MALTHUS ET LES LOIS DE LA POPULATION
L'opinion des anciens — au moins de ceux d'entre eux qui en avaient une sur ce point là — c'est que la popula-
' Eléments d'économie politique, 2« édiL,p. 702 en note.
- J.-T?. Say prétendait (jue « la doctrine de ce t^rand homme (Jérémie lîpntliam) finira par » égner seule, parce qu'elle est fondée sur la nature des choses, qui ne périt point, et sur l'intérêt de l'humanilé, que l'on entendra mieux chaque jour ». Il le loue d'avoir « donné pour base au droit, non des théories vagues et contestées, comme le droit divin, mais un principe fécond..., seule marche qui convienne au grand siècle dans lequel nous vivons » (Notes jiour le Cours d'économif politique de Storch, voyez op. cit., éd. franc., 1823, t. I, p. 6 en note).
tion doit rester stationnaire, une fois atteint le nombre d'hommes qu'une contrée peut nourrir. Platon et Aristote n'étaient guère scrupuleux sur le choix des procédés qui devaient maintenir cet équilibre. Puis les théologiens du moyen âge ne virent que le côté moral de cette question*, en même temps que les hommes d'Etat cherchaient dans le nombre de leurs sujets une des principales forces des royaumes. Telle était, par exemple, l'opinion de Yauban, parfaitement d'accord du reste avec les maximes de nos saints Livres.
Mais y a-t-il danger que les hommes puissent croître plus vite que les quantités de subsistances qui leur sont nécessaires? Et si ce danger existe, y a-t-il quelque part des moyens de l'éviter? Tel est le problème économique qui se pose, avec toutes ses conséquences dans l'ordre moral et l'ordre social.
L'italien Botero est un des premiers qui en paraissent occupés-. Selon lui, l'augmentation de la cité procède à la fois de la force génératrice des hommes, qui est constante, et de la force nutritive de la cité; et bien que le nombre soit la force des Etats, il n'en est pas moins vrai que son excès, si les aliments manquaient aux hommes, serait une cause de misère et un péril.
Les physiocrates et Adam Smith après eux semblaient croire à une harmonie naturelle entre la population et la subsistance. « La mesure de la subsistance, disait le marquis de Mirabeau dans l'Ami des hommes, est la mesure de la population. » Quesnay, en demandant a qu'on fût moins attentif à l'augmentation de la population qu'à l'accroissement des revenus^ », montrait tout simplement
' Saint Thomas d'Aquin, Suninia theologica, Il^llae^ quipstio cm, art. ii. — Voyez sur cette question Brants, Théories économiques ai'.r xiii^ et xiv« siècles, pp. 235 et s. — La seule trace d'inquiétudes malthusiennes que l'on trouverait au moyen âge, serait dans le Sotige du Vergier iSoniniuni viridarii), de Raoul de ProUes ou de Philippe de Maizières r'iJ^G). Voir Brants, op cit., pp. 238 et s. ; — Franck, Réfoituateurs el publici.stes,t. I, pp. 209 et s.
* Voyez plus haut, p. 96.
' .xxvi« maxime.
qu'il est plus sage de poursuivre le but par une voie détournée que par une voie directe, et que l'accroissement des vies suivra tout naturellement l'accroissement des moyens de vivre. Adam Smith répétait que « les hommes, comme toutes les espèces d'animaux, se multiplient en raison des moj'ens de subsistance* ». J.-B. Say, tout en recommandant déjà la prudence dans l'union conjugale-, proclamait encore que « rien ne peut accroître la population que ce qui favorise la production, et que rien ne peut la diminuer, au moins d'une manière permanente, que ce qui atteint les sources de la production^ ».
L'éventualité d'un défaut d'équilibre devait préoccuper tout particulièrement l'Angleterre. Les poo'r- laïc s {ou lois sur les pauvres) y mettaient les indigents à la charge de leurs paroisses respectives, en les faisant entretenir par des impôts que payaient seuls les propriétaires fonciers. Or, la charge était lourde, et il était tout naturel qu'on voulût la Induire ou l'empêcher d'augmenter. Aussi, dès 1770 — bien avant Malthus par conséquent — Denham Steuart demandait déjà qu'on interdît le mariage aux pauvres*.
Toutefois ce fut Malthus qui fît vraiment sienne cette question par l'ampleur inattendue qu'il lui donna.
Thomas-Robert Malthus (1766-1834) était né dans le comté de Surrey, d'une famille très imbue de philosophie, qui avait eu pour hôtes Hume et Rousseau. Le jeune Malthus se fit ministre. Son père admirait alors beaucoup les publications de Godwin, un mécontent, vrai socialiste, comme nous dirions aujourd'hui, qui attribuait tous les vices et toutes les misères aux défauts de l'organisation
' Richesse des nations, 1. H. ch. i. sect. I (l. i, p. 190).
2 Cours complet, 1. YII, cli. xxxii (éd. Guillanmin, t. II, p. 362).
3 Traité, 1. II, ch. ii, §1 (2-édit., t. II, p. 149).
■* Jnquirii into principles of political economy,\.\, p-lllicilé par Droz, Economie politique, 3« ('dit., p. 2<H).
sociale'. Ce fut un vif sujet de débats daus ]a famille des Malthus, et le fils en prit occasion pour lancer un Essai sur le principe de population, qui parut en 1798 sans nom d'auteur*. A Godwin, qui accusait les gouvernements d'être des obstacles au perfectionnement et au bonheur de l'humanité, Malthus répondait que c'est la trop forte tendance de l'humanité à se reproduire qui est la cause de la misère incurable. Mais les matériaux démographiques lui avaient manqué; il se met alors à voyager pour les recueillir, il parcourt successivement le Danemark, la Norwège, la Suède, une partie de la Russie, la Suisse et la Savoie, et au retour il publie avec son nom, en 1803, son fameux Essai sur le principe de population^
En 1804, Malthus était nommé professeur d'économie politique au collège d'Haileybury, poste qu'il occupa jusqu'à sa mort sans quitter cependant ses fonctions de pasteur. D'autres publications économiques sortirent de sa plume pendant ce temps là. Nous citons les Recherches sur la nature et les progrès de la rente et sur les principes qui la déterminent (1815); les Principes d'économie politique sous le rapport de leur application pratique (1819); diverses publications contre les lois prohibitives de l'importation des céréales (cotmlaws) et contre la taxe des pauvres, à la réforme de laquelle il ne fut pas étranger; des lettres échangées avec J.-B. Say ; enfin les Définitions en économie politique (1820).
Les Principes d'économie politique eurent une seconde édition, qui, sensiblement différente de la première et préparée lentement par Malthus, ne fut publiée qu'en 1836,
' Auteur de Enquinj concerning poUtical justice (1793) et d'un Assai sur l'avarice et la prodigalité.
' Le titre complet est An essaij on the principle of jjopulation, as it affects the futur iniprovement of society. n'ith rcmarks on the spéculation of M. Godu'in, Condorcet and other writers.
' An essay on the principle of population, or a view of its past and présent effects on hunian happiness, ivith ati inquiry into our prospects respecting the future renioval or mitigationofthe evils x'hich it occcusions.
deux ans après sa mort '. Malthus y intercala sa nouvelle opinion sur la valeur, d'après les idées qu'il venait d'exposer dans son ouvrage la Mesure de la valeur établie et démontrée avec une application des principes aux altérations qu a subies V agent des échanges depuis 1790 (paru en 1823). C'était un retour à la théorie d'Adam Smith sur le travail pris comme étalon de la valeur. Inutile de dire qu'il ne s'agissait pas de la cause de la valeur — question envisagée cependant par quelques-uns des physiocrates, mais perdue de vue depuis eux — il s'agissait seulement de l'étalon des taux d'échange. Les Principes de Malthus sont bien oubliés aujourd'hui. Sans avoir l'originalité puissante de l'œuvre de Ricardo parue à peu près sous le même titre, ils en ont cependant les lacunes. Malthus s'y occupe seulement de la richesse et du travail productif de la valeur (expliquée par la loi de l'offre et de la demande); de la répartition, avec ses trois titres, qui étaient selon lui la rente de la terre, les salaires du travail et les profits du capital ; et enfin des progrès de la richesse dans une société. La rente y était représentée comme le revenu essentiel et nécessaire de l'agriculture.
Les Définitions en économie politique n'ont pas gardé plus de crédit, malgré l'ambitieuse prétention de Malthus d'accorder entre eux les économistes. Après des polémiques contre James Mill, Mac-Cullochet autres, Malthus y proposait un vocabulaire qu'il croyait définitif. Malheureusement on peut s'étonner qu'il y traduise encore « production » par « création d'objets constituant la richesse », et « consommation » par « destruction totale ou partielle de certaines portions de la richesse - ». Etait-ce une réminiscence des axiomes de la physiocratie? En tout cas, après le Traité de J.-B. Saj, on peut trouver que c'était bien vieux et bien enfantin. On comprend donc fort bien que le
* Traduit par Monjean et édité en fiançais chez Guillaumin, l'aris, 1846, avec les Définitions en économie poUtiQue. ' Op. cit., ch. X (éd. Guillaumin, pp. 321,332).
Principe de population soit la seule œuvre de Mallhus qui lui ait survécu.
L'Essai sur le principe de population — ou plutôt sur les lois de la croissance de la population, comme nous dirions en français — a cinq livres. Les deux premiers étudient les obstacles à la population, soit dans les pays anciens et moins civilisés, soit dans l'Europe contemporaine. Ils s'ouvrent par deux chapitres qui renferment toute la substance de la doctrine malthusienne. Le premier traite de la « tendance de tous les êtres vivants à accroître leur espèce plus que ne le comporte la quantité de nourriture qui est à leur portée * » ; et il expose la double formule de la progression géométrique des existences humaines doublant par vingt-cinq ans et de la progression seulement arithmétique des subsistances-. Le second renferme la théorie des obstacles, tantôt préventifs (vice et contrainte morale), tantôt répressifs (malheurs divers, embrassés sous le nom collectif de vniseryY- Ces idées essentielles, constitutives de toute la théorie de Malthus, sont suffisamment exposées et discutées ailleurs pour qu'ici nous n'y revenions pas ^ : elles appartiennent actuellement aux éléments de l'économie politique, beaucoup plus qu'à une histoire des doctrines économiques.
C'est le livre III qui est, après les chapitres i et ii du livre I, la partie la plus importante du volume. ^lalthus y commence par réfuter les formules socialistes de AVallace ^ et de Gondorcet. Contre ce dernier et contre son projet de créer et d'alimenter par l'impôt une caisse natio-
' L. 1, ch. I (p. 6 de l'édition Guillauniin).
2 Ihïd, pp. 8 et 10.
' A signaler ici, au point de vue de la morale, une note de MalUius luimême qui est assez équivoque sur les procédés de la contrainte morale (sous la page 14 de l'édition Ciuillaumin).
* Voyez nos Eléments d'économie politique, 2* édit., pp. 599 et s.
* Robert Wallace, partisan de la communauté des biens, avait abordé ces sujets dans le volume Varions prospects of mankind, nature and production (17tvi).
nale de retraites poui* la vieillesse*, Malthus objecte que non seulement la certitude de ces retraites émousserait la prévoj'ance individuelle, mais encore qu'elle aurait le défaut d'encourager outre mesure le développement de la population -. L'auteur, passant ensuite à la discussion des idées de Godwin, explique très clairement la forme sous laquelle lui-même envisage un problème dont l'existence en soi ne saurait être contestée : « Je sais fort bien, dit-il, que les millions excédants dont j'ai parlé n'ont jamais existé. C'est une observation parfaitement juste de M. Godwin, « qu'il y a dans la société bumaine un principe « par lequel la population est perpétuellement maintenue « au niveau des moyens de subsistance ». La seule question qui reste à résoudre, est celle-ci : Quel est ce principe?^» Le livre se termine par une critique de la taxe des pauvres, par une critique économique du principe même de l'aumône (ce qui est une des pages fâclieuses de Malthus)*,
' Vovez plus haut, p. 226.
- Op. cit., pp. 319-320.
' Ibid., p. 334.
■' <( Il est probable qu'en diminuant un peu les maux individuels on a répandu la soullrance sur une surface beaucoup plus étendue... 11 peut paraître étrange qu"avec de l'argent on ne puisse pas améliorer la condition du pauvre sans abaisser d'autant celle de la société. Mais quelque étrange que cela puisse paraître, je crois que c'est la vérité, .^i je fais un retranchement sur la nourriture de ma famille et que je donne à un pauvre ce dont je me prive, en le mettant à l'aise je n'impose de privation qu'à moi-même ou aux miens, et peut-être sommes-nous en état de la supporter aisément... Mais si je donne à un pauvre de l'argent, en supposant que le produit du pays ne change point, c'est un titre que je lui donne pour obtenir une portion de ce pioduit plus grande que ci-devant. Or, il est évidemment impossible qu'il reçoive cette augmentation sans diminuer la portion des autres « (Op. cit., pp. 353 et s.). — Voyez la même opinion développée et soutenue, aggravée même, dans Ch. (Hde, Principe.^; (Vécononiie politique, jf^ édit., pp. 418-420. « L'aumône, dit M. Gide, produit les elïets fâcheux d'une augmentation de dépenses combinée avec une dimiiuition de l'épargne. Elle ajoute à la catégorie des consommateurs déjà existants une catégorie de nouveaux consommateurs, qui juscju'alors ne pouvaient consommer, parce qu'ils n'en avaient pas le moyen, mais qui désormais le peuvent... Le riche qui donne un billet de banque, s'il ne consent pas à retranclier une somme équivalente sur son superflu, aurait mieux fait, au point de vue général, de jeter son billet de banque au feU » (Loc. cit.). — Sur l'aumône, voyez nos Eléments iVéconoDiie politique, 2*= édit., pp. <i.55 et s.
ADAM SMITH, J.-B. SAY. MALTHUS ET RICARDO 2T.i
et par la recherche de la meilleure combinaison pour avoir une nation à la fois nombreuse et bien nourrie. Malthus y discute, au point de vue de leurs avantages respectifs, le régime agricole et le régime commercial, et il conclut pour le mélange\de l'un et l'autre', conclusion qui a peut-être le tort d'être donnée d'une manière générale et sans une suffisante adaptation aux circonstances de lieu et de temps.
Le livre IV a une portée beaucoup plus morale. A propos de « l'espérance qu'on peut concevoir dans l'avenir, de guérir ou d'adoucir les maux qu'entraîne le principe de population», Malthus s'y montre sentimentaliste. doux et onctueux pour ainsi dire, vrai pasteur, ayant souvent sur les lèvres les textes de la Bible et de saint Paul. Rien ne fait allusion à l'onanisme, qu'on lui a reproché si souvent, mais à tort, d'avoir préconisé; et ici toute sa faute semble bien être d'avoir mal connu la nature humaine et d'avoir beaucoup trop présumé de la force avec laquelle un homme pourra résister aux appétits sensuels toutes les fois qu'il aura voulu ne chercher que dans l'ordre naturel et économique le point d'appui qui lui est nécessaire, en dehors du mariage, pour résister à ces appétits, et dans le mariage, pour ne pas les déformer et les vicier.
Mallhus clôt son œuvre par la réponse aux objections, sorte d'appendice au livre V, où les redites ne peuvent pas manquer. On y retrouve par exemple une discussion sur le droit des pauvres à l'assistance, discussion qui aurait été mieux à sa place à propos des poor-laics et de l'aumône. Mais restons sur ces mots, qui résument bien la pensée de Malthus : « La première grande objection qu'on ait faite contre mes principes, c'est qu'ils contredisent le commandement primitif du Créateur... Ceux qui m'oppo-
• Principe de population, p. 412. — On pourrait rapprocher ce passage des éloges que List fera plus tard de YAgrikullurmanufakturhandelssland, régime qu'il place au sommet de l'ascension économique des peuples.
sent cette objection n'ont pas lu mon ouvrage... C'est méconnaître entièrement mes principes que de m'envisager comme un ennemi de la population. Les ennemis que je combats sont le vice et la misère '. »
Il est vrai que la première édition du Principe de population avait contenu une phrase autrement dure, qu'on n'a pas manqué de reprocher à l'auteur. « Un homme, y €tait-il dit, qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille ne peut plus le nourrir ou si la société ne peut utiliser son travail, n"a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture, et il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n'y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de ^'en aller, et elle ne tarde pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. » Mais cette phrase fut supprimée dès la deuxième édition.
Le retentissement de cette œuvre fut immense. Sans doute le plan n'est pas parfait, et la forme est quelque peu «nnuyeuse; on n'y trouve rien qui rappelle ni la limpide clarté d'exposition qui caractérisait J.-B. Say, ni la bonhomie qui rendait si facile et si agréable la lecture d'Adam Smith. Bref, le livre du pasteur Malthus ressemble trop à un prêche lourd et froid. Mais il insiste avec une telle force que les idées qu'il apportait et qui étaient vraiment neuves, ne pouvaient pas manquer de faire une profonde impression sur les esprits.
Trop d'auteurs catholiques sont actuellement d'une injuste cruauté pour la mémoire de Malthus. Ceux qui, instruits eux-mêmes, ont voulu le juger d'après son livre et non pas d'après les déviations que sa doctrine a subies plus tard, ont été plus élogieux, disons aussi plus perspicaces. Nous avons cité ailleurs les termes dans lesquels Joseph de Maistre appréciait le volume, « un de ces livres rares, disait-il, après lesquels tout le monde est dispensé
• Op. cit., p. 580.
de traiter le même sujet* », et un jésuite, le R. P. Taparelli d'Azeglio, dans son Essai sur le droit naturel, n'a fait guère autre chose que christianiser les idées économiques du Principe de pojndation^ .Eai[ii,\e plus ancien des économistes chrétiens, M. de Villeneuve-Bargemont, en condamnant très énergiquement le néo-malthusianisme, avait cru devoir conclure ainsi : « Les paroles formelles de l'Apôtre (saint Paul)... répondent suffisamment aiïx allégations contradictoires des philosophes modernes et des économistes de l'école anglaise, qui, après s'être élevés contre le célibat des prêtres, ont depuis reproché au clergé d'encourager indiscrètement la population. Mais sous ce point de vue même l'ouvrage de Malthus nous est doublement précieux, car il a mis sur la voie de combattre de vieilles erreurs anticatholiques ^. »
Comment donc le nom de malthusianisme a-t-il été inventé et pourquoi est-il devenu ainsi odieux? Ce fut la faute des disciples, défigurant la pensée du maitre et trop, pressés de la faire descendre dans la pratique, au lieu de la laisser planer da'ns les régions de la théorie avec une contrainte morale irréalisable et chimérique.
De ceux qui se sont signalés dans ce travail de corruption intellectuelle, nous nous bornons à citer le conseiller aulique allemand Weinhold'; puis un certain Marcus,
' Du Pape, 1. III, ch. m, § 3, pp. 364-366. — Pour le jugement des catholiques sur Mallhus, voyez nos Eléments d'économie politique, 2" édit., pp. 603, 616-617. — Joseph de Maistre avait particulièrement l'avantage de trouver dans Malthus^ prolestant et même pasteur, une justification de la moraliti- et de la nécessité du célibat des prêtres et des religieux et religieuses, toutes choses que Diderot et un certain nombre d'encyclopédistes avaient combattues. — Il suffit même de consulter Montesquieu {Esprit des lois, 1. XXIII, ch. xxi, édit. de 178S, pp. 30i et 316-318) et de voir son admiration des lois caducaires, son mépris du célibat chrétien, pour apprécier les idées qui tendaient dès lors à dominer dans le monde pliilosophiqne.
» Op. cit., 1. V, ch. VI, §,!§ 1118, 1120, 1122 et 1123(tr. fr., t. H, pp. 5u7-509j; —voir les textes cités dans nos Eléments d'économie politique, 2«éd.,p. 617. — Comparez aussi Charles Périn, De la richesse dan^ les sociétés chrétiennes, 1. IV, ch. I et IV ; — de Metz-Noblat, Lois économiques, cli. xxii.
^ De Villeneuve-Bargemont, Economie politique chrétienne, 1. I, ch, v.
* Sur Weinhold, voyez Roscher, Grundlagen der Sationalœkonomie, i 258,note 13 f2« édit., 1857, p. 524).
pseudonyme d'un auteur anglais « d'une grande célébrité », disait Pvossi, qui connaissait son vrai nom, mais n'a jamais voulu le révéler; enfin, parmi nos contemporains, l'Anglaise Annie Besant, qui a prêché une véritable croisade de vice parmi les populations ouvrières de la Grande- Bretagne'. Annie Besant appartenait au socialisme, avant de tourner à la théosophie. Mais la crainte de la surpopulation est souvent exprimée chez les écrivains socialistes, et les procédés néo-malthusiens n'y sont pas désavoués, tout au contraire. Sur ce point là, un des auteurs les plus curieux et les plus cyniques est précisément l'Irlandais William Thompson, le représentant le plus illustre du communisme oweniste ■.
Le système de Malthus, si on veut le discuter de près, doit être scindé nettement en ses deux formules. Il y a la thèse physiologique sur l'accroissement numérique des vies humaines ; il y a la thèse économique sur le rapport «entre le nombre des hommes et la quantité de subsistances qu'ils peuvent produire. Distinguons donc ces deux points de vue.
La thèse économique de Malthus a trouvé son adversaire le plus connu dans Carey^ , d'après lequel la productivité croîtrait au moins en proportion exacte avec la densité de la population. Il est vrai que Malthus et Carey vivaient dans deux milieux absolument dissemblables, l'un
1 The laiv of population : Us conséquences and its bearing upon human conduct and morals, by Annie Besant. — En trois ans, dit l'auteur, soixante mille exemplaires de cette immonde publication s'étaient écoulés en langue anglaise, sans parler des traductions. — M. Paul Leroy-Beaulieu a de bonnes pages sur les néo-maltliusiens (Traité théorique et pratique d'économie politique, 2^ éd., t. IV, pp. 518 et s.).
- Auteur de An inquiry into the principles of the distribution of wealtJi niost conducive to human happiness, 1824, et de Practical directions for the speedy and economical establishment of communities on the principles of mutual coopération, 1830. — Sur Thompson', voyez le llandbvch des Socialismus de Stegmann et Hugo, qui fait grand cas de lui, pp. 797 et s., et pp. 68 et s.
'' Carey, The past, the présent, the future, 1848, ch. ii, w Man and food s et Principes de science sociale.
dans un vieux pays à population dense, l'autre dans un pays jeune, qui n'attendait et n'attend encore que des bras pour le cultiver et l'exploiter. Mais la discussion de la thèse de Carey serait ici prématurée.
Plus près de nous M. Canderlier, dans un vaste ouvrage plus général même que le titre ne l'annonce', a cherché à démontrer l'équilibre nécessaire et naturel des vies humaines et des ressources, par l'action directe, mais non volontaire, que le sentiment des besoins et de leurs rapports avec les ressources exerce sur les mariages et les naissances. Selon lui, c'est par ce rapport éminemment simple que les mouvements de la population sont ramenés à « une cause unique qui agit en tout temps et en tout lieu- ». M. Levasseur, dans son fort bel ouvrage sur la Population française, acceptait déjà une formule analogue : en tout cas, il contredisait bien la thèse économique de Malthus, quand il posait en principe que si la population a des tendances à s'accroître par les naissances et à produire de la richesse, la complexité presque indéfinie des phénomènes et de leurs causes ne permet pas de dire quelle est de ces deux tendances celle qui doit l'emporter naturellement^.
Quant à la thèse physiologique de Malthus prise à part, celle d'une croissance illimitée et toujours aussi rapide de la population, c'est elle qui a été Tobjet d'attaques les plus vives dans ces dernières années. Le premier adversaire que Malthus ait rencontré sur ce terrain, est un auteur dramatique anglais, Doubleday (1790-1870), qui écrivit, en 1841, The triœ law of population shoicn tohe connected vnth the food of the people^. La théorie de
• Lois de la population et leur application à la Belgique, i900. — Voyei aussi l'analyse de cet ouvrage, donnée par M. Canderlier lui-même dans le Journal des Economistes, n» de décembre 1900, pp. 380 et s.
■^ Op. cit., p. 4.
' Population française, 1. IV, ch. i (t. III, pp. 24-26).
* '( La vraie loi de population et démonstration de son rapport avec l'alimentation •> — 2»^ éd., Londres, 18i3. Nous citons sur cette deuxième édition.
Doubleday, c'est que la fécondité augmente naturellement avec une alimentation plus maigre (ou avec la dépiêtion), qu'elle diminue au contraire avec une alimentation plus substantielle (ou avec la rèplètion) ,;d'oîi cette conséquence, qu'un peuple civilisé a une tendance naturelle à une stérilité relative.
Doubleday, qui, faute de traducteur, a été peu connu en France et que les Anglais ont laissé dans l'oubli parce qu'il s'attaquait — très courtoisement d'ailleurs et presque sans le dire — à la gloire de Maltlius, vaut mieux, à tout prendre, que le mépris dans lequel il est tombé.
Si le principe de Malthus est vrai, se dit-il, et si la population a une tendance irrésistible à se presser à la limite des subsistances, comment se fait-il que les funestes conséquences de cette loi naturelle n'aient pas été ressenties partout et toujours? Eh bien, non : l'expérience historique et l'analyse intérieure des groupes sociaux révèlent une loi toute différentie. C'est que, dans chaque espèce de tous les règnes végétal, animal ou humain, les dangers qui menacent une espèce, provoquent un effort correspondant pour la préservation de la vie : l'espèce en devient donc plus fertile ou plus féconde, et ainsi, puisque le danger qui agit le plus eu cet ordre de faits, est le danger provenant du manque d'aliments, il en résulte que l'état dépJêthorique est favorable à l'accroissement, et que l'état pléthorique est funeste au contraire à la fécondité. D'où cette conséquence, que dans toute société les classes aisées et bien nourries vont en s'éteignant — c'est-à-dire qu'elles ne se renouvellent pas par elles-mêmes — et que les classes pauvres sont au contraire une pépinière féconde de vies humaines ; de là encore cette conséquence, que le mouvement général de toute société est commandé par l'importance proportionnelle de ces deux mouvements intérieurs en sens contraire*.
^ Doubleday, op. cit., pp. 3-0; item, pp. 2, 243 et s.
ADAM SMITH, J.-B. SAY, MALTHUS ET RICARDO 21'à
Doubleday apporte un assez grand nombre d'exemples : les uns tirés de l'ensemble d'une population, tels que lui en fournissent la prolificité de l'Irlande misérable, la stérilité de la Grèce ancienne sous la paix romaine, et l'essor remarquablement rapide de toutes les populations après les famines et les grandes épidémies^ ; les autres, tirés de l'étude particulière d'un groupe social déterminé comme les pairs et baronets d'Angleterre, les bourgeois de Berne et de Newcastle, etc., les patriciens et les sénateurs de Rome suivant la remarque de Tacite, etc'-. Doubleday explique encore par là que dans les deux derniers siècles de la République et sous les Césars Rome ait vu les ingénus diminuer de nombre absolu, tandis que les esclaves et les affranchis se multipliaient d'une manière exclusive. Trop souvent cependant on doit critiquer dans Doubleday la confusion entre le taux de la natalité et la densité de la population, car ce sont là deux faits bien distincts : ainsi tous ses raisonnements sur la France, sur la Russie et les autres pays .vus dans leur ensemble ne jettent aucune lumière sur la question.
Mais la moindre natalité des classes les plus riches d'une population nous paraît bien un fait incontestable et tout à fait actuel, lorsque l'on compare, à Paris par exemple ou à Berlin, les quartiers riches et les quartiers pauvres d'une même ville. Cette vérité ressort lors même que l'on tient compte, d'une part, de ce que la proportion des célibataires est plus élevée dans les quartiers riches, par suite des exigences de la domesticité; d'autre part, de ce que cette population riche, recensée au printemps, c'està-dire dans une saison de l'année où elle habite la capi-
' Ibid.. pp. 26, 28, 210 et s., etc. — Hume, dans ses Essaix {Population des nations anciennes, éd. (riiillaumin, pp. 159 et s.), était embarrassé par ce phénomène de la dépopulation de la Grèce. — Sur le redoublement de la fécondité après les grandes calamités, voyez Levasseur, Population française, 1. IV, eh. I (t. m, pp. 17-18). — M. Levasseur reconnaît l'exiîlence de cettt^ loi démographique; — Item, Quetelet, Physique sociale, i^^ éd., t. 1, p. 95.
- Op. cit., pp. 31 et s. — Tacite, Annales. 1. \I. ch. xxv.
taie, et allant ensuite en province, ne devrait figurer à cet égard dans la population urbaine qu'au prorata de ses jours moyens de présence dans la ville. Quoi qu'il en soit de ces très légères corrections, le phénomène d'une natalité moindre explique bien l'extinction des anciennes familles nobles et bourgeoises. L'observation en a été faite bien souvent. Garej' s'est longuement étendu sur ce phénomène*. Roscher a produit de nombreux faits à l'appui de la même opinion^. Adam Smith lui-même s'était déjà exprimé ainsi : « La stérilité, qui est si fréquente chez les femmes du grand monde, est extrêmement rare parmi celles d'une condition inférieure. Dans le beau sexe, le luxe qui enflamme peut-être la passion pour les jouissances, semble toujours affaiblir et souvent détruire les facultés de la génération^. »
Sur tous ces points là il faut reconnaître, après Doubleday, que Malthus était incomplet, en ne se préoccupant que de l'accroissement général d'une population et en ne pénétrant pas dans l'analyse des mouvements relatifs qui s'accomplissent au sein de cette masse.
Ce n'est pas tout-: Plus optimiste et plus chrétien que Malthus, Doubleday voit dans la loi qu'il proclame une manifestation de la sagesse du Créateur, qui, par des voies naturelles et régulières, a voulu que les peuples pussent lutter contre les épreuves, se relever après les fléaux, être préservés de l'influence corruptrice de la richesse et présenter enfin, dans leur composition intérieure, un mouvement sans cesse ascendant de familles qui grandissent,
1 Carey, Principes de la science sociale, trad. franc., t. II, pp. 303-311.
- Roscher, Nationalo'kononiick des Ilandels und Geiverbfleisses, p. 71, cité par P. Leroy-Be.aulieu, 'Traité théorique et pratique d'économie politique, 2» éd., t. IV, p. 5i5.
' Richesse des nations, 1. I, ch. viii (t. I, p. -109). — Nous avons traité cette question avec quelques détails dans deux articles sur le Renouvellement des aristocraties (voyez Revue catholique des institutions et du droit, n»» d'avril et de mai 1891») -Toutefois l'étude attentive de Doui)leday a accentué depuis lors nos convictions sur la loi naturelle et providentielle de ce déclin et de ce renouvellement.
qui jouissent des biens de ce monde et qui bientôt disparaissent en les abandonnant alors à d'autres i'amilles, élevées à leur tour par le travail et les vertus domestiques'. Il est impossible de méconnaître ici les vues remarquablement profondes de Doubleday, qui dans le renouvellement incessant des aristocraties et des fortunes, reconnaît ■et admire une loi providentielle due à l'éternelle sagesse du Créateur ^
Que l'effet naturel de la richesse et du bien-être soit de diminuer la natalité, voilà une thèse qui, complètement insoupçonnée de Malthus, a recueilli après lui des adhérents de plus en plus nombreux. Mais, parmi les causes étrangères à la volonté, quelle serait cette cause purement physiologique qui produirait ce résultat? Est-il vrai que ce soit, comme le voulait Doubleday. un effet de la dêplétion ou de la rèpléiion?
Pas tout à fait, répond-on d'ordinaire, et c'est ici qu'intervient la théorie de Spencer, beaucoup plus répandue maintenant que les autres et devenue pour ainsi dire dominante.
' Op. cit., ch. x; — pp. 8, 242 et s. ; — pp. 250 et s.
2 <( On se demandait toujours, dit-il, pourquoi une si large part des biens de la terre serait donnée à une classe et refusée aux classes qui sont en dessous d'elle. Ce phénomène semblait un injuste monopole. Il y avait donc, dans la supposition commune, une classe peu nombreuse qui, à moins que des violences extraordinaires et redoutables ne vinssent changer l'ordre de succession et dépouiller l'héritier, faisait passer d'immenses possessions à ses descendants. Il est difficile d'échapper à cette objection, si l'on a une fois admis l'opinion commune sur le progrès de la population. L'objection s'évanouit, au contraire, avec notre théorie... Alors, en ell'et, en regardant la société et ses progrès, on voit que toute croissance est par en bas et tout déclin par en haut. Les détenteurs de la richesse ne peuvent pas longtemps maintenir une postérité à qui la transmettre. Les vieilles familles, comme l'a si bien dit Thomas Brawne, ne durent pas trois chênes. Ainsi, dans une incessante évolution, les descendants des pauvres héritent continuellement des biens des riches... Bien qu'il y ait une inégalité individuelle, au moins n'y en a-t-il pas d'autres. A la longue, la descendance des pauvres est investie des biens accumulés par les riches ; et elle, à son tour, manquant plus tard d'héritiers, les cédera aux enfants de ceux qui ne sont pas encore riches. Distribution empreinte d'une admirable équité, qui, au milieu des inégalités que nous apercevons, est bien faite pour expliquer l'admiration profonde de tous les esprits rélléchis! « {Op. cit., pp. 258-259).
Suivant Bombre d'auteurs, en effet, l'activité génésique est en raison inverse de l'activité cérébrale, d'où il suit que l'instruction est directement contraire à la population. Cette loi aurait été formulée déjà par Darwin et par Spencer ; mise spécialement en lumière par Patrick Geddes*, elle est professée par M. Charles Gide^ et chaudement soutenue par M. Nitti^. Ce dernier s'exprime en ces termes : « La vraie règle est celle que Doubleday a entrevue, que Darwin a perfectionnée et que Spencer a formulée, à savoir que la genèse est en raison inverse de l'individualisation. De même que l'homme, étant l'être dont l'individualité est la plus forte, est le moins fécond, ainsi les sociétés qui atteignent le développement le plus élevé sont les moins fécondes, tout cela d'une manière spontanée, en vertu de causes à la fois biologiques et ps}'chiques, mais non volontaires^. »
M. Paul Leroy-Beaulieu, dans son Traité théorique et pratique d' économie politique, a consacré de longues pages à cette question^. A première vue, il tient lui aussi pour la théorie de Spencer. « On ne peut contester, dit-il, qu'il y ait une part de vérité dans la thèse dogmatique et philosophique que soutient Herbert Spencer, à savoir qu'il y a une opposition générale entre le phénomène de la procréation et celui qu'il appelle l'individuation, c'est-à-dire le développement poussé au plus haut degré des facultés intellectuelles ^. »
' Patrick Geddes, Evolution of scx.
' « La fécondité des espèces semble variei" en raison du développement des individus... par suite d'un antagonisme entre l'aclivité génésique et l'activité cérébrale » (Gide, Principes d'économie politique, 5* édition, pp. 545-546).
•* Nitti, économiste italien contemporain, très marqué de socialisme, directeur de la Rif'orma sociale.
■'' La population et le système social, traduction française, 1897, pp. 232 et s.
■ Traité théorique et pratique cVéconomie politique, t. IV, pp. 507-632. — Voyez nos Eléments d'économie politique, 2" éd., p. 609.
" P. Leroy-Beaulieu, Traité, t. IV, p. 543.
On reproduit en ce sens l'argument déjà connu de J 'extinction des familles riches ou aisées; on ajoute que beaucoup de grands hommes — Pitt, Fox et "Wellington en Angleterre, Napoléon en France, par exemple — n'ont pas eu d'enfants, ce qui démontrerait la stérilité du génie; enfin on invoque le phénomène du déclin actuel de la natalité, très marqué en France et légèrement sensible, quoique très faible encore, dans les autres pays civilisés.
Nous ne nous arrêtons pas sur la stérilité individuelle de quelques hommes de génie : des exemples en trop petit nombre, combattus par d'autres exemples contraires tels que ceux de Charlemagne, de saint Louis, de Dante, de Racine et de Ferdinand de Lesseps, ne sont pas des arguments scientifiques.
Reste le phénomène de la diminution de la natalité tel qu'il se présente tout particulièrement en France. En moins d'un siècle, notre coefficient de natalité par 1.000 habitants et par an est tombé de 31 à 22. C'est de là et de quelques constatations analogues que M. Paul Leroy- Beaulieu aboutissait à cette conclusion générale, que « l'amoindrissement de la natalité est en proportion de l'aisance et du développement des idées et des mœurs démocratiques' ».
Ce serait donc la thèse de Spencer. Mais nous préférons de beaucoup celle de Doubleday, qui nous parait mieux s'aecorder avec la totalité des phénomènes. De plus ici, et tout particulièrement en ce qui concerne la France, nous croyons que les démographes et les économistes n'ont fait qu'une analyse incomplète des véritables causes efficientes. On a trop négligé, dans cette étude des causes, l'action propre de la volonté. Malthus, en philosophe plus judicieux et plus profond, avait cependant proclamé cette action là, soit indirecte dans le cas des obstacles préven-
' Op. cit., t. IV. pp. 593 et s.
tifs vicieux, soit directe avec le moral restraînt volontaire et raisonné auquel il avait fait appel.
Quelques auteurs, comme M. Canderlier, ont nié toute action quelconque de la volonté : car, selon lui, la volonté n'agirait qu'en nous faisant restreindre ou dilater nos besoins de manière à nous les faire trouver, soit inférieurs, soit supérieurs à nos ressources, et cela à tel point que si les familles aisées sont plus fécondes à la campagne qu'à la ville, ce soit tout simplement par le motif qu'à la campagne elles se sentent moins de besoins et partant plus de ressources'. En ce qui concerne les auteurs qui se sont occupés particulièrement de la France, tous ou presque tous ont éliminé du problème l'élément proprement volontaire — c'est-à-dire moral au sens étroit de ce mot — et ils l'ont fait probablement pour ne pas avoir à se prononcer sur le caractère licite ou vicieux de tel ou tel genre de vie et de telle ou telle pratique.
Pouvons-nous persister dans cette omission? Nous ne le pensons point. D'abord les explications physiologiques de Doubleday et de Spencer — quoique nous tenions pour exacte la loi de Doubleday — sont notoirement insuffisantes pour la France. Les eïfets d'une moindre natalité des classes riches et d'une extinction rapide des familles nobles et bourgeoises ont été certainement exagérés dans leur portée générale; car leur influence est nulle ou presque nulle sur l'ensemble de tout un pays, à raison de la très faible proportion que ces familles y représentent sur l*ensemble de tous ses habitants. La mollesse de la vie a bien une action naturellement déprimante : mais outre que cette mollesse n'est point un phénomène universel, il est certain que pour la France le déclin de la natalité se constate dans des régions où les habitudes moyennes de l'existence n'ont pas subi de changement appréciable. Quant à la diffusion de l'instruction primaire — beaucoup
' Canderlier, op. cit.
moindre qu'on n'affecte de le croire — elle ne nous a aucunement transformés en hommes de génie, ni même en intellectuels, déshabitués des efforts musculaires et do la rude vie du travail'. Il l'aut donc chercher ailleurs la raison de la coïncidence entre la récente stérilité de la France, d'une part, et d'autre part son état économique et social contemporain. Ce n'était pas assez de déclarer que ce rapport de coïncidence était un rapport de causalité : il fallait étudier sous quelle forme et par quels moyens cette causalité aurait agi.
Or, après avoir écarté l'hypothèse d'une altération physiologique des organes (sous réserve de l'application de la loi de Doubleday dans les milieux riches et amollis),, nous écartons également l'altération, physiologique encore, des appétits passionnels. Il est certain, en effet, que l'accroissement des crimes dits passionnels et les progrès du vice et de la débauche sous leurs formes les plus grossières démontrent avec la dernière évidence que les instincts de la nature humaine ne se sont aucunement
' Le seul argument un peu défendable en faveur d'une altération physiologique de notre race est celui que l'on pourrait tirer de la tendance actuelleà une légère diminution dans la supériorité des naissances masculines. Mais d'autre part les naissances masculines sont en une moindre proportion parmi les naissances naturelles que parmi les naissances légitimes, et il faudrait d'abord établir une autre relation certaine entre les questions de proportionnalité de sexe et les questions de fécondité ou de nombre absolu. — En tout cas, ce qui dérange les explications tirées de la richesse, c'est que certains déparlements pauvres comme le Gers n'ont que de très faibles coefficients de natalité (13 »°/oo) et beaucoup moins de naissances que le quartier de l'Elysée à Paris. — Quetelet (Physique sociale, 1. 1, p. 49) citait un mémoire de Giron de Buzareignes établissant que la proportion des naissances masculines serait moindre dans les classes non adonnées aux travaux musculaires et parliculièrement dans les milieux urbains. Môme si l'on tenait ce fait pour exact, il faudrait voir s'il ne s'explique point par une précocité plus grande des mariages, au moins pour les jeunes filles, dans les classes riches et dans les villes : car on admet assez volontiers que le jeune âge de la femme et surtout l'infériorité relative de cet âge ont une certaine iniluence sur le se.xe des enfants et multiplient les naissances féminines. Or, s'il en était ainsi et que cette explication fût la bonne, il en résulterait qu'une moindre infériorité des naissances féminines ne fournirait aucune preuve contre le maintien des qualités physiques et génésiques de la race française: on pourrait tout simplement en conclure que les filles se marient un peu plus tôt qu'autrefois.
modiflés en France, au cours des deux ou trois dernières générations, dans le sens que l'on voudrait supposer*.
Bref, nous croyons que le goût des jouissances et le débordement de prétendue « démocratie » , dont parlait M. Paul Leroy-Beaulieu, n'ont agi que sur les volontés individuelles pour les vicier et les pervertir-. Ainsi s'est répandu le néo-malthusianisme pratique, avec une nuptialité qui est sensiblement la même qu'il y a un siècle et un demi-siècle. Ce néo-maltliusianisme est un des plus grands périls nationaux de la France, et un très grand nombre d'observations directes permettent d'en attester les ravages.
On explique ainsi fort bien que le mal soit infiniment plus grand en France que dans d'autres pays aussi riches, aussi instruits et non moins civilisés que le nôtre ; on explique fort bien que des milieux intellectuels, mais très moraux et très religieux, comme la bourgeoisie lyonnaise, donnent des exemples persistants de fécondité, en luttant contre la loi de Doubleday par tout ce qui constitue la santé morale des sociétés''; on explique fort bien aussi que la France rurale présente, d'une région à une autre, des coefficients dénatalité qui varient du simple au triple; nous expliquerions fort bien, enfin, que telles et telles communes que nous pouvons citer dans la région lyonnaise, aient vu, en l'espace de quatre-vingts ans, leur coefficient de natalité tomber de 40 et 45 °7oo à 15 et 18 "Yoo» tandis que le genre de vie et l'alimentation moyenne n'y
' Voyez cependant la mémo opinion dans le passage cité plus haut d'Adam Smith (p. 280).
^ Le Traité de M.Paul Leroy-Heaulieu,surle mode d'action des ioices qui tendent au déclin de la natalité, doit être rapproché de l'excellent article qu'il a publié sur ce sujet dans la Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1897. — La Viticulture de M. de Molinari est cynique, mais elle est précise et vraie, avec le tort do croire que l'état stationnaire de la population puisse être un bien économique pour le pays. M. Leroy-Beaulieu, cependant, no s'est pas toujours assez défendu de cette dernière opinion.
•* Cet exemple, cité par Levasseur (Population française, 1. IV, ch., v, t. III, p. 469), est parlaitement exact. .M. Levasseurou avait recueilli la constatation certaine et facile à un des banquets annuels de la Société d'économie politique de Lyon, au(|uel nous assistions.
subissaient que des changements insignifiants et tandis que le niveau intellectuel moyen n'y montrait aucune hausse appréciable.
Le mal dont nous souffrons est donc presque tout entier dans la dépravation de la volonté. Des causes économiques ont pu contribuer à égarer cette volonté, nous en convenons; mais il ne faudrait pas confondre avec la volonté elle-même ce qui lui est seulement le motif de vouloir. Les causes déterminantes de ce vouloir sont aussi beaucoup plus morales qu'économiques et sociales'.
Vues sous leur coté plus spécialement économique, elles sont résumées par le néologisme que M. Arsène Dumont a inventé — la capillarité sociale '. Il entend ainsi le désir qu'on a de s'élever, soi-même et sa descendance, à une situation supérieure qui comporte plus de jouissances et de considération. Cette soi-disant capillarité sociale, selon lui, tient à deux conditions, l'égalité politique et l'inégalité économique, deux conditions dont la seconde fait désirer le changement et dont la première permet de l'espérer. Tout cela peut être fort habilement présenté : mais il faut reconnaître, avant tout, que la raison du petit nombre des naissances françaises est dans la volonté des Français de ne pas avoir d "enfants et dans les procédés criminels qu'ils emploient pour atteindre leur but.
Il faut un remède à cette décadence de la nation. Mais
* M. Canderlier, clans ses Lois de la population et leur application à la Belgique, accumule des erreurs de tout genre lorsqu'il écrit que " la faible natalité dd la France y est due aux conditions dans lesquelles elle se trouve. Les besoins de la vie y ont rapidement augmenté et sont naturellement très difficiles à satisfaire dans un pays écrasé d'impôts et qui a éprouvé, ces dernières années, un grand nombre de catastrophes financières » lOp. cit., p. 197). Ces assertions sont contredites par l'histoire économique et fiscale de la France depuis le Consulat et par le phénomène constant de l'immigration étrangère car, en France: au moins jusqu'à ces dernières années, lesimpotsont cru moins que la richesse générale, et l'immigration constante des Italiens, des Belges, etc., prouve que la vie n'est pas plus difficile ;t gagner chez nous <iue dans les pays respectifs de ces émigrants.
-A. Dumont, Dépopulation et civilisation, 1890, et Natalité et démocrate, Paris, Schleicher, s. d. (publié en 1898).
si le mal, comme nous le croyons, est d'ordre moral, nous ne croj'ons pas que ce remède puisse être d'un autre ordre. Ni la naturalisation presque forcée des étrangers, ni les progrès de l'hygiène et de sa législation, ni les primes fiscales aux familles nombreuses, ni l'élargissement de la quotité disponible et de la liberté testamentaire, ni enfin l'amour théorique d'une patrie à ne pas laisser disparaître ne seront des moyens ou des mobiles d'une suffisante efficacité. Il faut pouvoir atteindre la volonté par la morale, et il faut savoir reconnaître que la morale, à son tour, bien loin de pouvoir être fondée sur le sentiment de l'intérêt individuel et présent, ne peut reposer que sur le culte du devoir et de Dieu. Comme nous le disions ailleurs, « une régénération de la morale publique ou privée ne peut être qu'une illusion ou un rêve, si l'on n'accepte pas une morale dont l'impératif ne puisse pas être éludé, dont l'empire s'étende aux actes les plus secrets de la vie et aux fonctions les plus intimes de la pensée et dont les inévitables sanctions menacent de s'imposer au-delà du terme de cette vie passagère*. »
Il nous semblait nécessaire d'épuiser en une fois la question delà population : nous n'y reviendrons pas.