute favorable au projet de Malet, tant on était fatigué du joug, tant on souffrait impa- ' tiemment les caprices de ce maniaque insolent qui broyait les hommes comme du sable ! J'en trouve le sentiment parfaitement exprimé dans une lettre anonyme adressée au ministre de la police duc de Rovigo, et que je crois

utile de mettre tout entière sous les yeux de mes lecteurs :

« Le coup a été manqué; mais une autre fois on s'y prendra mieux. Le monstre, ton maître, toi, son indigne ministre, et toute son infernale séquelle, vous savez maintenant à quoi vous en tenir sur l'exécration que vous méritez si bien. On a vu les soldats prendre leur part de l'allégresse commune en apprenant la nouvelle, malheureusement fausse, de la mort d'un scélérat qui semble avoir juré l'extermination du genre humain. Mais le jour de la vengeance divine n'est pas loin; et tremble du sort qui t'attend, si tu ne mérites pas ton pardon en contribuant à délivrer la terre du fléau qui la convertira avant peu, si rien ne l'arrête, en un vaste cimetière. Le pain à dix sols, le sucre et le café à vingt sols, voilà ce que noifis* faudra la chute du monstre, — monopoleur, exterminateur — du plus affreux scélérat que les enfers aient jamais vomi. »

Je trouve encore une autre lettre de la même main, adressée cette fois à la jeune impératrice qui avait si philosophiquement reçu à Saint-Gloud la nouvelle du mouvement

suscité par Malet. « Je te plains, pauvre princesse, y est-il dit; mais aussi pourquoi as-tu associé ton sort à celui* d'un pareil monstre ! Le jour de la vengeance divine n'est pas loin, et la terre sera dans l'allégresse d'être délivrée du monstre qui a juré l'extermination du genre humain. Quel malheur que le coup tenté hier ait manqué ! Mais une. autre fois on s'y prendra mieux. Quelle allégresse s'était répandue dans Paris à la nouvelle, hélas!

fausse de la mort de ton exécrable époux !

Vengeance! vengeance! Ce mot est dans le cœur de tous les Français, que dis-je? de tous les peuples, et bientôt ce ne sera plus un vain mot. Encore quelques moments et la terre, trop longtemps opprimée par un misérable sorti de la fange, respirera. »

Assurément des lettres anonymes ne sont pas une autorité. Quand elles sont un instrument de dénonciation et qu'elles servent à masquer l'infamie et la lâcheté d'un délateur, elles doivent être rejetées avec dédain; mais il n'en est pas ainsi de celles que je viens de citer. Leur auteur ne pouvait de gaieté de cœur livrer son nom aux loups-cerviers de l'empire, qui ne lui eussent fait aucun quartier. Et elles

ont cette importance qu'elles peignent admirablement Fétat d'exaspération des esprits contre le régime sanglant issu du guet-apens de Brumaire, et la haine, trop légitime, hélas! vouée dès lors au grand nom de Napoléon.

Un poëte du temps, homme de bien par excellence, a parfaitement rendu ce double sentiment. Ce poëte, c'est Népomucène Lemercier. Enthousiasmé des premiers exploits de Bonaparte, Lemercier lui avait voué d'abord une admiration sans bornes et même une affection sincère. Il l'avait, si je ne me trompe, accompagné en Egypte, et, sous le consulat, il avait accepté de lui la décoration de la Légion d'honneur. Mais il ne tarda pas à découvrir ce que cachait d'égoïsmej de bassesses, de vanités puériles et de passions mesquines la prétendue grandeur d'âme de son héros. Quand Bonaparte eut achevé d'étouffer la République française sous les coussins d'un trône, le poëte se sentit pour pris lui d'un, indéfinissable mépris. Il lui renvoya sa croix d'honneur en y joignant une lettre dont la franchise n'est pas un de ses moindres titres à l'estime publique.

DU G&flÉRAL MALET !289

Malet devait être compris de ce cœur fier et indépendant :

Ce héros, Martyr abandonné, tombe sous tes bourreaux !

A ce sublime élan, qui sauvait tant de têtes, Osé donc comparer le fruit de tes conquêtes !... Ce coup eût suspendu les luttes meurtrières, Ce coup eût garanti l'honneur de nos frontières, Ce coup eût au Sénat, dès lors conservateur, Donné droit de proscrire un tyran déserteur, Et nous n'eussions pas vu ses terreurs criminelles Te dévouer encor des cohortes nouvelles...

Oui l'équitable histoire % . Consacre une statue à sa longue mémoire.

Cette statue, j'ai tenté de l'élever, pour ma part, à Malet et à ceux de ses glorieux complices de 1808, qui à l'heure où il entreprenait seul d'affranchir le pays, gémissaient encore dans les prisons du despote. Assez d'hommages ont été rendus à la mémoire des princes et des persécuteurs du genre humain.

Il est temps» d'honorer aussi, en leur élevant des autels, ceux qui ont lutté et qui sont morts pour la liberté, pour la patrie et pour l'humanité. De tels hommages ne contribueraient pas peu à fortifier dans les cœurs les vertus civiques, et les images des Sidneys et des Malets nous consoleraient de celles des Cromwels et des Bonapartes.

Ce fut à Dorogobouge, non loin de Smolensk, en pleine retraite de Russie, que Napoléon apprit l'événement qui avait failli culbuter son empire. Aucun mouvement ne laissa percer sur son visage impassible les sentiments dont il était agité. Il comprit pourtant alors combien était fragile cet empire dont il s'imaginait avoir si profondément enfoncé les racines dans le sol : ce qui le frappa, ce fut moins la facilité avec laquelle on avait failli le jeter bas, lui et son gouvernement, que l'oubli complet où Ton avait laissé son fils. On ne croyait pas à sa dynastie, et voilà ce dont s'étonnait le plus ce parvenu, qui tenait à la fois du sublime et du grotesque.

« Quoi! l' entendit-on s'écrier à plusieurs reprises, ma femme, mon fils, les institutions de l'empire, on n'a point songé à tout cela ! » On n'y avait point songé en effet, parce que tout cela ne valait pas la peine qu'on y songeât.

On a prétendu, et M. Thiers tout le premier.

que, plus juste envers Malet et ses compagnons que ceux qui les avait immolés^ Napoléon avait vivement blâmé le zèle sanglant de ses valets. On a même assuré que ses premières paroles à Cambacérès, lors de son retour de Russie, avaient été celles-ci : « Qui vous a permis de fusiller m.es officiers ? A quoi bon ce sang répandu? » Ce sont là pures fantaisies de narrateurs grisés par leur adoration maladive pour Thomme fatal de Brumaire : il est du devoir de l'historien sévère d'en faire bonne justice.

L'empereur se souciait si peu du sang innocent versé dans la plaine de Grenelle — et que lui importaient douze malheureuses victimes, à lui qui en avait tant de milliers sur la conscience ! — il se souciait si peu, du sang innocent répandu par une commission d'assassins, que le 7 novembre il écrivait, de Michalewka, à son cousin Parchi-chancelier, pour lui marquer toute sa satisfaction de la conduite qu'il avait tenue dans l'affaire du 23 octobre. Et quelques jours plus tard il écrivait de Smolensk : « Je n'ai pas bien compris encore les motifs du sursis accordé aux condamnés Rabbe et Râteau. » Le tendre

monarque ! On avait omis de lui rappeler que Rabbe était l'un des instruments de son assassinat du duc d'Enghien et que Râteau était un cousin de son procureur général de Bordeaux. , *

Loin de s'être ému de pitié sur les douze cadavres qui avaient jonché la plaine de Grenelle, Napoléon ne trouva point que c'était assez pour venger l'oubli de son fils, de sa femme et de ses fameuses institutions. Il lui en fallait un treizième, et nous le verrons tout à Theure désigner lui-même l§t victime à ses bourreaux. Après cela, thuriféraires de T empereur, vantez-nous sa clémence et son horreur du sang !

Gomme il avait quitté l'Egypte, honteusement et en déserteur, Bonaparte quitta la Russie, abandonnant lâchement aux rigueurs de la saison et aux poursuites acharnées de l'ennemi l'admirable armée qu'il avait si follement engagée dans sa téméraire entreprise, et qui,

diminuée des trois (parts, n'était plus qu'un pâle troupeau.

Il arriva à Paris dans la nuit du 1 8 décembre. Rien ne prouve l'absence absolue de sens moral chez cet homme tant vanté et si surfait comme ce retour précipité. C'était une honteuse désertion devant l'ennemi. Il eût mérité cent fois d'être fusillé, et infailliblement il l'eût été sous une République; mais la France, coupable de s'être abandonnée elle-même, n'avait pas encore épuisé le calice amer. L'auteur de tant * de désastres, au lieu d'avouer ses fautes et d'en demander pardon, allait le prendre de trèshaut avfec « ses peuples, » comme il disait, et donner des leçons, lui qui en méritait.

Dès le lendemain, son Sénat parut devant lui, aux Tuileries, plus vil, plus bas, plus rampant que jamais. Le président de ce corps avili, Lacépède, savant illustre, dont la science était dépassée par un effroyable esprit de servilisme, harangua le maître en des termes où la flatterie dépassait toutes les bornes.

L'empereur, pour donner le change au pays et le distraire de l'expédition lamentable de Russie, avait jugé à propos de donner de

vastes proportions à l'affaire Malet et de révoquer devant lui.

Qbéissant à un mot d'ordre auquel tous les hauts fonctionnaires durent se conformer, Lacépède ne manqua pas de faire allusion à Malet et à ses amis, # à ces hommes échappés des prisons où, dit-il, votre clémence impériale les avait soustraits à la mort méritée par leurs crimes passés. » Il y avait là, de la part de Lacépède, un double mensonge, une lâcheté et une infamie. Malet, Guidai et Lahorie n'ayant jamais été jugés avant l'affaire du 23 octobre, ils n'avaient pu être retenus en prison qu'en vertu de l'épouvantable arbitraire sous lequel ployait le pays ; et quant à leurs neuf malheureux compagnons d'infortune, Lacépède aurait bien dû nous dire de quelle façon s'était exercée à leur égard la clémence impériale.

Mais c'était ce dont s'embarrassait fort peu l'honnête président du Sénat.

Il parla — nouveau mensonge — de l'amour de la France pour la, quatrième dynastie, et, rappelant d'anciens usages de la monarchie, il exprima le vœu de voir les Français de tous les rangs se lier d'avance par un serment solennel à l'héritier du trône. C'était pour

réparer l'oubli de cet héritier dans Faffaire Malet. Puis, après s'être lamenté sur les mesures extrêmes dont s'était servi le peuple russe pour repousser l'invasion, — affreuses ressources des gouvernements despotiques, dit-il, par une sanglante ironie, j'imagine, — il pria sa Majesté impériale et royale d'agréer le tribut de la reconnaissance, de l'amour et de l'inviolable fidélité du Sénat et du peuple français.

A cette lâche phraséologie, l'empereur répondit comme un maître pouvait répondre à des valets. Son premier souci, ce n'était pas de réparer les désastres que sa folie avait attirés sur la France, d'apaiser les douleurs des mères dont les fils venaient d'être ensevelis sous les neiges de la Russie, non; c'était de mettre « ses peuples » à l'abri des déchirements deâ factions et des horreurs de l'anarchie. « Eternelles banalités à l'usage dqs tyrans pour effrayer les nations qui ne sont pas encore»

faites à l'exercice régulier de la liberté.

Ah ! comme il flétrit les magistrats dont la pusillanimité menaçait de détruire l'empire des lois, les droits du trône et l'ordre social lui-même, comme si l'ordre social bien entendu

avait quelque chose à vojr dans les droits du trône !

Pour lui la mort d'un magistrat tombé en défendant le souverain et le trône était plus glorieuse que celle du soldat frappé au service de la patrie. Comme se révélaient bien là, dans toute leur crudité, les sentiments d'égoïsme de ce Corse qui plaçait les intérêts de sa dynastie avant ceux du pays; et ne reconnaît-on pas, dans cet aveu dépouillé d'artifice, le mot • profond et cynique du saltimbanque : Sauvons la caisse ?

Aussi avec quelle légèreté il passa sur sa folle expédition. « Mon armée a essuyé des pertes, dit-il négligemment, mais c'est par la rigueur prématurée de la saison. » Quant aux ressources des gouvernements despotiques , qu'on lui avait opposées, suivant Lacépède, et que nous appellerons, nous, l'héroïsme d'un grand peuple levé pour sa défense, il ne dit rien, sinon qu'il avait eu l'intention de proclamer la liberté des serfs, mais qu'ayant reconnu l'abrutissement de cette classe nombreuse du peuple russe, il y avait renoncé dans l'intérêt d'une foule de familles. Qu'on vienne donc soutenir encore, comme on nous

Favait fait accroire dans notre jeunesse, que Napoléon, c'était la révolution armée, secouant sur le monde les trésors d'indépendance et de liberté qu'elle avait apportés dans les plis de sa robe.

A quinze mois de là, ce même Sénat proclamait la déchéance de l'empereur, en l'enveloppant de considérants où l'on retrouve — coïncidence bien remarquable — l'esprit de l'acte imaginé par Demaillot et par Malet. Ce qui suffirait à prouver que ce dernier n'était point un fou et un maniaque, comme M. Thiers > par une étrange aberration, a eu la malheureuse idée de l'appeler. Et, chose encore à noter, ces considérants avaient été rédigés par le sénateur Lambrecht, un de ceux que le Jacobin Demaillot avait mis dans son gouvernement provisoire.

Le conseil d'Etat ne fut ni moins plat ni moins servile que le Sénat. C'était dans l'ordre. Il avait pour président l'ancien girondin Defermon, qui s'était montré le complice fervent de la réaction thermidorienne. Ce transfuge de la liberté témoigna toute la douleur qu'avait causée aux fonctionnaires l'attentat commis par un « homme en délire. »

Il parla — sans rire — du dévouement de tous les Français pour l'héritier désigné par la constitution qu'il avait plu à l'empereur de donner à ses peuples. Puis, comme s'il eût fait une gageure d'insulter à la fois au bon sens et à la vérité, il se confondit en marques d'admiration sur le caractère auguste déployé par Napoléon dans les deux mois où la fortune semblait essayer, disait l'orateur, de rappeler qu'elle peut être inconstante. Et cela, au moment où ce chef indigne venait de déserter son armée.

L'empereur trouva, pour excuser sa folie et expliquer les malheurs de la France, un argument irrésistible; il mit tout sur le compte de Yidéologie. C'était, à ses yeux, la bête de l'Apocalypse.

Arrière philosophes, moralistes, penseurs qui méditez sur le sort des humains et songez au moyen d'améliorer la condition des hommes ! Place aux traîneurs de sabre et aux bandits couronnés ! Ils ont la science infuse, ceux-là; ils connaissent, les lois civiles, criminelles, administratives, politiques et militaires; c'est à eux d'instruire, de moraliser les peuples et de leur apprendre à obéir. N'ont-ils pas à leur

offrir en exemple l'obéissance passive des armées prétoriennes !

Donc tous nos malheurs venaient de Fidéologie. C'était elle qui avait amené le règne des hommes de sang, et proclamé comme un devoir le principe de l'insurrection. Mais il oubliait, le sinistre fuyard, qu'une seule de ses dernières batailles, celle de la Moskowa, avait coûté dix fois plus à l'humanité, pour rien, en pure perte, pour le plaisir, que la Révolution tout entière pour assurer le triomphe de la justice et du droit. Il oubliait que si Lafayette et, après lui, la Convention nationale avaient proclamé l'insurrection comme le plus saint des devoirs, ils n'avaient eu en vue qua la révolte légitime contre les gouvernements parjures et violateurs des droite du peuple.

Et il osa, en terminant, invoquer les noms des Harlay et des Mole, lui qui, pour monter au pouvoir suprême, avait violé les serments les plus sacrés et étranglé le droit et la loi !

Quelques jours après ce fut au tour de la magistrature de venir traîner sa robe dans la boue et se vautrer aux pieds du maître, la magistrature qui, dans un État libre et bien organisé, ne devrait jamais avoir rien /le

commun avec le pouvoir exécutif. Le premier président de la cour impériale était un Séguier, l'empereur ayant tenu à 'mettre, autant que possible, à la tête des grandes fonctions publiques, des revenants de l'ancien régime.

« Sire, dit le baron Séguier entre autres énormités, des insensés ont tenté d'ébranler ce que le génie et le courage avaient fondé.

Ils voyaient l'auguste rejeton de notre empereur, et ils ont nléconnu ce principe fondamental de la monarchie : que le roi ne meurt pas... Ah! sire, daignez en croire la vive expression des sentiments que nous portons au fond de nos cœurs. L'autorité impériale n'aura jamais de plus ferme appui que les magistrats. Nous sommes prêts à tout sacrifier pour votre personne sacrée, pour la perpétuité de votre dynastie. »

Or, à l'heure où le premier président de la cour impériale s'exprimait ainsi, Bonaparte avait épuisé la longue série de ses crimes et de ses folies, il n'avait plus qu'à les expier. Les malheurs, les calamités, les désastres allaient venir, rapides, foudroyants, irrésistibles. Peut-être, au milieu de ses infortunes, trop méritées, hélas ! eût-il été bon et consolant

DU G&réRAL MALET 301

de voir tous ces hauts dignitaires, qui avaient juré fidélité au crime heureux, ne pas s'en séparer si lestement au jour de la débâcle. Mais ce fut un sauve-qui-peut général. Il semble que la bassesse des hommes soit en raison directe du rang qu'ils occupent dans la société.

Le même baron Séguier, le même magistrat qui se déclarait prêt à tout sacrifier pour la personne sacrée de l'empereur et pour la perpétuité de sa dynastie, manifestait en pleine audience solennelle, dans les premiers temps de la Restauration, son horreur « de cette législation spoliatrice, qui après avoir dévoré les patrimoines et désolé les familles, envahissait les États et dégradait les couronnes ; » et il se félicitait de voir l'héritier de la plus longue race des rois replacer la société sur ses véritables fondements. Croyez donc après cela à la conscience politique des magistrats nommés par le pouvoir.

Le corps législatif, qui n'avait pas été convoqué cette année, comme je l'ai dit, ne fut pas appelé à féliciter l'empereur d'avoir échappé à la conspiration Malet. Cela lui épargna la honte d'adulations auxquelles il se serait certainement laissé aller, comme le Sénat le

• conseil d'État et la cour impériale. Seulement* ce corps si longtemps et si honteusement servile n'attendit pas la suprême défaite pour dire son fait à l'empire. En effet, à une année de là, presque jour pour jour, il dénonçait au monde entier, dans une adresse à l'empereur, les fléaux dont la France était devenue la proie, grâce au gouvernement impérial, l'industrie expirante, le commerce anéanti, l'agriculture languissante, et cette guerre barbare et sans but qui arrachait, chaque année, tous le$ bras à la terre et aux arts de la paix.

« Les larmes des mères et les sueurs des peuples, y était-il dit, sont-ils donc le patrimoine des rois ? » Cette adresse était, à coup sûr, l'écho retentissant des sentiments du pays, et elle prouve surabondamment à quel point la France était en communion d'esprit et d'idées avec Malet.

L'immortel général n'était donc ni un fou ni un maniaque, comme l'a si légèrement qualifié M. Thiers. Il fut à un moment donné l'âme émue de la pairie; le coeur du pays tout entier battit dans le sien, et s'il eût réussi, il n'y aurait pas eu assez de couronnes pour lui.

Comédien et tragédien à la fois, habile en mise en scène, l'empereur se servit admirablement de cette affaire Malet pour détourner, pendant un moment au moins, les yeux du pays de l'immense catastrophe de la Russie.

Un des plus honorables fonctionnaires de l'empire, le comte Frochot fit en partie les frais du spectacle.

On a vu avec quelle bonne foi cet ancien membre de la Constituante, devenu préfet de la Seine, avait accueilli la nouvelle supposée de la mort de Napoléon et du renversement du gouvernement impérial, et avec quel empressement il avait ordonné qu'on préparât à l'Hôtel-de- Ville une salle pour l'installation du gouvernement provisoire. Sa crédulité était tout son crime.

De plus, il avait le tort d'avoir figuré, bien involontairement sans doute, parmi les membres du gouvernement provisoire formé par Malet; il avait été l'ami de Mirabeau;

enfin il avait appartenu à cette pléiade ^idéologues qui avaient imaginé de fonder la législation des peuples sur les basés de la morale, de la justice et du droit. Il est vrai que, depuis, il avait quelque peu laissé dans un coin de son cœur ces pensées généreuses de sa jeunesse; n'importe; il fallait une victime expiatoire, ce fut lui qu'on choisit.

Le 21 décembre, Napoléon tint au palais des Tuileries un conseil privé, àla suite duquel il ordonna que toutes les pièces de la conspiration seraient immédiatement imprimées et distribuées aux présidents des sections au conseil d'État, afin que chaque section pût, dans la journée suivante, donner son avis sur la conduite du comte Frochot.

Dès le lendemain, en effet, il y eut au conseil d'État une séance solennelle , présidée par l'empereur. Le conseiller Real fit un rapport détaillé de l'affaire. Après quoi Bonaparte prit la parole. Il se plaignit amèrement de la facilité avec laquelle, sur la foi d'un inconnu, des officiers, des soldats, avaient cru à sa mort, à la destruction de son gouvernement, quand il y avait là l'impératrice et le roi de Rome. Il rappela, lui, le parjure par excellence , la

sainteté des serments, et termina en disant qu'il fallait un grand exemple à tous les fonctionnaires.

Ce ton indiquait d'avance l'opinion des valets dont se composait le conseil d'État.

Chacune des sections du conseil fut appelée à donner son avis motivé. Toutes se montrèrent unanimes dans leur exaltation monarchique.

Plus ou moins amer dans son langage à l'égard d'un collègue, chaque orateur conclut contre lui. Avoir méconnu l'hérédité et la sainteté de la couronne dans le prince impérial ! Rien qu'une destitution n'était capable d'expier ce forfait. La section de la guerre se montra surtout impitoyable ; elle déclara le malheureux Frochot indigne désormais d'exercer aucune fonction publique.

L'empereur n'avait nul besoin de ces avis.

Au fond, il s'en souciait fort peu, sa volonté •étant sa seule règle et sa seule loi. Mais il fallait jeter de la poudre aux yeux, et il était bien aise d'avoir l'air de tenir de ses conseils l'avis d'une mesure qui était arrêtée dans son esprit. Le 23, parut au Moniteur un décret en vertu duquel, sur le rapport au ministre de * l'intérieur, comte de Montalivet, le comte

Frochot était destitué de ses fonctions de conseiller d'État et de préfet du département de la Seine.

Le comte de Chabrol fut immédiatement nommé à la place de Frochot. Le nouveau préfet, qu'un regard inattendu de sa Majesté venait, suivant ses propres expressions, d'appeler de si loin à tant de confiance, se livra aux plus basses adulations, en prêtant serment de fidélité entre les mains de l'empereur. Ce qu'il chérissait le plus des bienfaits dont il était comblé, disait-il, c'étaient l'honneur et le droit de donner l'exemple du dévouement à la dynastie impériale ; ce qui ne l'empêcha pas d'être aussi l'un des premiers à déposer ses hommages aux pieds du roi Louis XVIII.

Napoléon profita de la réunion de son conseil privé pour statuer sur le sort des militaires acquittés par la commission militaire et mis à la disposition du ministre de la guerre, malgré leur acquittement, et sur celui des généraux Lamotte et Desnoyers, dont les noms, on s'en souvient, avaient été employés par Malet, et qui, bien que n'ayant joué aucun rôle dans l'affaire, personnellement du moins , n'en avaient pas moins été mis en état d'arrestation.

Le simple caprice paraît avoir dicté ici les résolutions de Fempereur. Ainsi le général Lamotte, sous le nom duquel Malet s'était présenté au colonel Soulier, fut mis en liberté et renvoyé de Paris, tandis que Ton maintint en prison le général Desnoyers, dont tout le tort fut, sans doute, d'être connu pour ses opinions indépendantes.

Le lieutenant Provost, de la 10 e cohorte, qui s'était chargé de remettre au général Doucet le paquet de Malet, fut rendu à la liberté, réintégré dans son emploi; les capitaines Godart et Rouff, le lieutenant Lebis, le souslieutenant Gomont, dit Saint-Charles, les adjudants sous-officiers Viallevielhe, Garon et Limozin, les sergents-majors Julien et Caumette furent destitués et retenus comme prisonniers d'État. justice distributive de ce monde! Pourquoi tant d'indulgence à l'égard de celui-là, et tant de sévérité à l'égard de ceux-ci? Il fallut les désastres de la patrie, l'invasion et la restauration du trône des Bourbons, pour que ces malheureux obtinssent une tardive justice et recouvrassent la liberté. Quant aux morts, il ne devait plus en être question.

Un cadavre manquait , avons-nous dit, à ceux que la commission militaire avait couchés dans la plaine de Grenelle; c'était celui de • Boutreux. L'empereur y mit bon ordre.

J'ai raconté comment ce jeune homme avait été arrêté à Courcelles, chez madame de Bories; où il avait trouvé un refuge. Depuis, il végétait en prison, ne pensant guère être voué à une mort certaine. Il faisait des vers, rêvait d'avenir et de gloire, songeait à sa fiancée qui l'attendait là-bas, là-bas, bien loin, à Angers. Chaque soir, il croyait voir s'ouvrir les portes de son cachot. Pauvre garçon !

J'ai lu des lettres de lui, charmantes, désolées, navrantes, adressées au ministre de la police, à l'empereur. Il y a toute une épître en vers qui eût touché le cœur d'un tigre. Boutreux raconte comment il a laissé au pays une jeune fille à laquelle il a promis le mariage. Il l'a aimée tout jeune, et n'a pu l'épouser jusque-là parce qu'il n'avait pas de position; mais aujourd'hui il est bachelier en droit, professeur, il n'y a plus d'obstacles ; on l'attend. Il était à la veille de partir, quand est survenue cette malheureuse affaire Malet. Il supplie le ministre de le rendre à sa famille, à sa fiancée, qui le

bénira. Vaines supplications ! Il ne savait pas, l'infortuné ! qu'on attendrirait plutôt les pierres des tombeaux que le cœur des hommes qui ont la prétention d'être les conducteurs et les sauveurs de la société ; et qu'il fallait que son sang coulât pour la tranquillité du glorieux empereur des Français.

Qui donc nous, disait que Bonaparte s'était ému à la nouvelle des immolations dont la plaine de Grenelle avait • été le théâtre ?

Bonaparte, pris de pitié une fois dans sa vie sans qu'il y eût un intérêt direct ! La chose eût été par trop plaisante !

Le 9 janvier 1813, une décision formelle de sa part renvoya devant une commission militaire, pour y être jugés, Alexandre- André Boutreux, et le prêtre espagnol Joseph-Marie Fernandez de Caâmano, chez lequel Malet, on s'en souvient, était allé s'habiller en sortant de la maison de santé du docteur Dubuisson, et qui, comme Boutreux, avait été arrêté dans le courant du mois de novembre.

La commission militaire se trouva à peu près composée comme celle qui avait tué Malet et ses compagnons . Le même général comte Dej ean présidait. Seulementle généralHenri était remplacé

ogae

par le colonelJamin du 24 e de ligne ; le colonel Moncey, par l'adjudant-commandant de la 9 e cohorte, baron Carrion-Nisas , et le major Thibault par le major Maran du 15 e régiment d'infanterie. L'inflexible capitaine Delon remplissait encore les fonctions de rapporteur.

Les débats s'ouvrirent le 29 janvier. Ils ne^ furent pas bien longs. L'infortuné Boutreux était perdu d'avance. Il excipa de sa bonne foi. Il avait cru comme les autres à la mort de l'empereur, àl'authenticité dusénatus-consulte. Ses franches et loyales explications ne servirent de .rien. En admettant même, qu'entraîné par son ami Lafon, il eût sciemment été le complice du général Malet, sa jeunesse, son inexpérience, le peu de part qu'il avait pris à l'affaire n'auraient-ril pas dû atténuer sa responsabilité, lui valoir l'indulgence de ses juges ? Il y avait plus de trois mois que la conspiration avait eu lieu ; on n'y pensait plus ; on y pensait si peu que le procès de Boutreux passa pour ainsi dire inaperçu, sans laisser aucune trace dans la mémoire des contemporains. Douze immolations sommaires n'avaient-elles pas apaisé la soif de sang dés vainqueurs ? Mais demandez donc de la pitié à ces machines à meurtre qu'on appelait

DU G&NÎRÀL MALET 311

des commissions militaires sous le premier empire !

A l'unanimité, le j eune Boutr eux fut condamné à mort. Gaâmano eut la chance d'être acquitté. Il fut prouvé du reste qu'il était absolument ignorant des projets du général. Il l'avait reçu chez lui à sa sortie de la maison -de santé, voilà tout ; et il l'avait laissé partir sans se douter des événements qui allaient se passer. Onneren mit pas moins sous la surveillance de la haute police, tout en le déclarant innocent. Il arriva même qu'au bout de quelques mois, on jugea à propos de l'arrêter et de le replonger en prison, tant la police impériale était ombrageuse et arbitraire ! Il ne recouvra la liberté qu'à la Restauration.

Le 30 janvier 1813, la plaine de Grenelle vit de nouveau se préparer le sinistre appareil d'une exécution militaire, car il était dit dans la sentence que le jugement serait exécuté dans les vingt-quatre heures. Bonaparte, le très-clément empereur, pouvait, d'un signe, faire grâce à ce malheureux. Mais non ; il fallait, pour sa tranquillité, que ce bachelier en droit, ce rêveur, cet idéologue tombât foudroyé par un feu de peloton. Boutreux fut passé parles armes, à la même place où Malet et ses compagnons

avaient été frappés; puis Qn lé jeta à la fosse commune dans un coin du cimetière deClamart.

Et maintenant les églises de France pouvaient retentir du Te Deum accoutumé ; Fempire et Fempéreur étaient sauvés.

Qu'étaient devenus les conspirateurs de 1808, les membres du comité secret de la rue Bourg-FAbbé? La plupart d'entre eux, on Fa vu, avaient été remis en liberté, mais ils étaient restés sous la surveillance de la haute police. On se livra aux recherches les plus actives ,' on prit les informations les plus exactes pour savoir s'ils n'avaient point trempé dans la conspiration nouvelle. De ces recher- . ches et de ces informations il résulta qu'ils n'en avaient eu nullement connaissance.

Baude, Gariot, Baudement, Blanchet, l'avocat Liébaut, le marchand Ricard et Delavigne, qui se trouvaient alors à Paris ou dans les environs, n'avaient conservé aucune relation avec le général Malet. -

L'ancien tribun Jacquemont avait été nommé en 1811 inspecteur des droits réunis à Lille. Il faillit être compromis à cause d'un récent voyage à Paris. De plus, il avait contre lui d'avoir été conservé par le général au nombre des membres du gouvernement provisoire. Il échappa pourtant aux vengeances impériales, grâce à de très-hautes influences.

Le 'jacobin Corneille vivait depuis 1810 dans le département de la Gôte-d'Or, où il avait été interné. Il menait une vie très-retirée dans la commune de Talant, s'occupant uniqueinent de l'éducation de ses enfants, n'ouvrant jamais la bouche de politique aux gens de la commune. Il avait conservé si peu de relations à Paris que dans l'espace de six mois il n'avait reçu qu'une seule lettre de cette ville. Sa vie austère et tranquille lui avait concilié l'estime générale. C'est un Jacobin, disait-on, comme on eût dit : c'est un sage : virprobus.

Ricord, retiré dans une petite commune des environs de Marseille* où il était en état de surveillance, vivait complètement à l'écart du monde. Il ne voyait personne, ne fréquentait aucun lieu public, ne parlait jamais d'affaireâ

politiques ; on eût dit qu'une immense désespérance s'était emparée de lui.

Le général Guillaume, cet ancien philadelphe, dont la faiblesse et les indiscrétions en 1808 avaient été si funestes à la conjuration et à son principal artisan Demaillot, était établi dans la commune des Eaux- Vives, près de Genève. Il avait entrepris là un petit commerce de bois; mais il s'était vu forcé d'y renoncer, et vivait dans une misère assez profonde.

Interrogé par une commission rogatoire, il affirma que depuis son arrestation en 1808, il n'avait eu aucune relation avec Malet. Et cela était vrai ; jamais le général n'aurait consenti à en renouer avec lui.

Le général Guillet avait été envoyé en surveillance à Montpellier. Il s'était, depuis, rendu en Catalogne, où son vieux compagnon d'armes, le maréchal Augereau, l'avait fait nommer directeur des douanes à Barcelone.

Il occupait encore cette place à la fin de l'empire.

Lemare, dont la femme avait été arrêtée, était parvenu à échapper, en 1808, aux poursuites de la police. . Il était allé étudier la médecine à Montpellier, sous le nom de

Jacquet, et avait obtenu sous qp nom une place de chirurgien aide-major. Chose singulière, tandis que son ancien complice, le général Malet, tentait de renverser F empire, il faisait, lui, la campagne de Russie, où il rendit de grands services et pendant laquelle il fut nommé chirurgien-major. Il gaourut fort âgé, fidèle à ses opinions républicaines, et après avoir cru un moment, en 1830, voir se réaliser le rêve ardent de sa jeunesse.

Restaient Demaillot et Rigomer Bazin. Ceuxlà, on ne les avait pas lâchés. C'étaient deux Jacobins endurcis. On sentait bien qu'on avait sous la main la partie la plus active et la plus intelligente de la conjuration de 1808.

Ils végétaient donc, comme on Ta vu, l'un à Sainte-Pélagie, l'autre à la prison de Rouen, où il avait été transféré.

Ils s'étaient trouvés dans l'impossibilité matérielle de se joindre à Malet; sans cela, nul doutç qu'ils n'eussent coopéré avec lui à l'entreprise de 1812, et alors les choses auraient bien pu tourner autrement. Quoi qu'il en soit, et ceci est bien à remarquer, car c'est particulier aux républicains, à ceux qu'on appelle les Jacobins, leur amour de la patrie

fut plus fort encore que leur haine si profonde contre le despotisme impérial. Quand ils virent la France envahie, et le parti des émigrés s'apprêter à se jeter, comme des oiseaux de proie, sur les lambeaux du pays déchiré, ils oublièrent leurs souffrances, -refoulèrent au fond du* cçeur leurs ressentiments et leur mépris, et ne songèrent qu'à la chère patrie, mise par la folie de Bonaparte à deux doigts de sa perte.

Du fond de leurs prisons, leurs voix s'élevèrent comme une protestation magnifique contre les prétentions des royalistes de remettre la France sous le joug de la détestable monarchie brisée en 1792. Nous avons déjà cité au* commencement de cette histoire, l'admirable lettre par laquelle Rigomer Bazin avait réclamé le. droit d'aller combattre l'étranger, seule faveur qu'il eût jamais demandée « Avant l'invasion de la partie, disait-il au tyran, j'aspirais à 4,a chute; aujourd'hui que les dangers de la patrie et les tiens sont communs, j'aspire à ton salut. » Et il promettait, s'il survivait à la défaite de l'étranger, d'aller reprendre les honorables fers dont on l'avait chargé. C'était bien la

lettre d'un véritable Jacobin, Gomme en 1792, il ne croyait pas que la France pût être vaincue; mais Fempire n'était pas la République.

Ce cri d'un cœur si patriote ne fut pas écouté. Bazin apprit, du fond • de sa prison, Fécrasement de cette France, que. la République avait faite si forte, si grande et si respectée, et il eut la douleur de voir restaurer le trône. à la destruction duquel il avait si énergiquement contribué.

Mis en liberté sous la Restauration, il reprit sa propagande active en faveur de l'idée à laquelle il avait dévoué sa vie. Retiré au Mans, où il avait été agent national du temps de la Convention, il eut le premier l'idée d'écrire de petites brochures populaires, qui se vendaient au prix de quinze centimes. Ses opuscules reçurent de la population le meilleur accueil. Le parquet s'en émut. Poursuivi devant la police correctionnelle, il fut en 1816 condamné assez sévèrement. La cour . d'Angers, devant laquelle il se pourvut, l'acquitta, il est vrai; mais malgré cet arrêt, il fut arbitrairement retenu en prison par le préfet, et il fallut que le président de la

cour intervînt personnellement auprès de l'autorité administrative pour que la liberté lui fût rendue. Soumis à une surveillance de tous les instants, il n'en continua pas moins ses publications, dont sa condamnation et son acquittement accrurent encore le succès.

Les royalistes, auxquels il faisait une guerre acharnée, lui avaient voué une haine mortelle. Ils ne manquèrent pas de saisir l'occasion de l'exercer d'une manière sanglante. Dans les premiers jours de l'année 1820, Rigomer Bazin fit représenter au théâtre du Mans un drame intitulé Jacqueline d'Olzbourg, pièce d'un patriotisme ardent, qui, sous le consulat, avait été jouée avec beaucoup de succès à Paris, au théâtre de l'Ambigu.

Les applaudissements prodigués à ce drame par le public du Mans exaspérèrent les ultra-royalistes de l'époque. A la seconde représentation, un jeune officier, sorte de spadassin qui faisait profession de provoquer les patriotes, insulta gravement l'auteur en plein théâtre. Le vieux Jacobin n'était pas d'humeur à supporter une injure ; il corrigea vertement l'impertinent officier. Un duel s'en

suivit, dans lequel notre philosophe reçut de son lâche agresseur une blessure dont il mourut le 20 janvier.

Rigomer Bazin mourait sur la brèche, on peut le dire, sans jamais avoir cessé de lutter pour le triomphe de l'idée républicaine. Son enterrement eut quelque chose de dramatique.

Il se fit aux flambeaux, au milieu d'une afQuence considérable . L'église , toujours tolérante, avait refusé de recevoir son cercueil. Les manifestations patriotiques qui l'accompagnèrent jusqu'au cimetière n'en furent que plus vives. Un des amis de la victime prononça sur sa tombe un éloge funèbre qui impressionna singulièrement l'assistance.

Et comment chacun ne se serait-il; pas senti ému, en entendant retracer la vie si pure, si digne de l'homme qui avait si bien -servi la République de sa plume et de son épée, et qui, à cinquante ans, venait de tomber en combattant pour elle !

Moins tragique fut la destinée de Demaillot.

En apprenant l'invasion, il eut, lui, aussi, comme on l'a vu déjà, la crainte mortelle de voir la monarchie de droit divin rentrer à la suite de l'étranger. Ce pouvait être là, selon

lui, une des plus terribles conséquences de nos désastres. Hélas! le grand patriote avait bien l'intuition vraie des choses.

Il se plaignait avec amertume que pour sauver « cette si belle France, » on employât les hypocrites agents de ceux qui voulaient s'en réemparer. « En dépit des gens qui pensent autrement, écrivait-il de Sainte-Pélagie le 12 janvier 1814, près de trois mois avant la crise suprême, il est de la nature et de l'intérêt de la majorité des Français de craindre le retour des Bourbons, et comme le but des coalisés est de les remettre sur le trône, ne fûtce que pour mieux jeter la division parmi nous, il est de la sagesse de l'empereur de prévenir le coup. » L'unique ressource, à ses yeux, pour sauver la patrie déjà mutilée et sanglante, était de rendre ses droits au peuple et de faire appel à la France de la Révolution. « Sylla, honteux de ses proscriptions, disait-il, abdiqua le pouvoir suprême, et mourut dans son lit. Quel avantage n'a pas sur lui notre empereur, s'il réfléchit qu'en rendant à la nation ses pouvoirs, il peut encore réparer ses erreurs gouvernementales par ses talents militaires! » Alors, mais seulement alors,

continuait-il, le titre de grand, lui serait justement dévolu.

Et il terminait par ces mots où le vieux Jacobin se peint tout entier : « Voilà ce que pense un bon vieux Français, qui ne respira jamais que des idées justes, mais libérales, qui ne voulut et ne voudra jamais rien être qu'un ami de Fhumanité. Puisse-t-il, avant de mourir, voir sa patrie heureuse, mais libre, sans licence, chose si facile aussitôt que les gouvernants le voudront fortement. »

Il ne fut pas donné à ce bon vieux Français, à ce pur républicain, à ce patriote par excellence de voir son vœu se réaliser. Il mourut, laissant sa patrie aux mains de cette monarchie de droit divin dont il avait prédit les vengeances.

Il faut regretter amèrement que le concours de Démaillât ait manqué à la conspiration de 1812; car ce qui a fait défaut surtout à cette dernière conspiration, c'est l'élément civil. Malet avait admirablement combiné son plan, en spéculant sur l'obéissance passive; mais il suffisait du moindre incident imprévu, comme cela arriva d'ailleurs, pour que cette obéissance passive se retournât contre lui. Supposez, au contraire, le comité de la rue Bourg-l'Abbé

fonctionnant en 1812 comme en 1808, supposez Rigomer Bazin et Demaillot soulevant le vieux Paris, et ranimant au coeur des patriotes de Tan II le républicanisme que l'âge n'avait pas encore glacé en eux, la face des choses changeait entièrement.

L'accident de la place Vendôme, qui mit si brusquement fin au mouvement, eût été impuissant à entraver le succès d'une conjuration à laquelle la population presque tout entière se serait de . si bon cœur associée. L'empire s'effondrait tout seul pour ainsi dire, sans que sa chute méritée coûtât la vie d'un seul homme, et la République immortelle reprenait tranquillement possession du pays, pour le plus grand profit de l'humanité et aux applaudissements du monde consolé.

Trop heureuse la France, si l$g événements se fussent passés de la sorte ! Devant la République restaurée, devant cette République qui avait été invincible, l'Europe se fût inclinée, confiante et rassurée, car la République se serait relevée une branche d'olivier à la main, et d'elle-même, obéissant au sentiment de la justice et du droit, elle serait rentrée dans ses limites de l'an VIII.

Alors, après une si longue halte dans cette boue détrempée de sang qu'on appelle le régime impérial, le monde eût repris sa marche vers le progrès.

Nous n'aurions pas vu, deux fois en dixhuit mois, l'étranger s'asseoir en vainqueur au foyer de nos pères. Nous n'aurions pas vu se réédifier, malgré la volonté nationale, le trône vermoulu et pourri qui s'était écroulé en 1792 au milieu des acclamations et des cris d'enthousiasme du pays tout entier. Nous n'aurions pas vu, dans l'horreur de cette royauté restaurée, la légende napoléonienne fleurir et se mêler dans le cœur des patriotes au culte fortifiant de la liberté. Nous n'aurions pas été ballottés de la monarchie de droit divin à la monarchie bâtarde de Juillet pour retomber de chute en chute, de mépris en mépris, après une courte et lumineuse apparition de la République, entre les bras de cette horrible dynastie des Bonaparte, que maudiront nos neveux jusqu'à la dernière génération. Nous n'aurions pas vu enfin, pour la troisième fois, grâce à cette dynastie fatale, l'invasion hideuse fondre sur nous comme une avalanche et infliger à notre malheureux pays, au milieu

de désastres sans nom, une honte, hélas ! que des flots de sang suffiront à peine à laver.

Aussi, devons-nous une reconnaissance sans bornes à ces grands cœurs qui, dès 1808, n'avaient pas désespéré de la République, et dont plusieurs nous ont, de leur sang, tracé un si noble exemple. N'oublions jamais les noms de Rigomer Bazin, de Demaillot et de Malet. Gravons-les dans nos poitrines comïne dans le livre d'or de la démocratie, et inspironsnous bien des vertus de ces purs patriotes, pour sauvegarder la jeune République née le 4 septembre, au soleil de fructidor, laquelle n'est autre que l'héritière légitime et directe de celle qui sortit, triomphante et superbe, des entrailles du 10 août.

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