COLBERT
Colbert, « le seul ministre, a dit Blanqui, qui ait eu un système arrêté, complet et conséquent dans toutes ses parties* », appartient de plus près à l'économie politique^. Né à Reims eu 1619, il avait débuté dans les bureaux du secrétaire d'Etat, Michel Le Tellier, et avait été intendant de Mazarin. En 1662, à la chute de Fouquet, avec lequel le titre de surintendant des finances disparaissait, Colbert fut nommé contrôleur général des finances^. Le département de la marine lui fut aussi confié en 1669, et il demeura ainsi aux affaires jusqu'à sa mort, en 1683.
La politique économique de Colbert a été appréciée très diversement, et elle l'a été généralement avec beaucoup de défaveur depuis les physiocrates. Il faut bien dire aussi que les défauts de cette politique ont été notablement exagérés après Colbert et que le souvenir de ces abuspostumes n'en a pas moins pesé sur lui.
Cherchons donc à dégager, le plus brièvement possible, les pensées maîtresses auxquelles lui-même obéissait et qu'il a eu la puissance d'imposer à la France, sinon jusqu'à la fin de l'ancien régime, au moins jusqu'au règne passager des « économistes ».
Il est difficile de contester le déclin dans lequel l'industrie française était tombée depuis les guerres de religion.
^ Blanqui, Histoire de l'économie politique, t. I, p. 445.
' Sur Colbert, voir Pierre Clément, Histoire de Colbert et de son admi- }iistration, 2 vol., Paris, 1874; — Histoire et régime de la grande industrie en France aux xvii»^ et xviii« siècles, par Alfred des Cilleuls, Paris, 1898, titre I, ch. I, II, m; — La grande industrie sous le règne de Louis XIV, par Germain Martin, Paris, 1899; — Colbert et son temps, par Neymark, Paris, 1877.
' Le contrôleur général des finances faisait fonction de notre ministre des linances, avec un rôle assez souvent piépondérant dans le conseil du roi (comme d'ordinaire aujourd'hui le premier lord de la trésorerie dans lo ministère anglais). 11 avait sous lui quatre intendants des linances.
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La relever et par elle fournir des ressources au royaume pour le succès de la politique extérieure de Louis XIV : tel était le but à atteindre; mais quels moyens fallait-il employer ^
En fait, l'esprit public demandait avant tout des mesures prohibitives contre l'importation des tissus étrangers. On trouve déjà l'écho de ce sentiment dans les vœux des Etats- Généraux de Blois en 1576, dans ceux de l'Assemblée du Ghâtelet en 1590, et dans ceux de la réunion des Notables à Rouen, en 1596, aussi bien que dans les vœux des Cours souveraines assemblées à Paris en 1648. Partout les importations de l'étranger sont dénoncées comme la cause du mal. Telle était aussi l'ignorance des conditions du commerce international, que Laflfémas de Hument, en 1589, s'indignait à la pensée que les produits manufacturés introduits en France représentaient plus que la dépense de l'entretien des armées du roi d'Espagne', et que Richelieu lui-même, en 1626, proposait aux Notables de « bannir les changes supposés, dont le gain est si grand », en ajoutant que « en Espagne, Angleterre et Hollande, où le commerce est florissant, les changes sont défendus sous peine de confiscations et de grosses amendes* ».
D'autre part, la décadence avait coïncidé avec un relâchement dans l'application des règlements de métiers : de là à penser que ces règlements importaient à la prospérité de l'industrie, il n'y avait qu'un pas, et Golbert. comme ses contemporains, n'eut pas de peine à le franchir-'.
Son idéal fut donc une industrie nationale protégée et réglementée, pour que le peuple fût actif, pour que l'agriculture bénéficiât du voisinage de cette industrie florissante, et que l'une et l'autre, enrichies et prospères, pussent mieux payer les impôts dans une France où l'étranger aurait envoyé son or. Le mercantilisme dont Golbert fut la
' Lafifémas deHumont, Les monopoles et trafics des étrangers découverts. '-' Voir les textes plus complets dans des Cilleuls, op. cit, pp. 15-16. ^ Ibid., pp. 27-28.
plus brillante expression et qui allait trouver un partisan convaincu dans le maréchal de Vauban, impliquait ainsi la défense d'exporter des métaux précieux; le développement de l'exploitation des mines d'or et d'argent; les obstacles à l'importation des produits étrangers ; la protection du commerce d'exportation au moyen de Compagnies, de traités et même de guerres de commerce; le devoir de l'Etat de susciter, de guider et de soutenir les industries qui pouvaient, en exportant leurs produits, attirer dans le pays l'or et l'argent des autres peuples; en un mot, l'émancipation économique de la nation et l'écrasement systématique des Etats concurrents.
De là les faveurs accordées aux ouvriers étrangers qui seraient venus apporter leur art en France, et de là les sévérités outrées contre les Français qui auraient porté le leur à l'étranger ^
De là surtout l'élévation des tarifs contre les importations étrangères. Sur ce point cependant, il semble que Colbert n'ait pas été toujours le probibitionniste étroit que nous voyons en lui à dater des premières difficultés soulevées avec la Hollande. Sans lui attribuer précisément un mémoire de 1651. dont l'origine est douteuse et qui rappellerait à s'y méprendre certaines idées de Bodin*, il est cer-
^ Clément, Histoire de Colbert, t. l, p. 308.
* « X,a Providence, y est-il dit, a posé la France en telle situation que sa propre fertilité lui parait inutile et souvent à charge et incommode, sans le bénélicc du commerce, qui porte d'une province à l'autre et chez l(;s étrangers ce dont les uns et les autres peuvent avoir besoin, pour en attirera soi toute l'utilité. » (Voyez Clément, op. cit., t. 1, p. 280). — Comparez Germain .Martin, Grande industrie sous le règne de Louis XIV, p. 229. — « Colbert, a dit Blanqui, n'est pas partisan du système protecteur dans les premiers temps de son ministère, car toutes les ordonnances de cette époque étaient favorables à la liberté du commerce. C'est seulement quand il voulut donner une impulsion énergique à nos manufactures qu'il réilécliit au parti qu'on pourrait tirer de la prohibition des produits étrangers. Tous les fabricants intéressés à l'élévation du prix des mardhandises, devinrent dès ce moment ses auxiliaires, et piirent avec ardeur la défense d'un système qui leur assurait d'immenses bénéfices. En mémo temps le fisc avait sa part des droits auxquels étaient assujettis les articles importés, et cette alliance contribua encore à fortifier le préjugé public » (Blanqui, Histoire de Véconomie politique, t. II, p. 25).
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tain que le tarif de douanes de 1664 est construit dans un esprit beaucoup plus large que celui de 1667,
Colbert ajoute tout un système d'encouragements en faveur de la grande industrie. En dehors des petits fabricants, disséminés un peu partout, organisés en communautés et en corporations dans les villes, mais jouissant d'une entière liberté dans les campagnes ', on voit surgir en assez grand nombre des manufactures, soit royales, soit simplement privilégiées. Les manufactures royales (si l'on excepte les Gobelins et la Savonnerie, vraies manufactures d'Etat, qui correspondent à nos manufactures nationales.de maintenant) étaient des entreprises privées qui avaient obtenu des lettres patentes du roi, dont le personnel, soit ouvrier, soit patron, jouissait de certaines exemptions et qui, en certains cas, obtenaient des dons ou des prêts, soit de la cassette du roi, soit des Etats de la province-. Les manufactures simplement privilégiées jouissaient de monopoles exclusifs : mais Colbert, convaincu que « les nouveaux établissements sont toujours avantageux aux peuples d, aimait peu ces privilèges, qui, selon lui « contraignent toujours le commerce et la liberté publique^ ». Sa réserve, malheureusement, ne fut pas imitée par ses successeurs.
De plus certaines affirmations de sa correspondance, favorables à la liberté, paraissent se concilier difficilement avec beaucoup de ses actes, lui qui, en 1674, à propos des plaintes des fabricants d'Auxerre, se félicitait de l'émulation et de la concurrence parce qu'il y voyait le bien des ouvriers et du public^ et qui auparavant déjà avait proclamé que « tout ce qui tend à restreindre la liberté et le
* fi. Martin, op. cit., p. 17. — Voyez du même auteur une monograpliie très détaillée et très intéressante, ÏIndustrie et le commerce du Velay aux x\ii^ et XVIII* siècles, le Puy, 1900.
2 G.Martin, la Grande industrie sous le règne de Louis XIV, pp. 8 et s. — Ibid, pp. 97 et s.
3 G. Martin, op. cit., p. 18: — Clément, op. cit., t. T. p. 309; — des Cileuls, op. cit., p. 3i.
* Lettre à Houchu, intendant de Bourgogne, vovez des Cilleuls. op. cit., p. 3i. ,
nombre des marchands ne peut rien valoir* ». S'il en est ainsi, pourquoi donc fit-il remettre en vigueur les anciens règlements de fabrication? et comment par exemple fit-il rédiger les édits de 1666 et de 1669 sur la fabrication des tissus, ainsi que l'instruction de 1671, en 317 articles, sur la teinture des laines - ? Il reste là pour nous comme des énigmes insolubles. Y avait-il donc en Golbert un si grand contraste entre le penseur et le législateur?
Mais toutes ces mesures n'ont pas peu contribué au mouvement de réaction qui se dessina ensuite contre l'œuvre de Golbert, dans une période où, quoi qu'on fit, l'esprit réglementaire et corporatif ne pouvait aller qu'en s'éteignant^.
Golbert était-il soutenu au moins par la pensée que le travail fût un droit domanial et régalien, qu'il appartenait au roi de concéder d'après son bon plaisir-^? On l'a dit, on le répète encore, et nous pensons qu'il convient ici de discuter cette tradition".
Lo Trosne, semble-t-il, contribua plus que personne à l'accréditer, par son livre de V Administration provinciale et de la réforme de l'impôt, qui, publié en 1779, sortait probablement d'un mémoire antérieurement présenté à un concours de l'Académie de Toulouse ". Mais ce qui est plus grave, c'est que Turgot avait consacré lui-même cette
* Voyez Clément, op. cit., t. I, p. 367. « Tbid., pp. 321 et s.
3 Voyez sur ce point, entre autres, des Cilleuls, op. cit.,, titre II, ch.IV, §4, « ElTacenient progressif du rôle des corporations » ; et ^ 5, « Amoindrissements successifs apportés à la valeur intrinsèque des brevets corporatifs ».
* En ce sens, par exemple, non seulement Clément, op. cit., t. F, p. 321, mais encore ('•.Marlin, op. cit., p. 227. « Colbert, dit .M. Martin, se soucie d'autant moins des petits fabricants, qu'il est persuadé avec ses contemporains que le droit au travail appartient au roi seul ayant pouvoir de le concéder, selon son bon plaisir, à ses bumbles sujets » (loc. cit.). Et en note : « Henri 111 regardait le droit au travail comme un droit domanial. »
' Ici nous ne faisons que résumer M. des Cilleuls (op. cit., pp. 54 et s.), que M. Germain Martin, écrivant cependant deux ans plus tard, n'a pas cru devoir discuter.
' Biographie universelle (de Didot), t. XXX, V Le Trône ; — Biographie de Le Trosne dans le volume Physiocrates de Daire, 1846, p. 881.
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fausse interprétation par le préambule de l'édit du G février 177G, lorsqu'il y avait parlé du temps où « quelques personnes... annonçaient que le droit de travailler était un, droit royal, que le prince pouvait vendre et que les sujets devaient acheter ». Or, quelles preuves pouvait-on donner? A en croire Le Trosne (qui fut, du reste, secrétaire de Turgot), a ce fut Henri III qui déclara, en 1583, que le droit de travailler est un droit royal et domanial ». Toutefois un édit semblable de 1583 est inconnu : il est vrai seulement qu'Henri III, en décembre 1581, réunit au domaine, d'une manière définitive, des droits fiscaux qui avaient été perçus jadis par le roi des merciers pour l'exercice de certains commerces. Ainsi a la prétention que Le Trosne réprouve sans l'avoir comprise, se serait réduite à percevoir comme domaniale une redevance dont antérieurement profitait un officier ' ». Mais cette redevance ne peut pas plus que notre patente moderne prouver le monopole régalien du droit de travailler. A l'encontre encore de Le Trosne*, on doit donner une explication analogue de l'édit de Charles IX de 1571 (et non de 1577), par lequel le roi, en enlevant aux baillis et sénéchaux le pouvoir d'autoriser la traite des blés, avait revendiqué ce pouvoir comme « royal et domanial », ne pouvant être « communiqué à personne ^».
La question, pour le xvii" siècle, doit être envisagée sous un tout autre aspect. ColberL ne la tenait point pour tranchée en principe ; seulement, de même que la loi moderne sur les brevets d'invention dépossède très réellement le public de son droit d'inventer et d'exploiter ses inventions, Colbert accordait aux créateurs de manufactures des privilèges qui prévenaient et empêchaient la concurrence.
L'idée d'un monopole régalien du travail ne saurait donc être invoquée pour Colbert. Il se proposait même beaucoup
^ Des Cilleuls, op. cit., p. 50.
' « En 1577 — dit Le Trosne — on déclara que sa faculté de permettre la traite était un droit royal et domanial » {Ad)nini$tyaf.ion provinciale). 3 Ibid.
plus d'acclimater l'industrie, que de placer les industriels sous le pouvoir de l'Etat ^ Lui-même, dans un mémoire au roi, résumait comme suit son sjstème: « Réduire les droits à la sortie sur les denrées et les manufactures du royaume ; diminuer aux entrées les droits sur tout ce qui sert aux fabriques; repousser par l'élévation des droits les produits des manufactures étrangères* ». Puis, en parlant aux négociants lyonnais des béquilles qu'il leur avait prêtées et qu'il comptait leur retirer plus tard, il révélait par ce mot que la question des droits éducateurs ne lui était point inconnue.
Mais ce qui le préoccupait avant tout et ce^ qui le poussait à développer l'industrie et la richesse, c'était le souci des impositions à faire rentrer. Le ministre du trésor perçait donc sous ce que nous appellerions aujourd'hui le ministre du commerce, et la prospérité du pays, au lieu de lui apparaître comme un but, ne lui était guère qu'un mojen de servir la politique de grand roi^.
C'est ici surtout que Colbert se réveille mercantiliste étroit et soupçonneux : pour lui, il n'y a que « l'abondance d'argent dans un Etat qui fasse la différence de sa grandeur et de sa puissance »; il déplore les « 12 à 18 millions de livres qui sortent tous les ans du royaume, en denrées de son crû nécessaires pour la consommation de l'étranger* » ; il veut qu'on l'informe de l'entrée du numéraire lorsque quelque navire en apporte ^ ; et les peines les plus sévères continuent à frapper l'exportation des monnaies, sans que Colbert paraisse suflîsamment se souvenir qu'une des plus grandes lois delà circulation internationale delà monnaie,
■' G. Martin, op. cit., p. 95.
' Cité par Forbonnais, Considérations sur les finances, t. II, p. 434.
' G. Martin, op. cit., p. 30.
•* Mémoire de 1663.
' Témoin ce billet qu'il écrit en 1670 à un de ses agents à Rouen, sur la nouvelle que deux bâtiments venus de Cadix au Havre avaient apporté la somme, encore modeste cependant, d'un million de livres : « J'ai été un peu étonné de n'avoir pas reçu cet avis, par vous, vu que vous savez qu'il n'y a rien qui puisse être plus agréable au roi que de semblables nouvelles. N'y manquez donc pas à l'avenir. «
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révélée il y avait trois siècles déjà par Oresme, devait se jouer impunément de ses barrières et de ses douaniers.
A cet égard, en effet, on n'était pas sous Louis XIV beaucoup plus avancé qu'aux temps où l'ordonnance d'Orléans de 1561, élaborée par le chancelier de L'Hôpital, avait défendu, sauf pour les annales, de transporter de l'or et de l'argent hors du royaume, sous peine d'une amende quati-e fois égale à la somme exportée.
Le plus grand mérite de Colbert ne fut donc pas, ici, d'apporter des idées nouvelles et d'autres principes, mais bien plutôt de savoir réaliser avec beaucoup d'intelligence et d'énergie un programme dont Henri lY déjà avait exquissé les grandes lignes dans son édit de 1603 '.
Comme mesures pratiques au point de vue du commerce, Colbert avait projeté la suppression des (rait es ou douanes intérieures : s'il ne put faire aboutir ce projet, il les simplifia tout au moins par l'abaissement des tarifs et par le groupement des provinces des cinq grosses fermes, non sans accepter toutefois, par une anomalie que nous ne comprenons guère, le système des pays à Vinsiar de l'étranger effectif ei la distinction entre les frontières économiques de la France et ses frontières politiques'. Le commerce était également facilité par l'ouverture des voies de communication. L'entreprise du grand canal de Languedoc, œuvre immortelle de Riquet, la création de la poste aux chevaux, l'amélioration ou la construction d'un certain nombre de routes, la tentative de l'unifîcatiou des poids et mesures, enfin le projet du canal de Bourgogne attestent l'active sollicitude que Colbert déployait dans celte partie de son programme d'administration. C'est la
' « Un des principaux expédients, disait Henri IV. pour tirer les populations des çcrandes incommodités qu'elles ont souffertes pendant la guerre, est rétablissement des arts et manufactures, tant pour l'espérance quelles donnent d'enrichir ce royaume et de ne plus recourir à nos voisins... que pour être... le seul moyen de ne point transporter hors du royaume l'or et l'argent pour enrichir nos voisins » (Préambule de lEdit de 1603).
2 Voir nos Eléments d'économie politique, 2- édition, p. 418.
brillante période du siècle de Louis XIV et elle l'est surtout par Colbert.
La misère cependant était intense. Si les plaintes les plus retentissantes qui nous sont parvenues, celles de Vauban et de Boisguilbert, sont postérieures d'une quinzaine d'années à la mort du grand ministre ', il n'en est pas moins vrai que cette misère datait de bien plus loin. Boisguilbert remonte à 1G60 quand il calcule depuis quand les revenus annuels de la France avaient diminué de cinq à six cents millions de livres, et quand il expose que certains fonds ne sont pas au quart de leur valeur d'autrefois. Le déclin de l'agriculture, dit Boisguilbert, pesait lourdement sur l'industrie, car les personnes « qui avaient mille livres de rentes en fonds, n'en ayant plus que cinq cents, n'emploient plus des ouvriers que pour la moitié de ce qu'ils faisaient autrefois, lesquels en usent de même à leur tour à l'égard de ceux desquels ils se procureraient leurs besoins^ ».
Mais le colbertisme ne songeait guère à l'agriculture. Les injustices du système fiscal, les vexations et l'arbitraire de la taille la ruinaient. C'était une période de concentration de la propriété foncière; et au fur et à mesure que de petits domaines étaient absorbés par la grande propriété, les nouveaux acquéreurs obtenaient des exemptions ou des allégements de taille, qui alourdissaient encore le fardeau sur les épaules des paysans, bien que la taille dans son ensemble eût subi des réductions entre l'avènement de Louis XIV et la mort de Colbert ^ Tels sont les faits qui suscitèrent un peu plus tard les travaux de Boisguilbert et de Vauban ■*.
1 On verra que le Détail de la France de Boisguilbert est de 1697 et que la Dîme ro\ialc de Vauban fut composée en 1698, terminée en 17()9.
2 Détail de la France, I" partie, ch. m. — La description des paysans dans les Caractères de La Bruyère est trop connue pour que nous la citions ici.
3 Ibid., 11« partie, ch. vu.
* Sur la détresse générale même sous Colbert, voyez le Vauban économiste de Michel et Liesse, pp. 59 et s.
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Au début cependant le système de Colbert avait contribué sans aucun doute à développer notre industrie : mais il avait été aussi une des causes déterminantes de la guerre (le Hollande (1G72-1678), qui présageait déjà le déclin du grand règne et dont les malheurs contribuèrent à contrarier sensiblement les résultats que Colbert s'était proposés. Colbert, aussi, avouons-le, versait dans ce que nous appellerions aujourd'hui l'étatisme : l'intervention trop minutieuse et trop étouffante de l'Etat menaçait de décourager les initiatives particulières. Ce n'était là, du reste, qu'un des traits du régime, sous un pouvoir de plus en plus absolu et centralisé. Les initiatives charitables ellesmêmes ne trouvaient pas grâce devant ce système, pendant que les vieilles fondations de la naïve générosité des siècles chrétiens étaient absorbées dans les « Hôpitaux généraux ».
De son côté, le commerce avec les continents éloignés était l'objet de privilèges de plus en plus centralisés.
De bonne heure, en effet, on avait senti la nécessité de grouper les efforts pour le commerce et la découverte économique des pays nouveaux et de protéger les négociants contre d'inutiles concurrences. Les navigations étaient alors dangereuses et fort longues, et de plus une action commune et suivie n'était pas moins nécessaire que maintenant. De là les concessions de privilèges et l'organisation des Compagnies coloniales, écloses simultanément en France, en Angleterre et en Hollande sous la poussée des mêmes besoins.
En France, les deux plus anciennes avaient été celle du Canada et de l'Acadie, fondée en 1590, puis celle de Sumatra, Java et les Molluques, créée en 1600. Un essai de vaste monopole, tenté en 1604, avec une Compagnie des Indes orientales, n'aboutit pas, faute d'expérience et de ressources. Richelieu revint donc aux privilèges multiples, limités à des régions assez peu étendues. La durée en était comprise entre quinze et vingt ans. Les concessions de ce
genre furent particulièrement nombreuses entre 1626 et
Colbert retourna à la centralisation en créant, en 1664, la Compagnie des Indes Orientales et celle des Indes Occidentales, investies de droits politiques tels que les haute, moyenne et basse justice et le droit de paix ou de guerre avec les tribus indigènes. De nombreux avantages étaient promis aux émigrants et aux participants; les droits d'entrée et de sortie sur les marchandises étaient abaissés ; des avances de fonds étaient faites, sans intérêts et avec dispense de remboursement en cas de perte. Toutefois, la Compagnie des Indes Occidentales, qui avait fait de mauvaises affaires, fut dissoute en 1674, et l'on revint au système de la multiplicité des concessions.
L'Angleterre, sous le règne d'Elisabeth, avait vu naître plusieurs Compagnies privilégiées. Celle des Indes, plusieurs fois remaniée et fusionnée avec d'autres, remontait à l'an 1600. L'Etat mit de plus en plus la main sur elle, à mesure que ses attributions politiques se développaient davantage. Finalement, en 1834, elle céda à la couronne ses pouvoirs et tout son actif, moj^ennant quarante annuités, égales aux derniers dividendes, que le Trésor devait lui servir, et en conservant l'administration de l'Inde sous la surveillance du bureau de contrôle institué par Pitt en 1798. Elle fut définitivement supprimée en 1858, après la grande révolte des Cipayes.
En Hollande, la Compagnie des Indes Orientales se constitua en 1602, par la fusion de plusieurs sociétés similaires antérieures. Elle fut investie, non seulement de monopoles commerciaux, mais aussi de droits politiques exercés au nom des Etats-Généraux de Hollande, qui, du reste, lui nommaient ses directeurs. L'Europe était en quelque sorte tributaire de cette Compagnie pour le commerce des épices, et l'on sait que pour maintenir le prix élevé des denrées sans se grever de trop de frais de trans})ort, elle détruisait elle-même l'excédent des récoltes trop abon-
LES MERCANTILISTES 113
dantes. Bien administrée dans le cours du xvii* siècle, elle fut assez mal conduite au siècle suivant, et elle liquida en 1705, avec un passif écrasant dont l'Etat se chargea.
Notons en passant que ces diverses sociétés avaient inauguré et commencé à acclimater quelque peu les valeurs mobilières, grâce aux parts ou actions, par grosses coupures, avec lesquelles elles avaient appelé les capitaux.
THOMAS MUN ET l'aCTE DE NAVIGATION
Le mercantilisme étroit qui régnait en Europe dominait également en Angleterre. Ce furent les Anglais, notamment, qui inventèrent — et ils le pouvaient mieux que personne, à cause de la configuration géographique de leur pays — le procédé connu sous le nom de « balance des contrats », balance of hargains, ainsi que l'a nommé Richard Jones. Ce procédé consistait à obliger les navires exportateurs de marchandises à rapporter en monnaie une partie du prix de vente des marchandises exportées, et à obliger inversement les navires importateurs à remporter en marchandises tout l'équivalent de leurs importations. Des fonctionnaires spéciaux surveillaient l'observation de ces règles, usitées aux xvi® et xviT siècles. Toutefois l'usage croissant des lettres de change devait tendre à les éluder, non moins qu'à les faire trouver de plus en plus gênantes et vexatoires'.
Le système de la balance des contrats avait soulevé, en effet, dès longtemps, de nombreuses plaintes dans le monde du commerce. Nous en avons la preuve dans le Mémoire d'un commerçant français établi en Angleterre sous le règne d'Elisabeth et dans la publication du mémoire de Laffémas, Système de la balance du commerce en rem-
* Sur la balance des contrats, voyez Cossa. Histoire des doctrines économiques, tr. fr., p. 214.
placement de celle des contrats, comme on doit permettre la liberté du transport de l'or du royaume et par quels moyens conserver le notre (1602).
Le système proprement dit delà « balance du commerce » est postérieur à celui de la balance des contrats. Il doit y avoir mieux que la violence, pour faire entrer la monnaie : car celle-ci peut se jouer facilement des prohibitions et des contrôles, surtout dans les pays de continent où les frontières presque entièrement terrestres sont d'une surveillance plus ditncile. Aussi semble-t-il ensuite que le meilleur moyen (]e faire aftluer la monnaie, ce soit d'assurer une balance favorable du commerce par un excédent des exportations. Cette nouvelle formule est d'ailleurs beaucoup plus libérale que toutes celles qui défendaient directement la sortie du numéraire, puisque, sans professer la moindre aversion pour le commerce international, elle se borne à lui demander d'orienter son courant dans un certain sens plutôt que dans un certain autre.
Le principal théoricien du mercantilisme est l'Anglais Thomas Mun, négociant qui avait fait le commerce avec les pays étrangers, et particulièrement avec la Toscane, et qui, sous forme de conseils à son fils, écrivit, probableblement entre 1641 et 1651, son traité England's treasure by forraign trade — or the ballance of our forraign trade is the rule of our treasure^ L'ouvrage ne fut imprimé qu'en 1064 après la mort de l'auteur*.
Mun critique trèsjudicieusement certainsprocédés, alors en faveur, que le mercantilisme avait inspirés, et ces critiques nous sont d'autant plus précieuses qu'elles nous éclairent sur les faits. Ainsi, d'après lui, nous ne devons pas croire que nous nous enrichissions quand nous altérons notre monnaie pour la faire moins lourde ou moins pure^;
' Le trésor de l'Angleterre par le commerce extérieur, ou la balance de notre commerce extérieur est la règle de notre trésor.
' Il en existe, parait-il, une traduction française. Nous citons, quant à nous, d'après l'édition anglaise de 1669 que nous possédons.
' Op. cit., ch.^iii.
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OU quand nous autorisons les monnaies étrangères à circuler chez nous à un cours légal qui dépasse celui de nos monnaies indigènes, eu égard aux quantités de métal fin renfermées dans les unes et les autres' ; ou quand nous pratiquons le système de la balance des contrats et que, ainsi, par le statute of employments nous exigeons, soit qu'une exportation de marchandises provoque un retour partiel de monnaie, soit qu'une importation de marchandises provoque exclusivement une exportation de marchandises*; ou, enfin,' quand nous interdisons la sous-évaluation {underevaluation) de notre monnaie dans le règlement du change tiré*. Ici Mun proteste très intelligemment contre les taxations du cours du change. Que prouve une hausse du change, dit-il, sinon un excès de nos dettes envers l'étranger sur nos créances contre lui ? Et alors, dans cette situation qui tend à provoquer une sortie, soit de marchandises, soit de monnaie, que peut la fixation légale d'un cours du change, si elle ne répond pas exactement à ce degré plus ou moins grand dans lequel l'équilibre a été déjà rompu? Tout ce chapitre de Mun est d'une exactitude et d'une clarté qui frappent vivement l'esprit : mettez « balance des comptes internationaux » là oii Mun a écrit « balance du commerce », et tout en peut être conservé pour être relu avec fruit. Encore faut-il ajouter, à l'avantage de Thomas Mun, que de son temps les créances internationales n'avaient guère d'autres causes que les entrées et sorties de marchandises, puisque les placements à l'étranger étaient alors de si peu d'importance. Mun triomphe sans peine du Hollandais Gérard Malynes, qui avait écrit, paraît-il, plusieurs volumes pour expliquer que la sous-évaluation de la monnaie nationale est une cause directe de l'appauvrissement du pays et que, là contre, le remède consiste tout simplement dans la fixation légale du
* Op. cit., ch. IX.
* Op. cit.. cil. X et XI.
' Op. cit., ch. XII.
116 LIVRE I — AVA>'T LES ÉCONOiJISTES
change au pair *. Il y a aussi des marchands, dit Mun, c'est-à-dire des banquiers cambistes, qui ne font qu'acheter et vendre des traites^ et envoyer et recevoir des espèces : mais ces mouvements de fonds ne sont que le correctif des excédents ou des déficits de la balance du commerce et ils ne doivent pas en être détachés-.
C'est à la balance seule du commerce qu'il faut s'en prendre. Aussi est-ce bien à tort, suivant Mun, que la balance des contrats a combattu cette loi naturelle du commerce, qui veut que le retour des exportations se fasse, au mieux des intérêts du marchand, soit en monnaie, soit en marchandises, soit en lettres de change^. De tel ou tel pays, en effet, on n'a pas nécessairement un retour en marchandises, et souvent ce sont celles d'une tierce puissance qui, avec un transport momentané d'espèces ou avec lettres de change prises et cédées, fournissent le chargement que l'on ramène. A plus forte raison ne peut-on pas résoudre que toute sortie de monnaie soit un appauvrissement du pays : c'est son enrichissement qui peut en sortir*. ^lais j'avoue que cette partie du livre étonne un peu, tellement elle renverse les idées communément reçues sur le mercantilisme. Comment donc un pays s'enrichirait-il à exporter de la monnaie ? C'est que l'enrichissement d'un pays, suivant
' « It is not the undervaluinç; of our Money in Exchange, but the overbal-
lancing of our Trade, that carrieth away our Treasure In vain tliercfore
hath Gérard Malynes laboured so long, and in so many printed Books, to make the world belewe that the undervahiing of our Money in exchange doth exhaust our Treasure, which is a meer fallacy of the cause attributing that to a Secondary means, wliose effects are wrought by another Principal Efficient, and would also corne to pass altliough the said Secondary means vvere not at ail. .\s vainly also hath he propounded a Remedy by Keeping the price of Exchange by Bills at the par pro pari by publick authority, v.hich were a new-found Office without example in any part of the world, being not only fruitless, but also hurtfull » (Op. cit., édition de 16G'J, pp. 87 et ni-î)2). — Gérard Malynes, auteur de ,1 treatise of the canker of England's rommonvealth (1601), de The maintenance of free trade {MYll), de Lex niercaloria (1622) et de The centre of the circle of commerce (1623),
2 Op. cit., ch. XIII.
' Op. cit., p. 75.
* Op. cit., ch. IV.
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Mun, ne saurait avoir d'autre cause que l'excédenl do la valeur des marchandises nationales exportées sur la valeur des marchandises étrangères importées et consommées par nous; or, rigoureusement parlant, une sortie de numéraire n'empêche aucunement que cet excédent n'existe dans la réalité des faits : car la monnaie qui sort peut fort bien servir à des échanges entre tierces puissances, échanges dans lesquels une part certaine de profits sera pour les navires anglais qui les auront faits. Si l'on a de la monnaie, il faut précisément la faire fructifier : et le commerce, soit entre l'Angleterre et l'étranger, soit entre puissances étrangères, est un de ces moyens. Quand on a les marchandises, on trouve toujours l'argent : il n'est pas toujours aussi facile, quand on a l'argent, de trouver les marchandises. Toute cette discussion de Mun est aussi vive que neuve. Enfin il faut distinguer, dans un pays, trois ordres d'intérêts qui ne sont pas toujours convergents : ceux de l'Etat, c'est-à-dire de la nation (Commonwealth): ceux des marchands; ceux du roi, c'est-à-dire du fisc levant des impôts : ce dernier ne perdra jamais à un développement quelconque des affaires, puisqu'il frappe de taxes toutes les opérations qui s'accompliss^pnt. Mais ce n'est pas l'intérêt du fisc qui doit passer le premier.
Mun ne se ïlatte point qu'on puisse connaître exactement les valeurs des marchandises entrées et sorties. Ce qui est le plus important, c'est de savoir lire les chiffres que l'on connaît. Distinguons suivant que le commerce se fait par navires anglais ou par navires étrangers. Dans le premier cas, il faut ajouter 25 "/„ environ aux exportations et déduire 25''/o des importations : car ces 25 7o représentent la moyenne des frets, et ces frets sont acquis à l'Angleterre, quoique la douane anglaise ait omis, soit de les ajouter à la créance pour vente de iparchandises, soit de les déduire de la dette pour achats. Dans le second cas, c'est-à-dire avec transport sous pavillon étranger, toute correction est inutile puisque l'étranger est bien créancier ou débi-
teur de tout ce que la douane constate, mais de cela seulement ^
Nous devons citer, dans le même courant d'idées, sir William Temple ^ Charles Davenant^ Raleigh, Fortrey, Manley et AVood. Tout le monde, du reste, n'y apportait pas un esprit aussi large que Mun, et Hume, dans son Essai sur la balance du commerce, signale « l'alarme générale qui s'empara de l'Angleterre lorsqu'on vit dans les écrits de M. Gee une espèce de démonstration appuyée sur les détails les plus circonstanciés pour prouver que la balance du commerce était tellement désavantageuse que la nation devait être entièrement épuisée d'or et d'argent dans l'espace de cinq ou six ans* ».
Davenant, que nous venons de nommer, a un autre titre au souvenir. C'est lui quia le plus contribué à attirer l'attention sur la fameuse loi de King. (Tregory King, né en 1628, héraut du duché de Lancastre à la fin duxvii® siècle et finalement secrétaire de la commission de comptabilité publique, s'adonnait à la statistique au temps où elle n'existait pas encore. Il observa les fluctuations du prix des blés et il conclut que sur un marché fermé, commue celui de l'Angleterre, des déficits de récolte de 1, 2, 3, 4 et 5 dixièmes amenaient dans le prix des hausses respectives de 3, 8, 16, 28 et 45 dixièmes^.
' Op. cit., ch. XX. — Mun a écrit A discourse of'tradefrom England unto the East Indies,\Gi[. — Sur Mun, voyez Adam Smith, qui le contredit. {Richesse des nations, 1. IV, ch. i, t. H, p. 5), et Mac-Culloch, Principes d'économie politique, introduction, éd. Guillaumin, pp. 29-30.
* William Temple, auteur de Observations upon the uni ted provinces of the Netherlands (1672) et de Essay on the trade of Ireland (1673).
^ Davenant, auteur de Essaij on the East India trade (1696-1697) et de Essay on the probable ways of makinr/ the people gainers in the balance of trade (1699).
^ Hume, Essai, éd. Guillaumin, p. 87.
^ Thorokl Uogers a observé expérimentalement la loi de King : il admet que les résultats l'ont confirmée et il en tire plusieurs formules de « lois économiques ». » La loi, dit-il, agit dans le sens de la hausse comme dans celui de la baisse. Elle s'applique à toutes les marchandises, mais la baisse est plus accentuée en cas de surproduction de produits d'un usage facultatif,
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Sir Josiah Ghild, quoique partisan des actes de navigation et du pacte colonial, atténue déjà sur certains points la rigueur de la pure doctrine mercantiliste : il convient, par exemple, que si le commerce de l'Angleterre avec le Danemark et la Norvègeest ruineux en apparence quand on l'envisage au point de vue de la balance des entrées et des sorties, il rachète ce défaut par l'emploi qu'il fournit à deux ou trois cents navires de construction anglaise. L'originalité de Child, c'est d'appliquer le mercantilisme aux relations entre les colonies et la métropole et de chercher à discerner dans quels cas les relations avec les colonies sont nuisibles et dans quels cas avantageuses. Ce qu'on a le plus retenu de lui, c'est qu'il voit une cause de prospérité dans le faible taux de l'intérêt et qu'il explique de cette façon la prospérité de la Hollande ; mais il a le tort de croire que ce taux, au lieu d'être la résultante naturelle des circonstances économiques, peut et doit être décrété par la loi. Ce sont ces considérations sur l'intérêt qui lui ont valu l'honneur d'avoir ses Brie f observations concerning trade and the interest on money (16G8) traduites plus tard en français par Gournay*. On trouve les mêmes idées déjà chez Culpeper-.
C'était l'époque où l'Angleterre fondait sa puissance maritime et commerciale sur le prohibitionnisme étroit et sévère dans lequel elle se renfermait. Elle avait eu déjà, depuis 1382, un acte de navigation, maintes fois remanié aux xv^ et xvr siècles : celui qu'elle doit à Cromwell et à Charles II et qu'elle garda sans modifications appréciables pendant un siècle et demi, demande une attention spéciale,
et la hausse est plus rapide en cas de déficit de marchandises d"un usage indispensable » (Interprétation économique de Vhistoire, édit. Guillaumin, ch. III, p. (j3; — voyez surtout, ch. xii, pp. 222 et s.). — Comparez nos£'te'ments d'économie politique, 2» édition, p. 252.
' Josiah Ciiild est aussi l'auteur de Neu: discours of trade, 1690.
2 Auteur de A tract against usurie, 1640, et de Useful remarks on high interest, 1641.
soit à cause de ses résultats économiques, soit à cause des jugements dont il a été l'objet.
En 1650,1e long Parlement qui avait renversé Charles P"", défendait aux navires étrangers le commerce avec les colonies anglaises. Cette mesure était plutôt politique, dirigée contre les îles à sucre, qui avaient soutenu la cause du roi. Un second acte, de 1651, qui défendait aux navires étrangers même le commerce avec l'Angleterre, s'inspirait encore de dispositions politiques analogues, quoique celles-ci soient diversement interprétées par les hisloriens.
Enfin l'acte de navigation reçut sa forme dernière, en 1660, dans un esprit bien marqué d'hostilité contre la Hollande. A cette époque, en effet, c'était la Hollande qui détenait à peu près tout le commerce maritime; et Colbert, par exemple, écrivait à M. de Pompone, ambassadeur de France auprès des Pa3's-Bas : » Le commerce par mer de tout le monde se fait avec 20.000 navires environ. . . Les Hollandais en ont de ce nombre 15.000 à 16.000, et les Français, peut-être 500 ou 600 au plus. »
Or, l'acte de navigation de 1660 ne se contentait pas de réserver aux navires anglais le cabotage, F intercourse coloniale et la navigation entre l'Angleterre et les colonies — ce qui n'eût été que l'application des usages généraux de ces temps là: — mais, en outre, pour les relations entre l'Angleterre et l'Europe, il dressait une liste de dix-huit marchandises dites « énuraérées », en ayant soin de les prendre parmi celles dont le fret était le plus avantageux; il en prohibait l'importation par tiers pavillon et il n'en admettait même l'importation sous le « pavillon de la puissance » qu'avec une surtaxe, qui était le double du tarif fixé par le bill des droits de 1652.
Tout le commerce se trouvait ainsi réservé, en fait, aux navires anglais. Etaient seulement considérés comme anglais les navires qui appartenaient en totalité à des Anglais et dont le capitaine et les trois quarts de l'équipage étaient Anglais. Plus tard on exigea de plus que le navire eût été
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construit en Angleterre. Les contraventions étaient punies sévèrement, entre autres moyens par la confiscation du navire et delà cargaison.
Contre les pays hors d'Europe, les mesures étaient encore plus rigoureuses, puisqu'avec eux toutes les marchandises étaient visées (et non plus seulement les « articles énumérés » de 1600) et puisque, avec eux, le « pavillon delà puissance » n'était pas même admis. A cet égard la Turquie et la Moscovie étaient classées comme pays hors d'Europe. Toutefois, comme les pays extra-européens ne possédaient pas alors de marine, cette dernière partie de l'acte de navigation n'avait pas une portée pratique sérieuse.
Les Etats-Unis, après la guerre de l'Indépendance et le traité de Versailles, auraient vu les ports d'Angleterre fermés à leurs navires, si l'Angleterre ne leur avait pas alors accordé de les traiter comme pays d'Europe, soumis seulement à la surtaxe du pavillon de la puissance. La guerre qu'ils eurent ensuite avec l'Angleterre et qui se termina en 1815, fut suivie d'un traité de navigation sur la hase de la réciprocité dos conventions. D'autres traités intervinrent avec d'autres Etats; la politique lihérale d'Huskisson encourageait ce mouvement, et les derniers restes de l'acte de navigation disparurent en 1849.
L'acte de navigation a ohtenu la haute approbation d'Adam Smith'. Ce qui ne pourrait être nié, c'est qu'il contribua puissamment au développement de la marine anglaise et qu'il ruina la marine hollandaise avec d'autant plus de facilité que la Hollande, jusque là, avait transporté beaucoup plus qu'elle n'avait fabriqué. Mais tous ces heureux résultats n'allaient point sans des mesures de représailles que la politique anglaise inspirait forcément aux autres Etats.
* Richesse des nations, 1. IV, ch. ii, éd. Guillaumin, t. II, p. 49. — C'esl ainsi du moins que tout le monde traduit ce passage d'Adam Smith. Nous citerons plus loin le sens tout différent queBastable donne de ces lignes.