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CHAPITRE IV

Les Réformateurs d'Allemagne apportaient-ils avec eux des doctrines économiques ou au moins des formules sociales qui puissent leur assigner un rang à part parmi les écrivains ou les orateurs de leur siècle * ?

Il ne semble point. Luther, Zwingle et Mélanchtlion sont les défenseurs de la propriété privée contre le mouvement communiste des pa^^sans. Luther, en particulier, hérite visiblement des doctrines plutôt sévères que la scolastique avait professées sur le juste prix des choses et sur le commerce; il se déclare partisan des taxes contre les accapareurs et de la fixation officielle des prix ; et s'il lui arrive de viser ouvertement certains cas ou certaines formes de la spéculation, c'est pour les condamner avec l'énergie que les docteurs du moyen âge y auraient apportée s'ils les avaient connus^.

L'étude de plus en plus répandue du droit romain avait tendu à acclimater dans la doctrine l'idée de l'indifférence morale — et par conséquent de la licéité — de l'intérêt de l'argent; en même temps, dans la pratique, le développement du commerce, surtout en Italie et en Allemagne, puis la fréquence croissante des emprunts des villes et des princes

' Consulter sur ce point de Girard, Histoire de l'économie sociale jusqu'au xvi» siècle, pp. 140 et s.

■^ « Les deux grandes branches du christianisme — a dit M. de Girard — le catholicisme et le protestantisme, ont à leur début pensé de même en matière sociale : elles ont adinTc à une seule et mémo morale sociale, et cela explique la facilité avec laquelle les deux courants du mouvement social chrétien, le courant catholique et le courant protestant, l)ion que séparés par de profondes divergences dogmatiques, peuvent s'entendre sur le terrain économique » (De Girard, op. cit., p. 253 en note).

avaient habitué peu à peu les esprits à trouver de plus en plus naturels et de moins en moins illégitimes, soit un procédé qui rendait ainsi de réels services, soit un phénomène qui se représentait à chaque instant sous les yeux. Or, là encore — je veux dire en matière de prêt d'argent — les réformateurs allemands n'ont ni devancé leur siècle, ni innové *. Luther est un adversaire du prêt à intérêt, et il va jusqu'à condamner la rente au moins dans les cas où elle tend à se transformer en rente volante-, bien que dans d'autres endroits, il faut aussi le dire, il se montre tolérant et facile pour les emprunts dont le taux peu élevé n'aurait rien d'usuraire en notre sens moderne de ce dernier mot. En tout cas, Mélanchthon, quoiqu'il admette la rente et les titres extrinsèques, demeure volontiers intransigeant sur le principe.

Calvin est plus intéressant et plus neuf. Dans ses Institutions, il introduit la distinction toute nouvelle du crédit à la consommation, qu'il veut gratuit, et du crédit à la production, qu'il accepte de voir intéressé. Dans le texte le plus caractéristique qu'il ait laissé sur cette matière, il distingue compendieusement un nombre assez complexe de cas pour aboutir, en somme, à la même formule que celle

' Etudier sur ce point Ashley, Histoire et doctrines économiques de l'Angleterre, sect. lxxv, tr. fr., t. II, pp. ôiO et s.

- Sur cette transformation au xvi^ siècle, voyez nos Elétyients d'économie politique. 2« édition, p. 473. — On entendait alors par rente volante une rente perpétuelle non assignée sur un fonds. Il avait paru, en elïet, tout naturel que le propriétaire d'un fonds put le bailler à rente, c'est-à-dire en aliéner le domaine utile sous réserve d'une rente que le preneur dût lui servir en contre-partie de la jouissance et des fruits du fonds : mais était-il possible que cette rente fût assignée sur un fonds que le débi-rentier n'acquérait pas du bailleur, c'est-à-dire bypothéquée? Surtout était-il possible qu'elle ne fût assignée sur aucun fonds ? Sous cette dernière forme, c'est notre rente constituée ou perpétuelle, exempte de toute réalité de droit, transraissible activement et passivement aux héritiers et contre eux, mais à eux seulement et contre eux seulemenf. Voilà, pour la lin du moyen âge et encore pour le xvie siècle, le problème des rentes volantes. La rente foncière constituait un censxis realis pour les canonistes du xv» siècle et elle était permise; la rente volante était un census personalis et elle était défendue. Cependant dès 1452 Nicolas II l'avait permise pour les royaumes de Sicile et d'Aragon (voyez Ashley, op. cit.. sect. lxxiv).

que nous venons d'exprimer '. C'est la séparation bien marquée entre le prêt charitable d'une part, auquel seul s'appliqueraient le texte de saint Luc, Mutvum date, nil inde sperantes'^, et le texte d'Ezéchiel, Siadusuram non commodaverit et amplius non acceperit... hic justus est ^, et

^ Voici le passage le plus concluant de cette lettre : « La raison de sainct Ambroyse laquelle aussi prétend Chrysostome est trop frivolle à mon jugement : asçavoir que largent nengendre point largent. La mer, quoy ? Laterre, quoy ? Je recois pension du louage de maison. Est-ce pource que largent y croist ? Mais elles procèdent des champs don largent se faict. La commodité aussi des maisons se peust raschepter par pecune. Et quoy? Largent nest il pas plus fructueux es marchandises, que aulcunes possessions quon pourrait dire ? Il sera loysible de louer une aire en imposant tribut, et il sera illicite de prendre quelque fruit de largent ? Quoy "7 Quand on aschepte un champ, asçavoir si largent nengendre pas largent ? Les marchands comment augmentent-ilz leurs biens ? Ils usent dindustrie, dires vous. Certes je confesse ce que les enfans voyent, asçavoir que si vous enfermes largent au coffre, il sera stérile. Et aussy nul nempronte de nous a ceste condition affin quil supprime largent oyseux et sans le faire proffiter. Parquoy le fruict nest pas de largent mais du revenu. Il fault donc conclurre que telles subtilités de prime face esmeuvent, mais si on les considère de plus près elles esvanouissent délies mesines, car elles nont rien de solide au dedans.. . En après je nappreuve pas si quelcun propose faire mestier de faire gain dusure. En oultre je nen concède rien sinon en adjoustant certaines exceptions. La première est que on ne prenne usure du pauvre et que nul totallement estant en destroict par indigence ou afllige de calamité soit contrainct. La seconde exception est que celuy qui preste ne soit tellement intentif au gain ^n '^ défaille aux offices nécessaires, ne aussi voulant mettre son argent seurement il ne deprise ses pauvres frères. La tierce exception est que rien nintervienne qui naccorde avec équité naturelle, et si on examine la chose selon la règle de Christ : asçavoir ce que vous voules que les liommes vous fassent etc, elle ne soit trouvée convenir partout. La quatriesme exception est que celuy qui emprunte fasse autant ou plus de gain de largent emprunte. En cinquiesme lieu que nous n'estimions point selon la coustume vulgaire et receue quest ce qui nous est licite, ou que nous ne mesurions ce qui est droict et esquitable par l'iniquité du monde, mais que nous prenions une règle de la parolle de Dieu. En sixiesmc lieu que nous ne regardions point seulement la commodité privée de celuy avec qui nous avons affaire, mais aussi que nous considérions ce qui est expédient pour le public. Car il est tout évident que lusure que le marchand paye est une pension publique. Il fault donc bien adviserquela pache (contrat) soit aussi utile en conimnn phistost quenuysible. En scptiesmelieu que on nexcede la mesure que les loix publiques de la région ou du lieu concèdent. Combien que cela ne suffit pas tousjours, car souvent elles permettent ce que elles ne pourroyent corriger ou réprimer en défendant. Il fault donc préférer équité laquelle retranche ce que il sera de trop >■ (Cité par de Girard, Histoire de l'économie sociale jusqu'à la fin du xvi» sièc/e,pp. 557 et s.).

* Saint Luc, vi, 35; cf. ih., 34.

* Ezéchiel, xviii, 8 et 13.

d'autre part le prêt d'affaires, le prêt de commerce comme Pothier dira plus tard en termes exprès, prêt où le gain du prêteur est légitimé jusqu'à due concurrence par le gain de l'emprunteur.

Aussi bien à cette époque la loi civile de Genève permettait-elle déjà l'intérêt, bien antérieurement à la loi française '. En France, en même temps, le fameux jurisconsulte Dumoulin attaquait ouvertement la prohibition canonique de l'intérêt, par une distinction toute semblable à celle de Calvin et par conséquent tout économique -.

Dans cet exposé du xvf siècle nous «levons une place à part à Jean Bodin, dont « l'histoire économique — disait M. Baudrillart il y a cinquante ans — n"a pas encore recueilli le nom, mais qui a droit de prendre rang comme un des précurseurs les plus hardis et les plus clairvoyants de la science des Smith et des Turgot ^ ».

liodin, quant à nou=:, nous intéresse à un double titre : par ses vues judicieuses sur la monnaie, et il s'y montre le continuateur intelligent soit d'Oresme, soit des Allemands de la fin du xv* siècle et du commencement du xvi*; puis par ses idées assez libérales sur le commerce, et là il nous apparaît en une notable avance sur tous ses contemporains et même sur beaucoup de ses successeurs.

Né à Angers en 1530, Jean Bodin fit ses études de droit à Toulouse, où il fut ensuite avocat : puis il se fixa à Paris en 1561. Il y écrivit, en 1566, sa Methodus ad facilera historiarumcognitionem, où il nous faisait pressentir Montes-

' De Girard, ihid, p. 222.

- Dumoulin, après Y Extricatio lab\irinthi d'abord, où il s'était liorné a exposer la question, concluait à cette distinction entre le crédit à la production et le crédit à la consommation dans son Tractatus rontractiiiini et usuraritni (154G). — Sur ces textes voyez Pages, Dissertation sur le prêt à intért'f,2e éd. .Lyon, 1838; — Troplong, Préface au Traité du contrat du prêt à usage. — Voyez plus haut, p. 65 en note, le texte du De synode diœcesana de Benoît XIV visant expressément Calvin et Dumoulin.

' Baudrillart, Jean Bodin et son temps, tableau des théories politiques et économiques au x\i^siècle, 1853, p. 183. — Sur Jean Bodin, consulter aussi Ad. Franck, Réformateurs et publicistes de V Europe, 1. 1, p. 395.

quieu, mais avec le sens chrétien en plus et les tendances socialistes en moins. En 1568, on le voit assister aux Etats de Xarbonne. Il devient le commensal et le confident d'Henri III. En 1576, l'année même où il publie son grand traité De la Rêpt'Miqiœ, il se fixe à Laon, pour y être plus tard procureur du roi. Il préside l'Assemblée du Tiers- Etat aux Etats-Généraux de Blois, ouverts à la fin de cette même année 1576, et il meurt de la peste à Laon en 1596. Huguenot timide dans sa jeunesse, puis momentanément ligueur par situation, Bodin était ce qu'on appelait un « politique », un homme avisé et prudent, conscient des nécessités du moment et des difficultés inévitables d'une période de transition. Son grand ouvrage de Isi République est tout un traité du gouvernement et de la société, érudit et bourré de citations classiques comme devait en mettre alors tout écrivain qui se respectait. L'ouvrage, il est vrai, est gâté, au moins par endroits, par des calculs cabalistiques sur les nombres et sur leurs propriétés, quoique dans d'autres œuvres Bodin ait sacrifié encore bien davantage à ce travers d'un grand esprit trop peu aff"ranchi de certains préjugés de son époque. En tout cas, c'est à tort que plusieurs ont voulu ranger Bodin parmi les précurseurs du socialisme *. Il n'est point un républicain, et bien moins encore un socialiste ; il considère la famille et la propriété comme des institutions de droit naturel et il les met au dessus des entreprises de l'Etat, avec l'intention évidente de protester contre V Utopie de Thomas Morus, alors en grand honneur.

* Nitti, Socialisme catholique, p. 7 : « La Répuliliqne de Jean Bodin ne lut qu'un dérivé tardif des théories de Platon adaptées aux systèmes philosophiques de l'époque et au milieu dans lequel vivait son auteur. » Nitti n'avait donc jamais ouvert la République. Il est vrai que Reybaud, dans ses Etudes sur les réfoiinateurs contemporains, avait hien une erreur de même genre; mais Alfred Sudre {Histoire du communisme, 3* édit., pp. 192- 197) n'avait pas eu de peine à veni^er Bodin de cette calomnie : il était donc mutile de vérifier l'original pour s'en assurer. — Pour Beybaud sur Bodin, voyez Etudes sur les réformateurs ou socialistes modernes, édition de Bruxelles, 4847, t. II, p. 8(3.

Les pages consacrées à la monnaie sont actuellement pour nous les plus intéressantes.

En 156G, M. de Malestroit, conseiller du roi et maître des comptes « pour le fait <les monnaies », avait adressé au roi ses observations sous le nom de Parado.ces '. Contrairement à l'opinion reçue alors, il soutenait que rien n'était enchéri en France depuis trois cents ans, et que le sentiment contraire qui avait cours ne venait que de lamenuissement des monnaies. Ainsi selon lui, si un muid de vin de qualité moyenne, qui avait valu autrefois 4 livres en année commune, en valait 12 de son temps, c'était tout simplement parce que les changements survenus dans l'intervalle avaient eu pour résultat de ne mettre ni plus ni moins d'or ou d'argent dans les douze livres que dans les quatre*.

C'est pour réfuter ces assertions que Bodin écrit en 15G8 sa Réponse aux paradoxes de M. de Malestroit touchant V enchérissement de toutes choses et la monnaie^ . Il assigne immédiatement à ce phénomène c quatre ou cinq causes », qui sont les suivantes selon lui : 1° « l'abondance d'or et d'argent ». C'est « la principale et presque seule (que personne jusques ici n'a touchée) », dit-il; 2" les «monopoles » ; 3° la a disette qui est causée tant par la traite (exportation des marchandise?) que par le dégât » ; i° « le plaisir des rois et grands seigneurs, qui haussent le prix des choses qu'ils airnent »; 5° « le prix des monnaies, qui est ravalé de son ancienne estimation » — et ici, si Bodin se retrouve d'accord avec Malestroit, ce n'est assurément que dans une bien légère mesure \

' Voir les deux Paradoxes de M. de Malestroit ù la suite [de l'Apologie de René Herpin pour la République et de la Réponse de Bodin aux Paradoxes, édition de 1599, pp. 77 et s.

■-' Op. cit., p. 77 verso.

' 11 y avait eu d'abord deux écrits : la Réponse au paradoxe de M. de Malestroit touchant renchérissement de toutes choses et le fait des monnaies, puis Discours sur le rehaussement et le fait des monnaies pour répondre au discours de M. de Malestroit. Bodin les réunit lui-même en un seul ouvrage.

* Réponse, p. 46 verso et 47 recto.

Nous ne nous arrêterons que sur l'abondance de l'or et de l'argent. Bodin établit d'abord sa proposition sur l'exemple de renchérissement général qui avait eu lieu à Rome, soit, au dire de Plutarque et de Pline, après la conquête de la Macédoine par Paul Emile, soit aussi, au dire de Suétone, après la bataille d'Actium et la soumission de l'Egypte. Alors, « l'usure diminua, dit Bodin, et le prix des terres fut plus cher de beaucoup qu'il n'était auparavant. Ce n'était donc pas la disette des terres, qui ne peuvent croître, ni diminuer, ni le monopole, qui ne peut avoir lieu en tel cas : mais c'était l'abondance d'or et d'argent, qui cause le mépris d'iceluy et la cherté des choses prisées ^ >j Or, poursuit-il, il est certain que les existences de métal précieux ont beaucoup augmenté depuis trois siècles, et il se met a l'établir.

D'où vient donc que Tor et l'argent, si rares cependant aux siècles passés, sont devenus plus abondants en France? En- analysant bien la pensée de Bodin, on voit que la cause, selon lui, est le développement des exportations, qui luimême tient au progrès de l'industrie, à la paix extérieure, à l'accroissement de la population et à la richesse naturelle de la France comparée à celle des pays voisins -.

Ce qui est peut-être plus remarquable, c'est que Bodin signale parmi ces causes de l'afflux d'or et d'argent, non

» Ibid.

* « Le marchand et l'artisan qui font venir l'or et largent, cessaient alors, car le Français, ayant un pays des plus fertiles du monde, s'adonnait à labourer la terre et nourrir son bétail... Le trafic du Levant n'avait point cours... Le trafic de Ponent était du tout inconnu avant que l'Espagnol eût fait voile en la mer des Indes... L'Anglais nous avait clos les avenues de l'Espagne et des Iles... Les querelles de la maison d'.Anjou et d'Aragon nous coupaient les ports d'Italie... Or, est-il que l'Espagnol, qui ne tient vie que de France, étant contraint par force inévitable de prendre ici les Ijlés, les toiles, les draps... va chercher au bout du monde lor et l'argent et les épiceries. D'un autre côté l'Anglais, l'Ecossais et tout le peuple de Norvège, Suède. Danemark et de la cote baltique, qui ont une infinité de minières, vont fouir les métaux au centre de la terre pour acheter nos vins... et surtout notre sol... L'autre occa.'iion de tant de biens qui nous sont venus depuis six ou sept vingts ans, c'est le peuple infini qui est multiplié en ce royaume depuis que les guerres civiles de la maison d'Orléans et de Bourgogne furent assoupies » {Loc. cil.).

seulement ce que nous appellerions aujourd'hui un excédent favorable de la balance du commerce, mais encore les placements faits en France par les étrangers'. Pourtant, il y a encore plus d'or et d'argent en Espagne et en Italie, et voilà pourquoi « tout est plus cher en Espagne et en Italie qu'en France, et plus en Espagne qu'en Italie, et mémo le service et les œuvres de main"- ».

Enfin, en France, « la traite trop grande qui se fait hors le royaume », c'est-à-dire l'exportation, opère dans ce même sens d'enchérissement, puisque la marchandise plus rare en est moins offerte d'autant pendant que le métal l'est davantage ^.

Ajoutons que Bodin décrit les principales monnaies de l'Europe; il critique les altérations monétaires et voit en elles, à fort juste titre, une continuelle menace à la sûreté des contrats; enfin, comme le rapport de valeur commerciale de l'or et de l'argent est de son temps de 1 à 12, il conclut que l'on pourrait profiter de la simplicité de cette relation pour frapper des pièces d'or et d'argent d'un poids égal, présentant entre elles un rapport de valeur de 1 à 12. C'est l'idée que la Convention reprit avec la loi du 6 vendémiaire an II, quand elle imagina les francs d'or et les républicaines d'argent, de 10 grammes les uns et les autres, mais avec le rapport de 1 à 15 1/2, déjà inauguré par M. de Calonne. Quant au rapport de 1 à 12, Bodin reconnaît

' « Autre cause de l'abondance d'or et d'argent a été la banque de Lyon, qui fut ouverte par le roi François I'^', qui commença à prendre Tarifent à 8 »/o et son successeur à 10, puis à 16, et jusqu'à 20 »/o en sa nécessité. Soudain les Florentins, Lucquois, Genevois, Suisses, Allemands, afTriandés de la grandeur du profit, apportèrent une infinité d'or et d'argent en France... Par même moyen, les rentes constituées sur la Ville de Paris, qui montent à 3.350.000 livres tous les ans, ont alléché l'étranger, qui a porté ici ses deniers pour y faire profit, et enfin s'y habitue » {op cit., p. 50). — C'était du reste un des procédés du système mercantile : on olVrait à perte et systématiquement un intérêt très élevé aux capitaux étrangers, véritables emprunts « extérieurs » comme nous dirions maintenant, pour attirer les métaux précieux du dehors.

■- Ibtd., p. 50, verso.

' Ibid., p. 51.

92 LIVRE I — AVA^iT LES ÉCONOMISTES

bien qu'il peut changer et qu'il changera dans le sens d'un enchérissement de l'or : ce changement, en tout cas, ne pourra s'opérer que d'une manière insensible'.

Les théories de Bodin en matière de circulation et de commerce international ne nous paraissent pas moins intéressantes, ni surtout pas moins neuves. Adversaire de l'esclavage', Bodin s'y montre libéral dans une large mesure, et il y avait encore quelque originalité à l'être, après que Montaigne — jugeant d'ailleurs en cela comme Voltaire jugera jjIus tard — avait écrit que « le proufit de l'un est dommaige de l'aultre et que le marchand ne faict bien ses affaires qu'à la desbauche de la jeunesse, le laboureur à la cherté des bleds^ ».

A l'intérieur, Bodin — comme les Etats d'Orléans de 1560 — demande la liberté du travail et du commerce. Convaincu que la coalition des artisans est une cause artificielle de l'élévation des prix, il va jusqu'à proposer la suppression des confréries elles-mêmes \

Il tient également pour la liberté des cultures, contre ceux qui « veulent qu'on arrache les vignes pour mettre tout en blé^ ».

Dans sa Réponse au sieur de Malestroit, il affirme sa croyance à l'utilité du commerce international, « quand ce ne serait que pour communiquer (avec les étrangers) et entretenir une bonne amitié entre eux et nous » ; bien plus, s'élevant ici à de plus hauts horizons, il croit que Dieu a en voulu ainsi et qu'il y a « donné ordre par sa prudence admirable : car il y a. dit Bodin, tellement départi ses grâces qu'il n'y a pays au monde si plantureux qui n'ait faute de beaucoup de choses'". » Aussi Bodin veut-il même

' Ibid, pp. 65 et 68 recto. —Voyez aussi République, 1. VI, ch. m, pp. 913 et suivantes.

* République, 1. I, ch. v.

' Essa's, 1. I, ch. XXI.

* Réponse, p. 51.

* Ibid, p. 61.

* Ibid., p. .59 verso et p. 60.

la liberté d'exportation, par cette haute raison économique que « ce qui entre en lieu de ce qui sort cause le bon marché de ce qui défaillait' ». Ne croit-on pas entendre déjà la théorie des débouchés, que J.-B. Say, cependant, ne développera que deux siècles plus tard ? Il est vrai queBodin réserve la sortie des blés, dont il voudrait punir l'accaparement et pour lesquels il recommande des greniers d'abondance où les stocks seraient renouvelés chaque année*. Cependant, s'il veut retenir parfois les céréales, ce n'est point pour en empêcher par principe l'exportation : en effet, il est tellement convaincu de la supériorité agricole de la France qu'il demande, comme moyen d'alléger le poids des impôts, une traite foraine sur le « blé, vin, sel, pastel, toiles et drap, et principalement sur le vin, sel et blé, qui sont trois éléments desquels dépend après Dieu la vie de l'étranger et qui ne peuvent faillir ». De la sorte, ajoute-t-il, on « soulagerait merveilleusement le peuple et enrichirait le royaume^ ». Peut-être bien cependant dans la République (qui ne fut écrite que huit ans après) le système de Bbdin est-il plus franchement protectionniste au sens de Colbert. Là Bodin veut des droits élevés à la sortie des matières premières ; il les veut élevés aussi à l'entrée des produits, jusqu'au point d'être prohibitifs; il les veut faibles au contraire à l'entrée des matières premières et à la sortie des produits finis*.

' Ibid., p. 60 verso.

» Ibid., p. 61.

■■• Ibid., p. 60 verso. — Voyez aussi République, 1. VI, ch. il, éd. de 1599, p. 875. — « Il est expédient de hausser l'imposition foraine à l'étranijer des choses desquelles il ne peut se passer, et par ce moyen accroître les finances et soulager les sujets » {Tbid., p. 877). — La traite foraine était alors, au témoignage de Bodin, de 1 sou par livre (5 "/o) ; mais il faHait ajouter le domaine forain, ce qui faisait 1 sou 8 deniers, soit 8 " o comme déclare Bodin (p. 875). — Dans les idées du temps on croyait que les droits de douane, payés par les étrangers, étaient en outre réellement supportés par eux.

* « Quant aux matières qu'on apporte des pays étrangers, il est besoin de rabaisser l'impôt, et le hausser aux ouvrages de main, et ne permettre qu'il en soit rapporté de pays étranger, ni souffrir qu'on emporte du pays les denrées crues )) {République, 1. VI, ch. ii, p. 877).

Ce qui acliève de nous rendre Bodin précieux, ce sont les détails de statistique et d'histoire qu'il nous donne sur le prix des choses et de la main d 'œuvre : à cet égard il précède même Froment eau', et il le fait avec un véritable goût pour toutes les connaissances de cet ordre^. Enfin, ce ce qui est mieux encore, c'est que, au point de vue moral, Bodin se montre toujours soucieux des intérêts du pauvre monde et désireux d'alléger le fardeau du peuple, surtout par une meilleure et plus égale assiette des impôts.

En Italie, sur les questions monétaires, nous trouvons à citer les noms de Scarufii et de Davanzati, contemporains de l'auteur de la République^ . Peut-être, si nous empiétions un peu sur le xvii* siècle, ajouterions-nous, sur l'économie en général, l'Allemand Besold et Tltalien Botero. Besold (1.577-1638), d'abord professeur à l'Université de Tiibingen, puis à celle d'Ingolstadt, a sur la productivité du capital de larges vues qui en font un partisan de la licéitédu prêta intérêt*. Quant à Botero (1540-1617), nous le retrouverons plus tard à propos de Malthus et du problème de la population'. Mais, inquiet de l'accroissement du nombre des habitants d'un pays et convaincu qu'il peut être nécessaire de faire venir des aliments du dehors, il est amené à des idées assez libérales sur le commerce et les échanges.

* Le secret des finances de France... par X. Fromenteau, travail demandé par une réunion que des délt-gués provinciaux tinrent à Paris en 1580. « Fromenteau, dit Baudrillart, établit la statistique de plusieurs provinces de France par diocèses, bailliages, etc. ; pour la plupart de ces circonscriptions, il détermine le cliiffre de la population, celui des diverses sommes pavées au roi de France depuis trente-et-un ans par les trois ordres et tirées de ditlérentes sources de revenus qu'il évalue une aune... » {Jean Bodin et son temps, p. 92).

- Voyez le chapitre i, livre VI de la République.

^ Scarufii, auteur du Discorso sopra le nionete e délia vera proporzione fra l'oro et Fargento, 1582 ; Bernardo l>avanzati, Lezioni délie monete. 1586.

* Qutrstiones cliquât de usuris (^1598) et Vit»' et mortis ronsideratio politica (1623).

' -Auteur de Délie cause délia grandezza délia Città (1598) et de la Hagione di stato (1599). Ce dernier ouvrage fit assez de bruit pour inspirer, presque coup sur coup, deux traductions ditVérentes en français. liotero fut secrétaire de saint Charles Uorromée, puis ambassadeur à Paris de Charles- Emmanuel I»"", duc de Savoie.

LES MERCANÏI LISTES 95

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