CHAPITRE VI
Y a-t-il un socialisme chrétien ?
La question a été maintes fois agitée, et des réponses y ont été faites trop souvent pour que nous ayons l'intention de traiter ici ce sujet avec toute l'ampleur qu'il comporte et que d'excellents auteurs y ont donnée*.
Pour nous, les traditions catholiques et les doctrines des Pères de l'Eglise et des docteurs du moyen âge ne sont rien moins que favorables au socialisme; et il n'y a pas non plus une seule grande théorie socialiste qui soit d'origine chrétienne. Cependant il ne saurait être nié que des catholiques en notre siècle, et non toujours des moins illustres, ont fait de regrettables et dangereux emprunts à divers systèmes socialistes; et il n'est pas moins vrai non plus que certains écrivains socialistes qui ne reconnaissent point l'autorité de l'Eglise et ne partagent point nos croyances, ont tenté d'attribuer à leurs thèses une origine chrétienne, ou que tout au moins ils se sont plu à supposer une profonde influence du « principe socialiste » de l'Evangile*.
' A étudier le Socialisme chrétien d'Henri Joly, 1892. — Nous avons nousmême effleuré ce sujet dans nos Eléments d'économie politique, 2« édit., pp. 98 et s. — Voyez aussi K. de Laveleye, Socialism contemporaine, ch. viii, iO» éd., pp. 134-168.
^Nitti [Socialisme catholique, p. 85 de la traduction française) : « Quiconque examine avec impartialité les (l'uvres des premiers écrivains du socialisme, voit immédiatement quelle influence considérable a exercée sur eux le principe socialiste du christianisme, et dans quelle mesure ce même principe a partout préparé le terrain aux revendications actuelles. Ceux même qui, comme Saint-Simon, Cabet et plusieurs autres, llrent preuve d'une hostilité plus marquée à l'égard du christianisme, en ont ressenti l'inlluence au-delà de ce que l'on croit communément. » — Voyez aussi les citations d'Emile de Laveleye, données plus haut, p. 545, en note et p. 62G, en note.
Nous avons donc à examiner : l*' ce qu'il peut y avoir de chrétien chez les socialistes proprement dits; 2° ce qu'il peut y avoir de socialiste chez certains écrivains ou penseurs chrétiens, soit protestants, soit catholiques.
I. — D'abord, sans parler des avances intéressées que les socialistes de 1848 faisaient aux catholiques*, il est très vrai que des socialistes proprement dits ont prétendu trouver un lien entre le christianisme et leurs théories. (' Les origines du catholicisme sont communistes », a dit Nitti*; et Loria a ajouté que « Jésus, tout le long de sa vie trop tôt fauchée, demeure un socialiste fervent, dont les doctrines communistes ne furent pas étrangères à sa fin tragique-^ ». Nous ne saurions souscrire à aucun de ces jugements. Les générosités de la charité chrétienne n'ont rien à voir avec les théories d'égalité forcée, de contrainte et de spoliation ; le respect de la propriété inscrit dans le Décalogue et répété à chaque page du Nouveau Testament est inconciliable avec les tendances ou les revendications du socialisme; enfin, entre le socialisme d'une part et le christianisme pur ou catholicisme de l'autre, il y a cette différence irréductible, que tous les initiateurs du socialisme ont favorisé les passions et réhabilité la chair, tandis que l'Evangile a pour trait distinctif de sa morale la mortification des sens et la lutte contre les passions*.
Platon lui-même, celui qu'on appelle le divin Platon, n'avait pas pu faire du socialisme sans y mêler la promiscuité des sexes ; Campanella ne s'est pas affranchi de cette
' Supra, p. 625.
'Nilti, Socialisme catholique, tr, fr. p. 88. — Voyez aussi Loria, professeur à l'Université de Padoue, dans ses Problèmes sociaux contemporains, trad. fr. 1897, p. 400 et passim (ce sont les cours professés à l'Université de Padone en 18<J4).
* Loria, op. cit, p. 100.
* Cette antithèse est loyalement reconnue par Louis Blanc, introduction à V Organisation du travail, 1850, voyez plus haut, p. 625. Seulement Louis Blanc, au lieu d'y voir un des traits essentiels du christianisme, n'y voit qu'une déviation du sens chrétien par réaction contre le paganisme. — Nous devons rappeler aussi les théories saint-simoniennes contre la mortification des sens (supra, p. 596).
tyrannie de la logique ; Mably, Morelly et tous les modernes, à finir par Bebel et par Malon', ont rêvé d'associer le plus immonde dévergondage avec la jouissance égalitaire ou commune des biens. Le socialisme est si peu chrétien d'origine et d'instincts que parmi les innombrables utopies que nous pourrions énumérer, il ne s'en trouve qu'une qui soit chrétienne — et encore est-elle protestante — c'est celle du pasteur de Souabe, Andrefo' : car non s ne parlons ici ni du badinage mythologique du grand Fénelon, ni de cet exemple unique au inonde par lequel les missionnaires du Paraguay montrèrent que l'Evangile importé chez des tribus sauvages ne les oblige point à répudier immédiatement ce qu'il y a encore de naïf et d'inculte dans leurs mœurs.
Nous ne revenons pas sur l'esprit de communauté qui a régné d'une manière très passagère dans la primitive Eglise de Jérusalem. On ne saurait y voir le moins du monde un régime économique : ce n'était que la réalisation des biens et la consommation du capital par les œuvres de charité, ainsi qu'il s'est toujours pratiqué et se pratique encore au sein des communautés religieuses^. Il fallait, pour l'exemple des siècles à venir, que la perfection évangélique qui venait d'être révélée à titre de conseil, Si vis perfectus esse, vende quœ hahes et da pauperibiis\ fût montrée tout de suite en action, sans que rien pourtant l'appelât jamais à se généraliser et à tarir, par cette généralisation même, les sources nécessaires de la production.
* « Lorsque lamour et l'estime présideront seuls à l'union des sexes, ce qu'on est convenu d'appeler la débauche disparaîtra rapidement » (Benoit Malon, Morale sociale, 1885, p. 375).
2 Voyez plus liaut, p. 567.
•• « Nec quisquam eorum qu;e possidebat, aliquid suum esse dicebat : sed erant illis ornnia communia... neque enim quisquam egens erat inter illos : quotquot autem possessores domorum aut agrorurn erant, vendentes atTerebant pretia eorum qua> vendebant etponebant ante pedes apostolorum : dividebatur autem singulis prout cuique opus erat » {Actes des Apôtres, rv, 32-35).
* S. Matliieu, xix, 21.
Aussi, entre chrétiens, ce n'est qu'en deliors du grand courant de l'Eglise catholique qu'il faut aller chercher des ébauches de socialisme : et on ne les trouve alors que mêlées à l'immoralité, chez les gnostiques et les carpocratiens des premiers siècles, chez les Fraticelles et les Begghards du moyen âge et chez les anabaptistes de la Réforme.
Il n'y a pas davantage une grande théorie socialiste qui soit d'origine chrétienne. Ce n'est pas le fondement humain et arbitraire de la propriété, tel que Rousseau le soutenait dans le Contrat social, puisque la loi même du Sinaï d'abord et ensuite l'Evangile nous montrent la propriété comme voulue de Dieu*; ce n'est pas la thèse du produit intégral au travailleur, puisque ni la pratique traditionnelle de l'Eglise, ni la théologie scolastique ne l'avaient jamais soupçonnée ou proposée ; ce n'est pas davantage la thèse de la valeur causée par le travail ou celle de la rente aboutissant à la nationalisation de la terre, puisque l'Eglise n'est jamais entrée dans l'explication économique des faits et qu'elle a librement abandonné à la science profane la constatation des lois de ce même ordre, en tant du moins qu'on n'en fera point découler des formules ou des pratiques qu'elle devra condamner.
Rien de plus faux, non plus, que de soutenir que le socialisme, s'il n'est pas chrétien dans sa forme actuelle, est au moins une déviation du sens chrétien et comme une liérésie clirétienne, tandis que l'économie politique libérale serait tout à la fois la cause et l'effet du paganisme révolutionnaire-.
Sur ce dernier point, en effet, non seulement l'économie politique libérale explique et décrit au lieu de commander; mais encore les leçons pratiques que l'on peut tirer des inductions auxquelles elle conduit, aident à pratiquer les
1 s. Mathieu, xix, 18.
- Voyez plus haut, p.G2G.
vertus naturelles de travail, de prudence et de tempérance, avec lesquelles l'enseignement chrétien est en un accord nécessaire'. Bien plus aussi, quelques-uns des économistes les plus illustres, notamment Bastiat et Carej-, ont trouvé dans l'harmonie des lois qu'ils approfondissaient, une démonstration saisissante do l'ordre que Dieu créateur a mis dans le monde et que sa Providence y maintient.
Il n'y a qu'une thèse qui, favorable au socialisme, puisse être présentée comme aj'ant apparu pour la première fois chez des écrivains chrétiens : c'est celle des fonctions sociales de la propriété. Seules autrefois, dit-on, ces fonctions auraient légitimé la propriété, et leur inaccoraplissement, qui est une conséquence forcée des nouvelles formes politiques, devrait entraîner la suppression ou la transformation de la propriété elle-même.
Que répondre? Il est très vrai, en effet, que le propriétaire féodal était un souverain et que le propriétaire foncier moderne est légalement dépourvu de toute attribution politique. Mais si cet argument a été produit de nos jours par des chrétiens sociaux d'Autriche*, il faut bien se souvenir que la philosophie scolastique n'avait pas argué de cette confusion des rôles de propriétaire et de souverain. Nulle trace ne s'en rencontre, par exemple, dans saint Thomas^. Aussi bien saint Thomas, qui plane dans les sommets de l'abstraction et qui ne fait jamais allusion à quelque circonstance concrète de son temps et de son milieu, avait-il surtout défendu la propriété avec les arguments généraux et permanents d'Aristote ; et cette position qu'il prenait est d'autant plus remarquable qu'il vivait dans tout l'épanouissement du régime féodal, au
' A étudier sur ce point le cornle de Champagny, la Bible et l'économie politique, 1879.
* Baron de Yogelsang, cité par NiUi, Socialisme catholique, tr. fr., p. 226; — Léon Grégoire, le Pape, les catholiques et la question sociale, 2« édit., 1895, p. 20; — etc., etc.
3 Voyez plus haut, p. 40.
temps où la propriété privée et la souveraineté politique é-taient intimement unies depuis plusieurs siècles '.
Seulement c'est une tendance de tout le groupe actuel des chrétiens sociaux, de voir partout des fonctions sociales. Non contents de donner ici cette qualification à la propriété, ailleurs ils l'ont donnée également au travail : et certes, comme nous l'avons dit déjà, « si le travail des individus est une fonction sociale, parce qu'il intéresse la société, que faudra-t-il dire de l'éducation des enfants, de laquelle dépend l'esprit de cette société ? que faudra-t-il dire surtout de leur procréation, de laquelle dépend jusqu'à l'existence de cette société par le nombre plus ou moins élevé de ses membres'? Que deviennent alors les libertés les plus sacrées des pères de famille ? Que deviennent les droits et les devoirs les plus intimes de la vie domestique et conjugale ? Fonctions sociales aussi ! ^ » Défions-nous donc de ce mot, dont l'impitoyable logique ne peut aboutir qu'à la ruine de toutes les libertés individuelles et qu'à la pire tj-rannie de l'Etat, seul mandataire visible de la société.
Cette propension à voir partout des fonctions repose sur une équivoque que nous devons dissiper. Il est très vrai, dirons-nous, que toute fonction confère des pouvoirs et des facultés à celui qui en est revêtu; il est très vrai aussi que quiconque a des pouvoirs et des facultés doit en
^ AsUiey cependant, après Rosclier, produit une opinion de Langenstcin qui serait favorable à cette explication, mais pour un tout autre motif que celui qui est présenté ici. « The idea of class duties and class standard of comfort, dit-il, is eilher explicitly or implicitly refcrred to as the linal test in every question of distribution or exchange. Thus Langenstein... tells the lords of land that their only just claim to their rents is foundcd on their fulliling the duties of their class, and rightly governing and protecting Ihose subject to them » {Introduction to Englisli économie histonj and theonj, § 64, 38 édit., t. II, p. 391).
2 «La maternité — dit Charles Albert — au sens le plus complet et le plus vaste de ce mot, doit être comptée à la femme dans une large mesure, comme une véritable fonction sociale « (Albert, VAmoiir libre, l«y9, p. 289). Tclleesl l'opinion courante chez les philosophes du socialisme, c'est d'ailleurs très logique.
^Vovez nos Eléments d'économie politique,'!» édit., p. 536; — cf. ibid., p. 58. '
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user pour le bien de ses semblables et est responsable devant sa conscience et devant Dieu de l'usage qu'il en fait. Jusqu'ici nous sommes d'accord avec les catholiques même sociaux. Mais si toute fonction se résout en une faculté qui procède d'elle, s'ensuit-il inversement que toute faculté se résolve en une fonction qui l'engendre? Pas le moin.s du monde, et c'est ici que se trouve le sophisme. Ainsi le talent est une faculté, chacun de nous est responsable d-e l'usage des siens, mais le talent n'est point une fonction. Il en est de môme de la propriété — ou plutôt de la richesse qu'elle constitue, pour parler davantage ici l€ langage des philosophes chrétiens. — Aussi bien l'Evangile, les Pères de l'Eglise, les scolastiques et les derniers documents pontificaux ont-ils enseigné le devoir d'un usage chrétien et charitable des richesses : cependant nulle part n'était apparue, par confusion entre les deux notions de fonction et de faculté, cette idée que la propriété soit une fonction. Au contraire l'aptitude à être propriétaire était regardée comme de droit naturel et comme logiquement antérieure à la société elle-même.
De tous les socialistes, si nous exceptons Huet, dont l'œuvre est beaucoup plus philosophique et religieuse qu'économique, celui qui rêva le plus de l'alliance du socialisme et de la religion fut Pecqueur (1801-1887). Pecqueur passa d'abord par les saint-simoniens, puis par les fouriéristes, avant de se trouver une voie originale; il eut l'honneur d'être rapporteur général de la fameuse Commission du travail, siégeant au Luxembourg en 1848. Son œuvre capitale est la Théorie nouvelle d'économie sociale et politique ou études sur V organisation des sociétés, publiée en 1842*; et d'autres, telles que la République de Dieu, union y^eligieuse pour la pratique immédiate de V égalité et de la fraternité universelles (1844), accentuent bien
^ Voyez l'analyse de la Théorie nouvelle de Pecqueur dans le Handbuch des Socialismus, p. 600; — Henri Michel, Idée de l'Etat, pp. 243 et s.; — Maisonneuve, Pecqueur et Vidal, 1898.
la tournure m3-stique de ses pensées. Il y a, selon lui, une justice sociale et une morale sociale, comme il y a une justice et une morale individuelles ; l'homme doit s'y sacrifier; les institutions historiques, comme la propriété et l'hérédité', doivent s'y plier; et la jouissance commune, qui est dans la volonté de Dieu, guérira tous les vices et toutes les misères de la société moderne. Pecqueur se défend cependant d'être communiste. 11 suffira de « socialiser » les individus par la lutte contre l'égoïsme et Tigncrance, et de « socialiser » le sol et les moyens de production, lesquels seront « régis, exploités, employés sous la suprême direction des pouvoirs représentatifs « — avec « un seul entrepreneur, un seul capitaliste prêteur, une seule institution de crédit, à savoir l'Etat, le peuple dans ses représentants^ ». — C'était donc du pur collectivisme, et l'on a parfaitement raison de faire remonter la chose, mais non pas encore le nom. à Pecqueur et à son Economie sociale des intérêts du commerce et de l'industrie et de la civilisation en général, sous les applications de la vapeur, œuvre parue en 1838^.
Le nom de Pecqueur est inséparable de celui de Vidal (1812-1872), qui appartient aux mêmes groupes et qui, après avoir collaboré sous Louis-Philippe à des revues fouriéristes, fut secrétaire de la Commission du Luxembourg et rapporteur de cette commission avec Pecqueur.
Inutile de signaler les hommages suspects et plus ordinairement blasphématoires que Saint-Simon, par exemple, puis Pierre Leroux, entre autres novateurs de la première moitié de notre siècle, affectaient de rendre au christianisme. Cette allure du socialisme correspondait à un état d'esprit qui n'existe plus : les collectivistes modernes sont
' Théorie nouvelle de l'économie sociale et politique, pp. 267-268, 357, 432, 445, 565. — C'est donc Pecqueur qui a inventé, dès 1842, le mot « socialiser les personnes », dont M. Léon Houigpois (Solidarité, iS'ôG, p. 86) fait gloire à M. Izoulet « comme d'une formule très inléressante ». En 1842, c'était plus nouveau et plus intéressant.
* Voyez à cet égard Villcy, Socialisme contemporain, p. 92.
franchement évokitionnistes, matérialistes ou athées. Il n'y a donc plus avec eux du socialisme chrétien ou du christianisme dans le socialisme.
II. — En Angleterre, en môme temps que Pecqueur et Vidal, on essayait d'un socialisme nettement appuyé sur la religion; et avec le principe protestant du libre examen, il faut bien reconnaître que pour cette genèse du socialisme chrétien nos voisins avaient des facilités dont les catholiques, très heureusement, ont été toujours dépourvus. D'Angleterre, le socialisme chrétien protestant passa en Amérique, et il suscita aussi de la jiart de l'Allemagne une émulation toute momentanée.
En Angleterre, ce socialisme chrétien suivit de près le chartisme. Ce fut Garlyle qui fil le trait d'union entre eux deux*.
On donnait le nom de chartisme au mouvement ouvrier qui avait éclaté après le reform-bill de 1832-, Les mécontents s'étaient laissé persuader que le bill avait été fait dans le seul intérêt de la classe aisée. En 183G, leurs représentants à la Chambre des communes élaborèrent un programme de réformes électorales, que l'un d'eux qualifia du nom de « charte » en la présentant à ses amis. Ce fut cet incident qui fit donner au mouvement tout entier le nom de chariism.
La parenté du socialisme et du chartisme ne saurait être niée. Les chartistes voyaient dans les réformes politiques un instrument de réformes économiques; ils considéraient le régime actuel comme incompatible avec toute amélioration dans la condition des travailleurs; et ils rêvaient « d'organiser la société d'après un idéal social nouveau », où les producteurs manuels de la richesse
' Yerhaegeii, Socialintes anglais, pp. 22 et s.; cli. ix, pp. 261 et s.; — Métin, le Socialisme en Angleterre, pp. 59, 71, et ch. iv, « Christianisme el socialisme » ; — et Rév. Kerby, le Socialisme aux Etats-Unis, ch. m, sect. i. — Voyez aussi Xitti, Socialisme catholique, pp. 90-91.
- Sur le chartisme en particulier, Stcgmann et Hugo, Handbiich des Socialisnuts, pp. 107 et s.
auraient eu droit les premiers à sa jouissance*. Le chartisme aboutit en 1839 à un essai de grève générale et de panique financière et à de longues émeutes qui furent très sévèrement réprimées.
En 1839, Carh^le publia On Chartism, plaidoyer en faveur du chartisme : il y préconisait un changement dans la morale, la régénération par le travail, le remplacement du mammonisme par l'idéalisme, de l'égoïsme par le sacrifice et de l'individualisme par l'esprit social.
Charles Kingsley et Frederick Denison Maurice, tous deux membres du clergé anglican, furent, les premiers à prendre, vers 1848, le nom de « socialistes chrétiens ». Ils formèrent alors avec quelques amis un petit groupe qui avait pour but « d'amener toutes les classes de la société à la connaissance de leurs devoirs et de leurs intérêts, et de remplacer autant que possible le régime de la concurrence illimitée par un système de coopération universelle ». Hors cela, ils n'avaient pas de programme trop circonscrit. « Quiconque — disait en effet Maurice — • reconnaît le principe de la coopération comme un principe plus fort et plus vrai que la concurrence, a droit à l'honneur ou à la disgrâce d'être appelé socialiste-. » Ce groupe fonda, en 1848, la Christian socialist sociely, qui eut pour organe le journal The Christian socialist.
Ni le programme, ni le choix des procédés à prendre n'étaient alors bien subversifs. ^lais cette modération du début fut assez vite répudiée, et nombre des successeurs de Maurice, de Kingsley el de Ludlow ont ajouté aux théories chrétiennes sociales de ceux-ci des vues économiques qu'ils ont empruntées à Karl Marx, à Lassalle et à Henri George. Ils se sont fractionnés en trois groupes, dont le plus avancé en radicalisme est la Guild of St- Mathew. Fondée en 1877 par le Rév. Headlam, la Guilde
' Verhaegen, Socialistes anglais, p. 2i. ' Rév. Maurice, Christian socialism , p. 4.
de St-Mathieu réunit autour de son programme nettement socialiste plusieurs centaines de membres, dont un bon nombre appartiennent au clergé anglican*.
Le socialisme chrétien d'Angleterre a pénétré on Amérique, où il a pour principal apôtre le Rêv. Bliss, socialiste déclaré. Il s'y est incarné dans la Chiirch social union. Cependant, à tout prendre, le programme de la Church social union est moins avancé que n'a élé celui d'un bon nombre de nos catholiques sociaux d'Europe'.
En Allemagne, le pasteur Stœcker, prédicateur de la Cour de Berlin et membre du Reichstag en 1881, essaya aussi, en 1878, de créer un parti « chrétien social » dans l'Eglise protestante évangélique. Un temps fut même où les plus illustres encouragements lui furent donnés. A une réunion fameuse que Stœcker tenait à "Waldersee le 28 novembre 1887, le prince impérial d'alors — aujourd'hui l'empereur Guillaume II — prit la parole pour déclarer qu'il fallait « mettre en valeur la pensée sociale chrétienne plus qu'on ne l'a fait jusqu'ici ». Mais bientôt la disgrâce commença. Elle fut complète quand le pasteur Stœcker eut été compromis, en 1895, par la chute financière et morale de son ami et collaborateur, M. de Hammerstein. Alors Guillaume II, qui, depuis la conférence internationale tenue à Berlin en 1890 sur la législation du travail, avait de plus en plus perdu ses illusions et qui a^'Bit renoncé finalement à l'espoir de désarmer les démocratessociaux par des procédés empruntés au socialisme d'Etat, exécuta publiquement Stœcker au commencement de 1896*.
III. — Chez les catholiques, le mouvement qu'on appelle mouvement « chrétien social » ou « catholicisme social », remonte à l'école de Lamennais. Au lendemain de 1830,
* Sur la Guilde de Saint-Mathieu et les très curieux sermons du Révérend Headlam, voir Verhaegen, op. cit., pp. 274 et s.
' Kerby, Socialisme aux Etats-Unis, p. 93.
* Voyez Geor^'es Goyau, r.U/enmfirne religieuse, 18'.>8, le Protestantisme, cil. iv; — E. de Laveleve, le Socialisme contemporain, cii. ix (10*édit., pp. 112-133).
698 LIVRE IV LE SOCLA.LISME
ce groupe avait pour organe le fameux journal V Avenir : c'était particulièrement de Coux qui y faisait les articles d'économie politique, en reprochant aux économistes de n'avoir envisagé que le problème de la production des richesses et d'avoir négligé celui de la répartition ^ On connaît la condamnation dont cette école fut l'objet, par la célèbre Encyclique Mirari vos de Grégoire XVI, du 15 août 1832. h' Avenir disparut, l'école se -dispersa, et les hommes brillants qui lui avaient donné son éclat, comme de Lamennais, Lacordaire et de Montalembert, poursuivirent la route de leur vie par les chemins les plus opposés. Tous cependant ne modifièrent pas leurs sentiments, et nous avons déjà signalé la persistance de ces opinions dans le mouvement socialiste chrétien de 1848^.
C'est dans le Règne social du Christianisme de Huet que le courant d'opinion se manifesta avec le plus de clarté et d'énergie.
Huet est un croj'ant et parle en convaincu; il possède d'une manière remarquable les textes de l'Ecriture et ceuxci se pressent à chaque instant sous sa plume ; il a foi dans la divinité du Christ et dans l'efficacité de la Rédemption; bien plus, quoique épris de l'idéal de 1789 et des principes de liberté, d'égalité et de fraternité, il n'a pas même pour la conception théocratique de la société du moyen âge tdiit le mépris ou toute l'hostilité qu'on se serait cru
• n. p. Lecanuet, Montalembert, sa jeunesse, 1895, ch. viii, p. 176 et s. — « Lamennais, dit M. de Girard, fut, à proprement parler, le premier préoccupé de rasseoir la domination de l'Eglise sur la société... C'est un précurseur, parce qu'il a appelé l'intervention de l'Eglise sur le terrain économique à une époque où personne ou presque personne n'avait encore parlé ro langage... Il inscrivit les revendications ouvrières au proLiramme de r.li'e»(r et demanda au Pape de se faire le porte-voix de ces revendications » (De Girard, Introduction liist-orique sur le mouvement social cat/tolkjue, dans Ketteler et la question ouvrii-re, pp. 20 et 117).
' Le R. P. Maumus, 0. P. (VEglise et la France moderne, 1897, p. 78) : « L'idée fondamentale et singulièrement féconde du célèbre journal, c'està-dire l'alliance de l'Eglise et des peuples, l'accord entre le catiiolicisme et la démocratie, est triomplianle aujourd'hui, caries catholiques s'etforcent de réialiser ce qui fut le rêve des rédacteurs de Y Avenir. »
LE SOCIALISME CHUÈTIEN 090
fondé à allendre de lui. Son œuvre veut être une vaste sj-nthèse du monde, tel qu'un christianisme nouveau et mieux compris doit arriver à le façonner'. Pour cela, il divise son livre en ({uatre parties, consacrées : 1" à la société générale; 2°à la société si)irituelle, c'est-à-dire à l'Eglise; 3" à la société matérielle, c'est-à-dire à l'économie politique; enfin, 4"^ la société politique, et là c'est encore au nom de l'Evangile qu'il professe la supériorité nécessaire du régime démocratique républicain.
Nous savons déjà que Huet voulait voir disparaître la propriété héréditaire et perpétuelle : mais cette opinion une fois écartée, il est impossible de ne pas être frappé de la ressemblance continue qui rapproche le Règne social du Christianisme et toutes les idées maîtresses que les démocrates chrétiens et les américanistes ont professées parmi nous depuis dix ans. Lui aussi trouve qu'à force de parler de l'âme on a trop oublié qu'un corps lui est uni; lui aussi relève que le Sauveur guérissait les malades, et que par conséquent le plan divin doit comprendre un sacerdoce qui aide l'humanité à conquérir les biens matériels^; et lui aussi enfin, comme les américanistes, croit à un (( esprit nouveau qui, après avoir passé de la religion dans l'ordre social, va se reporter de l'ordre social dans la.religion », Jusqu'au jour « où le clergé se convertira enfin au catholicisme social; où, dans une société faite par elle
* « J'ai médité à la lumière des temps nouveaux, dit-il, sur la mission du Sauveur du monde; j'ai puisé aux sources sacrées l'enseignement social du christianisme : et en écartant ce qui vient dos hommes pour m'en tenir à ce qui vient de Dieu, je trouvai manifestement que la n'dcinplion clirétienne consiste, non seulement à enfanter par l'Eglise des citoyens au ciel, mais encore à ériger ici-ljas une lil)re et fraternelle société civile, celle même dont la Révolution, puiiliée de ses excès, doit assurer la victoire. J'ai, avec une impartiale ardeur, interrogé aussi les doctrines diverses qui, sous le nom de socialisme, ont si profondément remué notre âge... et, en t'cartant ce qui vient des passions ou de J'ignoiance pour m'en lenir à ce qui ressort du mouvement général des esprits et qu'adopte l'instinct du peuple, il me fut non moins manifeste que ces idées d'alTrancliissemenl qu'on prêche comme une révélation nouvelle, ou reproduisent fidèlement l'Evangile ou sont les conséquences nécessaires de ses dogmes » (Op. cit., p. 3-4).
'^Op. cit., pp. 230-232.
et pour elle, l'Eglise trouvera son existence complète, dont elle n'a encore joui nulle part; et où brillera d'un éclat incomparable la gloire de Jésus-Christ instituteur du genre humain * ». Tout cela, quand nous le lisons maintenant dans la biographie du Père Hecker, dans Jes discours de Mgr Ireland et dans les organes de la démocratie chrétienne, nous le croyons nouveau : nous n'avons que le tort d'ignorer que Huet l'avait dit quarante ans avant eux.
Pourquoi donc fut-il oublié ainsi ?
C'est que son livre avait paru trop tard et trop tôt. Ecrit en 1850 et 1S51, il ne vit le jour qu'à la fin de 1852. Or, déjà à ce moment, les catholiques s'étaient ressaisis à la voix de Pie IX ; surtout ils s'étaient instruits par les événements de France, d'Allemagne, d'Italie et d'Autriche, et en 1852, la démocratie socialiste était mal fondée à leur demander leur adhésion. La voix de Huet se perdit donc dans le désert : les derniers échos en étaient endormis quand le socialisme chrétien retrouva son heure de vogue et de popularité.
Ce ne fut que bien plus tard, en effet, que des idées analogues furent émises de nouveau. On commence à les rencontrer en Allemagne vers 1860, en France seulement après 1870, chez des hommes dont les convictions sincèrement chrétiennes ne sauraient être mises en doute, et que le désir de soulager les souffrances et de faire disparaître les abus nés de la liberté, de la concurrence et des inégalités sociales poussait à imaginer tout un système économique opposé au libéralisme classique.
Mais, s'ils s'entendaient généralement avec Huet sur le sens de la Rédemption et sur la forme démocratique de l'Etat, ce n'était point à ses réformes économiques qu'ils voulaient nous ramener. Dans l'intervalle, en effet, les procédés de V Organisation du travail de Louis Blanc — c'est-à-dire le socialisme sociétaire — avaient été d'une
« Op. cit., p. 104,
part repris et complétés par Lassalle et par Schieffle ; et d'autre part le progrès des études historiques avait en quelque sorte ressuscité le culte du moyen âge, en faisant revivre devant l'esprit les corporations du xiii* siècle. A celles-ci l'imagination prêta volontiers des proportions que certainement elles n'eurent point et une influence qu'elles n'exercèrent pas non plus à un degré aussi accentué. Pourquoi donc, se dit-on, un régime corporatif copié sur les institutions du xiii" siècle n'aurait-il pas été le remède au malaise social du xix*" ? Et Carlyle n'avait-il pas aidé à cette réhabilitation de la vie économique du passé? Pour l'Allemagne, nous avons cité l'adhésion que Mgr de Ketteler avait donnée à la prétendue loi économique du salaire nécessaire ', sur laquelle Lassalle insistait alors avec tant de force. C'étaient les sociétés coopératives de production qui devaient être l'arme pour combattre cette loi. Le chanoine de Moufang, ami intime de l'évéque de Mayence, appuya le même mouvement. Un des membres les phis influents de ce groupe, l'abbé Hitze,tout en se refusant à conclure avec Marx à la nationalisation de l'industrie, concluait au moins, dans la Quiniessenz der socialen Frage (1880), à la nécessité de « l'organisation sociale des professions et des Etats », selon des formules répétées de la Quiniessenz des Socialismus de Schœflle. Cette dernière thèse, diversement atténuée ou présentée, est celle qui domine aujourd'hui parmi les a catholiques sociaux », dont certains demandent la corporation obligatoire, avec interdiction du travail pour les non-associés*.
* Voyez plus haut, p. 66i.
- Nous avons citi; sur ce point là diverses autorités dans nos Eléments d'économie politique, 2- éd., p. iSi. Nous y avons invc({ué, avec textes à l'appui, les Questions sociales et ouvrières (1883) publiées par le conseil des études de l'œuvre des cercles catholiques, le programme de M. l'abbé Oberdorffer, contresigné par les PP. Lehmkiihl. Meyor, Weis.*;, L(K)n, Mathias, etc.; le congrès des catholiques à Cologne en août 18Ui, etc. Léon Grégoire (Goyau) disait en IS'Jô dans le Pape, les catholiques et la question sociale « Pour que ces avantages (économiques) se réalisent à coup sûr, et pour que l'organisation corporative amène le prompt dénouement de la ques-
Mais la grande difficulté qui surgit ici, c'est celle de la direction à donner aux ouvriers que le régime corporatif ainsi ressuscité écarterait du travail industriel. Sans doute la difficulté n'existerait pas si l'on supposait que l'entrée dans la corporation fût un droit pour quiconque la solliciterait ; elle n'existerait pas davantage, si l'on était sûr qu'aucune cause, soit involontaire comme l'accroissement de la population, soit purement libre comme la trop grande affluence d'apprentis et de compagnons, ne pût jamais troubler l'équilibre. Mais la difficulté est au contraire insurmontable en dehors de ces deuxh3pothêses, dont la première n'est pas acceptée et dont la seconde n'est pas démontrée. Or, le trouble sera d'autant plus grand dans la société m.oderne, que les professions ne présentent plus le caractère héréditaire qu'elles avaient au moyen âge ; d'autant plus grand surtout que le travail manufacturier absorbe actuellement, sur l'ensemble de la population, un pourcentage de dix à vingt fois supérieur à celui d'autrefois ; d'autant plus grand, enfin, que le progrès non encore arrêté des découvertes et de leurs applications industrielles enlève à l'industrie l'immobilité relative que celle-ci avait eue au moyen âge.
Cependant nous avouons n'avoir jamais vu ni une solution plausible, ni même une discussion de ces difficultés. Condamnerait-on au chômage et à la misère les aspirants éconduits et les compagnons éliminés, au risque de rendre
tion sociale, il faut que, de gré ou de force, on fasse rentrer dans ses cadres rindustrie tout entière... Il n'y a pour la corporation qu'une alternative : être tout ou n'être rien, devenir en droit maîtresse absolue du marché ou devenir impuissante en fait... Du rétablissement de la corporation facultative, on ne pont pas même espérer une réfoiine : du rétablissement de la corporation obligatoire, on peut attendre une révolution » {Op. cit., 2" éd., pp. 1.37 et 143). — Voyez aussi les Aphorismes de politique sociale, extraits du A'X« Siècle. — Consulter pour certains textes M. yinxTurmùnni Développement du catholicisme social, Paris, 1901), quoiijue M. Turmann, évitant les discussions et les exposés de doctrines et faisant le silence sur les formules qui pourraient le gêner, soit loin de présenter, au point de vue des principes, le même intérêt que Goyau, beaucoup plus complet et plus énergique d'expressions.
l.E SOCIALISME CHRÉTIEN 703
plus intense dans un a cinquième état » la misère que Ton aurait tenté «l'atténuer dans le « quatrième » par une hausse des salaires et par une plus grande régularité du travail, artificielles l'une et l'autre? Prendrait-on plutôt le moyen que M. l'abbé Naudet propose et qui consiste à renvoyer à l'agriculture, ou à y faire rester malgré eux, ceux des travailleurs auxquels on veut fermer de propos délibéré les portes des corporations? Eh bien, en ce cas, n'est-il pas par trop puéril de répéter avec lui que l'agriculture manque de bras et que la France mieux cultivée nourrirait 300 millions d'habitants au lieu de ses 38 millions? Car je suis bien sûr que personne ne rappellerait les mesures restrictives de la population que Sismondi et Stuart Mill avaient préconisées jadis.
En outre de cela, certains écrivains de ce groupe des chrétiens sociaux ont apporté des définitions et des formules de doctrine imbues du plus pur collectivisme, notamment en adoptant la formule du droit du travailleur au produit intégral.
Le comte de Lœsewitz, protestant converti, a obtenu que cette dernière doctrine trouvât une tribune dans la revue française l'Association catholique, que des liens intimes unissaient à l'œuvre des cercles catholiques d'ouvriers. Pour Lœse^vitz, « les fruits combinés du travail humain et du capital ne doivent revenir qu'à celui qui a mis personnellement en œuvre l'instrument du travail » ; la pratique contraire, que les capitalistes ont introduite à leur profit, constitue « la grande iniquité des sociétés païennes et, au point de vue économique, la dernière cause de toutes les souffrances* ». Est-ce que Karl Marx n'aurait donc pas applaudi des deux mains en se voyant si bien compris et si bien secondé ?
D'autres condamnaient comme usuraire tout ce qui, dans le loj-er des maisons ou le fermage des terres, excé-
* Association catholique, n» du 15 janvier 1886.
dait tout ensemble le paiement des impôts et l'appaiivrisseraent des champs par la culture ou bien la détérioration des maisons par la vétusté'. C'était là une sorte d'excommunication lancée contre toute espèce de revenus sans travail". L'idée que le salaire représente, non pas le prix du travail, mais bien la renonciation de l'ouvrier à la propriété de l'ouvrage, procédait de la même conception du droit au produit intégral^. Rudolf Meyer, Allemand émigré en Autriche, puis en France, adoptait dans leurs grandes lignes les idées de Rodbertus : il demandait à l'Etat d'être Je régulateur de la production et le distributeur de la richesse.
Parfois aussi c'était à la possession du capital que l'on s'en prenait, par des appels à une confiscation plus ou moins directe. Il a été écrit par exemple que « l'extrême richesse est mauvaise et que, fùt-elle légalement acquise, la société aurait encore le droit de s'affranchir et de sévir contre elle » ; puis, comme « il faut tomber d'accord sur quelques réformes radicales (car les demi-mesures ne sauveront pas) », il est nécessaire de « poursuivre la ploutocratie jusque dans sa source,... en assignant même
' <' La théologie chrétienne — a dit Gabriel Ardant (auteur de Papes et paysans) — déclare que le travail seul est productif et que le capital isolé ne doit pas l'être. L'Eglise, par la voix de ses Pères et de ses docteurs, par les écrits de ses théologiens, propage cette doctrine, qui est en même temps une déclaration des droits exclusifs du travail et la déchéance du capital isolé. » — « Le fermage a moins ce caractère (celui d'un impôt pour des services sociaux selon l'idée féodale) que celui d'usure... Il n'y a lieu à indemnité au bailleur qu'en cas de détérioration « {De l'Cstire, Marseille, 1893, p. 37, édité parla revue socialiste chrétienne ]e XX^ Siècle. — hem, Aphorismes de polllique sociale, publiés par la même revue, 1891, pp. 42-43). — « Si, ayant construit une maison et fait le calcul que le capital que vous y avez employé ne sera plus représenté par une valeur équivalente au bout de tant d'années... vous la louez de manière à rentrer dans vos déboursés dans la période sur laquelle portent vos calculs, vous ne faites pas l'ueure; mais elle commencerait au-delà » (Aphorismes, loc. cit.). — Voyez pour ces textes plus détaillés nos Eléments d'économie politique, 2'^ éd., pp. ICI et 4G7 en note.
* Voyez plus haut, p. 5().
■• Voyez le discours de Mgr Freppel au congrès des jurisconsultes catholiques à Angers en 1890 (cité dans nos Eléments d'économie politique, 2^ éd., p. 51).
un maximum à la fortune individuelle, par le moyen de l'impôt progressif, etc. C'est avec de pareilles réformes — est-il ajouté — que les candidats catholiques devront se présenter devant le peuple' .» Or, dans le domaine de la pratique, les envies égalitaires et démocratiques travailleront avec succès à élargir ces portes que l'on ouvre aux confiscations discrétionnaires; mais déjà, dans le domaine delà théorie, nous trouvons, quanta nous, un sens tout différent au passage de l'Encyclique Rerum novay^um du 15 mai 1801 par lequel Léon XI 11, posant en principe que « le droit de propriété privée émane de la nature et non pas des lois humaines », déclarait à la même ligne que a tout ce que peut l'autorité publique, c'est de tempérer l'usage de cette propriété et de le concilier avec le bien commun », et que cette autorité « agit contre la justice et l'humanité quand, sous le nom d'impôts, elle grève outre mesure les biens des particuliers ». C'était pourtant à ce même moment qu'un groupe de socialistes chrétiens de France afîirmait — ce qui était parfaitement faux — que si la théologie catholique regardait comme naturelle la propriété des biens mobiliers, elle n'en prenait pas moins parti, à la majorité de ses auteurs, pour la thèse de l'origine humaine et arbitraire de la propriété foncière-.
1 M. l'abbé Elie Blanc, Etudes sociales, 1897, pp. 330 et 337. — Raliaiit- Saint-Etienne disait dans les Révolutions de Paris, n» du 19 janvier 1793: « Le législateur devra inarclier à son but par des institutions morales et par des lois précises sur la quantité de richesses ([ue les citoyens peuvent posséder, ou par des lois qui en règlent l'usage, de manière : l» à rendre le superllu inutile à celui qui le possède; 2" à le faire tourner à l'avantage de celui qui en manque; 3» à le faire tourner au prolit de la société x (Voyez plus iiaut, p. 586). En théorie, la dilVérence entre M. l'abbé Blanc et Rabaut- Saint-Etienne est dans la diversité des buts poursuivis; en pratique, on la trouverait probablement dans la fixation plus ou moins reculée du maximum. Mais ici ce serait l'arbitraire du législateur, substitué à la netteté du principe de propriété : et ce n'est qu'une question de mesure au lieu d'une question de doctrine.
* XX" Siècle, mai 1891, pp. 234-235, reproduisant un passage de V Economie sociale d'Ott, 1851. — Le P. Liberatore a combattu et réfuté une revue catholique irlandaise (il ne la nomme pas) qui avait soutenu en 1887, sous le titre de Tlie thcology of landnalionalization : l" que « la propriété en commun de toutes les choses matérielles peut être prescrite par l'Etat, si
706 LIVRE IV — LE SOCL-ILISME
En Autriche ce parti, auquel ont adhéré des personnalités telles que le prince de Lichtenstein et le haron de Vogelsang, a pris une réelle influence, en même temps qu'il y a été plus osé que nulle part ailleurs. Il faut dire, il est vrai, que les progrès de l'élément juif dans la plus grande partie de la monarchie austro-hongroise devaient provoquer assez naturellement une réaction et que cette réaction, comme toutes les autres, était exposée à ne pas se renfermer dans de justes limites. C'est cependant un fait bien connu et bien explicable, que les sociétés économiquement les plus éclairées et les plus fortes sont celles qui résistent le mieux à l'infiltration sémitique, selon la judicieuse remarque que M. Claudio Jannet en a faite ^ Donc la meilleure défense contre les juifs n'est point dans l'emploi des moyens violents et bien moins encore dans l'adoption des formules fausses du socialisme, auquel l'antisémitisme confine par tant de côtés- : elle est bien plutôt dans la connaissance impartiale et éclairée des lois économiques et dans les procédés intelligents que la connaissance de ces lois peut inspirer.
En France, les idées catholiques sociales n'ont été
elle doit tourner au bien vénérai » ; 2» que c la propriété de l'Etat sur la terre, du moment qu'elle est jugée opportune pour le bien général et qu'elle est décrétée par une autorité législative compétente, est en parfaite harmonie avec les principes traditionnels de la théologie catholique » {Principes d'économie politique, 2^ partie, ch. ii, art. 1 et 2). —Voyez nos Eléments d'économie politique, 2^ éd., p. 44. — On voit donc combien il est téméraire et inexact d'affirmer qu'il n'y ait pas un socialisme chrétien et qu'il n'ait pas eu besoin d'être réprouvé.
' Claudio Jannet, Capital, spéculation et finance au xix« siècle, p. 547. « Même financièrement parlant, dit-il, les juifs sont d'autant moins malfaisants que la société est plus chrétienne et que l'état économique est plus sain » (loc. cit.).
2 « Le mouvement antisémitique, dit Claudio Jannet, est exploité fort habilement par les socialistes. Ils y ont trouvé un excellent terrain pour engager la lutte contre le capital et la propriéti'. L'histoire se répète. Les grands tumultes qui se produisirent au moyen âge contre les juifs après la peste de 4348, furent la préface de violences contre les propriétés de l'Eglise et de la noblesse. De même aujourd'hui les excitations à l'institution de chambres de justice populaires et au pillage des maisons de banque juives ne peuvent que conduire à une nouvelle Commune » (Claudio Jannet, le Capital, la spéculation et la finance au .\i.\^ siècle, p. 545).
généralement qu'un reflet un peu pâli des idées émises par les groupes d'Allemagne et d 'Autriche ^ De plus, leurs progrès y ont été singulièrement entravés, soit par le mouvement très marqué de retraite que M, le comte de Mun, regardé longtemps comme le chel" de cette école en France, a dessiné dans ces dernières années, soit par l'attitude au moins très réservée de l'épiscopat français, dont aucun membre n'a appuyé ces théories et dont plusieurs au contraire, comme Mgr Freppel, évêque d'Angers, et Mgr Turinaz, évêque de Nancy, les ont démasquées et combattues.
En Belgique le parti socialiste chrétien a été plus osé et plus agissant". Il comptait parmi ses principaux promoteurs, quoique avec d'heureuses différences entre eux, M. l'abbéPottier, directeur du grand séminaire de Liège, et M. l'abbé Daëns, qui fut député d'Alost.
Soit l'autorité personnelle de M. l'abbé Pottier, soit les congrès tenus à Liège en 1887 et 1890 firent donner, même
' M. de Girard, qui appartient à cette école, convient qu'on ne peut pas « prédire en France, avec quelque vraisemblance, l'avenir du mouvement social catholique ». Mais il attribue — bien à tort — nos idées économiques libérales et conservatrices aux « discussions politiques » et aux « énervantes discussions sur la question du ralliement à la République » (Introduction liistoriqiie sur le mouvement social catholique, dans Ketteler et la question ouvrière, Berne, 1896, p. 79).
2 Ainsi, dans Charité, justice, propriété (Paris, 1890^, M. de Ponthière, qui est un des chefs du groupe Ijelge, demande avec Henri George la confiscation totale ou partielle de ïunearned incrément (Op. cit., p. 52). Sa thèse principale, c'est que, tout devoir impliquant un droit corrélatif et une faculté d'exercer ce droit, le devoir de charité des uns entraine au profit, soit de l'Etat, soit des intéressés, le droit de prendre ce qui aurait dû être donné, u Nous nous faisons volontiers, dit-il, à cette pensée qu'il faut, pour être obli;^é, avoir un créancier porteur d'un titre... Or, la justice naturelle, après avoir formulé comme un devoir la compensation du superllu des uns avec le nécessaire des autres, n'y fait pas, au cours normal des choses, correspondre un droit... Et si personne n'est constitué en titre, ni pour apprécier, ni pour exiger la compensation, c'est que tous les intéressés ont cette autorité et ce pouvoir» {Op. cit., pp. 28-29). Logiquement, comme le superllu des uns ne sera compensé avec le nécessaire des autres qu'après l'égalisation des jouissances, il s'ensuivrait que la masse intéressée à cette égalisation pourrait l'eflectuer. M. de Ponthière conclut : « Le principe de la propriété, qui est d'ordre naturel, n'en reste pas moins sauf. Les conclusions disparaissent dans la mesure où elles s'enlèvent à elles-mêmes la justification dont elles ont besoin » (p. 45). Autrement dit, le titre reste : c'est l'émolument seul qui s'évanouit !
hors de Belgique, le nom d'école de Liège au groupe qui acceptait ces doctrines, tandis que le groupe catholique conservateur et libéral recevait le nom d'école d'Angers, à raison de l'influence directrice de l'évêque de cette ville, Mgr Freppel, et à cause du congrès des jurisconsultes catholiques qui s'y était réuni en 1890 sous la présidence de M. Lucien-Brun.
L'appellation « démocratie chrétienne » est plus récente : il serait difficile de la faire remonter au delà de 1896 ^ Elle implique aussi certaines idées qui lui sont propres, notamment en politique. Ainsi, en soutenant qu'une république démocratique est essentiellement la forme de gouvernement la plus chrétienne, en excluant l'action du patronat, en excitant la défiance contre lui et en éliminant le plus possible l'intervention des « classes dirigeantes )), la « démocratie chrétienne » s'est mise en un certain antagonisme avec l'œuvre des cercles catholiques d'ouvriers, où prévalaient en général, sur ces deux points là, des opinions sociales et politiques assez opposées.
Parfois, entre les deux écoles de Liège et d'Angers, dont la dernière ne saurait être suspecte de socialisme, on a introduit la diff"érence d'interventionnistes et non-interventionnistes. Mais ici la divergence entre elles ne porte pas tant sur l'intervention même de l'Etat dans le régime du travail, que sur la mesure opportune et nécessaire de cette intervention et sur le principe qui la justifie. Leslibéraux croient que cette intervention n'est qu'une appli-
* Nous avons vu cependant plus liaut (p. 625) que les socialistes de 1848 avaient l'appellation « démocratie chrétienne». Mais après eux elle tomba en désuétude, et d'autant mieux que les catholiques, après 1850, se piquèrent moins d'être démocrates ou socialistes. Le R. P. Vermeersch (la Nouvelle Lnctjclique sociale, Bruxelles, l'JOl, pp. 7-'J) rattache, pour la Belgique, l'appellation « démocratie chrétienne » aux débuts de la « Ligue démocratique belge » et au congrès catholique de Malines de 1891. « Elle est, dit-il, belge de naissance.... Les démocrates chn-tiens de France datent leurs origines du congrès de Reims, tenu en 18% (congrès des prêtres, convoqué par M. l'abbé Lemire)... C'est aussi vers 1896 que des journaux italiens se mettent à parler de démocratie chrétienne » (Vermeersch, loc. cit.).
cation particulière du devoir général de police qui incombe à l'Etat : maintes fois, au contraire, et notamment à la Chambre, par l'organe de M. de Mun, les chrétiens sociaux ont rattaché cette intervention à leur thèse du travail fonction sociale*.
Néanmoins ce mouvement plus ou moins imbu de socialisme qu'on appelle « école de Liège, démocratie chi-étienne ou catholicisme social » — ne s'est pas acquis pour tout cela, sinon comme un allié de rencontre, les sympathies du socialisme proprement dit. Ce n'est pas seulement en Europe que l'on constate l'impopularité des chrétiens sociaux parmi les milieux socialistes démocratiques ; cette impopularité est aussi profonde aux Etats- Unis, en face du socialisme chrétien protestant-, qu'elle peut l'être et qu'elle l'est en Europe; et partout elle s'explique par le contraste des mobiles et par la divergence des vues, spiritualistes d'un coté et matérialistes de l'autre.
Au résumé, nous reconnaissons très bien, sans aucun doute, qu'un fossé profond sépare et a toujours séparé le socialisme chrétien ou démocratie chrétienne d'avec le socialisme proprement dit. Mais c'est encore beaucoup trop, croyons-nous, que dans ces attaques dirigées contre la propriété et dans l'explication des lois et des phénomènes économiques il puisse y avoir et qu'il y ait eu un accord sur des formules volontairement équivoques et scientifiquement fausses. Les uns, il est vrai — les catholiques sociaux — mettaient tout leur programme dans ces formules et auraient voulu s'arrêter après les avoir fait
* Discours à la Chambre, 11 juin 1888. Le prince Aloys de Lichtenstein avait professé les mêmes formules au Reichsrath. — Voyez nos Eléments d'économie politique, 2« éd., p. 534.
* « Le socialisme chrétien, dit le Rcv. Kerby, ne trouve aucune indulgence. Commentant l'assertion du Baihcatj Times de Terre-Haute (Indiana), que le Christ était socialiste, le People (organe du Socialist Labour Parti/) dit que cela est impossible. « Maintenir que Jésus était socialiste, c'est « ignorer pourquoi le socialisme est aujourd'hui nécessaire » (Kerby, Socialisme aux Etats-Unis, p. 24; cf. ch. m, sect. i).
accepter ; les autres, au contraire, comptaient sur ces mêmes formules pour s'entendre momentanément avec des alliés de passage et pour commencer avec eux une démolition qu'ils se chargeront très volontiers de terminer tout seuls.
C'est beaucoup trop, par exemple, que M. Nilti puisse dire que « Me^er, Lœsevitz, Decurtins, catholiques convaincus, admettent et soutiennent les théories du plus pur socialisme' » ; c'est beaucoup trop que M. de Laveleye, à propos des doctrines professées par les chrétiens sociaux d'Allemagne dans les Christlich-sociale Blœtter, puisse y trouver « simplement les idées de Marx et de Lassalle recouvertes d'un léger vernis catholique et rattachées, par quelque citation, aux enseignements des Pères de l'Eglise- » ; malgré les différences de fond et de principes, c'est beaucoup trop que Nitti puisse dire, et dire avec juste raison, qu'il « importe bien plus à l'économiste et au sociologue d'étudier la tendance novatrice commune aux socialistes démocrates et aux socialistes catholiques, que d'étudier la divergence qui existe entre eux au sujet de la foi religieuse^ ». Maintes fois les écrivains socialistes se sont félicités qu'on amenât des recrues au marxisme, bien loin d'en emmener du marxisme au christianisme; et nous pensons qu'ils ont eu raison *.
On dit bien, il est vrai, que si ces théories sont récentes, ce n'est que parce qu'elles ont été provoquées par les
• Nitti, Socialisme catholique, tr. fr., p. 116.
* E. de Laveleye, le Socialisme conteniporain, ch. vni, « les socialistes catholiques » (10*= éd., p. 154).
' Nitti, Socialisme catlioliqueAvAr., p. 279.
'' Nous pourrions multiplier ici les citations. Nous nous bornons à la suivante : « Le socialisme chrétien, a-t-il t'ié dit, peut servir au progrès en certains pays, en ôtant aux ouvriers cluétiens leur respect pour les patrons et en les soulevant contre les capitalistes, qui sont aujourd hui le grand appui du parti des prêtres; il peut préparer aussi l'établissement du socialisme laïque ou du collectivisme dans les pays où l'attachement à la religion empêcherait d'accepter d'emblée le socialisme collectiviste ou laïque » {Catéchisme de l'ouvrier, 3" éd., Carvin, 18U9, p. 3i, cité par M. l'abbé Millet, Que faut-il faire pour le peuple? Paris, 1901, p. 351 en note).
abus tout aussi récents de l'industrialisme et du régime capitaiistique. Mais il y a là, croyons-nous, une erreur de dates. Il est parfaitement vrai que ce « catholicisme social » est jeune : pourtant il y a un siècle ces abus, qui semblent l'avoir fait éclore d'hier seulement, étaient bien autrement intenses en Angleterre ; ils l'étaient bien davantage aussi sur le continent il y a deux et trois générations. au temps où régnait ce que M. Paul Leroy-Beaulieu a qualifié d'un mot heureux « l'état chaotique » de la grande industrie. Il faudrait donc s'excuser d'un retard, bien plutôt que s'applaudir d'une coïncidence saisie avec un empressement tout opportun *.
Les membres de cette école et même parfois les plus avancés- ont prétendu s'appuyer sur l'autorité du Saint- Siège pour professer les théories que nous venons de résumer. Qu'y avait-il d'exact dans cette assertion ^
Ce qui est vrai, c'est que Léon XIII, soit dans une allocution du 17 octobre 1887, soit dans l'Encyclique Rerum novar'um du 15 mai 1891, a affirmé la nécessité éventuelle d'une intervention de l'Etat dans la police du travail, d'ailleurs sans préciser le principe de cette inter-
• Parfois aussi, dans cette école, l'attention a été comme distraite du dogme pour être concentrée d'une manière exclusive sur la morale et sur cette face de la morale que l'on appelle la morale « sociale ». Voilà pourquoi le néo-christianisme, qui efface tout le côté dogmatique de l'Evangile et qui ne voit dans le Christ que le prédicateur dune morale plus parfaite, a de si faciles sympathies pour la démocratie chrétienne. Dans l'Evangile il ne regarde que les règles de conduite, en perdant de vue celles de croyance, et dans les règles de conduite il ne regarde que celles qui déterminent les devoirs envers le prochain. Un écrivain des plus avancés parmi les catholiques sociaux a même entrepris de prouver que k toutes les fautes se ramènent aux fautes contre le prochain » (Paul Lapeyre, Catholicisme social, t. II, ch. xi et que <■ toute l'œuvre de la Rédemption se trouve concentrée dans la question du prêt à intérêt ) (lOid., p. I34i. Il est vrai que (' l'orthodoxie lui avait toujours paru être, au fond, un prix de vertu » (Ibid., p. 357).
2 « Ce système, disait par exemple le Comité du XX" Siècle dans ses Aphorismes de politique sociale, doit « s'appeler simplement le christianisme; et jusqu'ici, en elïet, cette doctrine n'a rencontré à Rome que des encouragements » (Op. cit., p. 36i. — Voyez aussi Max Turmann, Développement du catholicisme social.
ventiou et en prenant soin de déterminer que « les lois ne doivent pas s'avancer, ni rien entreprendre au-delà de ce qui est nécessaire pour réprimer les abus et écarter les dangers ». Ce qui est vrai encore, c'est que la même Encyclique du 15 mai 1891 a fait un grand éloge des associations professionnelles, au point de vue tout au moins des services mutuels d'assistance que les associés peuvent s'y rendre et au point de vue des ressources de préservation morale et religieuse que l'association peut leur procurer. Ce qui est vrai enfin, c'est que cette même Encyclique a déclaré que « le salaire ne doit pas être insuffisant pour faire subsister l'ouvrier sobre et honnête »: et cela, d'ailleurs, en laissant de côté le rapport quelconque qui peut exister entre le salaire et la productivité du travail, c'est-à-dire entre le salaire et la mesure du service rendu au patron par le travail de l'ouvrier.
Par contre, les catholiques sociaux ont peu cité toute la première partie de cette Encyclique Reriim norarum, où le socialisme était condamné par Léon XIII avec la même énergie qu'il lavait été par Pie IX' et où la propriété, même foncière, que Léon XIII y présentait fondée sur le travail, était proclamée de droit naturel.
Surtout les controverses souvent passionnées des commentateurs de cette Encyclique ont obligé après coup, le Saint-Siège à circonscrire nettement la portée de ce dernier document.
Nous ne nous arrêtons pas à la « Lettre collective au clergé et aux fidèles » que les évéques de Belgique ont écrite le 8 septembre 1805 et dans laquelle, convaincus par les explications des patrons catholiques de leur pays, ils ont reconnu que l'Encyclique du 15 mai 1891, en dépeignant Yusura t'orax, l'accaparement des commercia et la misère imméritée des classes ouvrières, « a eu en vue
' Encyrliques des 8 décembre 18i9 et 8 décemlire 1862 (pour celle dernière, la condamnation du socialisme est danslo .s';///a/'wsi.
la Belgique moins peut-être que certaines autres contrées ». Or, au point de vue économique et social, la situation de la France est fort semblable à celle de la Belgique. Nous notons de préférence, parmi les actes émanant de Léon XIII ou revêtus de son autorisation : 1" la consultation oJlicielle du cardinal Zigliara d'août 1891, déclarant que la justice n'oblige pas le maître à payer l'ouvrier au-delà du rendement effectif en travail' ; 2° le discours de Léon XIII du 19 septembre 1891, suivant lequel « la parfaite justice réclame que le salaire réponde adéquatement au travail»; 3° l'Encyclique Longinqua Oceani du 28 janvier 1895, adressée aux évéques d'Amérique, dans laquelle Léon XIII contredisant les rêves, de corporations obligatoires maîtresses absolues du travail, déclare que « personne ne doit empêcher qui que ce soit de donner son travail à qui il lui plait et quand il lui plaît »; i° enfin et surtout l'Encyclique Graves de communi du 18 janvier 1901, qui restera le document le plus précis et le plus complet dirigé contre le socialisme chrétien.
« Il importe peu », dit ce dernier document, qu'on se serve du mot «démocratie chrétienne ». Mais ce n'est que sous la condition absolue que ceux qui le prennent se conformeront fidèlement aux règles de cette même Encyclique. Or, là, non seulement la propriété est défendue à nouveau contre toutes les attaques, mais encore la question sociale est envisagée sous l'aspect d'une question morale; la forme démocratique de la société et du gouvernement est présentée comme entièrement indifférente pour le bien; les institutions anciennes sont exaltées à l'égal des nouvelles; les classes riches et instruites sont montrées
* Cette proposition est nottement rejetée par les catholiques sociaux d'alors. Notons Goyau (le Pape, les catholiques et la question sociale, 2e édit., 1895, p. 77); — M. de Kuefstein au congrès do Liège de 1890; — ]& Sociologie catholique d'Arras, n° de mai 1894, etc. — Voyez nos Eléments d'économie politique, 2e éd., p. 542 en note, et toute la discussion sur la valeur courante du travail, considérée comme un des éléments de la détermination du juste salaire, pp. 542 et s.
nécessaires à l'équilibre social et à la prospérité des œuvres; la charité est célébrée comme une vertu de tous les temps et de tous les milieux; et l'aumône même doit garder dans une société chrétienne toute la place que les générations passées lui avaient faite '.
Après cela rien ne subsiste plus, ni des formules, ni des tendances que nous avons critiquées — rien, disons-le, sinon le mot « démocratie chrétienne », pourvu que celuici, dépouillant à la fois son sens précédent et son sens étymologique, se résigne à ne plus désigner que l'action bienfaisante du christianisme se manifestant comme elle l'a fait dans tous les siècles, c'est-à-dire par des institutions et des dévouements qui correspondent à la variété de tous les besoins successifs des sociétés. Alors le mot même devient inutile à ce qu'il nous semble; et, conservé dans l'usage, nous craindrions bien plutôt qu'il ne se prêtât encore à de nouvelles équivoques, préludes de polémiques toujours nouvelles et toujours ravivées.
Voilà ce qu'il reste du socialisme chrétien à l'heure où nous écrivons ces lignes. Il n'est, croyons-nous, qu'un souvenir historique destiné à bientôt s'effacer dans le tourbillon des idées et des événements.
Parvenu à ce terme de la route que nous nous étions tracée et que nous avons été obligé de parcourir à grands pas, nous nous arrêterons sur le conseil que le Rév. Kerb}', professeur à l'Université catholique de Washington, donne à la jeunesse en terminant son étude sur le « socialisme aux Etats-Unis ». Il lui demande d'aborder la vie avec la pleine connaissance de « la vérité sociale » et des « lois économiques » ^. C'est, en effet, pour avoir ignoré ces lois ou pour avoir cru qu'elles n'existent point dans l'œuvre
' Voyez, pour plus de détails sui' cette analyse, larticle que nous avons publié sous le titre Y Encijcl'ujue du iS janvier lOOi et la démocratie chrétienne, dans la Bévue catholique des Institutions et du Droit, n" de mai 1901.
- Kcrby, op. cit., p. 239.
harmonique et providentielle du monde, que trop d'âmes généreuses se laissent entraîner à l'utopie socialiste, drapée dans quelque manteau de religion qu'elle usurpe. Les bonnes volontés et les enthousiasmes font sans doute les grands cœurs ; mais un grand cœur ne garantit jamais contre de grandes illusions et pas même toujours contre de grandes chutes, quand il n'est pas doublé et soutenu par un grand esprit que le travail a formé et que la science a pénétré.
Puissent donc les pages qui précèdent aider à la diffusion de la vérité ! Une fois de plus nous répéterons que cette vérité est une, et que, trouvée dans l'ordre scientifique par la raison et l'expérience, elle ne s'y contredit point avec ce qu'elle est elle-même dans un autre ordre, quand elle est révélée dans celui-ci par la foi.
Et cependant ni la science ni l'art de l'économie politique ne suffisent à assurer la richesse et la prospérité des peuples, bien loin de pouvoir donner aux individus le bonheur qui résulte du juste sentiment que l'on a d'être heureux. Pourquoi cela? C'est que, si l'économie politique s'adresse à l'intelligence i)0ur l'éclairer sur la manière d'atteindre un but, elle n'a rien cependant de l'impératif qui peut s'adresser à la volonté pour mouvoir celle-ci ; c'est qu'elle laisse l'homme en proie à ses passions et à ses vices; c'est que, enfin, ces passions et ces vices peuvent être plus forts que tous les conseils de la science et toutes les lumières de la raison, pour détourner les populations du travail et de l'épargne, et pour leur arracher les vertus naturelles de la tempérance et de la prudence. Nos masses ouvrières sont prêtes à se ruer dans la Révolution; et devant le progrès que la paresse et l'envie ont fait faire aux doctrines les plus subversives du socialisme, nous nous demandons avec tristesse si la France, malgré toutes les gloires de son passé, malgré tout l'éclat de son
intelligence et de son génie, n'est pas destinée à descendre la pente du déclin économique sur laquelle l'histoire nous a montré bien d'autres nations qui avaient glissé avant elle. Et puis ce ne sont pas les lois économiques qu'il importe le plus de connaitre : ce sont bien davantage les lois morales qu'il importe de pratiquer. La connaissance des unes est insuffisante sans la pratique des autres : au contraire, c'est tout ensemble du respect intelligent des lois économiques et de la fidèle observation des lois morales, sous l'autorité de l'Eglise qui en a la garde et l'interprétation, que la prospérité matérielle des peuples découlerait le plus sûrement.